LA RÉSURRECTION DE JENIN LÂMDORE
« Hélas ! s'écrie la femme de Jenin Landore , assise auprès du lit où son mari vient de trépasser , mon pauvre mari est donc mort?
— Quand on allait l'ensevelir, répond le curé, il demandait encore au clerc à boire. C'était un bon biberon de son vivant.
— Hélas I reprend la veuve désolée, puisque je
l'aimais tant , &llait-il que la mort vint me l'enlever ainsi?
— Bona diest c'est-à-dire Dieu vous garde! murmure tout à coup une voix dans le linceul.
— Qu'est ceci 7 balbutie la veuve , Benedicite! Par Notre-Dame de Réconfort I
— C'est votre mari , réplique le curé en se signant.
— Mais puisqu'il est mort 7
— Je suis mort et je suis en vie, s'exclame Jenin en se levant sur son séant.
— D'où venez-vous 7 Que venez-vous fkire ici 7
— Je viens du Paradis après avoir passé par le Purgatoire.
— Mon Dieu, s'écrie la femme en s'éloignant , je ne veux pas qu'il me touche.
— Si je voulais parler, dit Jenin, je vous apprendrais bien des nouvelles. »
Sa femme , le clerc, le curé, tout ébahis, se rapprochent et le pressent de s'expliquer. Il prend un air doctoral et s'exprime ainsi :
J*ai veu saiat Pierre avec sa clef
Et saint Paul avec son espée,
Qui avait la teste coupée
A saint Denys, ce lui semblait,
Et saint François les combattait
Frappant sur eux : Patic, patac;
Alors y arriva saint Marc,
Qui très bien secoua leur plisse.
Puis vint saint Jacques de Galice
Avec sa cape bien doublée.
Quand Dieu vit toute rassemblée
Ainsi frapper, il est notoire
Qu'à saint François donna victoire ;
Mais je m'en vins de peur des coups.
Le curé et le clerc s'étonnent de ce chamaillis entre les saints, disant que Dieu aura certainement construit un nouveau paradis «Non, répond Landore, il n'y a rien de changé, si ce n'est que sous les pieds de Tarchange Michel on voit une femme au lieu d'un diable. y> Le curé trouve que cela n'est pas bien convenable. « Là-bas, raconte Jenin Landore, ils n'ont ni procès ni guerre ; cela se trouve bien, car il n'y est entré qu'un seul avocat. — Combien de procureurs? — Pas un. Toutefois il en vint un l'autre jour jusqu'à la porte, mais il rompit tant la tête à Dieu qu'on le chassa. » Jenin a appris une science en paradis. « Laquelle? — Empêcher les femmes de parler. — Et comment? — Baillez-leur à boire. Tant qu'elles boiront, elles ne parleront pas. — N'avez-vous pas appris autre chose? — Oui, à dire la bonne aventure en voyant la main. » Le curé tend sa main. « Vous êtes un ivrogne et un gourmand, lui dit le ressuscité, c'est pourquoi vous vivrez longuement. — Quel propos direz-vous de moi? demande la femme. — Par ma foi, répond Jenin, je ne veux rien savoir, car je trouverais peut-être quelque cas qui me déplairait. Et puis... . — Et puis quoi? — Je me tairai. — En auriez-vous bien le courage ? — Ma foi, un homme de bon sens ne s'enquiert jamais de sa femme. J'ai encore appris autre chose : c'est de me rendre invisible quand je veux. »
En disant ces mots, il se cache pour dormir sous ses couvertures. Sa femme lui demande combien de temps il restera ainsi. « Bonjour, bonsoir, répond-il , laissezmoi un peu reposer, ma femme. Je ferai des choses
terribles en me réveillant. Adieu vous dis, je prends congé. 9