LE PONT- AUX- ANES
Dame Niche est plus revèche que la femme de Landore. Si son mari a faim, elle Tenvoie à la cuisine faire bouillir le pot. Elle ne veut ni dresser la table ni mettre la nappe ; son mari doit la servir comme le valet de la maison. L'époux, impatienté de son esclavage, prétend se faire obéir, m Se f obéirai, répond la femme, oui, quand je serai morte. — Çà les fèves ! — Elles sont mangées. — Çà les pois! — Ils sont en cosse. — Je te corrigerai. — Je ne te crains pas. »
Le pauvre mari va prendre l'air hors de son logis. Il rencontre un moine à qui il demande conseil, a Que faut-il pour amender la femme qui a juré le Diable, le Pape et le Roi qu'elle ne ferait jamais un pas pour le service de son époux? — Compère, répond le moine, allez au Pont-aux-Anes. — Enfin, Messire, poursuit le mari, elle me fait tirer de l'eau du puits et mettre le pot au feu. — Compère, allez au Pont aux Anes.
— Eh bien ! répond le mari, puisque ce sont là sans doute des paroles cabalistiques,
Je iray voir ce que les ânes font Et qu'on leur fait dessus ce pont. »
Il s'embusque et voit arriver un bûcheron au bout du pont désigné.
Sus, Nolly, tire avant, tire!
crie le bûcheron en s'adressant à sa bête. Mais Nolly ne bouge pas.
« Que la clavelée, s'écrie le bûcheron en colère, te puisse serrer le museau! »
« Le bon vieil âne , dit le mari , craint le bât tout aussi bien que ma femme. Il ne fait pas plus pour son maître que ma femme ne fait pour moi. y>
Impatienté de la résistance de son âne, le bûcheron prend un bâton de houx et, frottant les côtes de sa monture,
« Trottez, NoUy, lui crie-t-il, trottez, trottez, vous avez trouvé votre maître. »
La bourrique prend le galop et le Pont-aux-Anes est bientôt franchi.
« Ne faut-il donc que bois de hêtre pour assouplir le caractère de ma femme? se demande le mari. Oh ! ma femme! ma femme! vous vous sentirez de la fête. Je suis bien sot, voilà l'enseignement que je cherchais. i>
Il rentre chez lui et parle en maître. A Tétonnement de sa ménagère , il répond : ^ J'ai été au Pont-aux- Anes où j'ai appris un tour merveilleux. Allons, allons, que je sois servi au doigt et à l'œil I » Dame Niche veut se révolter ; son mari met alors en pratique la leçon qu'il vient de prendre.
d Hélas! s'écrie la femme, les reins, le dos! Au meurtre! Je suis morte ! Laissez-moi: je vais allumer le feu, et désormais je ferai vos volontés. »