‹ Histoire universelle du théâtre (volume 2)Chapitre 9 sur 28 · LES MIRACLES DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

LES MIRACLES DE NOTRE-DAME

Caractère spécial des Mystères du xiv* siècle. — Les Drames muets et les entremets.— Légendes dramatisée s.— Saint Ignace et saint Valeatin. — Othon, roi d'Espagne. — Damo Guibour. —L'impératrice de Rome. — La marquise de la Gaudine. — Le Mystèi-e de Glovis. — Amis et Amille. — Le Mystère de Hobert le Diable.

Le XIV* siècle nous fournit une série de quarante Mi^ racles retrouvés presque par hasard dans un manuscrit en deux volumes de la Bibliothèque Impériale. Huit de ces ouvrages ont été publiés pour la première fois par M. Francisque Michel en 1842 ; quelques autres par divers bibliophiles. Sans cette bonne trouvaille, nous saurions peu de choses de cette période intéressante de Thistoire de notre théâtre national.

Ces drames sont intitulés collectivement le$ Miracles

de Notre-Dame. La sainte Vierge intervient en effet dans chacune de ces pièces, qui ont dû être composées pour des confréries placées sous cette sainte invocation.

La plus grande partie des Miracles de Notre-Dame est encore ensevelie dans un casier de la Bibliothèque Impériale ; c'est un beau manuscrit sur parchemin, et chacune des pièces du recueil est ornée d'une miniature charmante. Ces pauvres oiseaux captifs attendent avec bien d'autres que la charité privée d'un riche amateur consente à leur donner l'essor.

On s'étonne souvent de la quantité de livres religieux qui nous sont restés de ces époques et de la rareté des ouvrages d'imagination, qui pourtant devaient être aussi nombreux, car la société des gentilshommes et des bourgeois de ce temps n'était pas moins amie du plaisir que la nôtre. Le fait s'explique par cette simple observation qu'avant la vulgarisation de l'imprimerie, les couvents seuls possédaient des bibliothèques. On copiait à grands frais les manuscrits importants ; mais les pièces de théâtre , on se contentait d'aller les entendre. Quand on les imprima , personne ne songeait à les collectionner, parce que les bibliothèques continuèrent à être l'apanage exclusif des corporations religieuses et de quelques grands seigneurs lettrés. Les quarante Miracles retrouvés ne sont que la minime partie de la production dramatique d'une province.

Ce qui nous fait si vivement désirer la mise au jour des manuscrits du xrv« siècle contenant des pièces de

théâtre ^ c'est le caractère tout particulier que ces pièces portent avec elles. Il y a dans le choix des sujets et dans la mise en œuvre quelque chose de très-extraordinaire qu'on ne trouve ni dans le siècle précédent ni dans le siècle qui suit , une invention dramatique et une recherche de la vérité qui frappent au premier coup d'oeil. Le style ne vaut ni celui des trouvères, ni celui d'Âmould Gréban et Jehan Michel, mais il y a là évidemment un instinct de la comédie et du drame véritable.

On trouve bien encore dans le nombre des pièces de cette époque quelques légendes de saints suivies pas à pas, mais beaucoup de ces Jeux, tout eu restant liés à la forme ecclésiastique par quelque point, entrent pourtant dans la vie réelle et développent des passions humaines.

Il existe dans ces manuscrits peu de trace de mise en scène, ce qui peut faire douter que ces ouvrages aient été représentés. Les scènes se suivent souvent au hasard et sans que l'auteur se préoccupe de savoir comment les acteurs passeront d'un lieu à un autre. Us disent souvent le dernier mot d'un dialogue en un pays et le preiQier mot d'un autre dans une contrée distante de plus de cent Ueues.

Ce dernier point ne serait pas toutefois concluant contre la représentation. A cette époque, les personnages entraient et sortaient sans que le spectateur se préoccupât de l'invraisemblance. Un écriteau faisait tous les frais de la géographie. Le progrès est relatif. On s'étonnera peut-être un jour que nous ayons eu des

rampes et des herses^ des chdsm et des fermes^ pour figurer le jour et le clair de lune, les palais, les chaumières, les montagnes et les plaines. Les Miracles de Notre-Dame n'ont pas dû être joués toutefois sur les écha&uds des places publiques. Ces pièces sont pour cela trop intimes, et tout TefTet en aurait été perdu. Elles Élisaient probablement partie du répertoire de quelque couvent.

Le XIV* siècle vit dans ses dernières années se créer la première troupe de comédiens autorisés par lettres patentes du Roi. Cette troupe privilégiée fut la souche de l'Hôtel de Bourgogne et de la Comédie française. Les confrères de la Passion n'ouvrirent leur théâtre à Paris qu'en 1402, mais, dès 1398, ils jouaient à Saint- Maur près Vincennes leur répertoire de Mystères.

C'est aussi dans le cours de ce siècle que l'on inventa les drames muets pour les entrées des rois et des reines dans leur bonne ville de Paris, et les divertissements qui s'exécutaient pendant les festins sous le nom d'Entremets. On sait que les Mystères mimés le plus en renom furent ceux que l'on joua d'abord en 1380 à l'entrée de Charles YI au milieu des rues de Paris tendues de tapisseries ; ensuite à l'entrée d'Isabeau de Bavière, femme du Roi. La chronique de Frois- • sart donne le détail de tout le luxe déployé dans le Pas du Roi Saladin , suivi de son cortège de Maures rompant la lance avec le roi Richard et ses douze paladins. Le vin et le lait coulaient de toutes les fontaines. Le public de Paris couvrait les rues, les fenêtres et les toits, clamant Noël. Froissart raconte qu'un danseur

descendît du haut des tours Notre-Dame sur une corde tendue, agitant deux flambeaux allumés, ce qui fut fort admiré et ce qui le serait encore.

Quant aux Entremets j le plus vanté est celui que le roi Charles V fit représenter en 1378 dans un festin qu'il donnait à son oncle au Palais de justice. Le sujet de cette pantomime, enjolivée de musique, était la prise de Jérusalem par Godefroi de Bouillon.

Ce n'est pas là du théâtre ; aussi ne ferons-nous que mentionner ces faits bizarres comme nous mentionnerons au même titre les Lupercales modernes appelées Fête des fous^ Fête de Vâne^ Fêle du Renard^ qui n'étaient, à vrai dire, que des processions grotesques à travers les rues, accompagnées de vociférations et de désordres. Dans ces réminiscences des Saturnales antiques, hantées par des ecclésiastiques du dernier rang et les gens de métiers, on se livrait à toutes les mascarades imaginables. A la procession du Renard, par exemple, on voyait cet animal symbolique avec la mitre et la crosse, croquant à belles dents les volailles qu'on lui présentait. Philippe le Bel, qui se réjouissait fort de ces jeux, disait que ce renard était l'image du Pape, qu'il n'aimait pas, comme on sait. A Dijon, on faisait la procession de la Mère-Folle; à Évreux, celle des Cornards; à Rodez, c' était \e Mal-gouverne; à Saint-Étienne, YÉvêque fou, et dans presque toutes les autres villes, des diableries petites et grandes. Le nombre de ces folies s'accrut encore dans les siècles suivants ; au xvi** siècle elles étaient dans toute leur splendeur. Il en est bien demeuré quelque chose dans

notre temps, et nous n'avons pas trop le droit de rire de ces exhibitions, puisqu'au milieu de la civilisation actuelle nous avons encore les bals masqués, le bœuf gras et son cortège d'Espagnols et de Sauvages.

C'est un fait bizarre que les noms des auteurs de Mystères de toute la période qui précède la seconde moitié du xv*" siècle soient restés inconnus. Les poètes dramatiques ont cela de commun avec les sculpteurs des cathédrales. Il faut croire que la vanité de l'illustration ne leur troublait pas la cervelle, et qu'ils se contentaient de gagner leur salaire comme de bons ouvriers qu'ils étaient. La plupart jouaient et chantaient dans leurs pièces. Ils n'étaient pas payés cher, mais on les régalait de vin, de bière ou de cervoise, selon les pays. Dans les comptes des MiraclePlays, en Angleterre, le beefsteack et l'aie figurent en première ligne sur les registres municipaux. On sait, par contre, les noms de quelques acteurs de profession. A Paris, en 1313, c'est Renart qui est l'idole de la foule ; sous le règne de Charles VI, les principaux joueurs de personnages, entretenus par le duc d'Orléans, frère du roi, se nomment Gilet, Vilain et Jacquemart-Lefebvre.

Mâégmmàem éle flalats ûwmsmmtÎMémt^

Les Miracles de Notre-Dame contiennent plusieurs drames tirés de la vie des saints. Le Martyre de saint Ignace^ traité d'après la même poétique que le saint Théophile de Rutebœuf, se donne pour but d'affermir la foi dans Tâme des spectateurs. L'empereur romain Trajan, escorté de Malassis et de Gamache, ses deux sergents^ jure par Mahomet qu'il aura raison du saint, mais il le fait en vain torturer, marcher sur des fers rouges et livrer aux bêtes. Remarquons, en passant^ que dans cette période, si voisine des croisades, tous les non-chrétiens jurent par Mahomet^ qu'ils soient Romains, Francs ou Germains. Ignace meurt en louant Dieu et la Vierge, qui vient le consoler à ses derniers moments. La pièce fmit par deux servantois en l'honneur de Notre-Dame.

Le Miracle de saint Yalentin se propose de prouver que toute science humaine est vaine et trompeuse. Le sage Caton dit à ses élèves, après qu'il a vu saint Yalentin guérir son fils au nom de Jésus, qu'il renonce à la logique et à la dialectique pour la théologie et la nouvelle loi qui mène à la connaissance du premier principe, c'est-à-dire à Dieu. Tous les élèves de Caton, y

compris le fds de l'Empereur, renient les faux dieux

pour confesser le Christ. Dieu alors envoie les anges Michel et Gabriel sur terre chercher Vâme de son bon amy que F on veut décoller parce qu'il Vaime.

Le bourreau tranche la tète de Yalentin, en lui faisant cette affreuse allusion à l'usage de toucher de l'épée le cou du nouveau chevalier quand on rarmait :

Tien, soies en gaigne, De moy as eu Faccolée.

Quant à l'Empereur mécréant, les diables l'emportent en disant :

Il est nostre par droit acquis.

Le manuscrit contient encore le Martyre de saint Laurent, la légende dramatique de saint Alexis, et celle de Barlaam et Josaphat, si souvent mise en scène dans tous les pays de l'Europe.

Nous sommes encore là dans le moule ordinaire des pièces religieuses des siècles précédents, mais nous allons en sortir pour entrer dans un ordre d'idées dramatiques tout différent de ce que nous avons vu.

Je ne saurais trop appeler l'attention sur rette série de Miracles. Laissant de côté l'intervention de la Vierge, qui apparaît dans chacune de ces compositions comme un refrain obligé, et à ne considérer que l'idée scénique et sa mise en œuvre, il y a là assurément un fait très extraordinaire.

lie Mlraele d'Utlion 9 roi d'EspoipBei

Le Miracle intitulé : « Comment Othon^ roi d' Espagne, perdit sa terre, » rappelle, par le sujetj^ la Cymbeline de Shakspeare, car nos anciens le disaient déjà avec juste raison : « Livres nouveaux, livres vieils et antiques. »

Le roi Othon, quittant ses États pour accompagner l'empereur Lothaire, son oncle, qui va guerroyer, laisse une relique à sa femme pour qu'elle la lui garde sans la montrer jamais à qui que ce soit, a Ce sera, lui dit-il, le signe secret que nous aurons Tun à Tégard de l'autre. » La campagne terminée, le Roi prend congé de l'Empereur pour retourner auprès de sa femme, dont il vante la fidélité.

— Roi Othon, lui dit en riant le comte Bérenger, Tun des feudataires de TEmpire, celui qui a confiance en une femme est plein d'ignorance. Je me vante de ne connaître aucune femme vivante qui ne me cédât à la troisième fois que je lui parlerais,

— Fi! Bérenger, c'est mal penser des dames.

— Sire, reprend celui-ci, je parie votre couronne contre ma terre que j'aurai le consentement de votre femme dès que je pourrai lui parler seul à seul Allons, il faut parier ou se taire. Gagez avec moi.

464 HiSTOinE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.

Othon accepte, et il reste convenu que le comte aura gagné le pari s'il est assez habile pour décrire un signe qu'a la Reine, et dire en quel lieu il se trouve. Il doit, en outre, rapporter un objet que le Roi a donné secrètement en garde à sa femme. Marché conclu à condition qu'Othon restera à Rome jusqu'au retour de Bérenger.

Les Miracles de ce temps ne connaissent pas les préparations, les tirades ni les longueurs. L'auteur met donc immédiatement face à face le parieur et la Reine d'Espagne. — Je viens de Rome, lui dit-il, où j'ai laissé votre mari qui se soucie peu de vous.

Et il ajoute : Il s'est accointé d'une donzelle qu'il ne peut quitter un instant. La colère que m'a inspirée sa conduite m'a rendu amoureux fou de vous.

La Reine le chasse sans lui permettre d'achever. Bérenger ne se tient pas pour battu. Il s'abouche avec ladamoiselle de la Reine et lui promet trente marcs d'or fin, si elle lui peut donner le joyau que sa maîtresse porte secrètement sur elle, et remarquer où se trouve un signe qu'elle a sur le corps. Églantine (c'est le nom de la damoiselle) jette un narcotique dans le vin de sa maîtresse, et, quand elle la voit plongée dans le sommeil, elle s'empare de la relique et découvre le signe ; elle se rend aussitôt chez le comte Bérenger et lui remet la relique promise. — Maintenant, ajoute-t-elle, pour ce qui est de son signe, je vous dirai à l'oreille où il se trouve.

Bérenger quitte l'Espagne, et, douze vers plus loin, il est de retour à Rome.

— Roi Othon, dit-il à son adversaire, je suis roi d'Espagne. Dites^ connaissez-vous ce joyau? Ne vous courroucez pas !

La dame j*ai veu hault et bas Toute nue, à plein, et de fait J*ay d*elle ma volonté faite.

De son sain (signe) bien vous parleray^ En Toreille le vous diray Si vous voulez.

Qui perd paye. C'est l'avis de l'empereur Lothaire , qui invite son beau neveu à rester auprès de lui jusqu'à ce qu'il puisse lui donner une autre terre. Othon n'y consent pas et part pour l'Espagne , afin de punir sa femme. Avertie par un messager qui précède son époux, la Reine se désespère et attend la mort en invoquant Notre-Dame du fond de son cœur. La Vierge descend du ciel avec les anges. Elle conseille à la pauvre princesse de se réfugier à Grenade , auprès de son oncle , et de s'introduire dans le palais, sans se faire connaître, sous des habits d'homme. La Reine exécute l'ordre céleste, et grâce à la protection divine , elle n'est pas reconnue par le roi Alphonse à qui elle vient offi'ir ses services.

— Sire , dit-elle , je sais porter lalanceetl'écu, et chevaucher sans faillir, quand il est besoin, en bataille. Je sais aussi tout le service que l'on doit faire auprès d'un prince ou d'un roi.

Sous le nom de Denis , la princesse est admise à servir à table le Roi de Grenade, son oncle. Cependant Othon , revenu dans son ancien royaume, l'a parcouru

tout entier sans trouver trace de Denise. Il accuse Dieu d'être son complice :

Ha, mauvais Dieu , que no te tiens !

Vrayment, si je te tenoie,

Du corps tout te dcsromperoie î

— Je m'en vais droit outre-mer y demeurer comme Sarrasin et y suivre la loi de Mahomet.

Une guerre survient entre l'Empereur et le Roi de Grenade. Le gentil écuyer Denis supplie le Roi de lui permettre d'aller trouver l'Empereur pour tâcher de les mettre d'accord, et il part avec deux chevaliers pour escorte. Parvenu en présence de Lolhaire, Técuyer lui tient ce discours : — Sire Empereur , que le vrai Dieu vous donne honneur et bonne vie à vous et à tous les barons que je vois ici ! et qu'il n'en excepte aucun , hors Bérenger, le roi d'Espagne ! En présence de tout ce noble baronnage , je donne mon gage contre lui et l'accuse de trahison ; car , comme un imposteur et sans raison , il s'est vanté d'avoir cohabité charnellement avec une sœur à moi... Votre neveu, qui était brave et hardi, en perdit l'Espagne, et le chagrin l'égara tellement , qu'on ne sait où il alla. Comme j'en aile cœur serré, je veux vaincre le traître en champ clos. Faites-m'en justice.

On admire le courage du jeune homme , et comme l'Empereur va l'autoriser au combat qu'il réclame , un chevalier sort de la foule et dit d'une voix forte :

— Sire , je réclame le droit d'entrer le premier dans la lice contre le comte Bérenger. Oncle , ne me recon-

naissez-vous pas ? Je suis Othon , votre neveu , qui reviens d'outre-mer. Je dis que ce félon retient ma terre à tort. Je veux le combattre corps à corps et réfuter son témoignage.

Bérenger brave les menaces d'Othon et accepte le cartel.

Les chevaliers s'arment et le combat a lieu à la vue des spectateurs .Après quelques coups portés et rendus Bérenger tombe à terre. L'Empereur ne veut pas qu'on le tue , aCn qu'il confesse tout son méfait. — Avoue , larron ! s'écrie Othon en appuyant sa dague sur la gorge de son adversaire. Alors Bérenger raconte devant témoins toute l'histoire des trente marcs d'or et comment il a connu le secret de la reine. Denise conclut la paix entre l'Empereur et le Roi de Grenade, et se fait reconnaître de son époux à qui elle pardonne son manque de foi et les chagrins que par sa faute elle a soufferts.

Tel est ce drame d'Othon , composé , comme on le voit , dans une manière toute nouvelle. Ce n'est ni la pièce hiératique prenant ses personnages dans les écritures , ni les pastorales des trouvères comme ai» siècle qui précède ; c'est plutôt le roman rimé mis par personnages. Et, en effet, l'argument de l'ouvrage, sans être précisément tiré du roman du roi Flores et de la belle Jehanne , vient évidemment de la même source. L'auteur a changé les noms des personnages et le lieu de l'action , et les incidents diffèrent beaucoup entre eux. C'est au bain, dans sa chambre , où il a été caché par la duègne^ que monseigneur Raoul

(devenu le comte Bérenger dans le Miracle) voit le signe de la dame. Othon, qui se nomme Robert dans le poëme, pardonne à son ennemi après l'avoir vaincu , à condition qu'il ira outre-mer à toujours. Cette coïncidence n'ôte aucune parcelle de valeur au drame du roi Othon , qui est très naturellement écrit et dans un mouvement scénique très extraordinaire pour l'époque. Nous venons de voir un tableau de mœurs de la chevalerie , en voici un autre qui nous retrace la vie bourgeoise. Il est intitulé : « Comment Notre-Dame garda une femme d'être arse (brûlée). »

lie niraele de dame Clalbear.

Dame Guibour est une fermière qui soigne ses récoltes, et qui vit au mieux avec son mari Guillaunae, maire de son pays. Elle a une fille, mariée à un jeune homme bien fait et avenant, qui a nom Aubin. Elle est pieuse et charitable, et ne manque pas un sermon à réglise. Un jour qu'elle en sort, un de ses compères l'aborde et lui fait, tout en s'excusant , la confidence suivante :

L'on dit par toute cette ville Que aussi comme avec vostre fllle

Vostre gendre avec vous sVsbat Et gist, quand 11 plaisf, sans débat, Et que c'est de vous deux tout un.

La dame Guibour remercie son compère de Tavis charitable qu'il lui donne dans Tintérèt de son honneur. Elle le prie de soutenir hardiment qu'il n'existe nulle relation corporelle entre elle et son gendre. Mais comment éteindre cette calomnie qui la conduira au tombeau? Le diable la tente, et elle arrive à croire que le seul moyen de se tirer de peine, c'est de se débarrasser de ce gendre d'une manière ou d'une autre. Des moissonneurs étrangers sont venus solliciter de l'ouvrage à la ferme. La dame en remarque deux dont la mauvaise physionomie l'attire. Elle leur demande d'où ils sont. — Dame, nous sommes de vers le Crotoy. Nous savons bien scier et battre.

— Vous gagnerez avec moi, si vous voulez faire ce que je vous dirai.

— Dites. Qu'avez-vous à faire?

— Je veux d'abord que vous me juriez sur des reliques que vous ne répéterez pas ce que je vous dirai.

Ils jurent.

— Ce que je désire, c'est que vous mettiez à mort u:i homme, bien qu'il soit de mes amis.

L'affaire est bientôt arrangée.

Dame Guibour fait cacher les deux moissonneurs dans son cellier, et elle leur annonce que dans quelques instants celui qu'ils doivent occire viendra chercher du vin. Surtout, il faut qu'on ne voie ni plaie ni sang.

Le pauvre Aubin revient des champs ; sa belle-mère l'envoie à la cave. Les bandits paraissent bientôt dans la chambre de dame Guibour, annonçant qu'ils ont étranglé son gendre. Elle le fait transporter chez lui et coucher sur son lit, comme s'il dormait.

Guillaume rentre à la ferme, appelle sa femme et sa fille, et demande qu'on serve tôt le déjeuner. On cherche Aubin. Le paresseux est encore couché.

« Fille, va réveiller. » La fille de Guillaume rentre désespérée, annonçant qu'elle a trouvé Aubin mort sur son lit. Aux cris de la famille , les voisins accourent. Guillaume prie son ami Robert de lui envoyer un cercueil. Une autre fois, dit-il, je m'offre à en faire autant pour vous.

Le voisin Robert revient avec un garçon qui apporte le cercueil.

— Mets-le à terre doucement. Qu'il ne se brise pas, s'écrie le maire de Chivy, qui est un homme d'ordre, malgré sa douleur. Voisins, mettez le dedans. Sur le dos , sur le dos et non pas sur le ventre, mes bons amis.

— Attendez, il sera bien placé.

— Qui de vous payera le portage, demande le garçon menuisier?

— Moi , mon ami , et de bon cœur, répond dame Guibour. Tiens, va travailler, voici trois blancs.

Le bailli, étonné de cette mort si soudaine, accourt au logis du maire. Il fait ouvrir la bière et découdre le suaire; puis, après une inspection de quelques

instants :

— Holà! s'écrie-tril, saisissez-vous de la mère, de la fille et du père. Aubin a été étranglé. Le bailli jure par les dents de Dieu qu'il saura la vérité. Malgré leurs suppliques et leurs cris, les sergents emmènent lo maire, sa fille et la dame Guibour. Confinée dans une prison, dame Guibour £ût l'aveu de son crime au bailli, qui lui répond tranquillement : « Vous ser^z bien vite expédiée ; » puis , se tournant vers quelqu'un (le sa suite : « Aubry, va chercher le bourreau, qu'il fasse bien vite dresser un poteau d'exécution, i^ Ces préparatifs , chose curieuse , précèdent le jugement. Amenée au tribunal, la dame Guibour justifie son mari et sa bru.

Aubry crie bientôt par la ville le jugement qui condamne dame Guibour à è.tre arse en place publique. On voit, par la teneur du cri, que tout chef de famille était alors obligé d'assister à l'exécution , sous peine de payer l'amende.

— Allons, Cochet, dit le bailli au bourreau, il faut se dépêcher; le retard n'est bon à rien. En mouvement! en mouvement!

Et le bourreau dit à la condamnée :

— Tâchez de venir. Je vous mènerai avec cette hart comme un chien en laisse.

La patiente demande comme grâce de s'arrêter un moment devant l'église pour prier, ce que le bailli accorde. Alors, avec des larmes dans les yeux et le cœur contrit, elle adresse à Notre-Dame cette prière : (( Dame de miséricorde, réconcilie mon âme avec Dieu, ton cher fils... Secours mon âme, aide-la, car le corps

sera bientôt détruit, embrasé par le feu et grillé ; c'est pourquoi, pauvre pécheresse, je me confesse à toi de tous les péchés que je commis jamais. »

Le bailli s'impatiente et lui murmure à Toreille : « Allons-nous-en. Je demeure trop longtemps ici. Allons vite, Guibour, passez, passez. — Cochet, hâtetoi de l'emmener. » Le bourreau obéit. Arrivé sur la place, il dit à la patiente : € Puisqu'il faut que je vous expédie, mettez-vous ici à genoux. Allons! je vais vous lier par les côtés à ce poteau-ci, et puis je vous referai un nœud sur la poitrine et sur le cou, avant que j'en finisse. » Et le bailli impatient, qui songe au temps perdu, peut-être à l'heure de son dîner, qui est proche:

— Cochet ! songe à te hâter. Maintenant qu'elle est attachée, couche sur elle des. bûches et de la paille, et puis mets-y le feu partout, sans tant rêver.

— Regardez, maître, répond le bourreau, tout fier de son talent, je ne sache pas qu'on la puisse mieux disposer; elle est de tous côtés entourée de bois comme dans une huche.

— Le feu , le feu sans attendre plus longtemps , le feu bien vite, crie le bailli • — Et le bourreau répond : Sire, je vais le quérir. Maintenant tout est prêt.

Le repentir de dame Guibour est monté au ciel sur les ailes de la prière. Dieu en est touché. Il envoie sa mère pour que la flamme ne brûle pas le corps de la coupable.

Quand le feu du bûcher est éteint, on retrouve dame Guibour toute pleine de vie et sans blessure aucune. La flamme n'a consumé que ses liens, et elle s'avance

vers le peuple, muet d'étonnement, en glorifiant Dieu qui Fa sauvée par un miracle. Le bailli s'incline et demande pardon de son crime à la condamnée ; mais celle-ci le relève et lui affirme qu'il avait justement agi en la condamnant. Elle se rend à l'église pour remercier Notre-Dame de sa divine inteiTention ; puis elle rentre chez elle , distribue tout son bien aux pauvres et se retire dans un couvent, pour y finir ses jours dans la pénitence.

Ce drame bourgeois est très bien tracé. Les personnages y ont une allure naturelle. Le bailli est d'un comique sans recherche. Les voisins ont des conversations qui rappellent quelques scènes populaires d'Henri Monnier, tant elles sont vraies. Oa ne comprendrait guère aujourd'hui cette théorie de la grâce^ qui arrache une vraie coupable à la peine qu'elle a méritée. Nous ne sommes plus à ce temps où la foi suffisait à tout.

Revenons maintenant au monde de la chevalerie en examinant le miracle de l'Impératrice de Rome (1).

(l) Le texte du manuscrit est coluy-ci : « Gy commence le Miracle de l'Empereris de Rome, que le frère de l'Empereur accusa pour la faire destruire parce qu'elle n'avait volu faire sa voulonté, et depuis devint mèsel, et la dame le garit quand il ot regehy son mesfait.

174 HISTOIRE UNIVERSELLE DU TilÉATRK.

lie miracle de Flmpériitrlee de Rame.

L'Elmpereur est parti pour la croisade laissant sa femme au logis et son frère comme Régent de l'Empire. Ce frère devient éperdûment amoureux de Tlmpératrice. Il se reproche son crime involontaire et jure de renoncer à sa passion, mais il revient bientôt à sa première pensée. On aime d'autant plus la richesse, se dit-il, qu'elle a coûté plus cher, et celui-là a bien employé son travail qui l'amène à bonne fin. Je crois que ma peine sera récompensée par l'accomplissement de mon désir.

Puis, écoutant de nouveau le cri de sa conscience : — Qu'ai-je dit? poursuit- il, je suis fou de croire que vertu soit vice. Non, elle ne m'aimera pas. Elle se laisserait plutôt mettre à mort que de faii*e une telle chose. Hélas ! l'amour me tient tellement qu'il faut que ma vie finisse.

Le frère de l'Empereur tombe malade de chagrin. L'Impératrice, qui ignore la cause de son mal, va le visiter avec ses femmes ; elle s'approche de son lit :

— Dieu, comme il a la tête brûlante et comme ses tempes battent! Qu'avez-vous , mon frère? Allons, cher Sire, pendant que nous sommes tous deux seuls, ouvrez-moi hardiment votre cœur.

— Certes, dame, répond le jeune malade, vous êtes le médecin de ma maladie, bien que je sois blâmable de parler.

— Mon frère, sans tarder, dites-moi pour Tamour de Dieu, qu'est-ce à dire que je sois le médecin de votre mal ? Je ne vous comprends point.

— Dame^ puisque vous voulez le savoir, je suis tombé malade par suite de Tamour que je ressens pour vous,

— Frère, pensez à vous rétablir et ne vous chagrinez pas. Nous devons naturellement nous entr'aimer et nous donner le titre d'ami. Je n'en dis pas davantage. Pensez à vous. Je m'en vais. Adieu, cher Sire. Allons, partons.

Telle est la première entrevue des deux protagonistes du drame. L'action est engagée. Chacun d'eux sait à quoi s'en tenir sur les sentiments de l'autre. La seconde rencontre a lieu à la cour. L'Impératrice, qui feint de n'avoir pas entendu l'aveu du Régent, est mise au pied du mur par une déclaration en forme qui ne permet aucun doute. La jeune femme, alors, répond en reprenant toute sa dignité :

— Qu'est-ce? Vous semble t-ilque je sois une femme que vous deviez couvrir de déshonneur pour assouvir votre luxure? Non, cela ne se peut. J'aimerais mieux être brûlée que de trahir la loi du mariage et de faire un tel outrage à votre frère, mon mari. Par ma foi, vous gardez mal son honneur et vous cherchez à vous rendre coupable d'une bien grande infamie. Ainsi, ne parlez plus de cela ou vous seriez mon grand ennemi.

Le Régent ne se tient pas pour battu ; il redouble d'assiduités et d'audace, si bien que l'Impératrice, qui ne peut rien contre lui, puisqu'il commande aux soldats, emploie la ruse et lui donne un rendez-vous dans la tour du château, dont le gouverneur lui est dévoué, et là, elle le fait enfermer. Cette arrestation, dont la cause est inconnue, produit un effet de stupeur sur les courtisans. Survient un messager annonçant Tarrivée de l'Empereur, qui a fini de guerroyer en terre sainte. L'Impératrice, qui ne veut pas la mort du pécheur, fait sortir le Régent de la tour et l'envoie au-devant de son frère, lui promettant de taire ce qui s'est passé. Mais le frère déloyal accuse devant son frère l'Impératrice d'avoir violé la foi conjugale :

Et son corps a mis à liontage Et si a gasté vostre empire, Et m'a, le vous puis-je bien dire ?

Tenu jusqu'à orc en prison.

c EUe a tracé sa propre mort ! -» répond l'Empereur irrité^ et il charge trois de ses chevaliers de la saisir et d'aller dans quelque endroit écarté lui ôter à l'instant la vie. Les chevaUers se sentent touchés par la pitié. Ils se contentent de débarquer la dame sur un rocher, bien avant dans la haute mer, et ils lui disent de se re commander à Dieu.

— Hélas ! soupire la pauvre femme, abandonnée ainsi sans nourriture et sans vêtements au milieu de la mer immense,hélas ! j'étais habituée aux hommages comme la souveraine du monde, et maintenant je vois l'heure

OÙ, par la force de la tempête, je vais être abîmée dans la mer. Vierge glorieuse, jette sur moi un regard de pitié. Dame, tu es mon espérance, et ma confiance est en toi seule. Dame, ne t'éloigne pas de moi, confortemoi dans cette nécessité.

L'Impératrice s'endort et Notre-Dame lui apparaît : a Quand tu sortiras de ton sommeil, lui dit la Vierge, prends sous ta tète ces herbes qui, je te l'apprends, te seront bien précieuses, car il n'y a pas de lépreux, s'il en boit après s'être confessé sincèrement, qui ne recouvre sur-le-champ la santé. Souviens-toi toujours de moi, je suis Marie la mère de Dieu. »

Bientôt une barque, pour se soustraire à la tempête, vient jeter l'ancre au pied du rocher. Le patron recueille la malheureuse femme, qu'il croit naufragée, el ils abordent bientôt sur la côte de Naples. Là, la voyageuse apprend par l'hôtesse qui l'a recueillie que le comte du pays est affligé d'une lèpre dont il ne guérira jamais, ce qui le rend l'objet du dédain de tout le monde. La dame se fait mener auprès du comte et le guérit. Le bruit s'en répand dans la contrée, où sa réputation devient immense.

L'auteur nous ramène à Rome, où nous retrouvons le frère de l'Empereur atteint lui-même de la lèpre et qui va mourir. On décide bientôt d'appeler la femme extraordinaire qui fait à Naples de si merveilleuses cures. Elle se laisse quelque peu prier pour accepter, mais elle se décide enfin.

L'Empereur envoie saluer le Pape, son voisin, et le prie de venir voir comment opérera la femme bénie de

Dieu qui guérit les maux incurables. Le Pape s'empresse de venir chez son voisin, escorté de deux de ses cardinaux, et répond au salut des seigneurs qu'il prie Dieu de leur pardonner tous leurs méfaits et leurs mauvaises paroles. La dame s'approche du lit du malade. Elle est sans doute enveloppée dans une mante dont le capuchon cache ses traits, quoique Tauteur n'en dise rien Elle commence par avertir le lépreux qu'il doit d'abord confesser tous ses péchés d'un cœur contrit et repentant.

— J'y consens, répond le prince, pourvu que j'aie un prêtre.

— Pénitencier, dit le Pape à l'un de ses suivants, allez vous mettre là et Técoutez.

Le malade se confesse tout bas et le pénitencier lui donne l'absolution.

La dame offre son breuvage au lépreux, mais le breuvage, au lieu de le guérir, redouble ses souffrances.

— Hélas ! ami, lui dit la dame, certes vous avez dans votre confession tù quelques péchés. C'est ce qui empêche votre mal de prendre fin.

— Est ce pour cela? murmure l'agonisant. Eh bieni j'aime mieux mourir que de dire à nul homme une chose que je tiens cachée dans mon cœur.

— Sire, vous ne guérirez pas que vous ne l'ayez révélée.

— Eh bien ! donc je mourrai !

L'Empereur et le Pape interviennent pour faire entendre raison au lépreux. Soit, dit le Pape, si vous ne

perdiez que votre corps, mais vous allez y perdre votre âme.

Cher fils, dites tout sans en rien rabattre. Ainsi vous ferez honte au diable, vous réjouirez les anges et vous sauverez par ce moyeu.

— Eh bien! s'écrie le lépreux, puisqu'il faut que je dise tout, je confesserai devant vous l'énormité de mon crime.

Il fait alors, en donnant les signes du plus vif repentir, le récit de sa mauvaise action et des malheurs de l'innocente impératrice.

— Maintenant, ami, dit la dame, que vous avez tout confessé sans rien celer, buvez ceci et votre corps deviendra sain.

Le malade boit et guérit. L'empereur reste accablé sous le coup de ce qu'il vient d'apprendre. Il pleure la mort de sa chère femme, dont il s'accuse d'avoir été le bourreau.

— Aimîez-vous donc cette femme autant que vous le dites, demande la dame?

— Oui, et certes ja devais le faire, dame, tant pour les grands honneurs qu'elle tenait que pour ses bonnes qualités.

— Eh bien! cher sire, s'écrie l'impératrice, en se découvrant, je suis votre amie, reconnaissez-moi. Dieu par sa grâce m'a sauvée.

lia marquise de la Oaudlnei

N'est-ce pas une chose tout à fait inattendue que de reti'ouver dans un drame du xiv* siècle le sujet et les principales situations du Tancrède de Voltaire ? C'est pourtant ce que l'on peut voir en lisant la Marquise de la Gaudine, Que deviennent les félicitations de Laharpe sur la nouveauté du sujet et sur la hardiesse d'avoir mis un champ-clos sur la scène française 7

Le chevalier Authenoy, revenant après une longue absence au village de la Gaudine, apprend que la belle châtelaine du lieu, qu'il adore en secret, vient d'être condamnée à être brûlée vive comme adultère. Il se couvre de son armure, cache ses traits sous sa visière, et se rend sur le passage de la condamnée. Elle parsut bientôt traînée dans^une charrette, et de façon à être vue de tous. On lui recommande de songer à mettre son âme en paix avec le ciel. Elle répond :

Priez Dieu qu'il me tienne en foy, Car je suis innocente et pure.

Sa ju^iôcation se borne à ces simples mots. Elle ne harangue pas les citoyens et la justice suprême en pompeuses tirades, comme l'Âménaïde du poëtede

Ferney, mais elle se soumet en chrétienne résignée et en femme élevée dans les convenances du monde féodal. Son chevalier ne fait pas non plus ronfler les alexandrins comme le héros de Voltaire. Il ne dit pas :

Ministres de la mort, suspendez la vengeance, Arrêtez, citoyens, jVntreprends la défense.

Que la seule valeur rende ici des arrêts.

Voici comment il s'exprime dans son vieux langage :

Je dis, sans plus avant aller, Qu*à tort condamnez cette dame...

Qui ose dire du contraire ?

Je suis prêt à Tespcc traire Et le combattre.

Le mari dit alors à Toncle de la marquise, qui représente rOrbassan de la pièce :

Bel oncle, il vous faut débattre Ce qu'il dit. L'avez entendu ?

Respondez ; n'y ait attendu Le fait vous touche. *

Et Toncle répond :

Beau neveu, il ment par la bouche.

Et se tournant vers le chevalier :

Qui es-tu, dy?

Qui je suis ? ne vous chaille qui.

Tant y a, je suis chevalier

Et plus dire ne vous en quier, Mais vez ci mon gage pour elle.

{Jl jetle son gant.)

— Je dis que tu mens,

répond l'oncle

Et que bons est le jugemens; Vf z ci mon gant.

Le duel a lieu en scène. Le calomniateur est vaincu, et la dame de la Gaudine se voit rendue à la liberté.

lie Bapiéme de CIotI»*

L'un des auteurs des Miracles a tenté de traiter le grand et beau sujet de la conversion de Clovis, mais le xiv« siècle n'a pas le souffle épique. Nous a- ons pu remarquer que c'est le siècle du poëme romanesque et du fabliau. Il donne carrière à son imagination, qui va quelquefois par delà le possible, mais le grandiose lui fait défaut ; il recherche surtout la vérité et l'intimité du détail. Tantôt c'est l'analyse d'une passion, tantôt les menus propos d'un groupe de chevaliersi de bourgeois ou de paysans.

Glovis est donc esquissé dans le drame que nous examinons, au point de vue d'une figure de genre et non d'une figure historique. Il entre brusquement en matière en disant à Tun de ses chevaliers : « Aurélien, on dit que le roi de Bourgogne, Gondebaut, a une nièce jeune et gentille qu'on appelle Clotilde. Je veux l'avoir. Partez vite , portez-lui mon anneau et une robe d'or. Si elle accepte mes présents elle sera ma femme. »

Àurélien, qui veut parler en secret à Clotilde, se

couvre des habits d'un pauvre et se place avec les autres mendiants à la porte de l'église , où prie la fiUe

du roi de Bourgogne. Il reçoit son aumône comme les

autres; de plus il ose déposer un baiser sur la main

de la princesse, et lui dit en levant les yeux sur elle :

Ne vous desplaise, dame chère, De ce qu'ay fait.

Lorsque Clotilde est rentrée au palais de son père, la physionomie de ce pauvre qui lui a baisé la main lui revient en mémoire. Elle envoie sa damoiselle près de lui pour lui dire de venir lui parler. Elle a grand désir de savoir de quel pays il est, car elle l'a reconnu pour un étranger. A peine Aurélien est-il seul en présence de la princesse de Bourgogne que celle-ci lui parle ainsi :

— Dites-moi la vérité. Quelle cause vous a fait mettre un costume tel que vous semblez être un pauvre? Aurélien avoue le but de sa mission et réclame une réponse au nom du roi Clovis.

— Beau sire, répond Clotilde, je vous dirai ceci :

VOUS VOUS en irez vers le roi Clovis, vous le saluerez de ma part et lui répéterez ces paroles : « Clotilde dit qu'il n'est point permis à une chrétienne d'épouser un païen. Du reste ayez soin que ceci reste secret, car, en un mot, ce qui plaira à monseigneur mon oncle sera fait. y>

Aurélien vient rendre compte de sa mission à son mattre, qui le renvoie bientôt avec une escorte de chevaliers, pour faire de sa part une demande directe et officielle de la main de Clotilde à son bel oncle, le roi de Bourgogne.

Aurélien arrive et la requête du roi n'est pas accueillie par Gondebaut. L'ambassadeur du roi des Fi-ancs lui répond aussitôt sans hésitation :

— Sire, mon cher seigneur, je ne vous cèlerai pas

que si vous vous opposez aux vœux du roi mon maître,

vous l'aurez bientôt ici, lui et son armée, pour vous

combattre.

Gondebaut trouve le procédé un peu violent, et il

affirme que Clovis et ses Francs peuvent venir en Bourgogne, et qu'ils trouveront à qui parler. Il n'est pas trop rassuré pourtant, car il rassemble ses conseillers, qui lui avouent que Clovis est un homme enclin à la colère et que tout le monde redoute. Il se décide enfin à se débarrasser de sa nièce, et il la remet aux mains de l'ambassadeur, en déclarant que ni lui, ni personne de sa maison ne lui fera compagnie.

Faites-en à vostrc ordenance De elle ne me quier plus mêler.

Ils arrivent à Soissons. Le roi Clovis trouve la da-

moiselle très-belle de visage, et il déclare qu'il veut l'épouser tout de suite. On fait venir en hâte les ménestrels pour accompagner à l'autel le roi et sa jeune épousée. Après la cérémonie (une cérémonie païenne probablement), Clotilde dit au roi son époux qu'elle a deux demandes à lui adresser, la pre:nière c'est de j urer qu'il se fera chrétien, la seconde c'est de la venger de son mauvais oncle Gondebaut. Le roi accorde la seconde demande et ajourne la première. Il envoie d'abord une nouvelle ambassade pour réclamer les biens de Clotilde, retenus sans droit par son oncle.

Gondebaut congédie les ambassadeurs avec les sommes réclamées en leur disant : « Allez! j'aime mieux voir vos talons que vos visages. »

Clotilde a donné un fils au roi. Elle l'a fait baptiser.; nonobstant ce fils est mort. Clovis conclut de là qu'il n'y a pas urgence de se faire chrétienner^ et il part pour une expédition guerrière. Quand il rentre chez lui, il trouve Clotilde relevant de couches. Elle vient de mettre au monde le prince Clodomir, qu'elle a fait baptiser comme le premier enfant.

— Bien, dit Clovis, puisqu'il est placé sous la puissance de votre Dieu, il ne peut éviter de le payer de la mort, de même que son frère.

Clodomir tombe en effet malade. Clotilde se désole et adresse ses prières ferventes à la Vierge, qui descend avec son cortège d'anges accoutumé, et rend l'enfant à la santé et à la vie.

Cependant les Saxons et les Allemands envahissent la terre des Francs. Leurs bataillons sont si nombreux

que Clovis désespère de remporter la victoire. Alors, pensant à son second fils rendu à la vie par le Dieu de Clotilde, il jure de se faire chrétien s'il repousse ses ennemis. Le ciel exauce son vœu. Il revient triomphant auprès de sa femme et lui raconte la bataille et le vœu qu'il a fait au Dieu de Clotilde, après que ses dieux, à lui, l'eurent abandonné. Il conclut en disant : c: Puisque Jésus-Christ ne m'a pas oublié, je ne l'oublierai pas, Je me ferai baptiser. » On mande l'évêque Rémi, et le baptême de Clovis s'accomplit avec la même rapidité que son mariage.

Amis et Amille.

C'est une légende très-touchante que cette histoire d'Amis et Amille, qui servit, dès le xni* siècle, de sujet poétique aux rimeurs français, italiens, allemands, anglais, bretons et latins. Nous la trouvons ici pour la première fois sous la forme dramatique. La princesse Lubias, fille d'un roi de France , que le poëte ne nomme pas^ devient subitement amoureuse d'un gentilhomme nommé Amille et le requiert d'amour, à son grand chagrin à lui, qui ne veut pas payer d'ingratitude les bienfaits de son souverain.

La princesse s'introduit de nuit dans la chambre du gentilhomme (et même dans son lit) , et elle s'y lait surprendre par Hardré, l'un des commensaux du roi. Le roi fait comparaître Amille devant lui et lui pose nettement la question : « Par vous me vient un grand déplaisir ; dites-moi la vérité.

n Avec ma fille avez gèu

w Et riionneur de son corps ^u ?

» Est-il ainsi ? »

Comme tout mauvais cas est niable, Amille accuse Hardré d'avoir inventé le fait. Hardré lui jette son gage de bataille et l'appelle en champ-clos.

— Sire, répond Amille, je suis un chevalier né en pays étranger. Ici^ je n'ai aucun ami ; mais , si vous me donniez la permission, je me mettrais en route à l'heure même pour en aller chercher un. La reine et sa fille se donnent pour otages responsables du retour d'Amille, et Amille part pour aller chercher son compagnon de bataille^ son cher Amis, qui lui ressemble tellement par le visage, qu'on les confond l'un et l'autre.

— Cher compagnon, lui dit-il après avoir conté son histoire, je crains, si je livre bataille étant dans mon tort, de tomber du haut en bas avec grande ignominie.

Amis déclare à Amille qu'il ira soutenir le gage à sa place et qu'il le délivrera de son ennemi. Le champclos s'ouvre sous les yeux du roi, et le sosie d'Amille tue Hardré et réhabilite ainsi son compagnon, puisque le jugement de Dieu a prononcé son innocence. Mais

d88 HISTOIilE UNIVERSELLE DU THEATRE.

tout ne finit pas là, bien s'en faut. Le roi donne la main de sa fille à Amis, qu'il croit Amille, et il ne veut pas le laisser quitter Paris sans avoir d'abord accompli la cérémonie des fiançailles. Amis se laisse faire, et, après la cérémonie, il part pour la résidence d' Amille, comptant bien l'envoyer à sa place et ne plus revenir. Amille reparaît en effet à la cour du roi, et il épouse sa maîtresse la princesse Lubias.

Cependant Dieu, irrité de la conduite tenue par Amis, lui fait savoir que, pour avoir fait un serment qu'il n'a pas tenu, celui d'épouser la fille du roi, il le condamne à devenir lépreux. En vain Amis demande grâce ; le tenible mal l'envahit, tout le monde s'éloigne de son contact. Il se revêt alors d'un misérable habit et voyage en demandant son pain, agitant sa lugubre crécelle pour avertir chacun de fuir la contagion. En cet état, il arrive à Paris et se tient assis dans la rue, en face du palais d' Amille, réclamant aux passants un peu de nourriture dont il a grand besoin. Lorsqu' Amille, assis avec sa femme devant une table bien garnie , entend retentir la claquette d'un lépreux , .il envoie charitablement son écuyer Henri lui porter du pain, de la viande et du vin. — Frère, dit l'écuyer au mendiant, voici viande et pain. Si tu as un hanap, prends-le pour mettre ce vin.

— Que le doux roi des cieux, répond le malheureux Amis, donne la joie céleste à celui qui m'envoie ces biens par vous. Mettez ici. Sire.

L'écuyer recule d'étonnement en voyant dans la main du lépreux non pas un vase de bois, mais un

gobelet d'argent semblable en tout à celui de son maître. Le maître, prévenu, vient vérifier ce fait étrange, et les ravages du mal ont tellement défiguré son cher compagnon qu'il l'interroge sans le reconnaître. Pourtant il a un pressentiment que c'est bien Amis qui est là devant lui dans cette condition misérable. La dernière fois qu'ils se rencontrèrent sans savoir s'ils se reverraient jamais, ils se partagèrent ces deux hanaps d'argent semblables de tout point l'un à l'autre. — Mon ami, dit le gendre du roi de France au mendiant, que Dieu vous donne son amour. De quel pays êtes-vous ?

— Cela ne peut vous intéresser, doux seigneur. Vous voyez que je suis lépreux et incapable de rien faire. Je vais m'enquérant d'un ami que je désire tant voir. Puisque je ne le retrouve pas, je voudrais mourir avec le bon plaisir de Dieu.

Âmille alors ne doute plus; il saute au cou de son compagnon et l'embrasse en pleurant, sans se soucier de sa lèpre. Puis il appelle ses gens et fait porter le lépreux dans son hôtel, sur son propre lit. Dieu met fin aux misères des deux amis par une épreuve renouvelée du sacrifice d'Abraham. Amille sachant, par une révélation divine, qu'il peut rendre la vie à son ami, s'il consent à immoler ses deux enfants, dont le sang doit guérir à tout jamais le lépreux, se résigne à cette cruelle extrémité. Mais Notre-Dame intervient, et Amis est guéri sans qu'il en coûte un cheveu de la tête aux deux enfants d'Amille. Leur mort n'a été qu'apparente. La grâce de Dieu les a ressuscites.

Cet épisode légendaire d'Amis et Âmille n'est pas moins touchant que celui de Damon et Pythias , ces deux Syracusains du temps de Denys le Tyran. C'est l'idéalisation de l'amitié avec la couleur chrétienne et chevaleresque. La pièce marche avec une grande rapidité, sans se soucier des ménagements ni des transitions. Les figures sont tracées naïvement, mais bien accentuées. Il y a du mouvement dans la scène du défi fait par Hardré au chevalier qui l'accuse de mensonge : « Sire, Sire, voici mon gage; je demande champ de bataille contre lui, vaille que vaille; mais, si je le tiens en champ-clos, je lui ferai confesser de tous points sa méchanceté. » Les deux entrevues d'Amis et d' Amille: la première, où Amis décide d'aller combattre Hardré dans le champ-clos , et la seconde , où le gendre du roi saute au cou du lépreux et le fait porter sur son propre lit, seraient de belles scènes dans toutes les pièces et dans tous les temps, parce qu'en elles vibre la corde du sentiment vrai bien exprimé.

Hubert le DIalile*

La légende de Robert le Diable a fait son tour d'Europe. Elle parut d'abord en France , sous forme de poëme, au xiii® siècle; au xiv*, le poëme fut abrégé et mis en dict par un trouvère inconnu, puis il fut dialogué en Mystère par personnages. Au xv« siècle, on le récrivit en prose sous le titre de : « La vie du terrible Robert le Diable (1). »Aux xvi« et xvii« siècles, on en publia plusieurs autres arrangements sous des titres variés. En 1520, il parut à Londres un texte anglais : Robert the Dewyll, puis encore à Londres trois autres récits de 1596 à 1599. Suivant Herbert, une ancienne moralité, intitulée Robert Cicyll. aurait été représentée à Chester en 1529. Beauchamp parle d'un ballet de Robert le Diable^ qui aurait été joué à Paris en 1652 devant mademoiselle de Longueville, depuis ducbesse de Nemours. En Espagne, on publia, en 4530, à Alcala de Henarès, la espantosa y admirable vida de Roberto el Diablo ; en 1604, à Séville, la Historia de

(1) Miracle de Notre-Dame, de Bobert le Diable, fils du duc de Normandie, à qui il fut enjoint pour ses meffaiz qu'il feist le fol sans parler, et depuis ot Notre Seigneur mercy de ly et cspousa Ja fille de rSmpereur, publié pour la première fois d'après un manuscrit du xiv* siècle de la Bibliothèque du roi, par plusieurs membres de la Société drs Antiquaires de Normandie. — Paris, 1836.

la espantosa y maravillosa vida de Roberto el Diablo, et, en 1627, à Salamanque, une autre biogra))hie légendaire de ce même Robert.

Le château de Robeit le Diable , assis au sommet de Moulineaux, sur la rive gauche de la Seine, près Rouen, montre encore aujourd'hui ses ruines pittoresques. Cette fantastique biographie d'un prince normand qui aurait vécu à l'époque du roi Pépin , père de Charlemagne , vers l'an 751 , c'est-à-dire en un temps où il n'y avait encore ni duc ni province de Normandie, est tirée d'une ancienne chronique. Comme la tradition populaire a toujours une raison d'être, quelque embellissement qu'elle ait pu subir , divers savants de nos jours ont essayé de l'expUquer. L'un veut que ce Robert soit Robert le Magnifique , père de Guillaume le Conquérant; l'autre croit que ce peut être son petitfils Robert Courteheuse. M. Trébutien, à qui nous devons la publication du roman en vers du xiii" siècle , dit que rien n'empêche de croire que ce héros de la légende est le fils d'un personnage qui figure dans la chronique de Normandie sous le nom d'Aubert, et qui, vers le milieu du viii'' siècle , aurait gouverné la future province normande avec le nom de dux (chef). Et pourtant, dans lepoëme publié par M. Trébutien, la vignette sur bois , calquée sur la miniature du manuscrit de la bibliothèque impériale , représente Robert d'une très-petite taille, ce qui désignerait bien clairement Courteheuse ou Courte botte , fils aîné de Guillaume. M. Achille Deville, l'un des éditeurs du i¥^sf ère, penche à croire qu'il s'agit bien de Robert Courte

heuse , mort en 1134. Quelques-uns ont même voulu voir dans ce personnage légendaire de Robert le duc RoUo ou Raoul, qu'on appelait aussi Robertus ; on l'aurait surnommé le Diable avant sa conversion au christianisme. Mais que le héros du Miracle de Notre- Dame soit RoUo , ou le père ou le fils de Guillaume , peu importe à Thistoire du théâtre *, nous avons à l'examiner dans l'action où il va figurer.

Le jeune Robert pille les vassaux de son père et met tout à sac et à confusion dans ses domaines , escorté d'une bande de coquins dont il fait sa société intime ; c'est Brise-Godet et son compagnon Rigolet, c'est Lambin, Boute- en-Courroie, Hupinle Grant. Us s'introduisent dans une abbaye sous prétexte devoir le trésor. L'abbé leur montre draps d'or, chasubles et tuniques :

Vez cy d'autre part nos reliques Qui sont dignes et glorieuses l)'or et de pierres précieuses.

Robert se fait ouvrir les coffres et les sacs scellés de cire qui contiennent les dépôts de deniers confiés au couvent , et il emporte le tout dans son fort pour continuer ensuite sa récolte dans les autres abbayes jusqu'au mont Saint-Michel. Averti de ses méfaits, le duc, son père , envoie vers lui Huchon et Piéron , deux de ses hommes , pour le réprimander ; mais le mécréant n'en tient compte. Il frappe et blesse les envoyés de son père. Un héraut proclame alors la mise au ban de ce fils criminel :

Or, écoutez. Je fais savoir I)p par lo duc de Normandie

A touz qui TeuU que je le die Que de 8a duché pour ses vices Robert le Diable et ses complices Banist, et que chacun se paine De- li prendre et les gens qu*il maine Et d'eux en forte prison mettre.

En apprenant son bannissement , Robert entre en fureur étrange :

Hal teste-Dieu 1 comment peut ce estre Que men père par son oultrage Me banist de mon héritage ?

Il jure de faire pis encore qu'il n'a fait , et, pour répondre à l'arrêt de bannissement, il va mettre à sac un ermitage; puis, apprenant que la duchesse sa mère est seule au château d'Arqués , il va la trouver et la requiert , l'épée à la main , d'avoir à lui expliquer pourquoi il est venu au monde si méchant. La duchesse , qui croit son dernier jour venu , lui fait la confession suivante :

Biau fils, Youlentiers, sans détri (sans retard)

Quant espousë m'ot vostre père.

Je fu lonctemps sanz estre mère

Et sanz eufant nul concepvoir

Dont souvent me courrouçay, voir.

Et tant qu^une foiz en mon lit

Où me gisoie par délit

Pour ce que seule me vi estre

Par ire dis : puisque Dieu mettre

Ne veult enfant dedans mon corps

Sy li mette le dyable lors.

A celle heure, è colle foiz

Revint vostre père du boiz

Qui me trouva toute esplourée Pour moy courroucée apaisie/ Me prît doulcement à baisier Et là fustes vous engendré.

Cet aveu fait rentrer Robert en lui-même. Il se voit en grande aventure d'être damné. Il forme le projet d'aller à Rome , où il confessera tous ses péchés et méfaits au Pape. Gomme ses compagnons de débauche le raillent sur sa subite conversion, il tire son épée et les frappe l'un après l'autre. Il dit à Rigolet :

Toy premier aras ce lopin ,

Passe 1 et toy giste là Lambin :

Entre vous autres passerez

Par mes mains, voir n'eschapperez,

Icy mourrez tousl...

C*est f^ictl Or, dormez là voz sommes

Désormais serez preudes hommes.

Voici Robert à Rome. Il repousse les sergents qui tentent de s'opposer à son passage , et il arrive auprès du Saint-Père. Sa réputation l'avait précédé ! Le Pape lui refuse l'absolution et l'envoie se confesser à un saint ermite qui lui imposera une pénitence exemplaire.

n fait ainsi à l'ermite le résumé de ses crimes :

Afln que vérité die

Je sui Robert de Normandie

Qui touz les maux du monde ai fait;

Car premièrement j'ay, de fait»

Les abbayes dérobées

Et plusieurs nonnains violées,

Maint homme à povreté livré.

J*ay pis fait, dont je me remors :

Par moy furent sept hommes morts»

Hermittes qu'une fois trouvay En un bois; Jà tous les tuay.

Dieu et Notre-Dame inspirent l'ermite, qui impose à Robert la pénitence suivante : il contrefera le fou et le muet et il ne mangera que les morceaux qu'il aura disputés aux chiens. Robert se revêt de haillons et cherche un abri sous l'escalier du palais de l'Empereur de Rome, où il repose au milieu des chiens. Il refuse les mets que lui offrent par pitié les serviteurs du palais; mais lorsqu'on jette un morceau au chien Louvet, son compagnon de gite, il s'en empare et ils le partagent ensemble. L'Empereur s'amuse de ce fou, regrettant bien que son mutisme le prive du plaisir de lui faire conter son histoire.

Cependant on vient annoncer à l'Empereur que les Sarrasins ont fait une descente dans ses domaines et qu'ils s'avancent sur Rome, après avoir battu les soldats envoyés contre eux. On fait crier l'arrière-ban :

Or, escoutez petiz et grans L'emperere savoir vous fait, Que chascun se tiengne de fait Armé et tout prêt pour combatre ; Ces païens se veulent embatre, Mais sont venuz en ceste terre Et la veulent pour eulx acquierre.

Pour ce Tempereur à touz mande Son arrière-ban et commande Âussy bien au clerc comme au lay Que chacun s'arme sans délay.

L'ange Gabriel apparaît à Robert et lui dit de porter aide aux chrétiens, mais sans se faire connaître. Il

THÉÂTRE FRANC Aïs •—LES MIRACLES DE N.-D. 197

trouvei-a en un lieu qu'il lui indique une armure blanche qu'il déposera secrètement après la victoire . Robert triomphe en effet des Sarrasins , mais il est blessé à la cuisse. L'Empereur offre la main de sa fille au héros qui a sauvé l'Empire, quand il sô sera fait connaître.

Mais que le fer il H apporte

D'un glaive et qu^aussi monstrer puisse

La plaie du fer en sa cuisse ,

Et qui faire ainsi le pourra

Avec sa flile li donra

L'emperere. et le fera sire

De la moitié de son empire.

Le sénéchal , alléché par cette promesse , se présente comme le vainqueur des païens. Il a revêtu une armure blanche et il montre le fer arraché de sa plaie. Mais la fille de l'Empereur, qui a tout vu, révèle à son père, au Pape et à toute la cour la supercherie du sénéchal et le courage du fou. Le Pape veut forcer Robert à l'aveu de sa belle action, mais le pénitent reste dans son rôle et refuse de quitter la paille sur laquelle il est couché. C'est alors qu'arrive l'ermite, qui lui dit :

Robert, Robert, bien vous congnois...

Surnom soûliez avoir de Dyable ; Mais Dieu le père espéritable, Quand vit vostre dévocion Et vostre grant contricion, M'ammonesta que vous chargeasse Qu*estre muet vous commandasse Bt que comme fol alissiez, Ne de riens vous ne mangissiez S'aux cbiens ne le poviez tollir;

Et pour oe qu'avez sans faillir Porté ceste grief pénitence, Diex, qui toujours les bons avance Et où bonté maint infinie, Veult qu*cllc soit en vous finie.

Car tous vos péchiez vous pardonne.

Robert, au comble de ses vœux, épouse la fille de l'Empereur, et le Pape bénit cette union, dont tout le paradis est en joie.

Ce mariage, qui conclut le drame, n'est pas dans le roman en vers du xiii® siècle. Là, Robert pousse la contrition jusqu'au bout. Il se fait ermite^ et quand il meurt en odeur de sainteté, les habitants de Rome enlèvent son corps et le transportent en grande pompe à l'église de Saint-Jean de-Latran. Au lieu de perpétrer des crimes , le bandit mort fait des mirades ; au lieu de l'appeler Robert le Diable, on l'appelle saint Robert, et il prend place dans la légende des agiographes normands.

On peut voir qu'il y a réellement dans ces drames du XIV* siècle, tout imparfaits qu'ils soient , une certaine invention et un parti pris de quitter la tradition conventionnelle des mystères liturgiques.

La couvention fait ici place à la réalité. Ce sont des personnages comme nous^ avec les idées et les costumes de leur temps^avec leur langage, leurs préjugés, qui se substituent au calendrier des saints et aux personnages fictifs. Nous entrons de plain-pied dans le monde des chevaliers, dans le monde des bourgeois et des manants ; nous voyons revivre Thistoire héroïque et légendaire. Le roi Othon, la trahison de Bérenger^ le combat en champ clos, la justification de la Reine constituent tous les éléments d'un vrai drame chevaleresque , tel que nous Tentendons aujourd'hui. Le drame rustique de la dame Guibourg offre un tableau bien autre et tout aussi vrai. Les moindres détails qui le composent, la conversation des voisins à propos du cercueil, les silhouettes de l'exécuteur Cochet et du bailli goguenard, ce compère mêlé à tout propos à la terreur que provoque Tapprèt du supplice, sont des touches très-curieuses, aussi fermes que variées. L'histoire d'Amis et d' Amille est très touchante, et Robert le Diable est une figure dramatique d'ime énergie extrême^ malgré la raidexu* de ses lignes, qui la font ressembler à un panneau historié des premiers maîtres florentins.

Il n'y a pas à douter. Dans cette branche de l'art, comme dans toutes les autres , le siècle entrevoit le perfectionnement, et il y marcherait à grands pas s'il n'était arrêté par des guerres continuelles. A cette époque, les Anglais furent aussi funestes aux idées en France qu'ils le furent aux personnes et aux biens.

Cependant, les études }atines avaient été reprises aux bonnes sources ; on avfut traduit en français Tite-

Live, Cicéron , Salluste, Ovide, Suétone et même Aristote, d'après un texte latin. Charles V avait fondé la bibliothèque de la tour du Louvre. Froissart, malgré ses incorrections , avait su donner à son style une grâce naïve , qui nous enchante encore aujourd'hui.

Il y a bien quelques réserves à faire pour cette langue du xrv« siècle, que les philologues appellent une décadence relative entre Tidiome du xiii* siècle, qui représente la fin de l'ancienne grammaire, et l'idiome du XV", qui est le commencement de la nouvelle. Mais, toute transitoire qu'elle soit, la langue du xiv« siècle exprime encore très nettement les idées qu'elle veut émettre. Sans les malheurs du temps, le xiv® siècle aurait pu servir de point de départ à une ère littéraire toute nouvelle.

Toujours est-il qu'il y a là un théâtre appartenant en propre au xiv® siècle , comme il y en eut un au XIII® siècle , œuvre des ménestrels du nord de la France. D'après les quelques précieux documents qu'a déjà retrouvés la persévérante recherche des bibliophiles français , persévérance qu'on ne saurait tiop louer et encourager, on peut juger de ce que sera celte œuvre quand elle apparaîtra dans son ensemble. Que d'argent officiel dépensé depuis plusieurs siècles pour d'oiseuses recherches à propos d'un amas de briques romaines insignifiant, dans telle ou telle province asiatique, et que de trésors concernant notre histoire nationale qui dorment non catalogués dans les cartons de nos bibliothèques publiques ! M. Paulin Paris avait commencé à ses frais un catalogue des manu-

scrits de la Bibliothèque impériale, et, après quelques volumes publiés , il s'est vu contraint de priver la science de ce guide indispensable que lui seul pouvait mettre en ordre ; les manuscrits des derniers volumes achevés sont encore entre ses mains.

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