‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 67 sur 101 · DERNIÈRES ANNÉES DE PESTALOZZI · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNÉES DE PESTALOZZI

Pestalozzi n’avait eu qu’un enfant, un fils qui était mort en 1794, laissant un enfant non encore élevé. Ce petit-fils de Pestalozzi était en possession de Neuhof, et c’est auprès de lui que se retira notre vieillard après la débâcle d’Yverdon.

Entre ses heures de travail (c’est là qu’il écrivit le Chjint du Cygne et Mes Destinées), le vieillard se plaisait à revoir

les champs et les forêts, témoins de ses rêves d’autrefois, et presque tous les jours il se rendait à l’école de Birr, où il se plaisait à enseigner l’A B C aux plus jeunes écoliers.

Le 3 mai 1825, il assista à la réunion de la Société helvétique, à Schinznach. Touché de la confiance qu'on lui témoigna en le nommant président pour l'année suivante, il porta au dîner le toast suivant : « A la Société, qui ne brise pas le roseau froissé et n’éteint point le lumignon qui fuine encore ! »

Le 21 juillet 1826, il visita avec Schmid le célèbre institut de Beuggen. Il y fut reçu avec tout le respect dû à la vieillesse et au mérite. Un enfant de l’institut s’avança et déposa une couronne de chêne sur la tête du vieillard. Mais Pestalozzi ne voulut point la recevoir; il la prit et la posa sur la tête de l’enfant, en disant d’une voix émue : a Ce n’est pas à moi, c’est à l'innocence qu’appartient cette couronne. »

Quelques mois plus tard, un vil pamphlet dirigé contre Pestalozzi et ses établissements vint plonger notre vieillard dans d’horribles tourments intérieurs : ce fut son coup de mort. « Mes souffrances, lit-on sur une feuille écrite dans ses derniers jours, mes souffrances sont inexprimables!... Mourir n’est rien, mais voir descendre son œuvre avec soi dans la tombe! ah! c’est épouvantable !... Mes pauvres ! les pauvres opprimés, méprisés, repoussés ! . . Mais celui qui a soin des passereaux ne vous oubliera pas ; il vous consolera, comme il ne m’oubliera pas non plus, et il me consolera aussi. »

Avant de mourir, il dit aux siens : «. Je pardonne à mes ennemis ; puissent-ils trouver la paix, maintenant que je vais entrer dans le repos éternel. Qant à vous, mes enfants, cherchez la paix et le bonheur dans le cercle tranquille de la famille. »

Pestalozzi mourut à Brougg, le 17 février 1827, et fut enterré le 19 à Birr, auprès de la maison d’école, selon le désir qu’il en avait exprimé. Pendant dix-huit ans un vieux rosier a seul marqué la place où il repose. Ce n’est

qu’eu 1845 que le gouvernement d’Argovie décida de lui ériger un monument convenable. Un an plus tard, on fonda à Neuhof une école agricole destinée à former des régents pour les classes pauvres, suivant le désir qu’en avait eu Pestalozzi en quittant Yverdon.

Coup d'œil rétrospectif.

Après avoir lu ce qui précède, plusieurs se demanderont peut-être si Pestalozzi a bien mérité la réputation dont il jouit dans le monde. Si l’on s’arrête à l'acLivité extérieure de Pestalozzi, A son enseignement, à ses établissements d’éducation, à son physique négligé comme ses œuvres, certes nous ne trouvons rien en lui d’extraordinaire. Il n’est pas beaucoup d’instituteurs moins capables de tenir une classe. Mais Pestalozzi a jeté dans le monde des idées nouvelles et fécondes. A la culture superficielle et mécanique du dix-huitième siècle, qui ne faisait que dresser l’homme, il a substitué une éducation en harmonie avec les besoins et les lois de la nature humaine. C’était un travail immense, dans lequel tout était à créer : du côté théorique, il fallait sonder l’âme humaine, découvrir ses besoins, surprendre les secrets de son développement naturel; du côté pratique, il fallait fonder des établissements d’édneation, créer des méthodes d’enseignement, et faire des expériences propres à vérifier l’excellence des principes découverts par l’observation et la réflexion. Dans cette œuvre colossale, Pestalozzi est un pionnier qui s’avance sur une terre inconnue; il ne suit pas une route battue, il se fraye un chemin. N’exigeons donc pas de lui une marche trop assurée ; ne lui reprochons pas trop sévèrement ses obscurités et ses égarements; mais admirons son zèle, son activité, son génie créateur. Pestalozzi, le premier, a donné un corps à l’idée d’une culture naturelle ; le premier, il en a fait sortir un système, un monde entier ; il est le tronc de l'arbre pédagogique qui a poussé sur la place déblayée par Rousseau. En soumettant l’éducation aux lois de notre nature, il a

TEMPS ACTUELS

Tendu son œuvre indestructible, parce quelle repose sur une vérité éternelle.

Toutefois, ce n’est que dans son principe que nous pouvons adopter la pédagogie de Pestalozzi; dans son application, elle renferme des lacunes et des erreurs. Tl s’est peu étendu sur la culture du cœur et du talent. Il n’est complet et profond que dans ce qui regarde l’intelligence. Qanl à ses méthodes d’enseignement, elles n’étaient guère que des essais, et l’on n’en a conservé que l’esprit dans les ouvrages allemands qui ont succédé à ceux de Pestalozzi et de ses collègues. L’enseignement des éléments des mathématiques fait exception ; malgré son caractère abstrait, il était bien coordonné et profondément psychologique. En général, il faut s’inspirer des principes de Pestalozzi pour enseigner et pour écrire des livres destinés aux écoles; mais il ne faut pas le suivre jusqu’à la lettre.

Pestalozzi était, comme on l’a vu, pédagogue par philanthropie. Il voyait dans le développement rationnel des facultés le salut de l'humanité. On peut admettre ce principe, mais à la condition qu’on place le Christ de l’Evangile en tête des objets qui servent d’exercice et, par là même, de moyens de développement à nos diverses facultés. Autrement, nous courons risque de tomber dans un naturalisme qui nous éloignerait du but, au lieu do nous en rapprocher. Pestalozzi n’a pas suflisamment connu et approfondi cette clef de voûte, sans laquelle son édifice ne saurait se soutenir, mais retomberait sur luimême comme un tas de décombres inutiles et embarrassantes. Espérons que notre temps, qui étudie sous tant do faces différentes la personne du Sauveur, finira par trouver la place et l’importance qui lui sont dues dans l'édifice pédagogique inauguré par Pestalozzi.

§ 1. André Bell et Joseph I.ancasCer,

Promoteurs de l’enseignement mutuel (Méthode Be!l-Lancaster).

Pendant que Pestalozzi jetait en Suisse et en Allemagne les bases d’une culture rationnelle des facultés et d’un enseignement soumis aux lois qui président à leur déveloprnent, André Dell et Joseph Lancaster organisaient, l’un en Angleterre, et l’autre en Amérique, l’enseignement dit mutuel. Cette phase dans le développement de l’école mérite que nous nous y arrêtions un instant.

L’enseignement mutuel, qui permet à un seul maître d'occuper un très-grand nombre d’enfants, en se faisant aider par ses élèves les plus distingués, a été connu et pratiqué avant l’apparition des deux pédagogues célèbres qui lui ont donné leurs noms. Le voyageur Délia Valle le trouva établi dans l'Inde vers 1623. L’Allemagne a eu des écoles organisées d’après ce principe. Nous l’avons vu mettre en pratique à Stanz par Pestalozzi. En France renseignement mutuel a été employé de 1747 à la Révolution, clans l'Hospice de la Miséricorde comme aussi dans l’Institut du chevalier Paulet, à Paris. Il était néanmoins réservé aux Anglais Bell et Lancaster, qui ignoraient probablement les essais faits ailleurs, de donner à cet enseignement une organisation pratique et une impulsion vigoureuse.

Le système de Bell et celui de Lancaster sont à peu près identiques ; ils ne diffèrent que dans des points d’une importance secondaire. Les écoliers sont divisés en plusieurs groupes ou classes, placés sous la direction immédiate des élèves les plus avancés, qui leur apprennent à lire, à écrire, à calculer, etc., comme ils l’ont appris eux-mêmes du maître. Ces élèves-aides portent le nom de moniteurs. Chacun d'eux a ses élèves, une dizaine environ, assis sur

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un banc, ou, comme le voulait Bell, rangés en demi-cercle devant lui, et debout. Outre les moniteurs, il y a encore dans la classe divers fonctionnaires : l’un est chargé de surveiller les moniteurs et leurs classes; un autre tient le registre scolaire, note les absences, les bons et les mauvais points ; un troisième règle les cahiers, distribue les ardoises, les modèles, etc., etc. Ce mécanisme mis en fonction dans une vaste salle, convenablement distribuée, etréglé par des manœuvres habilement combinées, accomplit sans désordre et sans trop de bruit toute la besogne scolaire que le maître a distribuée d’avance à ses moniteurs. Un système sévère de peines et de récompenses maintient les enfants sous une bonne discipline. Le maître, semblable au chef d’une fabrique, surveille le tout et intervient dans les cas difficiles. Il ne donne de leçons qu’aux moniteurs et aux jeunes aides qui veulent se consacrer à l’enseignement. Une grande école établie d’après ces principes, et dirigée par un maître habile, offre certainement un des spectacles les plus beaux et les plus imposants.

L’honneur d’avoir organisé le premier une école semblable revient à André Bell, ecclésiastique anglais, né en 1752, à Saint-Andrews, en Ecosse. C’est à Egmore, près de Madras (dans l’Inde), qu’il fit le premier essai de sa méthode dans un orphelinat placé sous sa direction. Revenu en Angleterre, il publia à Londres, en 1797, un rapport sur sa méthode et dès l'année suivante on se mit à fonder des écoles d’après le système qu’il venait de faire connaître.

La même année, soit en 1798, Joseph Lancaster, né à Londres en 1778, ouvrait dans sa ville natale une école de pauvres et découvrait les mêmes procédés que son compatriote. Lecole de Lancaster ne tarda pas à prospérer, et quoiqu’il se fût joint à la secte des Quakers dès l’an 1801, il trouva des protecteurs jusque dans la famille royale. Le zèle qu’il déploya pour avancer son œuvre lui fit faire de trop fortes dépenses, mais il fut aidé par Foÿ et Àndern,

qui 68 joignirent à lui et remirent l’ordre dans ses finances. Dans les années 1810 et 1811, Lancaster parcourut le Royaume-Uni pour y provoquer la fondation decoles d’après son système. Malheureusement il perdit peu à peu, par sa faute, la confiance de ses amis et de ses protecteurs, et il épuisa totalement ses ressources par la création d'un grand établissement à Tooting, qu’il ne put achever. D’un autre côté, les ecclésiastiques anglicans voyaient d’un œil d’envie l’influence pédagogique du quaker Lancaster et ils se mirent à lui opposer Bell, qui s’était retiré à la campagne, et qu’ils engagèrent à fonder des écoles et à écrire des manuels d’enseignement. On le plaça aussi à la tête d’une société pédagogique, patronée par le roi d’Angleterre, et qui devait provoquer sur une large échelle, la fondation de nouvelles écoles.

Abandonné de ses protecteurs, ruiné et humilié, Lancaster partit pour l’Amérique en 1820. Accueilli et protégé par Bolivar, il fonda plusieurs écoles dans la Colombie. Il se rendit ensuite à Trenton, dans les Etats-Unis. En 1828, il tomba dans une si grande pauvreté, qu’il dût recourir à la générosité des Américains. En 1833, nous le trouvons ci Montréal, dans le Canada, vivant du travail de ses mains. Enfin, en 1838, ce célèbre pédagogue mourut à New-York, dans le plus grand dénûment. Quant à Bell, il laissa, à sa mort (28 janvier 1832), une fortune de 120,0001. sterl., qu’il avait léguée à différents établissements d’instruction.

Depuis 1814, on a fondé, dans presque tous les Etats de l’Europe et dans d’autres parties du monde, un nombre considérable d’écoles lancastriennes. Il y a une vingtaine d’années, on en comptait environ 15,000. C’est en Allemagne que ces écoles ont le moins prospéré, sans doute parce que l'instruction primaire y était déjà trop avancée. Il est évident qu’un moniteur ne saurait remplacer un maître, et que ce serait reculer que de se contenter du premier quand on peut avoir le second. Mais quel bienfait, dans un pays où il y a beaucoup d’enfants et peu

d’instituteurs, qu’une méthode qui permet à uu seul maître d’instruire des centaines d’enfants ! Et quelle économie d’argent 1 Voilà ce que les Allemands ont trop oublié dans leurs critiques de la méthode Bell-Lancaster. Au reste, on ne manque et ne manquera jamais, dans aucun pays, d’écoles comptant un grand nombre d'enfants de différents âges et de différentes forces, que le maître ne saurait tous occuper à la fois, et dans lesquelles l’enseignement mutuel, combiné avec celui du maître, sera toujours un bienfait. On devrait, plus qu’on ne le fait, perfectionner ce système mixte, qui répondrait cependant à tant de besoins, et, dans ce but, il serait bon qu’il y eût partout quelques écoles lancastriennes modèles, auxquelles les instituteurs primaires pussent emprunter ce qui conviendrait à leurs circonstances particulières. Combien n’y en a-t-il pas qui ne savent comment se tirer d’embarras, dans des écoles dont la direction est rendue difficile par le nombre, la différence d’âge et le sexe des enfants !

La méthode Bell-Lancaster a donné une physionomie toute particulière aux écoles anglaises (Angleterre et Etats- Unis). Aujourd’hui encore, les établissements d'éducation, depuis l’école de village jusqu'au gymnase supérieur, n’ont qu’une seule salle pour toutes les classes. Mais les moniteurs y sont de plus en plus remplacés par des maîtres et des sous-maîtres. Dans les établissements les plus confortables, on trouve aussi des cabinets adjacents à la salle, où les diverses classes se rendent pour répéter leurs • leçons. Le fond de l’enseignement est néanmoins resté le même : les tableaux et les manuels des élèves, faits avec le plus grand soin (comme l’exige la nature de l’enseignement mutuel), demeurent jusqu’ici la pierre fondamentale de l’enseignement, et le rôle du maître continue à être secondaire ; il consiste essentiellement à donner des tâches et à faire réciter les leçons. Aussi s’aperçoit-on peu, dans les écoles anglaises, du changement de maître ; dans les Etats-Unis, "on met tous les six ou douze mois les places

au concours. Nous reviendrons ailleurs sur ce caractère original de la pédagogie anglaise1.

L’ouvrage le plus célèbre de Bell est son : Eléments of tuition (1812). De Lancaster on a : Improvements in éducation (1803) et the Brilish System of éducation (1810).

| 2. Hamllton.

Pendant que Bell et Lancaster s’occupaient avec tant de succès de l’organisation des écoles anglaises, Hamilton, leur compatriote et leur contemporain, propageait avec éclat une nouvelle méthode pour l’enseignement des langues.

Hamilton débuta comme commerçant. S’étant rendu à Hambourg en 1798, il s’y fit donner des leçons de français par un émigré nommé Angély, sous la condition qu’il le dispenserait de la grammaire, attendu qu’il avait assez d’autres choses dans la tète. Angély, dans sa première leçon, lui traduisit mot à mot une petite anecdote allemande, et lui fit répéter cet exercice. Au bout de douze leçons, Hamilton fut en état de lire un Ouvrage facile. « Voilà, dit-il, l’origine de ma méthode; mais alors je songeais aussi peu à devenir maître de langues que je pense aujourd’hui à apprendre à voler. »

Des revers qu’il essuya dans son commerce engagèrent Hamilton à partir pour l’Amérique. Il arriva à New-York en 1815, et se mit tout de suite à donner des leçons de français, qu’il se faisait payer à raison d’un dollar par heure et par élève. La première année, il rassembla déjà

1. Les écoles du dimanche avec groupes d'enfants et moniteurs ( ou monitrices) sont tout simplement une application de la méthode lancastrienne à l'enseignement religieux Dans sa méthode, Lancaster attachait une grande importance à l'action que les élèves exercent les uns sur les autres (les moniteurs sur les groupes et les groupes sur les moniteurs) et ce principe est encore l’un de ceux qui recommandent le plus au penseur chrétien l’application de la méthode lancastrienne aux écoles du dimanche.

PÉDAGOGIE ANGI.AISE.

70 élèves. Hamilton professa ensuite à Philadelphie, à Baltimore et dans d’autres villes, avec un succès croissant En 1823, il revint en Angleterre, où il annonça aiec grand bruit qu’en quelques semaines il pouvait faire apprendre le grec, le latin, le français, l’italien et l’allemand à des élèves qui n’avaient encore aucune notion de ces langues. Dans l’espace de dix-huit mois, il eut 600 élèves. Sa ré putation devint extraordinaire. Hamilton mourut en 1831, après avoir enseigné dans plusieurs villes de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l'Irlande.

Voici maintenant les procédés particuliers de la méthode Hamilton, et les principes sur lesquels elle s’ap- " puyait :

Hamilton mettait d’abord entre les mains de ses élèves un ouvrage écrit dans la langue qu’ils devaient apprendre, ordinairement Y Evangile selon saint Jean , afin de les mettre d’emblée en rapport avec cette langue; puis il commençait à leur traduire mot à mot le texte original, exercice qu’ils devaient répéter après lui. C’était un premier cours. Dans deux autres cours, on traitait de la même manière d’autres livres du Nouveau Testament. Dans le troisième, il passait à la grammaire. Les élèves devaient apprendre à conjuguer les verbes réguliers et une douzaine de verbes irréguliers d’un usage habituel. Enfin, il faisait traduire YEvangile selon saint Jean d’anglais (l’idiome de ses élèves) en français, ou dans toute autre langue qu’il enseignait. Cette traduction, faite de vive voix et par écrit, devait être correcte. Après six ou huit exercices, les élèves étaient censés parler et écrire sans fautes. « On continue ainsi, dit Hamilton, à traduire en français le Testament anglais, jusqu’à ce que les élèves n’aient plus besoin du secours du maître. Alors on leur donne chaque jour une composition, soit une lettre familière, soit une lettre d’affaire, soit une narration, jusqu’à ce que lo style ne renferme plus d’anglicismes, ce qui est le point le plus difficile et qu’on n’obtient que peu à peu par des lectures assidues. »

meut une langue étrangère. Ce résultat suffisait au plus grand nombre des élèves d’Hamilton, appartenant à la classe des industriels et des marchands. Mais ce qui suffit à un voyageur, à un garçon d’auberge ou de magasin, à un colon, ne suffit pas à un jeune homme qui fait des études, dans un collège, par exemple. Non-seulement celuici a besoin de comprendre et de pouvoir faire usage des langues qu’on lui enseigne, mais il faut encore que son esprit soit cultivé par le moyen de ces langues. Ce second but est même le plus important quand il s agit des langues mortes, et en particulier du latin. Voilà ce qu’Hamilton n’a pas compris : il n’a considéré que le côté pratique et mercantile des langues.

g 3. t,e» école» et l’éducation en Angleterre.

Robert Raikes, né en 1735, mort en 181 1 , doit être considéré comme le promoteur des écoles primaires en Angleterre. A la vérité, il ne fonda que des écoles du dimanche, d’un caractère exclusivement religieux; mais ces écoles firent bientôt sentir le besoin d’une instruction plus générale, et préparèrent le terrain à Bell et à Lancastre, qui parurent à point nommé pour donner satisfaction au besoin qu’ elles avaient fait naître.

L’école primaire, préparée par Raikes, organisée par Bell et Lancastre, ne tarda pas à se développer. En 1833, on comptait déjà 1 écolier sur 11 âmes de population. Et tout ce chemin avait été parcouru sans la coopération du gouvernement. En Angleterre, ce sont les diverses églises et les particuliers qui fondent et entretiennent les écoles. Le peuple anglais est trop jaloux de sa liberté pour confier au gouvernement la direction de ses écoles. Il craindrait son influence dans un sens ou dans un autre. Néanmoins, le gouvernement encourage et régularise l’instruction primaire par des subsides qu’il accorde indistinctement à toutes les écoles et par des lois ou règlements prescrivant certaines conditions à remplir poui

percevoir ces subsides. En 1832, le parlement vota, pour la première fois, la somme de 20,000 liv. (500,000 fr.) pour encourager l’instruction primaire. En 1856, un département de l'instruction fut créé et placé sous la direction du président du conseil secret. Ce département est en rapport avec la British and foreign school Society (Société scolaire britannique et étrangère), et avec la National school Society (Société scolaire nationale), organe central des écoles dépendantes de l’Eglise épiscopale ou anglicane (Eglise officielle).

L’école primaire anglaise revêt différentes formes, suivant les classes auxquelles elle est destinée.

Dans l’Eglise épiscopale, on trouve les Parish Schools (écoles paroissiales). On y enseigne la religion, la lecture , Y écriture, Y orthographe, la géographie, en particulier celle de l’Angleterre, quelque peu de botanique , de physiologie, d'anatomie (l’Anglais pense qu’avant tout l’homme doit se connaître), la tenue des livres et le calcul. Le dessin et la musique sont en outre enseignés aux enfants qui veulent recevoir une instruction plus relevée. On trouve encore dans l’Eglise épiscopale les National Schools (écoles nationales), organisées d'après la méthode Bell-Lancaster (enseignement mutuel), et les Parochial charity Schools (écoles presbytérales de charité), qu’on ne rencontre que dans les grandes villes. — Les églises indépendantes ont aussi leurs diverses écoles. Il y a en outre en Angleterre un grand nombre d’écoles et pensionnats particuliers, et les familles riches prennent un précepteur ou une gouvernante pour faire l’éducation de leurs enfants.

On appelle Ragged Schools , écoles déguenillées, des écoles fondées dans les derniers temps (vers 1857) pour les petits vagabonds des grandes villes, dont l’occupation, avant l’ouverture de ces écoles, consistait à mendier et à voler. Dans les Ragged Schools , ces enfants sont maintenant lavés et vêtus (en arrivant Je matin), nourris et instruits; on leur apprend aussi des métiers dans divers ateliers, après quoi ils deviennent domestiques, artisans,

matelots, soldats, colons. En 1858, l’année qui suivit la fondation de l’école déguenillée d’Edimbourg, on comptait encore 550 jeunes malfaiteurs de 14 à 16 ans dans les prisons de cette ville ; six ans plus tard, le nombre des jeunes prisonniers était déjà descendu à 120. Les écoles déguenillées anglaises sont une des institutions les plus importantes qu'ait fondées la charité chrétienne dans les derniers temps.

On trouve encore en Angleterre des Workhouse Schools pour les enfants dont les parents sont dans des Workhouses , et des Penal Schools (écoles pénales, asiles) pour les jeunes criminels.

Pour les classes moyennes des villes, on a Iss Tradt Schools (écoles professionnelles), qui correspondent aux écoles bourgeoises des Allemands, aux écoles moyennes, industrielles de la Suisse française, ou à l’enseignement spécial en France. Les Infant Schools (écoles enfantines), fondées par Ovven (né en 1771), ont une origine toute britannique.

Jusque dans les derniers temps, l’Angleterre n’avait pas de corps enseignant. On prenait, pour tenir les écoles, des hommes et des femmes sans culture spéciale, souvent des personnes hors d’état d’exercer une autre vocation. Sir J. K. Schuttleworth et G. Tuffiiell fondèrent en 1840, à Battersea, près de Londres, la première école normale du Royaume-Uni. Cette institution passa, quatre ans plus tard, sous la direction de la Société nationale, laquelle ouvrit encore deux autres établissements, Uun pour former des instituteurs (Saint-Mark’ s College) et l'autre pour des institutrices. Jusqu’en 1860, 45 écoles normales ont été fondées par diverses sociétés et églises, savoir : 36 en Angleterre et 9 en Ecosse. Dans le premier de ces pays, elles portent le nom de Training Schools (écoles pédagogiques), et dans le second, celui de Normal Schools. Toutes les écoles normales sont libres, néanmoins elles reçoivent du gouvernement une subvention considérable (un tiers des

dépenses), quand elles se soumettent aux réglements ou lois relatives à la formation des instituteurs.

L’instituteur anglais commence ordinairement sa carrière par la pratique. Avant d’entrer dans une école normale, il a presque toujours enseigné sous la direction d un maître patenté, depuis l’âge de 13 à l’âge de 18 ans. Il porte durant ce temps le nom de Pupil Teacher (écolier maître), et reçoit du gouvernement, la première année, 10 1. sterl. (25Ô fr.), la seconde 12, la troisième 15, la quatrième 17, et la cinquième 20. Chaque année, il est tenu de subir un examen devant l’inspecteur des écoles.

A la fin des cinq ans, le minimum de connaissances exigé est le suivant :

1° Lecture expressive, bien accentuée;

2° Syntaxe anglaise, étymologie, prosodie;

3° Composition sur un sujet pédagogique;

4° Les quatre premiers livres d’Eucüde, — ou l’algèbre élémentaire, — ou la levée du plan d'une contrée;

5° Connaissance des globes, ou géographie de l’empire britannique ;

6° Connaissances spéciales des saintes Ecritures, de la liturgie et du catéchisme (dans les écoles anglicanes) ;

7° Eléments de la musique vocale.

Eu commençant, le pupil teacher doit être capable d’enseigner dans la classe inférieure de l’école, et en finissant, dans la classe supérieure.

Si, après cette longue préparation, le pupil teacher entre dans une école^iormale, il reçoit une Queen's Scholars hip (subvention) de 20 à 25 1. sterl., et après un an de séjour, encore 25, 20 ou 16 1. sterl., suivant le degré qu’il obtient.

Les écoles scientifiques anglaises ne dépendent pas non plus du gouvernement. Chaque école (Public Schools Colleges,, Grammar Schools ) forme un tout à part. L’enseignement, quoique différant beaucoup d’un établissement à l’autre, a, comme dans toutes les écoles anglaises, un caractère positif. L’élève doit s'approprier par la mémoire

l'objet de la leçon, qui n’csten bonne partie, qu'une récita* tion. On tient beaucoup à ce qu’il sache indiquer l’endroit d'où est tiré ce qu’il récite. On songe peu à employer la matière étudiée pour exercer l’intelligence, pour aiguiser le jugement et cultiver la pensée. Il y a cependant des exceptions à cette règle. On tient, semble-t-il, avant tout, à exercer la persévérance. En Angleterre, les professeurs * des écoles scientifiques sont ordinairement des théologiens, et en Ecosse, des juristes.

L’Angleterre a deux universités d’un caractère tout particulier, Oxford et Cambridge. Elles se distinguent d’abord par les Colleges et Halls , grandes pensions où les étudiants nobles et riches sont logés d’après leur rang et leur fortune. Un nobleman , par exemple, doit avoir toute une série de chambres confortables et de la place pour ses chevaux et ses voitures. Oxford a 19 Colleges et 5 Halls, et Cambridge, 17 Colleges et Halls. Les autres étudiants sont réunis dans un établissement appelé lhe Foundation, Les universités anglaises sont encore caractérisées par la prédominance des études théologiques. Les étudiants de toutes les facultés doivent subir un examen sur les saintes Ecritures, la dogmatique, et les litlerœ humaniores. Dans l’université anglaise, la culture morale et nationale a le pas sur la culture scientifique.

Ce dernier trait est du reste commun à toutes les écoles. En Angleterre, on tient avant tout à l’éducation ; l’instruction ne vient qu'en seconde ligne. On y fait encore un grand usage de la verge. Je sais, par exemple, que sur le Britannia , vaisseau anglais avec un établissement pour former des officiers de marine, on couche sur un banc l’élève qui a juré ou menti, et on lui fait donner par un sergent une vingtaine de coups de verge. A la récidive, l'élève en faute est expulsé. Malgré cette sévérité contre les fautes d’un caractère bas et grossier, les enfants anglais jouissent d’une liberté que, sur le continent, l'on trouverait excessive. Mais par cette liberté qu’on leur accorde, par les égards qu’on leur témoigne, on leur incul*

que un sentiment profond de dignité personnelle et de responsabilité morale, et l’on forme ces caractères fermes et indépendants qu’on ne rencontre plus guère qu’en Angleterre.

Mais ce qui soutient essentiellement le caractère éducatif des écoles anglaises, ce n’est pas uniquement ce mélange de sévérité et de liberté dont je viens de parler, c’est avant tout la vie de famille, plus développée en Angleterre qu’en aucun pays du monde. L'Anglais aime sa famille et se tient volontiers au milieu des siens. Les plus tendres affections unissent souvent parents et enfants, et la manière dont ceux-ci sont traités à l’école et dans le public n’est que le reflet de tout ce qui se fait pour eux sous le toit paternel. Cette belle vie de famille, riche en fruits excellents, est protégée et développée par les mœurs, généralement sévères, et par les institutions nationales et religieuses. Qu'on songe seulement à l’influence qu’exerce la sanctification du dimanche. Comme, ce jour-là, toutes les affaires sont arrêtées et qu'il n’y a pour ainsi dire que les temples d’ouverts, l’Anglais passe tout son dimanche en famille, tandis qu’ailleurs le dimanche est un jour de distractions qui disperse les membres de la famille, et par là relâche et détruit les liens qui devraient les unir.

Comme on le voit, si les écoles anglaises sont encore en retard quant à l’instruction, l’éducation présente en Angleterre des qualités incontestables pour développer le caractère et les bonnes mœurs. On ne doit pas d’ailleurs juger simplement les écoles d’un pays par les résultats scientifiques qu’on y obtient; il faut encore considérer l’impulsion que donne aux jeunes gens le système d’éducation sous lequel ils sont élevés. Or, sous ce rapport, le système anglais, que nous retrouverons aux Etats-Unis, quoique profondément modifié, pourrait bien appartenir aux plus excellents. Dans aucun pays le jeune homme ne se jette avec plus d’ardeur et de succès dans la carrière qu’il a embrassée, tandis qu'aille urs les jeunes gens sem-

blent avoir épuisé leurs forces dans les études et ne font plus guère que végéter ensuite dans la profession qu’ils choisissent. Ce serait, en particulier, le phénomène qu’offrirait l’Allemagne, à en juger par les paroles suivantes du prince des savants, d’Alexandre de Humboldt, paroles que je crois devoir rapprocher de ce que je viens de dire de l'éducation anglaise, — mais sans les prendre sous ma responsabilité.

« Il est bien difficile aujourd’hui, dit l’auteur du Cos- » wos, de faire du jeune homme un individu capable ; l’in- » dépendance de la pensée et la fermeté du caractère sont » devenues presque impossibles avec notre système d’étu- » des. J’ai souvent entendu se plaindre que, parmi nos » employés ou fonctionnaires, on trouvait bien des tra- » vailleurs instruits, mais peu de personnalités bien trem- » pées et propres à la direction des affaires. Ce que j’ai lu » quelque part, que notre culture scolaire est un lit de # Procuste, n’est que trop vrai. On coupe tout ce qui est » Irop long, et l’on étire jusqu'à la longueur voulue ce qui » est trop court. L’ancien système d’études avait bien » aussi ses défectuosités, mais il était plus conforme à la » nature ; il permettait au moins à l’individu de se déve- » lopper suivant ses aptitudes et ses besoins. A l'Age de » 18 ans, je ne savais presque rien et mes maîtres ne » pensaient pas qu’on pût faire grand’ chose de moi. Et » pourtant cela n’a pas trop mal tourné. Si j’étais tombé » entre les mains de la culture actuelle, elle n’aurait pas » manqué de me ruiner corps et âme.

» On dit proverbialement que trop de cuisiniers gâtent » la bouillie. Chaque professeur a sa branche particulière, » et il regarde comme son devoir le plus sacré de faire » un virtuose de chacun de ses élèves, sans nul égard » pour les autres branches; il agit comme si les élèves » n’étaient là que pour devenir maîtres dans celle qu’il » enseigne. L’élève bien doué résiste à ce régime ; il » bourre son intelligence, mais aux dépens de son cœur » et de son caractère. Il s’enorgueillit, il s’entle de la va-

» peur scientifique qu’il aspire ; mais le plus souvent il » demeure sans aptitude pour la vie pratique. Quant à » l’élève médiocre, il est aussi étourdi de tout ce qu’il en- » tend que si une roue de moulin lui tournait dans la tête. » Au lieu de devenir plus intelligent, il devient de jour » en jour plus stupide. On pourrait comparer cette mé- » thode d’éducation à celle que l’on suit pour engraisser » les oies : il se forme bien de la graisse, mais non une » chair ferme et solide. Quant à de l’accroissement, il n’en » est pas question. Une grande satisfaction de soi-même, » une suffisance qui porte à juger de tout, sont les fruits » ordinaires de cette éducation, comme les traits distinc- » tifs de notre jeunesse. La fraîcheur d’esprit absolument » nécessaire pour les études universitaires, se perd entièo rement dans ce système forcé. Les jeunes intelligences » sont comme des boutons de fleurs que l’on aurait ploni> gés dans l’eau bouillante : elles ont perdu leur force » vitale dans le chaudron fumant de la moderne édu- » cation. Que de fois j’ai entendu des professeurs d’uni- » versité se plaindre de cet affaiblissement des forces de b l’intelligence! Plusieurs fois j’ai entretenu de ce sujet » des personnages haut placés, qui auraient pu opérer » des changements utiles dans notre système d’études; » tous étaient d’accord avec moi pour déplorer le mal que » je signalais; mais jusqu’ici aucun remède n’a encore b été employé pour le combattre; on ne peut pas chez » nous mentir à ce proverbe que j’ai lu quelque part : » En Allemagne, il faut deux siècles pour se défaire d’une b stupidité, savoir, un pour la connaître, et un pour la o mettre de côté. »

g 4. Éia(s.l'ni>. — Importance de l’école dans l’Union américaine.

Dans aucun pays du monde l’école n'occupe uüe aussi large place dans les institutions et la vie publique qu’aux Etats-Unis. L’école est, pour ainsi dire, la pierre angu-

laire de cette grande république. La première pensée des colons qui abordèrent en 1619 sur les côtes de la Nouvelle- Angleterre « fut, dit M. Fisoh 1 , pour les jeunes enfants qu'ils avaient amenés sur cette terre encore peuplée de féroces Indiens. Ils comprirent que leur établissement ne pouvait échapper aux dangers de toute sorte dont il était assailli, s’ils n’élevaient pas une génération vigoureuse, instruite et éclairée. »

Vingt- huit ans plus tard, une loi volée par la Cour générale du Massachussetts porte ce qui suit : « Comme » le but essentiel de ce vieux trompeur, Satan, est tou- » jours de détourner les hommes de la connaissance des » Ecritures... et comme cette sainte étude ne doit pas, » Dieu aidant, rester ensevelie dans les tombeaux de nos » pères, il est décrété par cette Cour que toute commune # de plus de cinquante feux devra commettre quelqu’un » pour apprendre aux enfants à lire et à écrire. »

« Instruisez le peuple ! fut le premier conseil donné par William Penn, au nouvel Etat qu’il avait organisé, à la Pensylvanie (1681), dont la constitution est devenue le modèle de celle de l’Union. Instruisez le peuple! fut la dernière recommandation de Washington à la république. Instruisez le peuple! était l'incessante recommandation de Jefferson2 »

La sollicitude du peuple américain pour l’école l’a porté aussi à lui assurer des ressources matérielles suffisantes. Le gouvernement fédéral consacre d’abord aux fonds d’écoles une partie des terrains qui appartiennent à l'Union. Les Etats doivent ensuite augmenter ce fonds par des dotations immobilières. « Les gouvernements, dit A1. Fisch, ne reculent devant aucune dépense quand il s’agit de l’instruction publique. Le budget de renseignement passe avant tous les autres. Dans quelques Etats,

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