‹ Histoire universelle du théâtre (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · LES MYSTÈRES CYCLIQUES · texte numérisé non relu

LES MYSTÈRES CYCLIQUES

Développement des mystères. — Possibilité d'écrire aujourd'hui une histoire du théâtre du Moyen Age et de la Renaissance sur documents authentiques.— La foi, cause du succès des Mystères.

Le XV' siècle est l'époque du grand développement des Mystères dans presque tous les pays de l'Europe; c'est l'efllorescence de la composition dramatique comme de la combinaison architecturale. Le style ogival flamboyant apparaît dans les lettres comme sur la pierre des monuments. Il ne s'agit plus de mille ou quinze cents vers, mais de vingt, quarante ou soixante raille. Au lieu de représenter un Mystère en quelques heures, on y emploie plusieurs journées, même une

semaine entière, et quelquefois davantage. D'après ces règles nouvelles, on réunit dans un seul ouvrage toute une série de faits qui aurait pu fournir la matière de vingt pièces différentes ; ce sont de vrais poëmes cycliques, comme V Iliade^ Y Odyssée ou VÉnéide^ embrassant toute une période historique ; c'est la Passion de Notre-Seigneur^ c'est le Vieil Testament, ce sont les Actes des Apôtres, c'est le poème dramatique de Jeanne d'Arc, récemment retrouvé dans les archives du Vatican.

Le siècle tout entier est, du reste, tourné vers les grandes idées ; c'est le siècle de la délivrance de notre sol par la Pucelle de Domrémy ; c'est le siècle où l'on découvre l'imprimerie, l'Amérique et le passage aux Indes parle cap de Bonne-Espérance.

Les drames cycliques, toutefois, sont particuliers à la France. L'Allemagne seule eut son Mystère de la Passion en langue vulgaire très peu d'années après le nôtre. Un manuscrit de saint Gall en a conservé, non pas le texte, mais le scénario. Les Mystères, dans les autres pays de l'Europe, sont de brève dimension. La France connaît aussi ce genre d'ouvrages empruntés à l'Écriture et aux légendes, ou bien aux mœurs du temps. Enfin, sous toutes les formes, la production dramatique est partout considérable et incessante.

Le peu de soin apporté à la conservation des manuscrits nous a privés d'une grande partie de ces ouvrages. Les uns ont péri, les autres sont restés enfouis dans les bibliothèques publiques ou particulières. Mais le nombre de ceux qu'on a retrouvés de nos jours en

France, en Allemagne, en Angleterre et dans d'autres pays, suffit pour qu'on puisse écrire à notre époque, et sur documents authentiques, l'histoire de ce théâtre du. Moyen Age et de la Renaissance^ si longtemps ca- . lomnié parce qu'il n'était pas connu.

C'est au XY* siècle que cette forêt immense des Mystères couvre le sol de l'Europe, et que le regard qui veut l'embrasser dans son ensemble s'abaisse comme frappé de vertige devant cette frondaison luxuriante, qui va se perdre dans tous les points de l'horizon Ces chênes séculaires abritent encore sous leurs branches de petites plantes incultes, parmi lesquelles quelques violettes et quelques roses au milieu d'un fourré d'épines. Je veux parler des pièces légères, qui, malgré leurs défauts, sont le germe de la comédie.

Nous allons aborder dans leur ordre chronologique les productions dramatiques de tous les pays à mesure qu'elles se présenteront. On trouvera parfois entre elles un grand air de parenté, et Ton se posera une fois de plus cette question : Quel est le peuple créateur, et quels sont ceux qui l'ont imité? Certes, l'imitation est dans la nature de l'homme^ et nous la rencontrerons souvent ; mais il ne faut pas la voir partout dans les masses comme dans les individus. Il y a des idées qui sont congénères, c'est-à-dire qu'elles naissent à la fois sur tous les points de la même latitude, comme font les arbres et les fleurs. En ces siècles reculés, où les relations de pays à pays étaient rares, où la manière de voir et de comprendre les choses était partout dissemblable, nul peuple n'imitait sciemment et de parti

pris ; et si la forme du drame reli^eux apparaît partout à peu près au même instant, c'est que le même sentiment vivait alors au fond de toutes les âmes. I-.es Persans eux-mêmes eurent leurs Mystères, qu'ils appellent Téaziés (choses de deuil), et que nous examinerons plus loin.

La foi, cette vertu perdue, était le mobile de toutes ces inventions. La foi donnait alors ce mouvement (l'expansion, dû aux disputes religieuses, qui l'avaient surexcité.

Un proverbe breton dit, en parlant des Mystères : « Les foules y vont en chantant et en reviennent en pleurant. » On ne peut mieux apprécier l'effet que devait produire sur des populations enthousiastes la représentation des douleurs du Christ et des saints. M. de la Villemarqué, le traducteur du Grand Mystère breton de Jésus, raconte qu'un chef irlandais devint fou de douleur en voyant représenter ainsi sous ses yeux les tourments du Sauveur. La mort du prophète Mohammed et des imams, martyrisés parles Arabes sunnites, fait naître encore aujourd'hui une émotion profonde chez les populations chéites de la Perse Nos chrétiens voyaient de leurs yeux, touchaient de leurs mains cette épopée lamentable du calvaire, ces bourreaux tenaillant les fidèles, insultant la croix ; ces démons horribles d'aspect, avec leurs masques rouges, leurs peaux de bêtes et leurs cornes au front, poursuivant et battant les anges aux blanches ailes, à la voix séraphique mêlée aux sons de l'orgue et des harpes, chantant les gloires célestes aux pieds de Dieu et de Notre-Dame.

Et tout cela, quand le souvenir des croisades était encore vivant dans les âmes, quand chacun pouvait compter parmi ses ancêtres un soldat tué par les Sarrasins en Palestine ou en Syrie.

La possibilité de tenir des milliers de spectateurs haletants et passionnés devant une représentation qui parfois durait huit jours entiers dit assez quels éléments les Mystères trouvaient dans les âmes. Les drames cycliques religieux sont donc l'expression la plus complète de Tinfluence du théâtre sur les masses. Les Grecs eux-mêmes, si artistes et si impressionnableSy n'ont pas laissé de pareils exemples*

matériel et mise en seène.

La représentation d'ouvrages aussi compliqués que les drames cycliques amena nécessairement une grande extension des moyens matériels. Les échafauds étages en gradins sur les places publiques pour recevoir les curieux, de même que l'appareil de la scène, prirent des proportions en harmonie avec les nouveaux besoins. Le théâtre finit par occuper toute la largeur

carré placé devant la porte dorée est appelé la mer et forme un avant-plan. Voilà l'état réel de la scène ^ juxtaposition et non superposition.

Cet ordre, qui met le paradis et l'enfer aux deux ailes de la scène, est toutefois exceptionnel pour ce qui concerne ces deux emplacements. Le paradis occupait d'ordinaire la partie supérieure qui avoisine le cintre, comme on le voit encore aujourd'hui dans les apothéoses , où les personnages célestes , montés sur un praticable élevé au fond de la scène, nous apparaissent dans un ciel éclairé par des feu^ de Bengale. L'enfer, représenté par une gueule monstrueuse, d'où s'échappaient les démons , était sous la scène, dans ce que nous appelons le dessous, et communiquait avec un I)1ancher en contre-bas, s'avançant dans la salle comme Torchestre des théâtres grecs. Les démons, espèce de clotvns , faisaient sur ce plancher leurs lazzis et leurs évolutions , et ils montaient sur le théâtre principal , comme le chœur des anciens, selon les besoins de l'action. On appelait créneau la barrière qui séparait le public des acteurs.

Les autres enluminures du manuscrit historié par Hubert Cailleau nous font parcourir tout le développement décoratif du drame. Quand la largeur de la scène ne suffit pas, on double le nombre des décors en les surélevant un peu au moyen de praticables^ comme on le fait dans nos théâtres actuels. Au besoin, un écriteau indique le lieu où l'on se trouve. Ce système de juxtaposition^ qui précéda les changements à vue, se continua jusqu'au premier tiers du xvii° siècle. En

écrivant ces lignes, nous avons sous les yeux les décors de plusieurs pièces de Hardy et de Scudéry conservés aux manuscrits de la Bibliothèque impériale. Certakies ])ièces anglaises, du temps de Shakspeare, donnent des indications à peu près semblables^ et montrent que la scène était habituellement divisée dans sa largeur, au mojend'unpraticable, où les personnages, placés sur la partie supérieure, sont censés au dehors et voient, sans être vus, ce qui se passe sur le plan inférieur, qui est le théâtre. Ainsi, dans le Portrait (the Piduré) de PhiUp Massinger, on lit à tout instant : Ubaldo appears above (Ubaldo parait en haut) ; Re^nter Corisca below (Corisca rentre en bas) ; Re-enter Ladislaus and others belowy etc.

Certes, voilà un système bien simple, opposé à un système bien compliqué. C'est, à n'en pas douter, le nôtre qui est le vrai. Par ce moyen, tout ce qui paraissait inexplicable se trouve expliqué, tout ce qui semblait impossible devient élémentaire et s'applique également aux théâtres fermés, qui ont six toises de large, comme le théâtre de la Trinité, où jouaient, rue Saint- Denis, les confrères de la Passion, et aux échafauds des places publiques, qui ont quelquefois plus de cent pieds d'ouverture. Ainsi, les machines, trappes, vols, etc., dont on faisait grand usage dans ces représentations, deviennent d'un emploi facile, tandis qu'a- ^•ec le système des étages ces appareils n'auraient pu être employés.

Tous les manuscrits , tous les imprimés de la fm du XV* et du commencement du xvi* siècle, nous montrent,

dans leurs enluminures ou dans leurs gravures, une scène unique, divisée comme celle de Hubert Gailleau. Aucun n'indique la trace du singulier système inventé par les frères Parfait. Voyez le Térence de Griininger (Argentinae, 1499), voyez le Térence de Roigny( Paris, 1552), voyez le Térence d'Antoine Vérard : toujours la scène unique plus ou moins garnie de décors juxtaposés et non superposés. Quelquefois les toiles de fond et les châssis sont remplacés par de simples rideaux flottants qui entourent la scène et que les personnages soulèvent pour entrer et pour sortir. Cette dernière disposition devait être en usage dans les couvents et

dans les maisons particulières, où l'on ne voulait pas s'embarrasser d'un matériel, et on laissait à l'imagination du spectateur le soin de suppléer à ce qui

manquait.

Tout ceci rappelle aussi le plan allemand découvert

et reproduit par Mone. et dont nous avons parlé au chapitre IV de cette histoire ; mais le théâtre adossé aux maisons , et les praticables destinés à exhausser au besoin certaines places, comme par exemple la montagne où Jésus fut tenté, le Calvaire, les Limbes, sont déjà des progrès, et il y a loin de ces procédés si simples à la complication inexécutable des théâtres à compartiments superposés.

Le volume de Grûninger nous donne aussi les costumes du XV® siècle dans tous leurs détails, car chaque pièce est accompagnée d'un dessin colorié représentant la principale scène. On sait que le Mystère et la comédie latine se jouaient indistinctement avec les

mêmes habits, toujours taillés à la dernière mode. Les personnages saints et les rois de la Grèce portaient seuls le manteau et la robe. Le précieux in-folio nous montre le jeune Pamphilus de T Andria vêtu d'un beau pourpoint vert et se drapant d'un manteau bleu céleste, sous lequel on aperçoit ses grègues de couleur rosée et ses souliers de velours. La suivante Mysis porte une double jupe rouge sur bleu; Symo est coiffé d'un chapeau de velours noir et s'enveloppe dans les plis d'une longue cape de couleur azurée. Davus est courtvêtu; Chramès traîne derrière lui la queue d'une robe à fourrures. Dans YEunuque^ nous voyons Parmeno coiffé d'un chapeau à longues plumes. Le vieux Lâches porte une perruque avec front de carton, dont on aperçoit la suture marquée d'une raie noire à l'endroit de sa jonction avec le front naturel. Les costumes des persoimages hors nature permettaient seuls aux acteurs de donner carrière à leur imagination, et ils en usaient largement. Les diables surtout excellaient dans l'invention de leurs parures infernales. Ils abusaient surtout des masques dont ils se coiffaient plusieurs parties du corps, afin de mieux prêter à rire. La queue qu'ils traînaient derrière eux, et sur laquelle les camarades marchaient à tout propos, pour provoquer le brouhaha, affectait les formes les plus bizarres et quelquefois les plus indécentes. Certaines sculptures sur bois et sur pierre, que l'on voit encore dans les églises, reproduisent des scènes analogues ; il ne paraît pas pourtant que le clergé y ait jamais trouvé un sujet de scandale. La dépense du seul chef du vestiaire devait être

considérable, car certains grands Mystères employaient plusieurs centaines de personnages parlant, sans compter la figuration. Une ordonnance de 1516 règle toute roing^nisation intérieure de ces associations, qui donnaient des représentations de Mystères sur les places des villes. Quoique postérieure au xv« siècle, nous lui emprunterons les détails de sa . réglementation , qui n'avait fait que constater ce qui existait depuis longtemps et partout.

•ri^aiii^atloii, dépense et recette d'an Mystère

D'après le Règlement de Valenciennes.

Toute personne faisant partie d'un jeu devait d'abord bailler un écu d'or pour subvenir aux dépens, répondre de ses faits et gestes, et acquérir un droit de part dans les bénéfices, s'il y en avait. Ce bénéfice devait se répartir en deux portions, la première pour les joueurs ayant déboursé leurs deniers, l'autre pour tous les joueurs indistinctement qui avaient pris part au Mystère et qui ne voulaient pas courir les chances de Tentreprise. Chaque acteur qui s'était engagé jurait

sur l'honneur de ne pas se dédire, sous peine d'amende et de prison.

Le budget des recettes se composait d'abord de la première mise des joueurs (un écu d'or pour chacun), puis du droit perçu sur les spectateurs, ou des offrandes données par les municipalités ou par les spectateurs eux-mêmes, selon les villes où le spectacle était ou gratuit ou payé. En dernier lieu, on revendait la défroque du jeu. Chaque spectateur payait à peu près un liard ou six deniers pour entrer dans la place , et à peu près autant pour monter sur les hourdements ou gradins. Dans une représentation qui eut lieu à Angers en 1486, le produit fut de 5,409 livres, et la dépense de 4,179 livres; balance, 1,230 livres de bénéfice que se partagèrent les joueurs^ après toutes factures réglées. Ceux qui manquaient aux répétitions, ou, comme on disait , aux recors^ payaient, d'après le règlement de Yalenciennes, une amende de trois patars, ou de six patars s'ils s'absentaient le jour du jeu. Les acteurs pouvaient se procurer sur place, s'ils avaient soif ou appétit, vin, cervoise forte et petite, et tout ce qui était nécessaire, mais en payant. Les ahges-figurants recevaient six deniers ou un liard par représentation. On sait qu'à cette époque les femmes n'avaient pas encore fait leur apparition sur la scène. Tous les rôles féminins étaient joués par de jeunes garçons. La première actrice que Ton vit sur le théâtre en France y parut sous le règne de Henri III, après l'exemple donné par la troupe italienne que le Roi avait appelée à Paris.

Voici un autre budget de Mystère tiré des registres de

la ville de Romans , et relatif à la représentation d'une pièce en l'honneur des trois saints patrons de la ville : saint Severin, saint Exupère et saint Félicien. Cette pièce était intitulée le Mystère des trois Doms (des trois seigneurs). On doit la publication de ce manuscrit aux soins de M. Giraud. Il fut édité à Lyon, par Perrin, en 1848.

Outre les gradins pour le public, il y avait à Romans 84 loges fermant à clef, contenant chacune douze personnes. Ces chambres ou loges furent louées à raison de trois florins la chambre, pour les trois jours que dura le jeu. Le florin d'alors valait 14 francs 77 centimes de notre monnaie d'aujourd'hui. Les autres places se payèrent un sol chacun des deux premiers jours, et un demi-sol le troisième. Le produit total s'éleva à 680 florins, et à 738 florins après la revente de la défroque. Il resta à la charge du chapitre et de la ville la somme de 998 florins. Perte : 1,736 florins en chiffres ronds, représentant 14,920 francs de notre monnaie. Le chanoine Pra, auteur de la pièce, avait reçu pour son travail 255 florins soit 2,190 francs. Il y avait pour 156 francs de papier et de copie, pour 5,545 francs d'échafauds, pour 5,627 francs de décorations et machines. Une bizarrerie de ces comptes, c'est une somme de 7 florins baillés à maître Chevalet pour corrections faites au poëme du chanoine Pra.

Maître Chevalet était un célèbre auteur de Mystères, à qui l'on doit une vie de saint Christophe, imprimée à Grenoble. La représentation des Trois Doms est de 1509. Nous la faisons pourtant figurer ici, pour ne pas

interrompre l'ordre de nos matières. La chronologie des idées ne se taille pas toujours» année par année, sur celle des faits. Dans le reçu qu'il donna de ces sept florins à messire Combez des Coppes, noble romanais qui lui fut député à Vienne, pour lui faire radouber le travail du chanoine (c'est l'expression qu'on emploie), Chevalet parle aussi du rhdbiUcLge de certains passages du rôle de messire Combez des Coppes, qu'il exécuta au juste prix d'un teston (11 fr.). La quittance est annexée au compte général.

Le jeu d'un Mystère était toujours précédé d'une annonce ou d'un cry qui se faisait en grand apparat dans les rues de la ville. Les amateurs qui désiraient prendre des rôles étaient invités à venir passer un examen devant les surintendants du jeu. Ce cry donnait lieu à un cortège qu'ouvraient des trompettes et un piquet de sergents et archers. Les directeurs et entrepreneurs du Mystère formaient le centre de la cavalcade, et un nombre infmi de bourgeois, tous montés, fermaient la marche. L'un des entrepreneurs prononçait un discours en vers pour engager les aspi« rants acteurs à se présenter devant leurs juges au jour indiqué.

Le cry était indépendant de la monstre^ qui se faisait quelques jours avant la première représentation, et où tous les acteurs paraissaient, à pied ou à cheval, dans leur costume de théâtre.

Les rôles dans les Mystères n'étaient pas de courte haleine, car il s'agissait (dans la Passion, par exemple) de se répartir environ 40,000 vers. Le rôle du Christ

en contenait pour sa part plus de 3,400. Outre le travail de mémoire et la fatigue, il y avait aussi à craindre les accidents. A Metz, un curé qui représentait Jésus manqua de mourir en croix. Les diables régalaient de coups de bâtons, quelquefois bien appliqués, les pauvres âmes qu'ils poursuivaient dans tout le parcours de l'échafaud.

L'entrée en enfer par la gueule du dragon devait aussi être féconde en chutes et en égratignures. Le rôle de Judas était certainement peu recherché, car ce personnage courait de réels dangers, et le public ne ressentait aucune pitié, même quand on faisait semblant de lui ouvrir le ventre et qu'il en sortait un corbeau vivant qui s'envolait en croassant.

Dans les villes de province, les échafauds furent maintenus jusqu'à la fin du xvi* siècle. A Paris, on n'en fit guère usage que dans les circonstances extraordinaires, depuis l'année 1402, époque où le roi Charles VI accorda un privilège exclusif aux Confrères de la Passion. Les Confrères, comme on sait, jouaient leur répertoire dans un théâtre fermé, situé dans la rue Saint- Denis. Les représentations avaient lieu de midi à cinq heures, sous la surveillance des sergents du prévôt de Paris» Leur salie ne comptait que 21 toises de longueur sur 6 de large. Les clercs de la basoche et les Enfants Sans-Souci, dont nous parlerons plus loin , firent une concurrence redoutable aux Confrères, quand ils introduisirent le profane dans le sacré. Nous verrons , au chapitre suivant, cette nouvelle forme de la pièce dramatique «

Ces deux associations, qui auraient dépassé en licence les diatribes d'Aristophane, si le Parlement n'était pas intervenu dans Foccasion, donnèrent pourtant naissance à la comédie en France, comme les Confrères de la Passion donnèrent naissance au drame. Tout ce travail intérieur, cette fermentation d'une grande idée qui cherche sa voie sans la trouver encore, eut lieu pendant le cours du xv* siècle.

Nous allons suivre ce mouvement avec autant d'ordre et de clarté que nous pourrons le faire.

lie flfyfttére 4e la PumImi*

Plusieurs drames du Moyen Age portent ce titre, mais le seul qui ait obtenu un succès séculaire, et qui mérite ce succès, est le Mystère attribué au docteur Jehan Michel, natif de la ville d'Angers. A vrai dire, Jehan Michel profita du drame primitif, qui valut aux Confrères leur titre et leur privilège, puis plus spécialement d'un Mystère composé par Ampul Gréban, qu'il retoucha et refondit.

Sans entrer dans la question très controversée de savoir si Jehan Michel était un évèque ou un médecin, nous dirons seulement que la date de 1486, que porte

la première édition de son œuvre, n'implique nullement que la pièce n'ait pas été représentée avant cette date, l'imprimerie n'ayant été introduite à Paris qu'en

Quand vint le drame de Jehan Michel, l'ancienne Passion des Confrères av^dt déjà fait son tour de France. En 1437, Conrad Bayer, évèque de Metz, en avait donné une représentation magnifique à laquelle avait assisté toute la noblesse de la Lorraine et des cercles du Rhin. Le curé de Saint-Victor de Metz^ à qui était échu le rôle du Christ, serait mort sur la croix s'il n'avait été secouru, et le chapelain de Métrange, qui remplissait le rôle de Judas, fut si bien pendu sur les tréteaux qu'il faillit outrepasser tout de bon.

La nouvelle Passion de Jehan Michel obtint un tel succès à Poitiers et à Angers en l'année 1486, qu'elle demeura seule en possession de la faveur publique à Paris comme dans les provinces.

Cet ouvrage, véritablement cyclique, puisqu'il embrasse toute la vie de Jésus, ne compte pas moins de 87 tableaux, et il dépasse 40,000 vers. Il est divisé en quatre jom:nées, mais il fallait huit jours pleins pour représenter ces quatre divisions. C'est ce que nous affirme un manuscrit de la bibliothèque de Reims, relatant une représentation qui eut lieu dans cette ville . Il y est constaté que pendant ces huit jours le spectacle commença à huit heures du matin et dura jusqu'à sept heures du soir. Quelques-uns des acteurs avaient des buffets tout couverts de vaisselle d'argent et bien omés^ et faisaient présenter vins et fruits en leur nom.

Les frères Parfait ont publié une analyse très aride du Mystère de la Passion. Celle de M. Louis Paris , qui accompagne sa description des toiles peintes et tapisseries de la ville de Reims, est beaucoup plus étendue et plus claire. Sans recommencer ce travail , nous allons donner une idée suffisante du drame original à ceux qui n'auront pas le courage d'affronter l'œuvre colossale signée du nom de maître Jehan Michel. Il est regrettable que ce monument unique de notre littérature dramatique n'ait pas été publié à nouveau , car les éditions anciennes deviennent d'une rareté extrême et d'un prix exorbitant. J'en ai rarement vu un exemplaire intact et complet.

Au lieu de nous noyer dans cet océan qui embrasse toutes les Écritures et dont l'ensemble est insaisissable, attachons-nous aux principaux épisodes de cette composition gigantesque et tachons d'en faire comprendre la haute valeur tant au point de vue littéraire que sous le rapport historique et philosophique.

li'éplMde d'HémidliMU

Ad moment où le drame de la Passion fut représenté pour la première fois à Paris , la reine Isabeau, femme du roi Charles VI , scandalisait l'Europe par le commerce adultérin qu'elle entretenait avec le duc d'Orléans, frère de son mari. Juvénal des Ursins rapporte qu'un moine ^ un notable hommes lequel à ce faire fut commis^ prêcha contre la Reine et ses femmes , ce dont elle fut très mal contente. Le poëte de la Passion place dans la bouche de saint Jean, comparaissant devant Hérode-Antipas et la belle Hérodias, un prêche bien autrement cruel que celui du moine de Juvénal des Ursins, et ce prêche, débité devant tout le peuple de Paris^ retombant d'Hérodias sur Isabeau de Bavière, prenait plus de force encore dans l'approbation que lui donnait le sentiment public. Saint Jean venait donc trouver le tétrarque de Galilée et lui disait en face :

Sire, Dieu te doint bonne grdce, Je viens devers ton tribunal Pour te remonstrer le grant mai Où ta folle plaisance tend, Dont tout un peuple est mal content, Et Dieu premier : car quant au point Je te dy qu'il n'appartient point La femme ton frère tenir.

La belle Hérodias relevait fièrement par un mot

l'attaque de Tascète : c D a tant jeûné qu'il ne lui reste plus de cervelle. » En somme, on livrait le Baptiste aux gens d'Hérode, qui le menaient en prison. Quel devait être l'effet produit par une telle scène ? Quelle impression sur le public! quelle fureur parmi le parti de la cour ! Le duc d'Orléans était peut-être présent. La reine elle-même, qui sait? Et le duc de Bourgogne ne devaitril pas, par ses applaudissements et par ceux de sa nombreuse compagnie, ajouter encore à la gravité de cette allusion terrible ? Peut-être, comme le moine prêcheur de Juvénal des Ursins, l'auteur anonyme du premier Mystère de la Passion^ joué devant la cour de Charles VI, avait- il été commis à ce faire par le terrible Jean-sans-Peur. Mais abandonnons la trace de cette première version, aujourd'hui perdue. C'est l'œuvre de Jehan Michel qui doit seule ici nous occuper.

Le jour arrive de la vengeance d'Hérodias. Le tétrarque célèbre dans son palais Tanniversaire de sa naissance. Hérodias, pour ajouter un épisode à la fête, invite Florence sa fille à danser devant Hérode et ses convives, et, pour prix de son talent et de sa bonne grâce, Hérode jure de lui accorder la faveur qu'elle lui demandera. La jeune fille, prévenue par sa mère, répond au souverain de Galilée :

Je deniandn pour toutes choses, En ce plat que j*ai préparé.

Le chief hors du corps séparé De Jehan que Ton nomme Baptiste.

Hérode déplore la nécessité où il se trouve. Toute-

fois il se résout à tenir sa parole engagée, et il dit à son satellite :

Grongnart, va tost, si le décolle, Que jamais n*en oyotis parler.

Et, accompagné de Florence, le tyran Orongnart se end à la chartre où le Baptiste est enfermé :

Gà, maistre (lui dit-il), çà^ saillez dehors 1 Vecy vostre dernier metz Dont TOUS serez servi jamais; Baissez-vous, vous êtes trop hault.

Saint Jean s'agenouille et fait sa prière. Florence s'éloigne de quelques pas, et quand le bourreau a frappé, elle prie Grongnart de mettre la pauvre tête sanglante sur le plat d'argent qu'elle a apporté, car elle ne F ose recueillir; puis elle va offrir ce présent à sa mère, assise encore au milieu des convives. Hérodias, l'écume à la bouche, les yeux enflammés, injurie la dépouille du saint, et elle frappe d'ung couteau sur le front de Jehan^ et le sang en sort. L'âme du précurseur descend dans les Limbes, où elle doit attendre le jour de la miséricorde. Les anges Michel et Raphaël chantent ses louanges dans le paradis, pendant que les convives d'Hérode, épouvantés de ce qu'ils ont vu, sortent de la salle du festin et se dispersent par la ville. Cet épisode clôt, de la façon la plus dramatique, la première des quatre journées du Mystère de la Passion.

THÉÂTRE FRANÇAIS.— LES MTSTiSES CYCLIQUES. 233

Mm léf^wMm de J«4a#

Dans le Mystère de la Passion.

Le curieux épisode de Judas qui se développe au troisième acte de notre Mystère est tiré d'une ancienne légende dont la source ne nous est pas connue. Cette légende est romanesque au plus haut point.

Les auteurs légendaires, poètes ou prosateurs, avaient pour coutume de suppléer aux lacunes des Écritures, et même de l'histoire profane, par des inventions destinées à augmenter l'intérêt du récit. C'était des broderies de leur imagination dont ils encadraient, pour les faire mieux valoir, les scènes de la réalité. Le drame puisa nécessairement à pleines mains dans ces richesses apocryphes, et la confusion entre le vrai et le faux s'établit à tel point que, pour ce qui concerne les choses saintes, TÉglise dut réclamer. C'est en vertu de cette idéalisation de la chronique que toute l'Europe crut fermement, d'après les romanciers, que Constantinople et les lieux saints avaient été conquis par Charlemagne, et que le pape Alexandre le Grand était un nouvel Œdipe, un parricide involontaire racheté par la pénitence. La légende de Judas,

adoptée par Arnoul Gréban et Jehan Michel, est, comme celle du pape Grégoire, empruntée à TCEdipe antique.

Voici d'abord la généalogie dramatique du personnage. Sa mère, femme de Jérusalem, appelée Cyborée, rêva une nuit qu'elle accoucherait d'un monstre qui , après avoir trempé ses mains dans le sang d'un Roi, deviendrait parricide et épouserait celle qui l'avait ensuite.

Aidée de Ruben , son époux , quand cet enfant eut ouvert les yeux, elle le déposa dans une barque et le laissa flotter au gré du vent. La barque aborda sur les côtes d'une île appelée Iscarioth. La Reine du pays l'adopta pour son fils. Un autre fils lui étant survenu, elle garda néanmoins l'enfant que le sort lui avait amené.

Judas, jaloux du jeune prince, son compagnon de jeu, le tue après une dispute violente. C'est là la première apparition de Judas dans le drame. Craignant la vengeance du Roi, il prend le parti d'aller trouver Pilate, le prévôt de Judée, qui aime les gens hardis et caulx. Le prévôt reçoit Judas parmi ses serviteurs. Un jour que le prévôt s'ennuie, il entreprend un petit voyage, emmenant à sa suite son satellite Barraquin et son intendant Judas. Le hasard les conduit justement sur le domaine de Ruben et de Cyborée. Judas, voyant une si belle profusion de pommiers chargés de fruits, casse quelques branches et fait sa provision dans le champ d'autrui; mais Ruben survient qui s'oppose à ce que cet étranger dévaste son bien. Une rixe s'en-

suit; Judas tue Ruben son père, sans le comudtre et sans être connu de lui.

Nous voici en plein Sophocle ; c'est Œdipe et Laïus. Nous allons voir Jocaste.

Cyborée accourt tout éplorée demander justice au prévôt Pilate. Cest un de ses gentilshommes qui a &it le coup. Pilate sent qu'il devrait punir, mais il ne veut pas se priver d'un si bon compagnon, et il trouve moyen d'arranger l'affaire en proposant à Cyborée d'épouser un de ses officiers qu'il ne lui dit pas être le meurtrier de son mari. Refus de la veuve de Ruben; mais Barraquin lui conseille d'aller se promener sous les grands arbres avec le beau gentilhomme et d'écou^ ter les paroles qu'il lui dira. Suit une scène très adroitement menée, où la veuve, déjà à moitié séduite par le bon air du cavalier, ne se défend plus que faiblement. Elle cède enfm :

Puisque m'en avez sommée, Combien que grand deuil au cœur sens ; Soitdonc la chose consommée, Au mariage je consens.

Un temps quelconque se passe.

Cyborée adore son nouvel époux, mais elle démêle dans son propre cœur des pressentiments qu'elle ne peut s'expliquer. Judas la rassure en vain ; elle veut savoir qui il est, d'où il sort :

Où prttes-vous votre naissance ?

Dontètes-vous? Né de quel lieu?

Etes-Tous Gentil ouHébrieu?

Judas s'étonne de cette curiosité tardive. Il raconte qu'il est de l'île d'Iscarioth.

— Butes-vous jamais cognoissance Quii quel homme fut votre père?

— Certes, non.

— Et de votre mère ?

— Tous deux moururent, moi étant Ëff bas âge, petit enfant.

La bonne royne me nourrist, Et pour fils adopté me prit.

— Quel âge avez-vous?

— Environ trente-cinq ans.

Cyborée redouble ses questions, et elle arrive enfin à la triste conviction qu'elle a devant les yeux le fils dénaturé dont le ciel lui prédit dans un songe la venue au monde et les forfaits.

Elle n'ose pourtant confier à Judas le terrible secret ; mais il la presse si fortement de s'expliquer que l'aveu lui échappe enfin. C'est Judas qui se désole à son tour, et son chagrin ne connaît plus de bornes quand il apprend que, sans le savoir, il a tué son père. Pourtant il ne désespère pas du pardon, car sa faute a été involontaire. Cyborée va sacrifier dans le temple pour implorer la miséricorde céleste. Judas pense à Jésus qui prêche en tous lieux la parole du Seigneur. Il ira vers lui pour qu'il lui pardonne. Il part, mais sa conscience le suit. Le remords consume ses nuits. « Je suis le malheureux Judas, s'écrie-t-il : la terre me repousse, le ciel m'accuse ! Maudit soit mon corps^ maudite mon âme et maudite l'heure où je suis né ! Je tuai le fils de la reine qui jadis me fit tant de

bien. mauvais meurtrier que je suis! Après je tuai mon père et puis j'épousai ma mère. Mais ma faute peut être excusée, car j'étais ignorant de ces choses. » Judas vient se jeter aux pieds de Jésus. Il demande à être reçu au nombre de ses disciples, et pourtant il confesse son indignité en disant :

Le pire suis^ je croy, qui soit Aujourd'hui vivant sur la terre.

Après avoir entendu sa confession, le Christ le reçoit parmi les siens :

Tu auras miséricorde

Et dès maintenant te raccorde,

Et veulx que tu sois le boursier

Désormais et le dépensier

De tout ce qu'on nous donnera:

L'argent par tes mains passera.

En vertu de sa nouvelle charge, Judas prélèvera le dixième des sommes perçues pour subvenir aux besoins de sa famille. Il jure, étant pardonné, de vivre toujours vertueusement. En dépit de ses belles promesses, la mauvaise nature de Tlscarioth reparaît bientôt. Il se lasse delà vie d'apôtre, courant les champs et vivant d'aumônes, quand il pourrait goûter les douceurs de la fainéantise dans quelque palais de grand seigneur. « Après tout, qu'est ce Jésus qui nous mène par des déserts, toujours pauvres et affamés? C'est à lui trop d'arrogance d'avoir douze gens de bien pour le servir. j> L'intendant reconnaît la sottise qu'il a faite, et il compte la réparer à la première occasion. C'est

dans cette disposition d'esprit que Satan vient le tenter. Ce prototype anticipé du Méphistophélès s'y prend absolument de la même manière, par la persuasion diabolique, n aborde Judas et lui dit :

Judas, tu as je ne scay quoy Qui te tieDt en grand pensement 1 Pourquoi vis-tu si povrement?

Oécline-moi ta volonté :

Tu endures nécessité, Tu meurs de faim le plus souvent, Tu t'en vas par pluye et par vent Et es presqu'aussi nu qu'un ver ; Tu gèles de froid en hyver, Tu brusles de chaud en esté; Tu n*as rien qu*en mendicité.

Meschante povreté te gâte.

Du temps que tu servais Pilate, Tu entretenais les seigneurs Et avois des biens et honneurs, Ainsi comme ung homme de bien :

Mais maintenant tu n*as plus rien, Car tu sers un sipovre maistre Qu'à peine il a de quoi se paistre...

Belzébuth et Bérith, deux autres démons, viennent en aide à Satan, et, mis au pied du mur par leurs arguments, riscarioth se décide àlivrer son maître aux Juifs. Il a bien encore quelques soubresauts de conscience, mais ses combats ne seront plus longs, et il court au Conseil des Princes de la loi , où il fait son marché. (Test alors que Satan s'attache à lui pour l'empêcher de retourner en arrière :

Achève, ne te repens point,

Va le trahir, poursuis ce point ;

Tu as lieu, temps, gens et puissance.

Ne te chaille de la conscience :

En advienne ce qu'il pourra.

n soupire et voit où l'esprit da mal le conduit.

Hélas ! (dit-il) povre méchant Judas, Âdvise quel guide tu as I Regarde qui meult ta pensée :

Le diable te tient en bps lacs.

Meschant traistre, larron, hélas !

L'intérêt et la haine l'emportent pourtant, et il se décide irrévocablement à son œuvre d'iniquité:

Oui, par Dieu ! mon maistre mourra!

Fasse Dieu du pis qu'il pourra 1

C'en est fait, Jésus est livré. On prépare sa mort. Judas tombe alors dans la désespérance et rend l'argent qu'il a reçu. Pensant bien que son crime ne peut être pardonné, il invoque l'enfer pour qu'il le délivre de la vie. L'esprit des ténèbres lui présente une corde, et il se pend à un arbre après avoir renoncé Dieu et les anges , et saint Michel et les archanges , et renié Jésus et la Vierge Marie.

Cet épisode contient réellement de très excellentes parties de scènes. Le personnage de Judas, à peine indiqué dans les livres saints, est ici établi de pied en cap. n est même analysé à un point de vue philosophique. On a remarqué que le fait brutal ne domine pas tout le caractère. Les nombreux dialogues de Judas avec sa conscience, ses hésitations, ses terreurs, son repentir tardif et sa désespérance finale sont, pour le temps , des développements d'art très intéressants à

étudier^ et dont, jusqu'à ce moment, nous n'avons pas encore vu d'exemples. Le style aussi a quelque chose de net et d'accentué qui le distingue. Il est pittoresque et d'une correction suffisante pour l'époque.

Mm Sladcresse de ll*deleliie

dans le Mystère de la Passion.

Parallèlement à ces deux sombres légendes, se développe l'histoire de Marie-Madeleine , qui repose agréablement l'esprit des spectateurs. On voit déjà dans cette poétique primitive que l'auteur recherche et connaît la puissance des contrastes. Dès la troisième scène de la seconde journée du Mystère delà Passion, on passe de l'évocation du diable renfermé dans le corps de la Chananéenne aux délices du boudoir de la belle Marie de Magdala.

Les filles de chambre Pérusine et Pasiphée l'engagent à se divertir pendant qu'elle est jeune. Elles l'oignent de parfums et lui prodiguent les senteurs pénétrantes du baume d'Egypte, du slorax, de la calamité et du musc d'Antioche. Marie se vante de sa naissance, de sa beauté, de ses richesses. Rien d'égal à son château de Magdala^ d*où elle a tiré son nom, et dans lequel elle mène joyeuse vie. P$u lui importe

qu'on la nomme pécheresse, pourvu qu'il ne se trouve dans le pays ni princes ni seigneui^ qui ne soient à ses pieds. Elle prend pour exemple non sa sœur Marthe , mais son frère Lazare, qui mène grand train de chiens et de chevaux. Auprès de cette belle Juive du xv* siècle papillonne un jeune fat , le comte Rodigon , petitmaître de Jérusalem qui ne le cède en rien aux marquis de Molière. Il trouve que Rachel était pleine de majesté , Yasti pompeuse et hautaine , Esther douce et compatissante , mais que Madeleine est sans pareille. On l'introduit dans le boudoir après que la belle a mis sa toque à la polite^ ses oreillettes à la mode^ et qu'elle s'est inondée de ces bonnes senteurs et pigments qui fleurent comme beaux cyprès. Partout sont dressés tapis et carreaux parfumés, car je veux, dit-elle, qu'on me suive à la trace. Rodigon est reçu à miracle , et la visite se passe à échanger de galants propos. Le poëte fait même dialoguer à ses personnages une ballade en amours , dont le style raffiné devait ravir les damoiseaux de la cour de Charles VIIL On se quitte enfin , et Rodigon, en prenant congé, donne un baiser à Madeleine et à ses damoiselles.'

Quand Marie de Magdala entend parler de Jésus, qui rend la parole aux muets , ouvre les yeux aux aveugles et dit aux paralytiques : marchez ! elle s'informe avec curiosité non des vertus , mais des formes extérieures de cet homme extraordinaire :

Est-il de belle apparence ?

Bien formé ?

— Le plus beau du monde.

— Quelle face a-t-il?

—Longue et ronde.

— Et quel âge?

— Trente-deux ans.

— Barbe et cheveux?

— Longs et luisants,

Un peu crespés et colourés.

Elle se rend à la prédication où le Nazaréen traite des récompenses et des peines dans l'autre vie. La lumière pénètre soudain dans son âme, et sa conversion est décidée. Elle sait que Jésus dîne ce jour-là chez le lépreux Simon qu'il a guéri. Elle ira lui baiser les pieds et répandre sur lui les précieux parfums qu'elle réservait pour ses toilettes. Ici le poëte lui prête un monologue charmant que le manque d'espace m'empêche de transcrire, mais que Ton trouvera dans la seconde journée du drame (scène 23*). Marie s'arrête sur le seuil de Simon. Elle n'ose pénétrer dans la maison et montrer ses plaies à ce médecin des âmes. Estelle digne, elle , pécheresse désordonnée , de paraître devant la face de ce juste ? Sa présence ne va-t-elle pas porter le scandale dans cette pieuse réunion ? Mais , d'une autre part , si elle se retire ainsi , ses péchés lui resteront. Elle se décide alors à entrer.

Le reste du rôle de Madeleine se confond dans l'ensemble de l'œuvre générale et cesse d'avoir son caractère particulier. Elle devient, après sa conversion, une sorte de confidente de la Mère du Sauveur, qu'elle emmène en Béthanie après l'ensevelissement.

lie rêle de Mètre -Haaie

Dans le Mystère de la Passion.

Le rôle de Notre-Dame, mère du Christ, est touchant dans sa simplicité. C'est une figure un peuraide dans ses contours et qui semble dessinée par les vieux maîtres allemands Wohlgemuth ou Lucas Cranach. On ne retrouve point là les touches fmes et raphaëlesques de la Renaissance ; on découvre dans les traits du visage de la bonté plutôt que de la beauté, de la tristesse humaine plutôt que de la résignation divine. Elle apprend, la pauvre mère, que son fils bien-aimé doit partir pour aller chercher la mort qu'on lui prépare. Elle le supplie, avec des pleurs dans la voix et dans l'âme, de lui accorder seulement un jour. Il refuse, elle insiste en ces termes :

— Te souviens des grands ennuys Que pour toy porte 1 Je suis femme, Vierge peu forte Mère piteuse. Reconforte Doncques mes sens.

Je sais que ta vie est briesve, Mon seul fils» mon espoir, ma joyo.

Je te supplie. Que je te voye Encore ung jour...

Le fils quitte sa mère pour aller accomplir les prophéties. Et quand, avec les saintes femmes, cette mère navrée assiste à Tagonie , elle s'écrie , en voyant les tortures du crucifié ^ qu'elle compare à celles de son âme :

Ne sçay lequel de nous deux porte PJus de mal, mon cher fils Jésus.

lie r4le du Christ

Le personnage du Christ est traité dignement , sobrement. Il suit de près les textes des Écritures. Le poëte ne se permet à son égard d'autre innovation que la mise en scène du pseudo-Évangile de Nicodème racontant la descente du Sauveur dans les Limbes pour en arracher Adam et Eve , les prophètes et les autres justes.

A peine les diables ont-ils entendu frapper aux portes de l'enfer et retentir comme un clairon la voix de Jésus disant : « Princes des ténèbres , ouvrez vos portes , » qu'ils sont saisis d'une frayeur indicible. Ils sentent que leur règne est expiré et que la race humaine est dégagée de leurs liens.

lies DteMes.

Les diables sont en grand nombre dans le Mystère qui nous occupe. Ils ont pour mission d'égayer Taudi* toire par leurs lazzis et de faire prendre patience à des spectateurs fatigués d'une si longue représentation. Il est vrai qu'il y a des entr'actes ou pauses pendant lesquels les instruments font diversion et reposent les yeux d'une fixité trop prolongée.

Il y a aussi une suspension d'une heure ou deux pour laisser au public le temps d'aller dîner.

Les diables sont : d'abord Lucifer, qui prime Satan en dignité , et qui le traite parfois avec fort peu d'égards; en second lieu, Satan etBelzébuth, qui paraissent marcher de pair ; puis viennent Cerberus , Astaroth et Bérith. Satan, chargé spécialement de tenter Jésus, et qui échoue toujours , est fort torturé par son seigneur et maître Lucifer ; aussi en estril demeuré tout boiteux. Il est querellé par ses camarades quand il vient les requérir de l'aider dans son difficile ofSce. Cerberus propose de lui faire prendre un bain de plomb fondu. Belzébuth et les autres se contentent de le battre. Satan n'a réellement de chance qu'avec Judas. Le repentir tardif de l'Iscarioth, ou ce qu'on appelle sa sinderesse , oblige bien quelque peu le tentateur à se

mettre en frais d'arguments , mais il est passé maître en avocasserie. Il conduit tout droit sa victime à la désespérance , au suicide et à la damnation ; puis il lui extrait l'âme des entrailles et la porte à son maître qui Tattend.

lies T7raii0«

Les diables ne sont pas les seuls comiques des Mystères. On voit se dessiner à côté d'eux les acolytes du tétrarque et du prévôt de Judée , ou ce qu'on appelle leurs tyrans. — Brayart, Drillart, Claquedent et Griffon sont les exécuteurs de Pilate ; Roullart, Dentart et Gadiffer , les satellites d'Anne ; Bruyant , Malchus et Dragon , ceux de Gaïphe. Grongnart est le confident d'Hérode. Ces garnements ne le cèdent aux suppôts de l'enfer ni pour la méchanceté ni pour le salé des plaisanteries. Au premier rang de ces coupe -jarrets lousticS) il convient de placer Grongnart , le valet de chambre d'Hérode. Il commence son rôle par la décollation de saint Jean , ce qui n'est pas mal commencé; puis il s'en va prendre son paletoc et sa rapière pour concourir à l'arrestation de Jésus. Ce paletoc^

dont le nom fait ici un si singulier effet, était un manteau court à Tusage des gens de guerre (en latin, paUa; en espagnol, paletoqvs). Grongnart, Bruyant, Drillart etClaquedentfrappentàqui mieux mieux Jésus prisonnier et débitent mille quolibets sur son compte. Ce sont eux aussi qui donnent au Christ le roseau et

qui lui enfoncent sur la tète la couronne d'épines où ils se piquent les doigts. Ce sont eux qui jouent au sort les vêtements du Seigneur et qui entremêlent leurs jeux de toutes les impiétés possibles. Ils achèvent les deux larrons en leur brisant les os sur la croix, et laissent languir Jésus afin qu'il ait plus de peine.

J'en ai dit assez pour faire comprendre l'importance de ce Mystère de la Passion , qu'on peut regarder comme le prototype de tous les Mystères qui furent écrits dans les diverses contrées de l'Europe.

C'est une œuvre très grandiose, un monument unique dans l'histoire littéraire du monde. Parmi ceux qui ont critiqué et plaisanté cette œuvre, combien en conscience se sont donné la peine de la lire jusqu'au bout? combien, sans s'inquiéter des broussailles, ont pénétré dans le fort de ce bois épais pour en sonder la profondeur ?

Les épisodes que nous venons de parcourir suffiront, je pense, pour expliquer l'enthousiasme de nos pères et la profonde estime en laquelle les savants tiennent encore aujourd'hui ce poëme cyclique de la Passion. L'appareil de mise en scène qui l'accompagne, ce personnel immense, cette profusion de costumes, ce mélange de musique, de danses, de tragédie, de comédie, de farce, devaient entraîner de considérables dépenses, et pourtant toutes les municipalités des villes de France tinrent à honneur de représenter ce drame célèbre.

Le Mystère de la Passion se complète par le Mystère de la Résurrection, composé à peu près à la même époque , et qui se jouait ordinairement à la suite de cette grande épopée. On y voit tour à tour la veillée des chevaliers du Sépulcre^ l'emprisonnement et la délivrance de Joseph d'Arimathie, l'onction du corps parles trois Maries, les regrets des disciples, et, pen* dant le sommeil des chevaliers^ l'ange ôtant la pierre du tombeau , et Jésus se levant pour monter dans sa gloire ; puis les apparitions du Christ à la Madeleine et aux apôtres, et la descente du Saint-Esprit, qui forme le dernier tableau de l'ouvrage. En faisant précéder le grand Mystère de la Passion de celui de la Conception et Nativité , la trilogie se trouve ainsi complète. Elle prépare dignement la série des autres Mystères, comme un majestueux portail donne entrée dans une cathédrale. Malheureusement la cathédrale ne répond pas tout à fait au portail.

C'est ici le lieu de mentionner le grand Mystère de

Jésus, que M. Hersart de la Yillemarqué a traduit du breton. C'est un livre très curieux, dont l'examen détaillé serait superflu après celui que nous venons de faire. Le Mystère breton est très digne et porte avec lui un parfum de sincère piété. Le personnage du témoin (an test)^ qui vient au commencement de chaque tableau commenter le texte des Évangiles que la scène va développer, paraîtra un peu monotone, mais il a son cachet particulier. Le caractère de Judas, dans la scène où il dicte au diable son testament, n'est pas assez humain ; le caractère de la divine Mère du Sauveur l'est peut-être trop. M. de la Yillemarqué pense que le drame qu'il publie pourrait être du xiv^ siècle; je le crois postérieur à celui de Jean-Michel, et la preuve que j'en donne, c'est que l'auteur breton s'est approprié les noms des tyrans du Mystère français, qui , certes , ne lui sont pas donnés par l'histoire ; c'est Dragon, c'est Bruyant, c'est Gadiffer, c'est Dentart. On les appelle persécuteurs au lieu de tyrans, voilà toute la différence. La publication de M. de la Yillemarqué n'en est pas moins un document des plus précieux pour l'histoire du théâtre.

La conscience publique n'aurait pas été satisfaite si, à la suite de ces souffrances du Sauveur, les poètes ne lui avaient montré la punition des coupables. C'est ce sentiment qui donna naissance à un autre ouvrage non moins curieux , quoique moins littéraire ; cet ouvrage nous allons l'examiner.

lie Mjutéwe de Im ireni^eAiiee de Metre-Selg^e

Il s'agit là du trépassement de Caïphe et de Pilate, de la destruction de Jérusalem et de la dispersion des Juifs.

Il a paru des signes qui annoncent les malheurs prochains de Jérusalem. Une épée flamboyante a été vue dans le ciel. Pilate consulte son devin, qui lui prédit une mort violente. Il tombe dans le désespoir et regrette d'avoir ordonné la mort de Jésus. Sa femme, Progilla, cherche en vain à le rassurer. Il craint que l'Empereur ne le punisse pour avoir tué un prophète. Après avoir causé avec les chevaliers du Sépulcre^ qui lui affirment la résurrection du Christ, il lui vient une singulière idée : c'est de se procurer la costelle ou la robe que portait Jésus le jour de sa mort, et de s'en vêtir par-dessous ses habillements , pour éloigner le mauvais sort. Métellus, le soldat qui a gagné aux dés cette fameuse tunique sans couture, ne veut s'en dessaisir à aucun prix. Alors le prévôt la lui emprunte avec la ferme intention de ne pas la lui rendre. Ce manque de délicatesse ne tarde pas à lui être fort utile. Mandé à Rome par l'Empereur Tibère pour rendre compte de ses méfaits, Pilate se présente vêtu

de la divine robe. Aussitôt la colère de César fond comme neige. Le talisman opère ainsi que dans une féerie. Le maître du monde s'étonne qu'on ait emprisonné un si galant homme, et il le confirme dans ses dignités, au grand étonnement des courtisans, qui s'attendaient à le voir envoyer au gibet. Les ennemis de Pilate soupçonnent la ruse ; ils entourent le prévôt de Judée et le dépouillent de son vêtement magique, puis ils le ramènent devant l'Empereur. Le charme est rompu. Tibère alors se répand en invectives et en menaces contre le meurtrier de Jésus.

« FauU trai^.tre, chien, qu'as-tu commis?

lui dit-il. Où as-tu vu qu'on doit supplicier des innocents? j> Séance tenante, Pilate est arrêté, jugé, dégradé et condamné à l'exil, bien heureux d'en être quitte à si bon compte. On le conduit à Lyon, son pays natal (au dire de la légende dont s'est inspiré le drame). Là, le bailly l'envoie sur un échafaud pour faire amende honorable. Puis , lorsqu'il a bien été hué par le peuple, on le replonge dans les geôles, d'où il pense ne devoir jamais sortir. C'est alors qu'il invoque le diable Fergalus, proche parent de Satan et d'Astaroth. Fergalus parait et l'apostrophe ainsi :

Que diable yeulx-tu, homme infâme ?

Comment veulx- tu vivre en tel blâme?

Tiens, prends ce couteau et t'avance, Frappe un bon coup parmi tapance, Jusqu'au cœur et jusques au foye Afin que la mort te devoye :

Tu as trop vécu ici-bas.

Resté seul, tous ses crimes lui viennent à la pensée. Comme Figaro, il repasse dans un long monologue sa vie écoulée. Engendré paillardement par une ribaude et un ribaud, il fut envoyé de Lyon à Rome après avoir commis un meurtre. Il y tua un fils de France. Pour le punir, on le déporta dans l'île de Ponthos , d'où il s'échappa pour aller en Judée. Là, Hérode le créa son lieutenant; il s'y enrichit par mille exactions. Il ne regrette rien de tout cela; mais ce qui lui pèse, c'est la mort de Jésus :

Pour ce fait me veuLx-je frapper Moy-mème, à mort par désespoir, Afin que l*î\me, du corps vuide, Viennent les diables la happer.

Ici, dit l'auteur du drame, se tue Pilate d'ung cotisteau^ et le diable^ faisant tempête en la prison^ dit :

, Attends, attends, il fault qu'on t'ayde.

Fergalus met l'âme de Pilate dans sa hotte et la porte en enfer, auprès de celle de Judas. Le bailly de Lyon fait jeter le corps dans le Rhône.

Pilate mort, arrive le tour des fils d'Anne et de Caïphe, caries pères ne sont plus.

Vespasien, qui vient de ceindre la couronne, continue le siège de Jérusalem. Les fils d'Anne et de Caïphe sont ses prisonniers. Le conseil s'assemble et les condamne à mort, mais comment mourront-ils ? Le bon Titus propose de les escorcher vifs. — Approbation générale. On ajoute au libellé qu'ils mourront

entre singes et chats, puisque leurs pères ont fait mourir Jésus entre larrons. Vespasien annonce lui-même aux condamnés ce raffinement. On les lie dos à dos et on les exécute.

Les habitants de Jérusalem, qui voient du haut de leurs remparts cette sanglante cérémonie, comprennent qu'ils n'ont aucune grâce à attendre et ils se préparent à la résistance. Titus succède à son père Vespasien dans le commandement de l'armée romaine, et presse la reddition de la ville. Le lamentable épisode de la mère affamée tuant et mangeant son enfant est mis en scène dans le Mystère tel qu'il est rapporté par l'historien Flavius Joseph. C'est toute la scène reproduite plus tard par Voltaire dans le dixième chant de la Henriade. Enfin la ville est prise, pillée, mise à sac, et les Juifs sont vendus au marché , trente pour un denier , en mémoire des trente deniers que leur a coûtés la vie de Jésus. Les soldats romains ouvrent le ventre aux habitants de Jérusalem^ pensant qu'ils ont avalé leur or pour le leur soustraire.

Tel est le Mystère de la Vengeance de Notre-Seigneur, tout empreint d'une haine sauvage qui traduit fidèlement les passions du temps. Qu'on se figure la joie du populaire à cette succession d'actions sanglantes entremêlées d'invectives et de quolibets cruels I Aussi ce drame eut-il un succès aussi éclatant et presque aussi prolongé que celui de la Passion, quoiqu'il soit indigne de lui être comparé comme composition scénique, comme élévation de sentiments et surtout comme style.

lie Mjmtére du Tlell Testameiit.

Le Mystère du Vieil Testament , qui pourrait bien remonter au xiv« siècle , si Ton en juge non d'après les dates indiquées, mais d'après le style de Tœuvre, est un assemblage des épisodes les plus intéressants de la Bible, mis en action par des auteurs inconnus. Il fait le pendant du Mystère de la Passion et ne compte pas moins de 60,000 vers. Ces deux drames restèrent longtemps aux répertoires de Paris et des provinces.

Le Mystère du Vieil Testament commence à la Création et finit par la révélation de la prochaine venue du Christ. On y passe en revue la Création du monde, le Paradis perdu, Caïn etAbel, le Sacrifice d'Abraham , l'Histoire de Joseph, celles de Moïse, de David et de Salomon. On y voit Job et Tobie, Daniel et Suzanne, Judith et Holopherne, et l'Histoire de la reine Esther. C'est comme une table des matières des anciennes écritures.

La mise en scène de ce drame dut coûter aux entre^ preneurs de jeux bien des frais d'imagination. Le ma* chiniste avait d'abord à procéder à la création du monde. Le programme dit simplement que l'acteur qui représente Dieu parait d'abord seul (ce qui est assez na«

turel) et qu'il crée le ciel et les anges, puis le jour et la nuit. Il est vrai que Fauteur simplifie singulièrement la besogne du metteur en scène en ajoutant : « Adonques doit se montrer un drap peint, c'est assavoir la moytié toute blanche et l'autre noire. » Nous ignorons comment Dieu s'y prenait pour créer le soleil et la lune , les étoiles, les arbres et les animaux. Quant au pai*adis terrestre : a II doit estre fait de papier, au dedans duquel doit avoir branches d'arbres ,' les uns fleuris , les autres chargés de fruits... telles choses artificiellement faites, et d'autres branches vertes de beau may et de rosiers qui doivent estre de frais couppez et mis en vaisseaux pleins d'eau pour les tenir plus freschement. ]»

Le déluge se représentait à peu près comme on le fait de nos jours ^ au moyen d'une toile peinte agitée par dessous. L'auteur dit que les eaux couvriront toute la scène « et y pourra avoir plusieurs hommes et femmes qui feront semblant d'eulx noyer. »

Gomme conception dramatique et comme mérite d'exécution littéraire, l'épisode le mieux traité dans le Mystère du Vieil Testament est assurément celui de Judith. Quand la belle Juive s'est décidée à quitter Jérusalem pour aller au camp d'Holopherne accomplir son sanglant dessein , elle appelle sa chambrière Âbza , et les voilà parties. Elles ont bientôt gagné la campagne. Arrêtée sur la limite du camp par les soldats , Judith est conduite près d'Holopherne. On la laisse seule avec le général de Nabuchodonosor ; il lui avoue qu'il a grand goût pour elle. Et , comme elle ne parait pas

comprendre ses avances, qui pourtant sont assez clairement exprimées :

Allons, dit-il,

Parler d*ainours il nous convient.

JUDITH

C'est bien dit, mais qu'ils soient honnestcs.

HOLOPHERME.

Ëst-il des amours déshonnestcs?

JUDITH

Telles, je les tiens, Monseigneur, Quand on requiert de déshonneur Un cœur noble d'ordure et honte.

HOLOPRERNE.

Ne faites-vous aucun compte De mon amour?

JUDITH

En nobles mœurs Je me rends vôtre.

Page 1