‹ Histoire universelle du théâtre (volume 2)Chapitre 5 sur 28 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Xr ET Xir SIECLES.

Transition du latin aux langues vulgaires. — Langues farcies. — Los viergos sages et les vierges folles. — La Résurrection. — Adam. — Mise en scène.— Jusqu'à la fin du xii» siècle, point de pièces en langue vulgaire en dehors de la France.

La transition du latin aux langues vulgaires se fait au commencement du xi"* siècle. Les autorités ecclésiastiques n'y trouvent rien à dire, et permettent de représenter les faits de récriture en langue latine et maternelle. Ce mélange fut nommé langue farcie (farcita)^ signification qui s'explique d'elle-même.

Le petit drame, ou plutôt le dialogue qui a pour titre : Les Vierges sages et les Vierges folles^ est une des rares pièces farcies de cette haute époque. Le mérite littéraire est complètement absent de cette farciture^ mêlée de latin et de provençal. Elle ne compte que comme singularité historique et document philologique. Le sujet en est plus que simple. Les vierges vont visiter le saint sépulcre. L'ange qui le garde

leur dit : Le Seigneur est ressuscité, comme il l'avait promis. — Où est-il cet époux que nous attendons? — Les vierges sages veillent et mettent de Thuile dans leurs lampes. Les vierges folles dorment, et leur huile se répand à terre. Quand vient l'époux , il ne veut pas les reconnaître, car elles manquent de lumière. Allez, chétives! allez, malheureuses, vous serez menées en enfer!

« Alet^ chetivasi alet malaureasl En enferu ora » seret meneias. »

Les démons les emmènent ; puis Moïse , Isaïe , Daniel, David et les autres prophètes viennent glorifier le Christ. Le tout finit par un henedicamus.

Le décousu de cette farciture des vierges sages et des vierges folles a donné à penser à Charles Magnin, qui a consigné son avis dans le Journal des savants, qu'au lieu d'une pièce liturgique , il y en avait trois différentes dans ce manuscrit.

Un élève d'Abélard, l'anglais Hilarius ou Hilaire, composa à cette époque deux pièces farcies que l'on trouve dans son œuvre imprimée : Hilarii versus et ludi. La première est la Résurrection de Lazare (sv^citatio Lazari) , la seconde, Saint Nicolas (ludu^s super iconia sancti Nicolai). Ce dernier sujet fut traité dans le siècle suivant, en français, par le trouvère Jean Bodel. Nous parlerons en son lieu du jeu de Jean Bodel.

La Résurrection de J^azare se réduit aux quelques scènes prises dans le récit des livres saints.

Marthe et Marie se lamentent sur le sort de leur

Xl« ET XII« SIÈCLES. di7

frère bien-aimé, qu'elles ont couché sur son lit et qui va mourir. Jésus arrive. « Vous êtes le grand médecin, ]> lui disent-elles, visitez notre malade. »

Summus es medicus œgrum nostrum visita.

Marie récite de petits vers rimes en latin, de six syllabes , qui se terminent par ce refrain en idiome vulgaire :

flor ai dolor

Hor pst mis fièro mort.

Por que gai dolor.

Marthe entrecoupe son récit du refrain suivant :

Lasso! chctive!

Por que mis frère est mort

Por que sue vive !

Il dort, dit Jésus, pourquoi le visiterais-je?

Après le départ du Sauveur, les deux sœurs reconnaissent que leur frère a réellement cessé de vivre. Elles poussent de nouveaux gémissements et le font porter dans son tombeau, qu'on referme sur lui. Jésus revient, il ordonne qu'on retire la pierre qui ferme le tombeau, afin que Lazare ressuscite devant tout le peuple. Jésus se met en prière. Lazare rouvre les yeux et se convertit.

LeLudus de saint Nicolasn' estguève plus complique.

C'est un miracle opéré en faveur du roi Barbarus, par le saint, qui fait rapporter au trésor l'argent que des bandits ont dérobé.

Nous verrons plus loin le développement donné à cette légende par le trouvère Jean Bodel.

M. Achille Jubinal a publié, en 1834, un fragment de Mystère du xii* siècle^ écrit tout en style vulgaire. C'est la Résurrection du Sauveur. La pièce commence de la façon la plus singulière. C'est la seule que j'aie vue commençant ainsi.

Le meneur du jeu fait la mise en scène sous les yeux du public 5 et désigne chaque accessoire du décor à mesure qu'il le met ou le fait mettre en place.

« D'abord, disposons les lieux et les demeures, à savoir: 1® Le crucifix et puis le tombeau... (Je donne ici la traduction, pour ne pas fatiguer l'attention des lecteurs.) Il doit aussi y avoir une geôle pour enfermer les prisonniers. Que l'enfer soit d'un côté et les maisons de l'autre, et puis le ciel.

« Et avant tout, sur les gradins, Pilate avec ses vassaux. Il aura six ou sept chevaliers. Caïphe sera de l'autre côté , et avec lui la juiverie... Que l'on mette Galilée au milieu de la place. Que l'on fasse aussi Emaiîs... Et comme tout le monde est assis et que le silence règne de toute part , que Joseph d' Arimathie vienne à Pilate et lui dise... »

Ici Joseph d'Arimathie et le prévôt de Judée entrent en scène et commencent le dialogue.

Il n'y a pas à douter que ce morceau ne fût récité, puisqu'il est en vers rimes de huit syllabes, pareils de tout point à ceux de la pièce. Il n'est pas possible que Tauteur se soit donné cette peine, s'il se fût agi d'une simple note indicative. De plus , cette note serait en prose latipe, selon l'usage. Quand l'auteur indique la réplique de l'un ou de l'autre soldat dans le Mystère,

il a soin d'écrire: Unus militum, aller ex mililibus. Il n'écrit pas : un passant, mais : aliquis in via. Il ne dit pas : Le même que ci-dessus, mais item qui supra.

Lepoëme de la. Résurrection ^ édité par M. Achille Jubinal, nous montre Joseph d'Arimathie venant réclamer à Pilate le corps du Sauveur.

Les épisodes de la veillée, de la lance de Longin et de la vue recouvrée par le moyen du sang de Jésus qui jaillit sur les paupières de ce juif, sont reproduits d*aprèsles textes et n'offrent pas d'intérêt dramatique; mais, avec le drame d'Adam^ dont nous allons parler, c'est un échantillon peut-être unique de la langue française du théâtre au xh« siècle.

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