‹ Histoire universelle du théâtre (volume 2)Chapitre 10 sur 28 · CHAPITRE Vr · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vr

ItV* SIECLE.

Le curieux mouvement dramatique que nous venons de voir se produire en France au xiv' siècle a lieu également dans les Pays-Bas. On a retrouvé de nos jours à la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles^ cinq comédies ou drames de cette époque , suivis d'autant de farces. Les grandes pièces sont intitulées : Abele spelen {Jeux habiles)\ les autres: Sottemien (Sotties). Elles furent imprimées en 1837-38 à Breslau^ dans le recueil

appelé Horœ Belgicœ. MM. Serrure placent la composition de ces pièces entre 1280 et 1320, et le professeur

Jonckblœt de Groningue émet la même opinion dans son histoire de la littérature néerlandaise. Ces messieurs jugent de la date de la composition par l'âge qu'ils attribuent à récriture du manuscrit, moyen dangereux et peu sûr. Il est facile par un autre moyen qui ne trompe jamais , par l'analogie , de reconnaître que les Abele spelen sont contemporains des Miracles de Notr^Dame.

Le recueil belge formait probablement le répertoire d'une compagnie de rhétoriciens, comme les Miracles de Notre-Dame formaient le répertoire d'un chapitre ou d'un collège.

Les deux collections sont positivement du xiv* siècle et non du xiii<^, dont le caractère est tout autre , nous l'avons vu parle répertoire des Trouvères.

Voici les titres des pièces contenues dans le manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne : l** Esmorée, drame, suivi d'une sottie intitulée : Lippijn; — 2* GIoriant , drame , suivi de Die Buskenbldser (littéralement, V homme qui souffle dans un petit tuyau)^ sottie ;

— 3" Lancelot^ drame ; la Sorcière^ sottie ; — 4<* Maître pendant trois jours^ grande farce; les Truands^ sottie;

— 5o V Hiver et VÉté^ grande pièce allégorique ; — Rubben , sottie.

Quelques-uns de ces Abele spelen méritent qu'on s'arrête un instant à les examiner. Ordinairement, ils commencent par une espèce d'invocation et ils finis- ' sent par un discours invitant les spectateurs à ne pas sortir de la salle, car on va jouer la sottie. La sottie, à son tour, se termine par quelques vers adressés au public en manière de congé. M. Serrure a publié à Gand une traduction française d'Esmorée, l'un des Jeu^ habiles ; les autres sont restés dans leur texte original.

Cet Esmorée, fils d'un roi de Sicile , constitue un drame dans toute l'acception du mot, et, au point de vue de la facture, c'est un produit identique aux Miracles dont nous avons donné l'analyse au précédent chapitre. On va reconnaître la vérité de ce que j'avance

sans m'occuper en rien des indices paléographiques, qui sont des moyens de contrôle toujours défectueux. Les pièces françaises et néerlandaises sont évidemment inspirées par les romans poétiques de l'époque.

L'astrologue du Roi de Damas, maître Platus, ayant appris par son grimoire que le fils qui vient de naître au Roi de Sicile doit un jour enlever la fille de son Sultan , se rend secrètement à Messine et s'empare du jeune Esmorée, que lui livre Robert, neveu du Roi. lequel se trouve ainsi devenir l'héritier de la couronne. Non content de ce premier crime, le prince Robert parvient à perdre la Reine dans l'esprit de son époux, qui l'enferme dans une tour.

Esmorée grandit à la cour du Sultan de Damas, dont il se croit le fils ; mais, arrivé à l'âge où son cœur commence à parler , il devient amoureux de la belle Damiette, fille du Sultan. Cet amour le plonge dans un chagrin indicible, car il le croit criminel, puisque Damiette passe pour être sa sœur. La jeune fille, de son côté, s'est laissé séduire aux grâces de son compagnon de jeux, et elle lève tous les scrupules d'Esmorée en lui apprenant l'histoire véritable de sa naissance. Esmorée jure de délivrer sa mère de la dure captivité qu'elle subit. Arrivé en Sicile^ on le reconnaît à l'étofTe de son turban, qui n'est autre chose que Técharpe de sa mère, dans laquelle il était enveloppé quand le prince Robert le remit entre les mains de l'astrologue Platus. Grâce à ce signe, moyen tant reproduit de nos jours^ Esmorée obtient de son père le pardon de la malheureuse Reine.

Pendant ce temps, Damiette pleure à Damas la Ion-

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gue absence de celui qu^elle aime. Elle se met en route pour venir le chercher en Sicile , accompagnée de maître Platus. Esm orée jure à son père qu'il n'aura jamais d'autre femme que Damiette. Le Roi, tout attendri, unit les deux époux, et le prince Robert recevra la punition due à son crime.

M. Victor Wilder , dans un excellent article de la revue contemporaine sur les associations littéraires dans les Pays-Bas, loue avec justice et raison son compatriote , le poëte dn jeo d'Esmorée , et il place son œuvre, comme combinaison dramatique, au-dessus des pièces allégoriques des xv« et xvi* siècles. « On est ici frappé , dit-il , d'un agencement, d'un développement scéniques qui font presque songer à certaines productions de notre temps, d C'est absolument la même observation que nous avons faite, et que le lecteur aura faite avec nous, en examinant les drames de V Impératrice de Rome ^Robert le Diable^ la Dame Guibourg et autres pièces de la collection des Miracles de Notre-Dame. La ressemblance ne doit étonner personne ; elle prouve seulement jusqu'à l'évidence la contempomnéité des deux productions.

Poursuivons l'examen des Abele spelen non traduits. Je puis le faire, grâce à M. Wilder, qui a bien voulu m'expliquerces ouvrages, écrits en langue flamande.

Gloriant, duc de Brunswick, est fier de ses avantages physiques et intellectuels ; il cherche en vain une femme digne de lui. Son oncle Gérard de Normandie etOodefroi, l'un de ses chevaliers, tentent inutilement d'ébranler la résolution qu'il a prise de garder le céli-

bat. n déclare qu'il ne connaît pas une fennne à qui il sacrifierait un cheveu de sa tête.

Pourtant, il se ravise bientôt, quand il reçoit le portrait de la princesse Florentine, fille du Rouge-Lion , roi païen d'une province voisine. Gloriant, malgré les prières de son oncle Gérard, part pour la cour païenne, n'ayant d'autres compagnons que ^on coursier , sa bonne épée et l'écuyer que lui a envoyé la princesse. Dans une rencontre de nuit, les deux amants» unis seulement par les liens de l'âme, se voient et s'aiment d'un amour plus réel et plus positif. Le duc de Brunswick enlèvera la fille du roi païen, t^ar elle lui a révélé que leurs deux existences sont menacées si l'on découvre leur intelligence secrète. Au moment où ils vont fuir, ils sont arrêtés ; Gloriant sera pendu et Florentine sera brûlée vive. Telle est ht sentence irrévocable du Roi. Florentine se fiait chrétienne, et le ciel la délivre par les mains de son amant, qui place sur sa tète la couronne de Brunswick.

Nous venons de voir la pièce héroïque , voici maintenant la pièce bourgeoise. Un noble homme du nom de Lancelot est amoureux d'une jeune fille du peuple nommée Sandrine. Sa mère lui reproche la bassesse de ses goûts, et lui, il répond que sa passion est telle qu'il a résolu d'épouser Sandrine, car il mourra s'il ne la possède pas. La vieille dame imagine alors un moyen très avancé et très civilisé pour l'époque. Elle livj^e la jeune villageoise à son fils, bien convaincue que , sia passion assouvie, il ne pensera plus au mariage. C'est ce qui arrive en effet. Sandrine, abandonnée, quitte

son village et se met en marche, à pied, à travers la forêt. Comme elle se reposait au bord d'une source, un chasseur passe et l'interroge sur son isolement et sur son chagrin. Sandrine conte naïvement sa &ute et ses regrets. Le chasseur, exempt de tout préjugé, emmène en croupe la belle fille, qui lui plaît, et il va l'épouser dans sa ville. Mais Lancelot^ qui regrette sa chère Sandrine , met son écuyer en campagne pour la découvrir. A force de recherches , l'écuyer pâment à trouver le château du gentilhomme chasseur, et il s'y introduit furtivement pour remplir la mission dont Ta chargé son maître. Sandrine peut revenir dans sa contrée ; elle y sera dame et maîtresse ; Lancelot l'épousera devant le prêtre et il réparera par ses bons soins le tort causé à celle qu'il aime toujours plus que sa vie. Mais aujourd'hui que Sandrine est mariée, elle veut rester fidèle à son époux. Voilà ce qu'elle charge l'écuyer de reporter à l'ingrat Lancelot, dont elle ne veut plus entendre parler. Renaud, l'écuyer, ne sait que résoudre. Si son seigneur apprend que Sandrine vit encore, il voudra l'arracher aux bras du chasseur. Pour éviter un malheur, Renaud compose son visage et vient faussement annoncer à son maître la mort de Sandrine. Lancelot tombe alors dans un accès de douleur auquel il ne tarde pas à succomber. C'est ainsi que le ciel le punit de son manque de foi.

Ce système de composition dramatique, qui était sur le chemin du drame^ doit avoir laissé d'autres produits que ceux retrouvés jusqu'à présent. L'Angleterre et l'Allemagne n'ont pas dû y rester complètement étran-

gères, et, même chez nous, il est certain que la Normandie, où furent recueillis les Miracles de Notre- Dame, n'est pas la seule province qui ait à fournir son contingent.

Comme en France, concurremment avec ce nouveau genre de drames, les pièces religieuses eurent leur cours enNéerlande. Le docteur Julius Zacher a publié, dans le deuxième volume de la Revue des antiquités allemandes de Haupt^ un Mystère néerlandais qui commence au péché originel et qui s'arrête à la Passion. C'est le seul qui nous reste de cette époque, et encore n'est-on pas bien certain qu'il ne soit pas des premières années du xv' siècle. On ignore aussi si , c'est à la fin du xiv* siècle ou au commencement du XY« qu'il faut faire remonter la création en Néerlande de ces associations littéraires appelées chambres de rhétorique y qui prêtèrent plus tard un si grand appui au mouvement religieux de la Réforme dans les Pays-Bas. A l'origine, ces chambres étaient composées exclusivement d'ecclésiastiques. Au xv* siècle, leurs attaques contre la noblesse devinrent si violentes que l'autorité laïque crutdevoir lancer contre elles l'interdit ^fais elle se ravisa bientôt et laissa faire, jusqu'au jour ou le gouvernement espagnol de Philippe II essaya d'écraser cette couvée de frondeurs hérétiques. L'indépendance des Pays-Bas put seule sauver les rhétoriciens du sort terrible qui les menaçait. L'époque la plus florissante de leur production est le xvi® siècle. Le quatorzième siècle n'est que le berceau de cette institution. Les pièces, dans les Pays-Bas, se jouaient

quelquefois sur la place publique et le plus souvent dans quelque salle d'auberge. Un Frère mineur de ce temps raconte que, dans la ville de Gand, une maison où Ton représentait un de ces ouvrages s'effondra soudainement et causa la mort de cinquante personnes.

La construction et la décoration de ces théâtres nous est parfaitement connue par les gravures qui accompagnent quelques-uns de ces recueils dramatiques. Voici ce que nous montrent les gravures jointes aux textes.

Dans le sens de la profondeur, la scène se divise en deux zones, dont la séparation est marquée par un rideau, (a L'action se passait-elle en Sicile, on ne levait que la toile antérieure ; fallait-il se transporter à Damas, le second rideau venait à découvrir le fond. »

Ce détail, donné par M. Wilder, corroborera ce que nous dirons au chapitre suivant sur l'édification et Tappropriation des échafauds destinés à la représentation des grands Mystères français

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