DRAME ANGLO-NORMAND DU XII' SIÈCLE
M. Victor Lnzarche publia ce drame pour la première fois en 1854, d'après un manuscrit de la bibliothèque de Tours. Disons en passant que cette désignation d'anglo-normand n'est pas précisément exacte, car la langue anglo-normande ne ressemble en rien à celle du poëme d'Adam, Quoi qu'il en soit, ce drame
est curieux, non par la façon très sommaire dont il est traité, mais par les détails nombreux de mise en scène qui l'accompagnent. Cette mise en scène est écrite en latin de l'époque. Elle indique non-seulement les décors , les costumes et les accessoires , mais aussi les intentions des différents rôles. La composition dramatique est tout à fait primitive. Dans le prologue paraissent seulement quatre personnages, Dieu ou Figura^ Adam, Eve et Satan ou Diabolvs. C'est l'histoire de la pomme et du serpent, et l'expulsion de nos premiers pères du Paradis. La seconde partie nous retrace le meurtre d'Abel, et la troisième, qui ne se lie en rien aux deux autres, est une procession successive des prophètes, qui prédisent l'avènement de Jésus-Christ. On ne sait vraiment ce que viennent faire là Abraham et Moïse, Aaron en habits épiscopaux, David couronné, le roi Salomon, Balaam sur son ânesse, et enfin Daniel, Abacuc, Jérémie et Isaïe. Je croirais volontiers que ce dernier poëme des prophètes a été jadis simplement juxtaposé au manuscrit du drame d'Adam, et qu'il n'en a jamais fait partie. Le sermon de Nabuchodonosor, qui clôt la pièce, et qui ne contient pas moins de 350 vers non interrompus , indique suffisamment que ce fragment n'a pas été destiné à la représentation. Le manuscrit de Tours , où M. Luzarche a pris le drame d'Adam^ contient d'ailleurs plusieurs autres compositions, et parmi ces compositions, la vie du pape saint Grégoire {vita sancti (xregorii papœ), petit poëme que ce savant bibliophile a publié depuis, en 4857.
La note capitale écrite en regard du premier feuillet du drame d'Adam est intitulée : ordo representationis Ade. Cette note indique que le Paradis doit être placé sur un plan plus élevé et qu'il sera clos de courtines de soie. La scène sera garnie de fleurs et d'arbres avec leurs fruits. Dieu portera une dalmatique ; Adam, une tunique rouge ; Eve, une robe blanche et un péplum de soie de même couleur. L'auteur recommande à Adam de faire attention à ses répliques et de n'aller ni trop vite ni trop doucement (ad respondendum nimis ait velox haud nimis tardus). Il ajoute que les autres acteurs doivent aussi parler régulièrement et faire des gestes appropriés aux paroles. (Compositi loquantur et gestum fadant convenientem rei de qua loquuntur.) Es doivent se garder aussi d'ajouter ou d'omettre des syllabes dans les vers. Quand on nommera le Paradis on devra le montrer de la main.
Un lecteur (probablement le meneur du jeu) ouvre la représentation par le texte sacré : In principio creavit Deus cœlum et terrant^ etc. Après quoi le chœur chante : Farmavit igitur Dominus. Puis Dieu commencera le drame en appelant Adam, qui répondra : Sire.
Après les recommandations de la Figura^ auxquelles Adam répond : a Je n'ai pas envie de me faire mettre dehors pour une pomme, d Dieu , selon la mise en scène écrite , rentre dans l'église , ce qui indique , ou que la scène était attenante à l'église, ou peut-être qu'elle était au milieu du chœur. Adam et Eve se promènent et se réjouissent honnêtement dans le paradis terrestre. Pendant ce temps les démons courent , s'agitent
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et s'approchent du jardin , montrant à Eve le fruit défendu afin qu'elle le mange. Toutes les fois que le diable sort de scène il rentre dans l'enfer. Le serpent qui monte sur l'arbre devait être, selon la note du ma- * nuscrit , un véritable serpent mécanique avtificiosè compositus. c( Il s'enroule sur l'arbre et semble parler bas à Eve qui prêtera l'oreille comme adoptant son conseil. Ensuite elle acceptera la pomme et la présentera à son époux. Lorsqu'Adam aura commis le crime , il se baissera, et sans être vu du public il dépouillera ses habits solennels et il les remplacera par un vêtement
de feuillage. »
Quand Dieu reparaît pour chasser les coupables il a aussi changé d'habits, il porte une étole au lieu d'une dalmatique. Il y a ici une scène de pantomime inter calée lorsque le couple chassé du Paradis cultive à la sueur de son front la terre qui doit lui donner son pain. Pendant que nos premiers pères se reposent de leur labeur et qu'ils pleurent le Paradis, le diable reparait et plante des épines et des ronces dans leurs sillons. Quand ils veulent reprendre leur travail ils jettent des cris de désespoir et Adam commence ses lamentations en disant : a Paradis ! belle résidence ! verger de gloire si doux à contempler, je t'ai perdu par ma faute. » Et se tournant contre Eve la main levée et remuant la tête avec une grande indignation {cum summa indignatione mouens caput :)
maie femmo, pleine de trahison,
dit-il.
Tant m'as mie tôt en perdition î
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— Adam, mon beau sire, répond Eve désolée , ma faute est grande, je le reconnais, pardonnez-la-moi. « Le fniit fut doux, la peine est dure. »
Le diable et quatre diablotins accourent alors portant des chaînes qu'ils jettent au cou d'Adam et d'Eve. Les uns les poussent, les autres les traînent vers l'enfer. D'autres diables paraissent ; ils hurlent de joie ; une épaisse fumée s'exhale ; on entend s'entie-choquer les chaudrons et les casseroles infernales (collide^it caldaria et lebetes suos}. Les démons quittent la scène, et c'est alors que l'on voit entrer Gain vêtu de rouge et Abel habillé de blanc. La scène se passe comme dans la Bible. Elle est suivie de la malédiction de Dieu. Dès que la Figura est rentrée dans l'église ou si l'on veut dans la coulisse, paraissent les prophètes qui annoncent; chacun à sa manière, la prochaine venue du sauveur de l'humanité.
On remarquera dans tout ce programme une certaine préoccupation de mise en scène. L'Église veut parler aux yeux ; non contente d'acheter des soieries et des toiles, de tailler des robes, des péplums, des dalmatiques, des étoles, elle habille les démons, elle fabrique des arbres, des gazons et des fleurs; elle confectionne même un serpent mécanique. Ce ne sont plus les traditions delà première époque. La musique de l'orgue et les chants des enfants de chœur accompagnent cette sainte exhibition, à laquelle assistent, chacun en son rang, les seigneurs, les bourgeois et les manants de la paroisse.
La dimension de ces ouvrages est trop considérable
pour qu'ils puissent entrer dorénavant dans le ser\îce liturgique proprement dit. C'est entre la messe et les vêpres, au milieu du jour, qu'ont lieu ces fêtes religieuses. Cenesontdéjà plusdes appendices de l'office divin, mais de véritables spectacles dans le but avoué de divertir et non d'édifier les fidèles. Pour retenir les spectateurs il va falloir s'ingénier à trouver des inventions nouvelles.
Les Mystères sont dans l'obligation de devenir plus amusants pour garder la popularité dont ils jouissent. Les auteurs bien avisés devront, s'ils veulent réussir, chercher l'amélioration dans l'intérêt de leur action et dans le développement des passions humaines. Les autres la chercheront dans un comique de bas étage qui appellera plus d'une fois les censures des évêques.
C'est surtout dans le personnage du diable que les auteurs mettront leurs quolibets les plus impertinents. Le diable deviendra le comique principal, et c'est lui qui finira par brouiller l'Église avec le théâtre.
Le jubé et le chœur des cathédrales ne suffisaient déjà plus à la représentation des Mystères. Maintenant le porche et l'enclos des cimetières vont devenir trop restreints pour l'affluence des spectateurs. Il faudra transporter les échafauds dans des charrettes et les dresser sur les places publiques.
On ne se contentera plus alors du serpent mécanique d'Adam ; l'art du machiniste imaginera les trappes ou apparitions , pour faire entrer ou sortir les personnages surnaturels ; les vols pour les conduire du ciel à la terre, et d'autres feintes ou secrets. Nous
verrons ces changements s'effectuer dans les deux siècles suivants.
Les mélodies des pièces liturgiques n'étaient pas aussi barbares qu'on peut le croire.
M. E. de Cousseraaker a publié à Rennes, en 1860, un volume in-4o de ces drames avec la musique, cette musique du moyen âge qui fut enseignée par saint Ambroise et qui faisait verser des larmes à saint Augustin dans la cathédrale de Milan. Plusieurs des chants transcrits par M. de Coussemaker sont^ en effets comme il le dit, aussi limpides que beaux. Il ajoute, il est vrai, qu'il faut tenir compte de la tonalité et du rythme, qui n'ont aucun rapport avec notre musique mesurée. Le Te Deum^ le Dies irœ^ du reste, peuvent donner une idée de ce qu'était la musique des anciens drames liturgiques.
Dans les vierges sages et les vierges folles la mélodie change à chaque changement de personnage ; les paroles que prononce Jésus ne sont accompagnées, d'aucune mélodie. M. Danjou, qui nous a donné une analyse de la liturgie de Daniel dans la Revue de musique religieuse, signale les nuances intelligentes qui marquent dans ce drame les divers passages du récit. Le
prophète reçoit le message royal , il l'accueille avec humilité ; introduit en la présence du roi Balthazar, il parle fièrement, en prophète inspiré. Rien de plus curieux que le Gaudeamus ironique chanté par les courtisans forcés de s'incliner devant le prophète. Les morceaux les plus remarqués de cette partition sont : le chœur Yir propheta^ le récit Rex tua nolo munera, la prose Jubilemus et la prophétie finale. « Ces morceaux, ajoute M. Danjou, sont d'un sentiment, d'une expression si élevée qu'ils suffisent à eux seuls pour prouver que le génie de la musique fécondait alors les œuvres populaires, puisqu'il inspirait à de jeunes étudiants de si belles mélodies. »
Jusqu'à la fin du xii^^ siècle, point de trace de théâtre en langue vulgaire dans un autre pays que la France.
Les auteurs anglais parlent d'un Mystère de sainte Catherine, qui aurait été représenté dans leur pays à Dunstaple, au commencement du xii'^ siècle, mais ce Mystère n'a jamais été retrouvé, et il est probable qu'il était écrit soit en latin soit en français. La langue fiançaise ou normande était fort en usage en Angleterre depuis un siècle que Guillaume de Normandie y avait établi sa dynastie conquérante. L'écrivain cité par Mathieu Paris, dans sa Vie des abbés^ comme auteur de ce Mystère de sainte Catherine, était d'ailleurs un Français membre de l'Université de Paris ; il avait nom Geoffroy et il fut appelé de France en Angleterre pour régir l'abbaye de Saint-Albans.
William Fitzstephen, qui écrivait dans la seconde moitié du xii® siècle, mentionne, en passant, dans sa
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Vie de saint Thomas^ les spectacles de Londres ; mais tout cela ne prouve pas qu'à l'époque dont nous parlons on jouât en Angleterre des drames anglais. Il faut attendre deux siècles pour trouver ]es Miracle-Plays de thester de Coventry et de Towneley ou de Widkirk. Les pièces antérieures, soit qu'elles fussent importées de France par Guillaume le Conquérant, soit qu'elles eussent pris naissance dans le pays même, n'étaient certainement pas écrites en anglais. Si un certain Mystère de la Destruction de Jérusalem ou quelques autres drames anglais, que Marryat suppose être des premiers siècles, se produisent au jour, on peut être assuré qu'ils ne seront jamais que des textes latins , procédant soit de la liturgie , soit de Sénèque , dit le Tragique.
Au xii« siècle, l'Allemagne est encore toute au latin et à la liturgie. On joue en latin dans les églises le Jeu de Pâques intitulé VAnle-Christ. On y voit le roi de France lutter contre l'empereur, qui le soumet à sa puissance; puis l'empereur est vaincu lui même par TAnte-Christ que TÉglise seule peut terrasser. Tous les rois alors s'inclinent devant l'Église, y compris Tempereur, qui lui rend hommage. Point encore d'essais en langue nationale. Rien d'allemand en matière de théâtre.
L'Espagne, malgré les inductions de plusieurs de ses historiens, ne fournit aucun texte de pièce dramatique castillane remontant au xii^ siècle. Le catalogue de Moratin ne commence sa nomenclature qu'au xir"" siècle, et encore les textes sont-ils absents.
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En Italie, Feo Bolcari n'apparaît qu'au xv« siècle. Apostolo Zeno, dans ses Notes sur Fontanini^ ne trouve qu'au commencement duxiii* siècle la première trace dramatique dans la Péninsule^ et encore cette fois pas de textes. Le Portugal n'est pas né pour les arts. Les Slaves à peine chrétiens guerroient au lieu d'écrire.