‹ Histoire universelle du théâtre (volume 2)Chapitre 4 sur 28 · THÉÂTRE NÉO-LATIN · texte numérisé non relu

THÉÂTRE NÉO-LATIN

Leur mise en scène dans les églises. — La comédie profane aux premiers siècles. — Le jeu des sept sages d'Ausone (iv* siècle).— Théâtre de Hrotswita (x« siècle).

C'est un fait aujourd'hui accepté pour vrai que, depuis la chute de l'empire romain , la production des pièces de théâtre continua en langue latine jusqu'au xiii* siècle. Ce fut certainement une forme bien amoindrie, qui prit souvent les dimensions de l'églogue; mais enfin la persistance est constatée, si ce n'est toujours par désœuvrés, du moins par des titres. Ces réminiscences de l'antiquité ne s'adressaient pas aux masses ; c'étaient des fleurs de la science païenne cultivées dans la retraite des monastères chrétiens, par pur amour pour les beautés de la langue universelle, qui servait à exalter les gloires de la religion du Christ.

 ce point fixe du xiii" siècle, les idiomes vulgaires viennent se mêler au latin dans une faible proportion d'abord, nt en manière de refrains terminant les couplets d'une chanson. Puis, au siècle suivant, les langues modernes se dégagent entièrement dans certaines contrées, on France par exemple, et laissent le latin continuer seul une route parallèle.

Tant que le théâtre est lai in , il reste dans les mains de l'Église. Quand il adopte les idiomes modernes, il devient la propriété commune des ecclésiastiques et des laïques, et enfin, après que le roi Charles YI, au commencement du xv^ siècle, a nanti d'un privilège les Confrères de la Passion, on peut dire que le théâtre est bien près de devenir exclusivement profane.

Charles Magnin, dans ses Origines du théâtre mo^ derne , a établi si clairemnnt tous ces points , qu'ils ne sont plus à contester. Sans remonter à des sources suffisamment connues, nous commencerons donc Thistoire du théâtre moderne aux représentations liturgiques des pièces néo-latines. Ce qui leur donna naissance dans les premiers siècles du christianisme, ce fiit le vif désir que ressentirent les prêtres de détourner les catéchumènes des spectacles païens.

On sait ce qu'étaient devenus les jeux du paganisme sous les derniers empereurs et dans la période qui suivit l'invasion de l'Italie par les barbares. C'est contre ces excès du théâtre païen, auxquels couraient les néo-chrétiens, que fulminent les conciles dans leurs nombreuses remontrances. Les docteurs de TÉglise, saint Cyprien, saint Jean-Chrysostome, Lactance, Ter-

tullien, prêchent plutôt contre les spectacles de leur temps que contre les spectacles.

Lycurgue a dit : « Faut-il arracher toutes les vignes parce qu'il y a des gens qui boivent trop de vin? » Telle ne fiit pas Topinion de l'Église, pidsqu'elle s'appropria le théâtre et qu'elle s'en servit pour vulgariser les vérités évangéliques.

Quelle iîitla marche progressive que suivit la représentation par personnages des fiits de l'histoire sainte? Le public ne les connaissait auparavant que par les textes sacrés. Au second siècle de notre ère, nous voyons déjà les fidèles se réunir dans l'Église et se partager en deux chœurs, chantant alternativement leurs cantiques. Le théâtre des Grecs commença aussi par les chants alternés aux fêtes de Bacchus.

On sera peut-être curieux de voir, en passant, quelques vers d'un chant alterné, cité par II. Mone (Schauspiele des Mittelalters) et reproduit par M. Édélestand du Méril parmi les textes de ses Origines latines. Marie-Madeleine vient d'annoncer la mort du Sauveur. Le chœur des anges lui chante ce refrain rimé :

Die, Maria, quid vidisti Contemplando cruc9m Chnslif

Elle répond :

Vidi Jesum spoliari Bt in cruce tullevari.

Le chœur reprend :

Vie, Maria, quid vidisif, •te.

Et Madeleine poursuit :

Spinis caput coronari, VuHum sputis maculari.

Le dialogue alterne ainsi tantôt par distiques, tantôt par trois, quatre ou six vers jusqu'à la fin du cantique, où Madeleine annonce la résurrection du Sauveur.

Des chants alternés à une mise en scène réglée et au jeu par personnages , il n'y avait pas une grande distance à franchir. Bientôt les chants alternés de la Résurrection prennent un corps, les versets deviennent des rôles, le chœur de TÉglise est transformé en théâtre, les prêtres sont des acteurs.

Nous voyons dans l'OfQce du mont Saint-Michel, par exemple, cette note explicative : « Le frère qui sera Dieu (frater qui erit Deus) aura une couronne , une barbe et les pieds nttô, et il portera une croix, i» Voilà pour le costume du premier rôle. On lit plus loin : <L Le frère qui fera Vange sera sur V autel; il tiendra une palme dans sa main... Les trois frères qui représenteront les saintes femmes seront vêtus de dalmati-ques blanches et auront la tête couverte à la manière des dames. Us porteront des vases d'albâtre; ils viendront par la partie inférieure du chceur vers Vautely en chantant ce passage de V évangile de saint Marc : n Qui ôtera cette pierre fermant Ventrée du tombeau? t^ Alors le frère qui fera Vange et qui se tiendra débout sur V autel, vêtu de blanc et portant sapalme^ chantera le répons : Venite^ venite, quem quœritis insepulchro^ christicolœ? — Les saintes femmes répondront : « Nous

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» cherchons Jésus, » et range dira :€ Best ressuscité. » Les prêtres faisant les saintes femmes s'approcheront alors du sépulcre j et deux frères , représentant deux anges j leur diront : c Femme^ qui pleures-tu? »

Voici donc la distribution bien établie, les costumes dessinés, les accessoires eux-mêmes décrits ; il j a des vases d'albâtre pour contenir les parfums de l'onction , il y a des palmes pour les anges, une couronne et une barbe pour Dieu. Quant à la scène, ce sera tout simplement le chœur de l'Église. C'est l'autel qui représentera le Saint Sépulcre. L'ange regardera dans le tombeau, en soulevant le tapis de l'autel (subleuans tapelum altaris).

Dans l'office du Sépulcre, selon l'usage de Rouen, dans les offices de Sens, de Narbonne et de Kloster- Neubourg, c'est la même mise en scène, simple et élémentaire, mais claire et précise.

Le Mystère de la Nativité du Christ, publié par M. Schmeller d'après im manuscrit de la bibliothèque de Munich , est plus compliqué comme personnages. Il introduit dans le programme quelques nouveaux accessoires, entre autres l'ânesse de Balaam et l'étoile de la crèche. Un fait assez curieux , c'est 1 intervention inattendue de saint Augustin, qui préside à l'action sans s'y mêler, ayant à sa suite Isaïe et Daniel, et, à sa gauche, le chef de la synagogue et ses Juifs {archisynagogum et suos Judœos).

Après que Daniel et Aaron ont prophétisé la venue du Christ, Balaam parait dans le chœur, monté sur son ànesse, et il annonce que le Christ sortira de Jacob.

L'archisjnagogus , assis, comme on Ta vu, à la gauche de Tévêque d'Epône, se lève avec ses Juife, et, frappant la terre du pied et de son bâton, il s'indigne contre les prophéties et engage avec le saint une discussion sur l'impossibilité , au point de vue de la raison, des événements qu'on lui annonce. « Si une vierge enfante sine commercio , dit-il , c'est la confusion de toutes choses. Quand un pareil fait se produira, le loup fuira l'agneau , les plaines deviendront des montagnes. » Saint Augustin, comme on pense, ne reste pas à court d'arguments , et il réfute victorieusement la thèse de son adversaire. Après cette introduction, l'ange annonce à Marie sa conception. La note de la mise en scène dit à cet endroit : « Marie se couchera daas son lit et mettra au monde un enfant. Joseph , en habit convenable et avec une longue barbe, sera assis auprès d'elle. L'enfant étant né , apparaîtra une étoile et le chœur commencera l'antiphone : « Aujourd'hui le Christ est né. » (Maria vadat in lectum suum. . . et pariât filium. Oui assideat Joseph in habitu honesto et prolixa barba.)

Viennent les discours des trois mages , puis le roi Hérode, qui ordonne le massacre des enfants d'Israël. Les soldats tuent les enfants, les mères se lamentent en petits quatrains sur leur tendre progéniture, sacrifiée aux soupçons du tyran ascalonite :

Heut heut heut Proies adhuc tenera Per te, mater misera, Descendit ad infera.

Ensuite le libretto nous dit qu'Hérode est mangé pat les vers et que les diables l'emportent.

Il est évident que le massacre des innocents par les soldats d'Hérode se passait dans la coulisse, de même que le détail de la mort du roi de Judée.

On voyait ensuite Marie arrivant en Egypte avec l'enfant divin sur l'âne. Cette fois, il est probable que le programme s'exécutait à la lettre , puisqu'on avait déjà l'accessoire pour l'entrée de Balaam. A l'arrivée de Jésus dans le temple» toutes les idoles s'écroulaient et la pièce fmissait par une malédiction contre les Juifs et par la prédiction de la ruine de Jérusalem.

On remarquera que cette mise en scène était déjà plus complète que la première, et que l'imagination des inventeurs avait dû se mettre en frais pour remplir les conditions du programme. Il est vrai que le public ne se montrait pas encore bien exigeant.

L'Ordinaire selon l'église de Rouen contient un office des voyageurs (pfficium peregrinorum) qui donne quelques détails bons à consigner ici, afin qu'on puisse toujours juger sur pièces (comme disent les avocats) et non d'après des inductions plus ou moins discutables.

Les pèlerins dont il s'agit sont vêtus de tuniques par-dessus lesquelles ils portent des manteaux drapés obliquement Ils sont munis de bâtons et de bourdons ; ils ont des chapeaux et des barbes ; a ils sortent de la sacristie, viennent lentement par l'aile droite de l'église jusqu'à la porte de l'Occident , en tête de la procession, et, quand ils auront chanté leur hymne,

un prêtre, avec Taube et le manteau, nu-pieds, portant la croix sur Tépaule droite , le visage abattu , viendra par Taile droite de Téglise; il s'arrêtera au milieu d'eux et les interrogera.

» Les pèlerins conduiront le prêtre à l'autel du chœur, convenablement transformé pour représenter

le château d'Emmaûs. Là, ils s'asseyent devant une table préparée ; Jésus rompt le pain , le leur distribue , puis disparaît tout à coup à leurs yeux.

» Leur visage marque l'étonnement ; ils se retournent vers la chaire et interpellent Marie représentée par un diacre vêtu en femme , inductus dalmatica et amictu^ in modum mulieris^ caput circum ligaius. » Voici la scène bien circonscrite ; elle se compose du chœur, et, au besoin, des nefs latérales, de l'autel et delà chaire de l'église. La sacristie représente la coulisse.

Un peu plus tard, on éprouvera le besoin de resserrer le jeu, sans doute parce que l'affluence des auditeurs sera devenue plus grande , et aussi peut-être pour donner plus d'ensemble et de vraisemblance à l'action. Alors on bâtira dans le chœur un échafaud peu élevé sur lequel se tiendront exclusivement les acteurs. Cet échafaud sera nommé podium ou puy. Bientôt ce perfectionnement ne suffira plus au développement de l'action dramatique et à l'exigence des spectateurs. C'est alors, que, dans les grandes occasions, Ton transportera le jeu en plein air, dans les cimetières ou sur les places devant la porte principale des églises.

Une fois l'essai tenté, cette exception devient facilement une règle, et tout le monde y trouve son avantage : réglise, parce qu'elle a plus d'auditeurs ; le public, parce qu'il est plus à l'aise. La moralité gagne aussi quelque chose en dignité à cette séparation de l'office divin et de la représentation profane.

A cette époque, le mot Mysterium signifiait également l'office et la pièce représentée. Cela dit assez qu'ils ne faisaient qu'un. Les manuscrits des offices que nous avons cités sont datés des xi*, xii* et xiii" siècles; mais ce sont évidemment des copies d'ouvrages beaucoup plus anciens et peut-être tout à fait primitifs.

Les Mystères, en cessant d'être liturgiques, reçoivent l'hospitalité dans les châteaux des seigneurs et dans les salles capitulaires des couvents. Le populaire veut avoir aussi ses spectacles sur toutes les places publiques. C'est alors que cet art, dont nous venons de voir l'embryon, prend une partie du développement qu'il doit acquérir.

Le drame purement liturgique ne périra pas cependant ; il se continuera aussi longtemps que les Mystères, malgré la concurrence qu'il trouve au dehors.

Nous verrons bientôt comment la langue latine, dans laquelle tous ces ouvrages sont écrits, est peu à peu remplacée par les idiomes modernes ; mais ce dernier progrès est un enfantement long et difficile. Les pièces sacrées et profanes écrites en langue latine ont persévéré dans tous les pays de l'Europe jusqu'à la fin du xviii® siècle. Nous en ferons l'histoire en son lieu pour éviter la confusion, car la plus grande partie de ces pièces (du moins celles qui nous restent) est des xvi* et xvii® siècles. Ces ouvrages sont très curieux, beaucoup sont fort rares et quelquefois uniques dans les bibliothèques. Aucun auteur, que je sache, ne s'est jamais occupé de les lire d'abord, et ensuite de donner à leur sujet une critique ou un jugement.

Parmi les pièces néo-latines profanes des premiers siècles, le Jeu des sept sages d'Ausone est la seule qui ait un caractère particulier. Ce n'est à vrai dire qu'une suite de monologues, mais tout indique que ce jeu a été représenté au iv* siècle de notre ère , et à ce titre il offre un intérêt réel. Ausone, comme on sait, était un romain de Bordeaux qui fut professeur de belles-lettres du prince Gratien, fils de l'empereur Valentinien , et qui exerça successivement les fonctions de préfet d'Italie et des Gaules et celles de premier consul. Ausone s'était fait chrétien parce que la cour de Trêves ( tait chrétienne, mais il retournait volontiers à ses idées païennes ; ce mélange donne une saveur toute bizarre à ses ouvrages. Le prologue nous annonce que les sept sages vont paraître sur le théâtre en pallium, « Pourquoi rougis-tu, Romain qui portes la toge , de

voir introduire sur la scène ces hommes illustres? C'est une honte pour nous, mais non pour les Grecs, à qui le théâtre tint lieu de curie. » Selon s'avance en disant : (l Suivant l'usage des Grecs , je parais sur la scène. Je suis Selon , celui des sept sages auquel l'opinion a donné la palme. }» Et à ce propos, il rappelle que l'oracle de Delphes eut bien raison quand un sot lui demanda quel était le premier des sept sages, de lui répondre : « Écris leurs noms sur une boule, afin que chacun ne soit ni le premier ni le dernier. »

Le monologue achevé, Selon se contente de dire en se retirant : « J'ai rempli le dessein qui m'amenait ici. Voici Chilon qui vient , portez-vous bien et applaudissez.

a Venil ecce Chilon. Vos valete et plaudite. »

Chilon, qui se plaint en entrant en scène d'avoir mal aux reins pour être resté trop longtemps assis, critique la prolixité de l'Athénien quil'a précédé. Lui, Spartiate, il sera court. Sa devise est le Connais-toi toi-même inscrit sur la colonne de Delphes. Il recommande le dicton aux méditations des spectateurs et il prend congé par ces paroles : « Bonne santé ! Vos applaudissements je ne m'en soucie guère. » Cléobule, citoyen d'ime petite île, mais auteur d'une grande maxime qui fait sa gloire « la mesure est la meilleure chose » vient plaider sa cause à son tour. Il n'est pas plus poli que Chilon et il se retire pour garder la mesure ; dixi,recedam ut sit modus.

Comme les sages qui l'ont précédé, Thaïes vient dé-

fendre sa maxime oc cautionne^ tu Ven trouveras mal.T^ Il comprend que l'axiome peut être controversé. Alors, il ajoute « que les uns applaudissent, et que les autres, si je les blesse, me sifflent. »

Bias a dit : «Les méchants sont en majorité ! » Il voudrait ne l'avoir point dit, caria vérité fait des ennemis. Il accorde qu'il n'y a que d'honnêtes gens parmi ceux qui l'écoutent et que tous les coquins sont sur la terre étrangère.

Pittacus le Lesbien défend son axiome « Viens à temps^ y> et Périandre prouve qu'il n'a pas eu tort d'écrire « méditer avant d'agir, » sentence qui s'applique aussi bien aux prises d'armes d'un conquérant qu'aux petites entreprises de la vie privée.

Le Moïse d'Ezéchiel le tragique n'a rien à nous apprendre, non plus que le Christ souffrant^ faussement attribué à saint Grégoire de Nazianze ; cette dernière pièce est d'ailleurs écrite en grec (Xj>i(rro<r naox^p). Ce n*est qu'au milieu du x* siècle que nous trouvons une étoile sans pareille dans le ciel nuageux de cette période d'enfance.

Le savant et regretté Charles Magnin, le traducteur des six comédies latines de Hrotswitha , religieuse de Gandersheim au x^ siècle, n'a pas dépassé les limites de la vérité, en louant, comme il Ta fait, cette nonne saxonne, qu'il appelle la merveille de V Allemagne.

Il a encore raison quand il avoue que son œuvre est une imitation de Térence peu reconnaissable^ sur laquelle le christianisme et la barbarie ont déposé leur double empreinte. Cette prétendue imitation de Térence est si peu reconnaissable, en effet, qu'on peut affirmer que ce n'est pas une imitation. Les six pièces du rara avis Saxoniœ (Henri Bodo, Thistorien de Gandersheim, désigne ainsi notre religieuse) sont très-originales, et tellement originales qu'on a peine à croire qu'elles aient pu être écrites au x« siècle, période de combats, de massacres et de violations de toutes les lois divines et humaines. On ne s'explique pas comment il peut

arriver qu'au moment où les bandes armées d'Othon le Grand, premier roi allemand qui ceignit la couronne

impériale, pillent et incendient la Saxe, leur pays, tout aussi bien que la Pologne, la Bohème, le Danemark et l'Italie, une jeune nonne se livre à de pareilles imaginations, aussi éloignées des idées de son temps que des idées de son sexe et de son âge, et cela au milieu des préoccupations que devaient causer dans les cou-

vents la présence de ces hordes de brigands qui couraient les campagnes. Je vois d'ici le fils d'Henri l'Oiseleur allant à Rome venger son ami le pape Jean XII tué par un mari jaloux, destituant l'autre pape, Benoît V, et s'arrogeant le droit pour l'avenir de nommer lui-même les papes et les évêques. Voilà l'époque où la religieuse saxonne écrivait ses charmantes comédies dans le couvent de Gandersheim.

Comme ces ouvrages n'ont été découverts et publiés qu'au commencement duxvi® siècle, par Conrad Celtes, poëte lui-même et professeur à l'Université de Vienne, quelques critiques incrédules ont émis des doutes sur l'authenticité du manuscrit que l'on voit à Munich, et ont attribué à Celtes (son nom allemand était Meissel) la paternité des six comédies. Ce Conrad Celtes ou Meissel avait aussi découvert le manuscrit des fables de Phèdre et la carte de l'Empire romain, appelée carte de Putinger. C'était un grand découvreur. J'accepte, sur parole, la parfaite authenticité du manuscrit de Munich (que je n'ai jamais vu) et je dis que, pour être peu en harmonie avec les idées que nous pouvons supposer à ime nonne allemande dux* siècle, les six comédies n'en sont pas moins de petits chefs-d'œuvre de grâce et d'élégante simplicité. M. Villemain ne les a pas moins louées que Charles Magnin, et je ne sache pas qu'ils aient eu de contradicteurs. J.es six pièces de Hrotswitha sont en prose latine très correcte et un peu recherchée, qui ne rappelle en rien la basse latinité de ce temps. La mise en œuvre n'a pas de grandes complications ; l'action se passe entre quelques personnages

empruntés aux légendes des saints ; toutes les pièces sont en un seul acte; la plus longue a quatorze scènes. Le thème général est l'éloge de la chasteté. Mais pour arriver à la démonstration de l'axiome, l'auteur nous fait passer par tous ses contraires. Il va raêrae jusqu'à nous conduire dans une maison plus que suspecte , et nous fait assister à la leçon donnée par un saint ermite à sa nièce , qui s'est réfugiée dans ce bouge après avoir été séduite et abandonnée. Le père Abraham a couvert sa tonsure d'un chapeau à larges bords, il a pris un habit de cavalier, et il entre ainsi dans la maison infâme. L'hôte lui sert à souper, et, sur sa demande, il fait asseoir à sa table et pour lui tenir compagnie une johe fille, appelée Marie. C'est la malheureuse brebis détournée du saint bercail.

— Arrivez, Marie, dit l'hôte, et faites admirer votre l^^uté à ce néophyte.

— Tous ceux qui m'aiment, répond-elle, reçoivent de moi, en retour, un amour sans égal.

Quand Marie est assise auprès du vieillard , qu'elle ne reconnaît pas , elle pousse un triste soupir.

— Hélas! dans quel abîme de perdition ai-je roulé? Plût à Dieu que la mort m'eût enlevée, je ne serais pas descendue à me voir aussi criminelle!

L'hôte la rudoie et la laisse seule avec l'étranger. Elle essuie ses larmes, et offre au nouveau venu de le débarrasser de ses chaussures. Le pieux cénobite rejette alors son chapeau aux larges bords.

— ma fille d'adoption, s'écrie-t-il, ô moitié de mon âme, 6 Marie, reconnais-moi !

— mon Dieu , c'est mon maître Abraham qui me parle!

Elle s'éloigne et demeure frappée de stupeur. Alors s'établit, entre l'oncle et la nièce, ce dialogue :

— Que t'est-il arrivé? — Un grand malheur. — Qui t'a trompée et séduite? — Celui qui a fait tomber nos premiers pères. — Où est la vie angélique que tu menais sur la terre? — Perdue ! — Où est ta pureté virginale? — Perdue! — Pourquoi m'as-tu abandonné? Pourquoi ne m'as-tu pas instruit de ta chute? — Après que je fus tombée dans le péché, je n'osai plus m'approcher de vous. — Qui jamais fut exempt de péché? C'est le propre de l'humanité ; ce qui est du démon , c'est de persévérer dans ses fautes. On doit blâmer, non celui qui tombe par surprise, mais celui qui néglige de se relever aussitôt.

— Malheureuse que je suis!

— Pourquoi rester ainsi prosternée à terre? Relèvetoi! Songe, ma fille, à ma tendresse pour toi et cesse de craindre. — Je ne puis. — N'est-ce pas pour toi que j'ai quitté mon désert?... Pourquoi ne me réponds-tu pas ? — La conscience de mon crime m'accable. Je n'ose lever les yeux au ciel ni vous répondre. — Ne te défie pas ainsi du ciel, ma fille , ne désespère pas.

— L'énormité de mes péchés m'a plongée dans le désespoir. — Tes péchés sont graves, je l'avoue; mais la miséricorde divine est plus grande. Je crois qu'il n'y a pas de pénitence qui puisse suffire à les expier. — Retourne au lieu que tu as quitté , et reviens à ta

première vie. — J'obéirai respectueusement à vos ordres. — Je vois bien, à présent, que j'ai retrouvé ma fille, s'écrie l'ermite, au comble de la joie.

Marie a honte de ses fautes ; il lui tarde de quitter ce séjour maudit. Avant de sortir, elle s'arrête et réfléchit. L'instinct de la femme revient. Elle pense qu'elle a dans sa chambre un peu d'or et des vêtements de prix. Les emportera-t-elle? Le saint homme lui répond tristement:

— Ce que vous avez acquis par le péché, il faut l'abandonner avec le péché !

Elle hasarde aussitôt une excuse.

— Je pensais , dit-elle, à distribuer ces objets aux pauvres.

— Le produit du crime, réplique Abraham, n'est pas une offrande agréable à Dieu.

Le jour paraît. L'ermite emmène la femme repentante et veut la faire monter sur son cheval qui l'attend à la porte. Elle refuse.

— C'est à vous, père chéri, dit-elle, de précéder comme le bon pasteur la brebis que vous avez retrouvée, et moi je marcherai derrière.

— Il n'en sera pas ainsi, répond le religieux. J'irai à pied et vous monterez sur mon cheval, de peur que l'aspérité des chemins ne blesse vos pieds délicats ! — Oh! comment vous louer dignement, s'écrie Marie, en joignant les mains. Loin de me forcer au repentir par la terreur, vous m'y amenez par les plus douces exhortations.

— Je ne vous demande rien autre chose, murmure

l'ermite, que de rester fidèle au Seigneur le reste de

votre vie.

Ne voilà-t-il pas une scène charmante , pleine de naturel et de simplicité? N'est-ce pas là une curieuse composition, pour être imaginée et écrite par une nonne de vingt ans , dans un couvent de la Saxe, au X* siècle, au temps des guerres d'Othon le Grand? La traduction de Charles Magnin , quoique excellente, ne donne encore qu'une idée imparfaite du texte latin de notre religieuse. Et les passages que j'omets ne sont pas ceux qui surprendraient le moins les lecteurs de nos jours, quoiqu'ils soient écrits dans un idiome qui se permet tout. Ainsi, Marie accueille par ces mots le vieillard étranger, qu'elle n'a pas reconnu :

—Non 8olum dulcia oscula libabo, sed etiam crehris senile collum amplexibus mulcebo.. .Et plus loin : Ecce tridinium... ecce lectus haud vilibus stramentis corn-

positus.

Le petit drame intitulé Callimachiis porte avec lui un parfum lointain du sujet si attendrissant traité par Shakspeare dans Roméo et Juliette. Il contient , en outre, dans les conversations que l'auteur prête aux jeunes seigneurs romains, des concetti qui sentent d'une lieue leur xvi"* siècle.

Callimachus, jeune habitant d'Éphèse, confie à ses compagnons de plaisir qu'il est devenu amoureux.

— Qui aimez-vous ?

— La belle Drusiana la chrétienne, la femme du prince Andronicus !

Ses amis l'engagent à mener à fin ses projets, et il

entreprend la conquête de la sainte femme, à qui il peint son amour sous les couleurs les plus chaudes.

Drusiana invoque le Christ pour qu'il lui donne la mort : car si elle révèle l'audace de Callimachus, elle provoque des discordes, et, si elle se tait, elle ne pourra éviter les embûches diaboliques qui vont lui être tendues.

Dieu l'exauce. Le prince Andronicus ne trouve plus, en rentrant chez lui, qu'un cadavre. Plein de désespoir, il court chez l'apôtre saint Jean , qui lui conseille la résignation. On prépare les obsèques de la princesse, et bientôt la terre l'a recouverte.

Callimachus n'apprend lai mort de celle qu'il aime qu'après qu'on a enseveli Drusiana.

Il se rend de nuit au cimetière, et il fait ouvrir le cercueil de la jeune femme.

— Voilà le corps, dit son ami Fortunatus, en écartant le linceul ; ces traits ne sont pas ceux d'une morte. Ces membres ont toute la fraîcheur de la vie.

— Drusiana! s'écrie le jeune homme, comme je t'aimais sincèrement! Et toi, tu m'as toujours repoussé ! Toujours tu as contredit mes vœux. (// Venlève hors du cercueil.) Maintenant, elle est en mon pouvoir !

La vengeance céleste ne tarde pas à punir ce sacrilège, et Callimachus meurt sous la dent venimeuse d'un serpent. Saint Jean , à qui Jésus est apparu dans une vision, vient sur ce théâtre de deuil, et ressuscite le jeune homme. Callimachus raconte qu'au moment où il a senti les ombres de la mort recouvrir ses paupières, une voix céleste lui a crié : « Callimachus, meurs poiu* vivre ! »

— Béni soit le Dieu unique, dit saint Jean, dont la clémence vous a tué, et en vous tuant vous a vivifié !

Saint Jean ressuscite aussi Drusiana, qui retourne chez elle, en louant Dieu. Callimachus, converti au Christ, renonce à sa vie de dissipation et de péché.

Il y a certainement de l'audace dans Timagination de ce petit drame. Cet amour qui survit à la mort, cette terre creusée, ce linceul écarté, cette sacrilège violation de sépulture, sont des incidents neufs et pleins d'émotions. Point de longueur dans l'action , grande sobriété de paroles, pas de boursouflure de style, une langue claire et précise, en même temps qu'elle est élégante et nourrie de bons termes.

Dans Gallicanus^ Hrotsvritha nous montre la conversion du prince de la milice romaine, fiancé à Constance, fille de l'empereur Constantin. La jeune vierge a fait vœu de consacrer sa chasteté à Marie ; elle tremble de voir son époux revenir vainqueur, car il est parti le jour même des fiançailles. Il revient en effet en triomphateur, mais il n'a dû la victoire qu'aux phalanges célestes , qui l'ont secouru pendant que ses soldats fuyaient. Il s'est converti lui-même, et il approuve le serment fait à Dieu par sa femme.

Ici, aucun développement d'action ni d'intérêt, la prédication pure et simple, mais toujours en style choisi.

L'histoire de Thaïs, la courtisane convertie par le saint homme. Panuphtius, rappelle de très-près celle d'Abraham et de sa nièce. Seulement, il n'y a cette fois aucune affection en jeu et pas de liens de parenté. C'est la pure charité qui agit. Thaïs, convertie, entasse

toas ses trésors dans une salle de son palais, et elle y met le feu ; puis elle appelle ses amants, tout ébahis de ce qu'ils voient.

— Thaïs, dit l'un d'eux, avez-vous perdu la raison?

— Je ne l'ai pas perdue, répond-elle, je l'ai retrouvée. Elle part et se rend dans un monastère, où Panuphtius la fait enfermer dans une étroite cellule, privée de lumière, afin que la pénitence soit proportionnée aux fautes qu'elle a commises. Thaïs reste trois ans dans sa cellule, et finit par obtenir la grâce qu'elle sollicite.

Panuphtius assiste à son agonie.

— Voici que je commence à mourir, murmure la nouvelle Madeleine, en souriant.

— Cest le moment de prier, répond l'anachorète. Elle prie donc du fond de son cœur pour que son âme, venue du ciel, participe aux joies célestes, pour que son corps trouve une couche paisible au sein de la terre d'où il est sorti, jusqu'au jour où cette poussière se réunissant, et le soufQe de la vie animant de nouveau ces membres, cette même Thaïs ressuscitera pour prendre place parmi les blanches brebis du Seigneur, et entrera dans la joie de T éternité.

Les autres pièces de Hrotswitha sont : Dulcitius^ bouffonnerie un peu exagérée et qui n'a qu'une valeur de détails, et Sapience. Cette dernière pièce met en scène, d'après la légende, l'histoire d'une pauvre mère qui voit ses trois filles martyrisées par les bourreaux de l'empereur Adrien. Elle rassemble leurs membres épars et se livre elle même aux supplices, après une

invocation très chaude et très inspirée, à la manière

des tragiques grecs.

Je ne m'étendrai pas davantage sur le théâtre de Hrotswitha. On voit qu'on est ici dans un tout autre monde que celui des drames liturgiques analysés au commencement de ce chapitre. La forme scénique est encore aux lisières ; ce sont des dialogues et non des pièces, mais on sent déjà le mouvement et l'inspiration. Les belles pensées abondent, et la diction latine est presque savante. Ce qui étonne le plus, c'est l'assurance naïve avec laquelle la nonne de Gandersheim aborde les situations les plus scabreuses. Ni l'idée ni le mot ne l'effraient; elle écrit dans sa candeur, comme elle pense sans voile aucun, et sans les mille précautions usitées dans de semblables cas. Elle a voulu , dit-elle dans sa préface : « substituer d'édifiantes histoires de vierges aux débordements des femmes païennes. » On peut conclure en disant que le but est saint, mais que l'exécution est un peu mondaine pour une reUgieuse de vingt ans. Pourtant, Hrotswitha a quelque pressentiment de la critique, car elle dit dans cette même préface : a Une chose me rend confuse, c'est qu'il m'a fallu, par la nature de cet ouvrage, appliquer mon esprit et ma plume à peindre le déplo rable délire des âmes livrées aux amours défendus, et la décevante douceur des entretiens passionnés, toutes choses auxquelles il ne nous est pas permis de prêter l'oreille. Cependant, si je m'étais interdit par prudence de traiter ces sujets, je n'aurais pas accompli mon dessein, qui est de retracer, selon mon pouvoir.

la gloire des âmes innocentes. En effet, plus les douces paroles des amants sont propres à séduire^ plus grande est la gloire du secours divin , et plus éclatant est le mérite de ceux qui triomphent. »

Dans sa dédicace, adressée à des hommes pleins de savoir et de vertus, elle s'intitule pauvre ignorante et humble pécheresse.

Le manuscrit qui contient le théâtre de Hrotswitha renferme, dans sa première partie, huit légendes en vers , et, dans la troisième partie, le panégyrique des Othons. L'auteur composa en outre un poëme sur la fondation du monastère de Gandersheim, dont un fragment de 800 vers a été retrouvé et imprimé.

La question de savoir si ces pièces furent représentées a été fort controversée. Charles Magnin dit oui, M. E. du Méril dit non. Je crois que la chose est en soi fort indifférente.

S'il fallait émettre un avis, je me rangerais plutôt de l'opinion négative, non qu'il ait pu se rencontrer une impossibihté matérielle à dialoguer ces scènes décousues dans la salle d'un couvent, où Ton devait faire bon marché de la vraisemblance ; mais il me semble peu croyable qu'on ait obtenu l'approbation de l'évêque pour jouer certains passages de Panuphtius, et surtout d'Abraham devant une assemblée de jeunes filles nobles, présidée par une abbesse.

Je ne pense pas avoir tenu un langage hérétique à l'endroit du théâtre de Hrotswitha, que j'estime autant que personne ; mais je ne puis cacher que la date de 950 qu'on lui assigne m'effarouche un peu, et

que je serais de ceux qui discutent l'antiquité du manuscrit de Munich , si on pouvait le faire sans Targuer de faux. Après les aftirmations de tant de savants illustres , je me garderai bien d'avoir une telle prétention.

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