‹ Histoire universelle du théâtre (volume 2)Chapitre 2 sur 28 · LES TRAGÉDIES · texte numérisé non relu

LES TRAGÉDIES

Ce n*est pas pour hasarder une vaine plaisanterie , mais pour proclamer une grande vérité que Platon appelait la constitution d'Athènes une thédtrocratie et qu'il envoyait à Denis , tyran de Syracuse, les œuvres d'Aristophane pour qu'il y étudiât les mœurs des descendants de Cécrops.

Athènes, où tout le monde vivait sur la place publique, était un vaste théâtre religieux et politique où chaque citoyen remplissait un rôle, même lorsqu'il ne montait pas sur les planches delà scène enrégimenté parles choréges. Les prêtres d'Eleusis jouaient la comédie dans leurs temples pour allécher les initiés ; dans les Dyonisies les hommes s'habillaient de peaux de cerfs, pour figurer le dieu Pan et les satyres, et ils chantaient des

hymnes en agitant des thyrses et en dansant au son des cymbales. Les canéphores, jeunes vierges choisies dans les premières familles, marchaient en troupes par les rues, et les terrasses des maisons se couvraient de gens portant des flambeaux pour éclairer leurs procès sions nocturnes. Les Panathénées, fêtes en l'honneur de Minerve, avaient leurs lampadrodomies, leurs combats gymniques, leurs chants et leurs danses.

Ainsi, dans Tantiquité comme dans le moyen âge, en Grèce comme dans Tlnde, comme en France , comme en Espagne et dans toute l'Europe , le théâtre naquit de l'Eglise, et ne fut d'abord qu'une forme plastique de la célébration des rites. Lorsque les monodies des premiers auteurs dramatiques, succédant aux aulètes et aux citharèdes de carrefours, qui eux-mêmes avaient succédé aux homérides parcourant les rues en chantant des fragments d'épopée, se transforment enfin en un art véritable et que cet art passe des mains du prêtre dans celles du magistrat ; lorsque vient le grand Eschyle, qui à l'acteur unique de Thespis et dePhrynicos substitue des duos récités par lui-même et par un second personnage, toujours aidés par les accents lyriques du chœur ; lorsque ce génie incomparable crée le matériel de la scène, les cothurnes, les masques, l'art dramatique est formé de toutes pièces et n'attend plus que de nouvelles intelligences pour le conduire à sa perfection.

Le vieil Eschyle nous reporte à 500 ans avant l'ère chrétienne. En quarante-quatre ans il compose soixante-dix tragédies selon les uns, quatre-vingt-dix

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selon les autres et en outre un nombre considérable de drames satyriques ; il obtient cinquante-deux couronnes aux jeux publics. De cette œuvre immense il ne nous est resté que cinq pièces : le Proméihée enchaîné^ les Sept devant Thèbes^ les Perses^ les Suppliantes et la trilogie de YOrestie. Ce digne frère de deux héros, Cynégire et Âmynias, avait combattu vaillamment à Marathon^ à Salamine et à Platée. Chez ce peuple si complet en toutes choses les arts s'enchatnent à la science et à la politique^ si bien que le même homme pouvait également commander une armée , écrire un poëme dramatique, en composer la musique et construire le théâtre où il représentait lui-même l'un de ses héros. Eschyle aida l'architecte Agatarque à combiner ses plans. Ce fut le même maître qui enseigna la politique à Périclès et la musique à Socrate.

On connaît la forme semi-circulaire des théâtres antiques et leurs gradins disposés en étages ; on se rappelle cette scène peu profonde et toute en longueur où se passait le drame et ce prolongement en contre-bas qu'on appelait l'orchestre et qui servait aux évolutions du chœur. Nous sommes réduits aux conjectures sur le système décoratif des anciens; mais certaines pièces, comme, par exemple, le Prométhée d'Eschyle où le tonnerre mugit^ où V éclair trace dans Vair des sillons enflammés, où tous les vents s'élèvent^ où la tempête fond sur la victime de Jupiter^ annoncent positivement que l'art des machines théâtrales était déjà connu. Les costumes tragiques montraient une grande richesse. Les semelles des cothurnes et la hauteur du masque

donnaiônt aux acteurs une apparence colossale pour représenter les héros et les dieux. Le masque empèchaiti il est vrai, tout jeu de physionomie ; mais dans de tels espaces la mimique naturelle eût été tout à ûdt inaperçue : c'est ce qui explique l'usage adopté , sans parler du porte-voix contenu dans la cavité huccale, de l'accessoire qui permettait au personnage de se faire entendre de tous. Lucien, dans son dialogue entre Lucinus et Craton , critique pourtant l'accoutrement tragique, et surtout la bouche démesurée du masque, qui semble, dit-il, vouloir avaler les spectateurs. Il se moque aussi de ces coussins qui garnissaient la poi- • trine et le ventre de l'acteur pour que sa hauteur ne jurât point avec un corps maigre et fluet.

Lorsque le gouvernement d'Athènes eut pris à son compte les représentations dramatiques comme l'un de ses plus énergiques moyens d'action sur l'esprit des masses, il entoura cette institution de tout le prestige qu'il put lui donner. Les grandes fêtes religieuses , les Dyonisiaques , les Lénéennes furent les époques choisies pour les exhibitions scéniques. L'un des premiers magistrats en fonctions, un archonte, fut chargé de présider au concours des poètes , de désigner les riches habitants qui , sous le nom de choréges , solderaient les dépenses de la mise en scène et du somptueux vestiaire des sujets et des chœurs. Chaque poëte , jaloux de remporter le prix, présentait aux juges quatre pièces : une tétralogie, dont trois tragédies et une pièce de genre, appelée drame satyrique, parce que des satyres y figuraient à cdté des hétot^ et des

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dieux j et après la représentation on proclamait et on couronnait le vainqueur.

Eschyle excellait^ dit-on , dans le drame satyrique, comme, après lui , Sophocle et Euripide.

Il est fâcheux qu'aucun de ces ouvrages , le Cyehpe d'Euripide excepté , ne soit parvenu jusqu'à nous. Ce monument unique atteste toutefois que les anciens connurent et pratiquèrent le mélange du tragique et du comique dans une même pièce, et que chez les Grecs la séparation des genres ne fut jamais une loi absolue.

Eschyle, si grand dans sa simplicité, a été longtemps incompris par le monde moderne, et, jusqu'à la fin du siècle dernier, on l'a traité chez nous d'absurde et de monstrueux , comme on Ta fait pour Shakspeare ; il est vrai que le père de la tragédie dut en partie ce foux jugement à la traduction décolorée de Brumoy. UOrestie^ les Perses et le Prométhée^ traduits de nos jours avec une consciencieuse élégance, ont repris dans l'estime publique la place qui leur appartient.

Les innombrables traités et commentaires publiés dans toutes les langues modernes sur la musique des Grecs sont loin d'avoir éclairci le mystère qui enveloppe le degré de perfection auquel était arrivé cet art, estimé à un si haut point dans l'antiquité que Platon le déclare un des éléments de sa république , une institution sociale au premier degré , d'accord en cela avec les Chinois, qui le font figurer dans leurs codes. Ne voulant pas épaissir ces ténèbres en cherchant à les dissiper, je me contenterai de &ire remarquer que

U musique qui accompagnait le chœur devait être d'une simplicité extrême , puisque les auteurs nous disent que chaque parole était entendue. Une autre question qui restera longtemps sans réponse, c'est celle de savoir comment, dans ces théâtres, assez vastes pour contenir (à Rome, par exemple) jusqu'à quatre-vingt mille personnes , la voix des acteurs pouvait arriver aux spectateurs des gradins élevés, et comment ceuxci pouvaient entendre un soliste jouant sur la scène un morceau de harpe ou de flûte. Les fameux vases d'airain placés sous l'orchestre pour répercuter le son ne paraissent pas avoir été une cause sérieuse de sonorité. Le buccin formant les lèvres du masque renforçait , il est vrai , et portait dans l'espace la voix de l'acteur: mais le problème d'acoustique que nous avons signalé, et dans lequel l'absence de ces baies que nous appelons des loges et des amphithéâtres devait jouer un grand rôle , n'en est pas moins encore à résoudre dans la plupart de ses parties.

Eschyle était devenu vieux lorsque (l'an 468 avant notre ère) Sophocle l'emporta sur lui dans le concours. Sophocle apportait un genre nouveau à un public lassé de la solennité et de l'admiration. Eschyle avait représenté l'homme plié sous la main de la destinée , Sophocle le présenta sous le joug de ses passions. Le triomphe fut si complet et si prolongé que Sophocle obtint vingt fois la couronne dans le cours de sa carrière. Ses contemporains le surnommèrent Y Abeille attique^kcsLMse de la douceur et du charme desapoésie , qui formait un contraste frappant avec la sauvage gran-

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deur de son devancier. De plus de cent vingt pièces composées par Sophocle, il ne nous en est parvenu que sept : Ajax armé du fouet; Electre; Œdipe roi; Antigone; les Trachiniennes ; Philoctète ; Œdipe à Co^ lonne.

Sophocle fit faire un grand progrès au drame en exprimant des passions humaines. Les beautés d'An* tigone et des deux Œdipes sont demeurées dans la mémoire de tous , et il serait oiseux de rappeler ces chefs-d'œuvre autrement que par leur titre.

Sophocle se produisit dans les concours dramatiques avant l'âge fixé par la loi, c'est-à-dire avant trente ans , et il mourut à quatre-vingt-neuf ans, après une lecture qu'il venait de faire de sonAn^t^on^. N'est-ce pas là une existence dramatique bien remplie ? Il avait occupé , en outre, des fonctions publiques. Sorti du peuple (son père avait été forgeron), il avait commandé avec Périclès les troupes athéniennes dans la campagne contre les Samiens, alliés des Perses.

Sophocle s'était efforcé de peindre l'homme tel qu'il est^ Euripide essaya de le représenter tel qu'il devrait être. Euripide est un philosophe de l'école d'Anaxagore, ce sage ionien qui fut accusé d'impiété et condamné à mort pour avoir combattu les superstitions de son temps. Périclès, qui avait été son élève comme Euripide, fit commuer la peine en un exil. Le fond de la doctrine d'Ânaxagore était l'unité de Dieu. Euripide est tout imprégné de cette doctrine du doute et de la controverse à l'égard des mythes païens. Il ne voit pas Hélène avec les yeux de Paris, et il blâme énergiquement

Oreste, malgré l'oracle delphien et le cortège des Furies. Quoiqu'on Tait accusé d'être un ennemi des femnles, aucun auteur ancien n*a plus employé les femmes comme mobile de ses actions dramatiques. Hécube , Electre , Médée, Andromaque, Alceste , Iphigénie , Hélène , sont des types bien divers de la nature féminine. Toutes ces peintures sont vraies et pleines d'observations délicates sur la vie et les habitudes morales des femmes ; c'était là une grande audace dans un pays où le préjugé forçait les épouses et les filles à se renfermer dans la retraite du gynécée. « Hélas ! s*écrie Médée, de toutes les créatures douées de la vie et de la pensée les femmes sont les plus malheureuses. » Lorsqu'Hermione défend ses droits d'épouse contre Andromaque la Troyenne, que le sort de la guerre a mise au pouvoir de Pyrrhus , et dont elle redoute les séductions , elle justifie sa vengeance en ces termes : « Esclave et captive, tu voudrais me chasser de ce palais pour y être maîtresse... Par tes maléfices tu as frappé mon sein de stéiilité ; l'esprit des femmes de l'Asie est habile dans ces arts funestes : mais je réprimerai ton audace! — Le véritable philtre, répond la douce Troyenne, ce n'est pas la beauté, ce sont les vertus qui plaisent aux maris... Si tu avais eu pour époux quelque roi de la Thrace, où le même homme fait tour à tour partager sa couche à plusieurs femmes , tu les aurais donc tuées ? j>

Ces caractères de femmes tracés par Euripide ont une certaine vérité philosophique que Sophocle n'avait pas connue. Néanmoins, malgré tous ses mérites

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malgré les quatre-vingt-douze tragédies qu'il produisit (de ce nombre il nous en reste dix-huit), il eut pour ennemis constants les partisans de Sophocle et les vieux soldats de Marathon, restés fidèles au genre épique d'Eschyle. Pendant que ses partisans le proclamaient le poëte tragique par excellence, Aristophane poursuivait de ses diatribes le Fils du cabaretier de Salamine et de la marchande d'herbes CZito, principalement dans les Achamiens et dans les Grenouilles. Euripide fut l'auteur de prédilection de Racine.

C'est surtout dans ses drames satiriques que le grand poëte dut donner carrière à sa verve railleuse. « Boire et manger, ne s'inquiéter de rien , voilà le Jupiter des sages, » dit le Cyclope à Ulysse. Et il s'étonne que Bacchus, un Dieu, se plaise à demeurer dans une outre. Quant au maître des dieux, sa foudre ne lui inspire aucune crainte, à lui Cyclope, qui, en frappant sur son ventre tendu, rivalise avec le bruit du tonnerre. Une autre innovation d'Euripide, c'est l'extension qu'il donna à la complication dramatique. Il sent que le temps de la simplicité est passé pour ce public impatient, et qu'il faut exciter l'appétit par quelque ingrédient nouveau : le premier il mêle le roman au drame, le premier il invente les coups de théâtre et les incidents inattendus. Dans la tragédie d'Hélène, il renverse de fond en comble la tradition du séjour de l'épouse de Ménélas à Troie, et il prend pour sujet de sa pièce un conte populaire qui faisait aborder Hélène en Egypte pendant que les Troyens et les Achéens combattaient à Ilion pour la possession de son faut Ame. Ce

sans-gêne à l'endroit du mythe accepté dut accroître le nombre des détracteurs du poëte qui lui reprochaient déjà ses dénoûments par machines et Tintroduction des mots vulgaires dans le vocabulaire tragique.

Après Euripide , les auteurs tragiques deviennent aussi nombreux que les étoiles du ciel ; on est inondé d'Orestes, d'Œdipes, de Thyestes, de Méléagres. Les écrivains de cette période cherchent à substituer Timbroglio à la passion ; l'oubli recouvre de son linceul leurs tentatives avortées. Nous n'avons pas leurs œuvres, à quoi bon citer leurs noms ?

Au moment de laisser le monde tragique, renouvelons l'observation déjà présentée par les critiques de l'Allemagne, à savoir : qu'on interprétait mal la Poétique d'Aristote quand on crut que le grand philosophe faisait une loi absolue des trois unités. Il en est une dont il ne parle même pas, l'unité de lieu, qui a produit tant de dégâts dans notre littérature aux deux siècles derniers. Il est facile de s'assurer, du reste, que les dramatistes grecs n'ont pas toujours observé ces règles des unités. Comment n'a-t-on pas remarqué que Sophocle, dans les Trachiniennes^ transporte trois fois Lichas, puis Hillus, puis enfin Hercule d'Eubée en Thessalie ; que dans les Suppliantes^ Euripide fait voyager Thésée et son armée d'Athènes à Thèbes, aller et retour, pour réclamer et rapporter les corps des sept chefs argiens ; que, dans les Euménides^ d'Eschyle, et dansTAjoa?, de Sophocle, le lieu de la scène change et se transporte de Delphes à Athènes pour la première de ces pièces

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et, pour la seconde, du camp d'Âjax au lieu désert où le héros se frappe de sonépée? Les Nuées^ d'Aristophane, nous conduisent de la chambre à coucher de Strepsiadedans la rue où se trouve la maison de Socrate. Les Grenouilles^ du même poëte, se passent d'abord sur le chemin des enfers, puis dans les enfers mêmes. a II a fallu toutes les folies des faiseurs de systèmes, dit M. A. Pierron dans une note de sa Traduction d'Eschyle^ pour trouver dans VAgamemnon les trois unités dites d'Aristote. d II suffit, en effet, d'ouvrir la pièce d'Eschyle pour y voir, à la première scène, Clytemnestre annoncer au chœur que les signaux allumés sur les montagnes viennent d'apporter la nouvelle de la prise d'IUon; et, quelques pages plus loin, l'auteur suppose qu'il s'est écoulé un temps suffisant pour que le roi des rois puisse avoir effectué son retour de Troie et être rentré avec son armée dans la ville d'Argos.

La comédie est peut-être antérieure à la tragédie, car le premier homme qui eut l'idée d'amuser les autres en imitant les gestes et la voix d'un de ses semblables le fit certainement dans l'intention de provoquer le rire plutôt que l'admiration.

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