CHAPITRE IV
Ilil* SIECLE.
Répertoire des Trouvères. — La Passion, pièce allemancle en
langue farcie.
C'est au xiii^ siècle que le drame cesse d'être exclusivement hiératique. Les trouvères composent pour les châteaux des divertissements pris dans Tordre des faits réels, quoiqu'ils ne renoncent pas absolument à traiter les sujets religieux, mais l'élément profane se fait jour pour la première fois à travers la liturgie. De plus, presque toutes les pièces sont écrites en langue vulgaire.
Pourquoi sont ce les poëtes du Nord et non les poètes du Midi qui donnent le signal de cette innovation? C'est la même raison, sans doute, qui fait que les architectes du Nord sont les premiers à délaisser
les traditions romaines dans la construction des églises et des châteaux, pour inaugurer le système ogival, qui se répand presque aussitôt dans tous les pays de rOccident.
Les trouvères sont les initiateurs de l'art théâtral moderne, puisque les premiers ils délaissent le rituel ecclésiastique pour les faits de la vie mondaine, et que les premiers aussi ils renoncent à la langue savante, le latin, pour parler le langage vulgaire.
Tels sont les deux grands faits qui signalent le xïii* siècle, dans l'histoire du théâtre.
La vogue du genre hiératique est pourtant loin d'être épuisée^ puisqu'elle n'atteindra l'apogée de son triomphe que deux siècles plus tard. Les trouvères euxmêmes^ nous l'avons dit, n'abandonnent pas absolument les sujets religieux, cet élément de succès qui répond si bien aux besoins des esprits de cette époque de foi ; mais il y a une déviation, il y a un effort tenté par eux pour élargir le cercle des treuves ou des inventions poétiques.
Rutebeuf, Adrien de la Halle et Jean Bodel sont les seuls trouvères du règne de saint Louis dont il nous soit resté des pièces de théâtre, ce qui ne veut pas dire que d'autres n'en aient pas composé. Tous trois appartiennent à la corporation, ou, comme l'on disait alors, au puy de la ville d'Ârras. Ce mot de puy^ en basse latinité podium , désignait un tertre, un exhaussement quelconque où se plaçaient les poètes pour réciter leurs chants royaux, leurs ballades, leurs rondeaux, ou pour représenter un jeu par personnages. Par extension, on
appliqua ce mot aux associations de musiciens et de poètes, aux ménestrandies. L'Artois eut ses puys d'Âiras et de Béthune, la Flandre ses puys de Lille et de Cambrai ; la Picardie établit les siens à Amiens et à Beauvais, la Normandie à Rouen, à Dieppe et à Caen. La langue que parlent les trouvères n'est pas une langue barbare, comme peuvent le penser ceux qui croient encore, d'après Boileau , que la France était muette avant Malherbe. Villehardouin et Joinville^ nos deux plus grands historiens du xiii^* siècle, n'ont pas écrit, que je sache, en dialecte iroquois. Cette langue du nord de la France, qu'on appelle la langue romanewallonne^ pour la distinguer de la rofnane-'provençalej qui était celle des troubadours, a ses lois et sa grammaire, et elle a produit ses œuvres en prose comme en vers^ dans tous les genres. Rabelais, Voltaire et Lafontaine procèdent de ses fabliaux, et notre poésie épique est bien mieux représentée par les romans du saint Graal, de Merlin^ de Lancelot et de Tristan que par la Henriade du patriarche de Ferney. Tandis que l'Italie et l'Allemagne font entrer de nos jours l'étude de nos anciens idiomes dans le programme des études de la jeunesse^ comment se fait^l que nous n'ayons pas en France, dans nos collèges, une chaire de vieux français? Chose bizarre, c'est un professeur allemand, M. Bartsch, qui publie en Allemagne une chrestomathie de l'ancien français, où l'on trouve rangés avec soin, dans un ordre chronologique^ un choix de morceaux tirés de nos vieux auteurs, prosateurs et poètes. C'est en vain que des savants et des professeurs illus-
i3â HISTOIRE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.
très, comme MM. Littré et Paulin Paris, cherchent à nous faire honte de cet abandon de nos origines nationales; le même silence se fait toujours dans les programmes de notre Université , et nous continuons à traiter de barbare tout ce que nous ne comprenons pas.
Li abis ne fet pas Termito,
s'écrie le trouvère Rutebeuf dans Tun de ses dicts (celui de frère Denise).C'est pourquoi, au sein de cette grande famille de la ménestrandie, il y avait poëtes et poètes, ceux des rues qui s'accompagnaient de la viole et de la festèle ou flûte de Pan, et qui demandaient leur pain aux passants, et ceux qui, plus fiers ou plus habiles, n'exerçaient leurs talents que dans les maisons où on les appelait, moyennant un salaire convenu.
C'est à cette catégorie plus relevée qu'appartiennent les auteurs dramatiques dont nous allons nous occuper. Malgré leur renom et leur plus grande aptitude, les fournisseurs poétiques des châtellenies n'étaient pas de beaucoup plus riches que leurs confrères des carrefours, car ils avaient un train de vie plus dispendieux. Il leur fallait un vestiaire honorable et ils usaient volontiers d'un cheval pour les porter, témoin la complainte où Rutebeuf raconte que son cheval s'est brisé une jambe dans la lice d'un tournoi où il était allé, sans doute, contribuer à Téclat de la fête. Le même Rutebeuf écrit au franc roi de France (à saint Louis) qu'en lui donnant quelque somme, il fera une très grande charité.
Por Dieu vos pri, frans roi de France
Que me doneiz queilque chevauce Si fereiz trop grant charitei.
Dans une autre pièce, il raconte qu'il n'a pas deux bûches de chêne ensemble, et que tous ses pots sont cassés et brisés. Depuis la ruine de Troie, on n'en a pas vu d'aussi complète que la sienne, et il n'y a pas de martyrs qui aient autant souffert que lui. S'ils ont été pour Dieu rôtis, lapidés, mis en pièces, leur peine ne fut pas longue, tandis que la sienne durera toute sa vie sans avoir aise. Ce qui ne l'empêchait pas , pour l'honneur de son état, de porter des chausses de Bruges et des souliers de cordouan , laissant la hiraibdie ou souquenille aux cytharèdes des grands chemins. Le recueil des poésies de Rutebeuf nous donne les remerciments poétiques du pauvre trouvère à la mémoire du roi de Navarre , Thibault V, à celle du comte de Nevers et à divers autres seigneurs qui l'aidèrent probablement dans ses désastres financiers. Les deux volumes de Rutebeuf ne contiennent malheureusement qu'une seule pièce de théâtre, et encore est-ce une pièce sur la légende d'un saint. Il est probable que plus tard on mettra la main sur quelques scènes de mœurs , comme en a produites Adam de la Halle, et comme ont dû en produire tous les autres trouvères. L'esprit mordant de Rutebeuf devait exceller dans la satire dramatique, si l'on en juge par les (îicfo et autres morceaux de la collection. Voyons dabord les légendes de saints, pour arriver ensuite aux tableaux de mœurs, qui donnent la vraie physionomie du théâtre des trouvères.
lies léffeniles des Saint».
Le Miracle de saint Théophile, vidame de Téglise d'Âdana, qui se donna au diable et fut tiré de ses griffes par l'intervention de la sainte Vierge, était une légende très populaire en France au xiii* siècle , puisqu'on la voit sculptée par deux fois sur la cathédrale de Notre- Dame à Paris. Rutebeuf mit en scène cette histoire fabuleuse.
Théophile, le héros du drame, est ruiné. Il ne lui est pas resté un sol vaillant. L'évèque lui a ôté sa place. Ira-t-il se noyer ou se pendre? Ni l'un , ni l'autre. Il ira faire visite à l'un de ses amis qui parle au diable quand il veut.
Celui-ci l'abouche avec Satan, qui s'offre à lui rendre tous ses biens et même sa place, à condition qu'il reniera Dieu, et qu'il signera le marché diabolique; car Satan a été attrapé plusieurs fois par des débiteurs malhonnêtes, et il est devenu méfiant. A peine Théophile est-il rentré en grâce auprès de son évèque, qu'il se repent d'avoir le diable pour Seigneur. « J'ai laissé
le baume, dit-il , et me suis pris au sureau. J'ai remis à Satan la charte d'hommage, et je lui paierai tribut
avec mon âme. 9 II n'ose se plaindre ni à Dieu , ni à
ses saints, ni à ses saintes. Il s'agenouille repentant et
prie la Vierge Marie, qui fait d'abord la sourde oreille, mais qui, enfin, force Satan à rendre la charte à son protégé. Tel est , en bref, le sujet naïf du Miracle de Théophile, rimé par le trouvère Rutebeuf.
Sous la plume de Jean Bodel , qui fut obligé de renoncer au monde parce qu'il était atteint de la lèpre , la légende de saint Nicolas , que nous avons vue au siècle précédent traitée en langue farcie par l'anglais Hilarius, disciple d'Abélard, prend une forme plus scénique. Elle est écrite en français et sans aucun mélange de latin. Le trouvère d'Arras comprend que la sèche reproduction du rituel ne suffit plus pour charmer. Il est passé le temps où le vainqueur du tournoi poétique , le Roi du Puy, ainsi qu'on l'appelait , se contentait d'un chapel de roses , d'une étoile d'or ou d'un miroir pour récompense. Jean Bodel étend son sujet; il le transporte en terre infidèle; il lui donne le cadre de la croisade. — Oyez , oyez , Seigneurs , s'écrie le héraut d'armes musulman. Je fais le ban du roi d'Afrique. Que tous y viennent, pauvres et riches , garnis de leurs armes , par ban. Que personne ne reste en arrière^ depuis la terre du prêtre Jean jusqu'à Iconium.
Et de leur côté , les chevaliers chrétiens débarqués de leurs nefs sur le sol mécréant s'écrient à leur tour : « Saint Sépulcre, donne-nous aide ! Sarrazins et païens viennent à nous. Voyez les armes reluire. Pour chacun de nous ils sont bien cent , par compte. Les Croisés savent que pas un d'entre eux n'échappera. Ni coiffe ni haubert n'en garantiront un seul , mais le paradis
s'ouvrira pour leurs âmes. « Seigneur, si je suis jeune, murmure un nouveau chevalier en baisant la croix de son estoc, ne me méprisez point. On vit souvent grand cœur en corps petit. »
Les masses africaines s'ébranlent. — Voici la nation odieuse , rugissent les chefs sarrazins , à l'aide , chevaliers de Mahomet! Frappez! frappez tous ensemble !
Les chrétiens sont défaits et meurent tous accablés sous le nombre. On a vu à tort dans ce carnage de fantaisie du trouvère Bodel une allusion à la bataille deMansourah et au jeune frère de saint Louis, Robert d'Artois, qui périt le jour de cette action. Les recherches récentes font remonter à l'année 1224 la réclusion de Jean Bodel dans la léproserie, et la bataille de Mansourah est de 1250.
Les émirs d'Orkenie et d'Iconium font main basse sur les chevaliers, et de toute cette boucherie il ne reste vivant qu'un homme. Quand on s'est emparé de lui , il était agenouillé devant une image de saint Nicolas , qu'il priait avec ferveur. L'émir d'Iconium, qui sait que son gracieux souverain aime à rire, amène au roi d'Afrique ce bizarre prisonnier avec son idole , son Mahomet cornu. Le prud'homme explique au sultan les vertus de son image. Une chose confiée à sa garde ne peut être ni détériorée ni perdue. Le roi, pour éprouver le pouvoir du saint , fait ouvrir ses coffres et couche l'image de bois sur le trésor, puis il envoie des crieurs annoncer partout que désormais il n'y aura plus aux coffres royaux ni clefs ni serrures ; au palais , ni gar-
des, ni pages, ni serviteurs, rien autre chose qu'un Mahomet cornu ,
Tout mort car il ne se rcmuo.
L'auteur nous conduit , après ce tableau , dans une taverne où sont attablés quelques francs-lippeurs, autour d'un tonneau de vin d'Âuxerre fraîchement percé , courant comme écureuil en un boiSj sans goût de pourri ni d'aigre , clair comme larme de pécheur. Ces quidams ont nom Raoulet , Pincedé , Cliquet et Rasoir. Ne nous étonnons pas plus de ces singularités historiques que nous ne nous étonnons de voir dans le tableau des noces deCana,peintpar leVéronèse, les convives du Christ en habits du xvi* siècle. Sous Louis XIY on jouait bien la tragédie en perruque. Donc , nos francs-lippeurs passent la nuit à vider pots et hanaps , si bien qu'il ne leur reste pas de quoi payer la carte, même en laissant en gage leur défroque. Cliquet propose d'aller voler l'argent du roi , qui n'est pas gardé. On donne au tavernier une part dans l'affaire pour en obtenir crédit. Cliquet lui garantit qu'il aura pour lui un plein bac d'or fin. Le tavernier prête un sac pour rapporter le magot.
Les mécréants arrivent au palais, et, après s'être assurés que le roi dort , — Rasoir, dit Cliquet , prends ce lourd coffre , car c'est tout besans.
— Ah 1 vif diable ! qu'il pèse I répond l'escogriffe. Il s'en faut peu qu'il me crève.
On charrie le sac à la taverne. — Soyez les bien-
venus , leur dit l'hôte , qui fait apporter une chandelle double et du vin à foison. Les coquins s'enivrent, jouent aux dés , se battent et s'endorment.
Cependant le roi d'Afrique s'éveille avant le jour et vient visiter son trésor. Hélas ! le saint Nicolas de bois est là seul pour répondre. Le roi envoie chercher le chrétien et le menace de ]e pendre. L'autre réclame un jour de répit et retourne coucher sur sa paille. Là, il invoque piteusement son patron qui ne le laissera pas mourir. Saint Nicolas va trouver les voleurs dans la taverne.
— Allons, vous avez trop dormi, leur crie-t-il. Vous eûtes tort de voler le trésor, et l'hôte a mal fait de le receler. — Qui nous éveiUe? — Fils de coquins, s'écrie le saint courroucé, vous êtes morts. Les potences sont dressées. — Qui donc êtes-vous, pour nous faire une si grande frayeur? — Je suis saint Nicolas, qui remet dans la voie les égarés. Rapportez le trésor au roi, sans aucun retard, ou sinon
L'ordre du saint s'exécute. Le roi d'Afrique rentre dans son bien. Tout joyeux, il envoie de nouveau chercher le chrétien à qui il fait grâce. Ensuite il se convertit solennellement, lui et tous ses émirs, en attendant le prochain baptême.
A coup sûr Rutebeuf et Jean Bodel étaient hommes à développer des thèses plus raisonnables, et ils l'ont prouvé, mais n'oublions pas que nous sommes entre les croisades de Philippe-Auguste et du pieux roi saint Louis, et que l'auditoire croyait fermement aux faits merveilleux de la légende qu'on représentait devant lui.
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Adam de la Halle, trouvère et ménestrel artésien, a composé des jeux qui s'éloignent complètement des saintes légendes. Il reproduit des scènes bourgeoises et populaires de son temps. C'est un Ostade ou un Teniers de la croisade. Il n'oublie rien, ni les tonneaux défoncés, ni les commères débraillées, ni les triomphes de Bacchus. Il était de la capitale de TÂrtois ; de là le surnom de Bossu d'Ârras, qu'on lui avait donné à cause de sa gaieté, car pour contrefait il ne l'était point, et il dit dans une de ses poésies :
On m'appelle bochu, mais je ne le suis mie.
Adam était musicien en même temps que poëte, et il a laissé une série de chansons, de partures, de rondels et de motets. La musique de ses petites pièces de théâtre est d'une grande simplicité, comme on peut le croire, mais elle n'est pas dépourvue de mélodie.
Avec l'impudence qui caractérisait ce trouvère, blâmé pour sa conduite privée par ses amis et ses contemporains, Adam met en scène, dans son Jeu de la Feuillée^ l'histoire de son mariage, et dans cet ouvrage il livre la jeune épouse qu'il abandonne , aux
rires de toute la contrée qu'elle habitait. Dès la première scène il prend congé de ses amis et puis il annonce qu'il va étudier à Paris.
— Que deviendra donc ma commère, dame Marie, lui demande son ami Auris ? Vous ne pouvez vous en aller ainsi.
Il raconte alors comment il est devenu amoureux de sa femme, dont il est maintenant fatigué (1) : « Qui s'en fût gardé au commencement? Amour me prit en ce point où Tamant se pique deux fois s'il se veut défendre contre lui : car je fus pris au premier bouillon, justement dans la verte saison et dans la fougue de la jeunesse où la chose a plus grande saveur... Il faisait im été bel et serein, doux, vert et gai, délicieux par le chant des petits oiseaux. J'étais en un bois de haute futaie, près d'une fontaine qui courait sur un gravier émaillé, lorsqu'il m'arriva une vision de cette femme qui me semble aujourd'hui pâle et jaune. Elle m'apparut alors riante, amoureuse et délicate. A présent je la vois grosse, mal taillée et chicanière. »
A cela son ami Riquier lui répond :
— Je sais bien pourquoi vous en avez assez.
— Pourquoi ?
— Elle a fait envers vous trop grand marché de ses denrées.
— Ah ! Riquier, il ne tient point à cela, répond le volage poète, mais amour fascine tellement les yeux qu'on arrive à croire qu'une truande est une reine.
(l) Je donne la traduction de M. Francisque Michel.
« Ses cheveux semblaient reluisants d'or, raides, crêpés et frémissants ; maintenant ils sont plats^ noirs et pendants. Die avait un front bien régulier, blanc, uni, large, fenestré; il me parait maintenant ridé et étroit ; elle avait, à ce qu'il me semblait, les sourcils arqués, déliés et alignés^ bruns et peints avec un pinceau ; maintenant je les vois épars et dressés comme s'ils voulaient voler en Tair. Ses yeux noirs me semblaient vairs, secs et fendus, prêts à caresser, gros dessous ; ses paupières déliées avec deux petits plis jumeaux, ouvrant et fermant à volonté ; et son regard simple, amoureux. Puis, entre les deux yeux, le nez bel et droit qui lui donnait forme et figure régulière. Il y avait à l'entour blanche joue, faisant au rire deux fossettes un peu nuancées de carmin. Non, Dieu ne viendrait pas à bout de faire un visage tel que le sien me semblait alors. La bouche venait après, mince aux coins, grosse au milieu, fraîche, vermeille comme rose ; puis une denture blanche, jointe, serrée, et un
menton fourchelé (divisé en deux) Tout cela n'était
rien encore au regard de ses blanches mains, dont naissaient les beaux longs doigts, à jointure basse et déliés au bout, couverts d'un bel ongle rose... Bonnes gens, ainsi fus-jepris par amour qui m'avait fasciné. » N'est-ce pas là une charmante description, plus charmante encore dans le texte poétique du trouvère d'Ârras ? Adam conclut en avouant que sa faim est apaisée et qu'il veut partir. Mais le père du poëte ne veut pas délier les cordons de la bourse pour payer le voyage de son fils. D'ailleurs il est malade.
— Je sais bien de quoi vous êtes malade, maître Henri, lui dit le médecin, c'est un mal que l'on appelle avarice.
A une femme qui le consulte sur des douleurs de ventre, ce médecin répond doctoralement : « Cela vient de coucher sur le dos. » Le médecin serait écharpé par les commères pour les impertinences qu'il leur débite, si un gros moine ne survenait en tendant sa sébile et réclamant des aumônes au nom de saint Macaire. Le révérend décrit les talents de son patron, et il ajoute : Il n'y a pas d'ici jusqu'en Irlande un saint qui &sse d'aussi beaux miracles. Il chasse les diables du corps, il guérit de la folie. Les femmes les plus idiotes n'ont qu'à se présenter à notre monastère et elles se trouvent très-bien en sortant, car le saint est de grand mérite.
Chacun donne son offrande au moine afin que l'on prie pour lui. — N'y a-t-il plus personne qui mette dans la besace, s'écrie le frère. Quelqu'un n'a-t-il pas oublié le saint?
Le moine s'endort après boire, et à son réveil le tavemier lui met sur le dos la dépense de la repue commune, sous prétexte qu'il a joué aux dés et perdu. Sur son refus de payer, Thôte s'empare de son froc, et le laissant dépouillé : — Partez, lui dit-il, vous aurez le corps et moi l'écorce. Le moine voit bien qu'il est attrapé, mais il s'exécute. Il paye les douze sous de la lippée, puis s'eji retourne à son monastère, dont on entend au loin sonner les cloches.
Une féerie, dont je n'ai pas parlé, traverse l'action
du Jeu de la feuiUée. C'est une manière d'intermède où l'on voit paraître les fées Morgue , Maglore et Ârsile, qui viennent, selon la tradition populaire fort répandue à cette époque, prendre au milieu des bois les rafraîchissements que les bons villageois leur ont préparés. La Mesnie-Hellequin précède les fées et protège leur voyage contre les mauvaises rencontres. Hellekin était dans nos provinces du Nord ce qu'était en Allemagne le roi des Aunes. Comme Oberon possède son lutin Puck, le fantastique Hellequin a pour coureur Croquesos, qui lui sert d'intermédiaire auprès de la belle qu'il aime, car Morgue ou Morgane est la Titania de ce roi des fées de TÂrtois et de la Flandre. Le dialogue de l'intermède roule sur deux sujets, l'un la jalousie de Hellekin, contre un gentilhomme que la fée ne voit pas sans quelque plaisir, l'autre le mécontentement de la fée Maglore, contre les gens du village qui ont oublié d'étendre pour elle un tapis sur l'herbe mouillée, alors qu'ils ont bien songé à offrir cet hommage à ses deux compagnes. La fée Morgue, éclairée par Croquesos sur les infidélités de son amoureux terrestre, revient à l'amour de son gentil Hellequin, et elle consent à se voir signée et bénite par la main de Dieu, si jamais à l'avenir elle préfère ce mortel méprisable au plus grand prince qui soit en féerie. Cet épisode est rattaché à l'action principale par les souhaits que fait la fée Maglore (celle qui n'a pas eu de tapis) contre les personnages du jeu. Elle désire que Riquier soit pelé et n'ait nul cheveu devant. Quant à Adam de la Halle, qui prémédite d'aller étudier à
Paris, elle veut qu'il reste acoquiné {atruandis) avec les gens d'Arras, et qu'il redevienne amoureux de sa femme.
Mais le jour va poindre, les fées s'évaporent dans le brouillard, et la pièce se termine par le joyeux retour de maître Henri, de son fils Adam le trouvère, de Guillot le Petit et du bon moine, qui se sont un instant cachés pour être témoins de la repue des fées.
Nous voilà donc, au xiii<^ siècle, en pleine féerie et en plein opéra-comique, car le festin des filles de Tair ne se passe pas sans musique.
Cette petite pièce, écrite sans doute pour quelque manoir de l'Artois, est toute semée de méchants propos sur des personnages qui ne paraissent pas dans la représentation, mais qui devaient être connus dans la contrée. Il y est question, par exemple, de la femme de Mathieu l'Anstier, qui s'aide des ongles et des doigts contre le bailli de Vermandois, de Margot aux pommettes qui tence son mari, et d'Aélis, un dragon qui parle quatre fois plus qu'une autre. Guillot déclare qu'on vient de nommer deux diables.
Le Pape y trouve aussi son compte. Alexandre IV venait de renouveler les anciens canons qui interdisaient les choses saintes aux clercs mariés, et leur faisaient perdre tous privilèges de clergie. Adam de la Halle était dans ce cas, car il avait étudié à l'abbaye de Vauxcelles les sept arts et il avait fini par prendre l'habit de clerc.
Bobin m'aime, Robin m'a, Robin m'a demandée, il m'aura«
Cette chanson est restée célèbre depuis le xiii* siècle. Elle commence le Jeu de Robin et de Marion^ espèce de pastorale, en manière de comédie à ariettes, due au trouvère Adam de la Halle. On l'appelle aussi le jeu du Berger et de la Bergère. Cette esquisse^ pleine d'une grâce charmante^ dans son naïf langage, nous retrace, sous une forme plastique, la situation morale des paysans vis-à-vis des seigneurs.
La bergère Marion attend dans les champs son fiancé Robin, qui lui a acheté une robe de belle et bonne écarlate, souquenille et ceinture. Il lui a donné outre cela, avec son cœur, une panetière, une houlette et un couteau. Marion fait rencontre du chevalier Aubert, qui chasse et qui a perdu son faucon. Il lui conte fleurette ; elle lui répond qu'elle aime Robin, et elle le prie de passer son chemin. Survient Robin, qui apporte des pommes. Marion, bergère très-réaliste et pas du tout musquée, tire de son sein un fromage et de sa panetière une grande pièce de pain, et ils s'asseyent tous deux auprès d'une fontaine pour déjeuner. Après qu'ils se sont repus, il s'agit de danser ; Robin ira chercher ses deux cousins Baudon et Gautier, le tambour et la musette au gros bourdon. Si le chevalier revenait (Marion lui a conté l'aventure), ce serait un utile renfort. Robin laisse un instant Marion. Le chevalier reparaît bientôt, cherchanttoujours son oiseau. Il se consolerait de sa perte si Marion voulait l'écouter. Mais Marion
aime Robin.
— En vérité, dit le chevalier, je serais bien niais d'abaisser mon intelligence à la tienne.
— Allez vous-en, vous ferez bien. J'entends Robin jouer du flageolet d'argent.
Le chevalier, irrité contre Robin, le soufflette et le bat. Marion reproche au jeune seigneur sa conduite. Pour toute réponse, il la force à monter en croupe sur son cheval. La bergère se débat et appelle à l'aide son fiancé.
— Robin, que ne me secours-tu ?
— Hélas ! répond le pauvre paysan tout craintif, mes cousins viendront trop tard. Je perds Marion, j'ai un soufflet, et ma cotte et mon sarrau sont déchirés.
— Eh ! réveille-toi, Robin, lui crie son cousin Gautier, car on emmène Marion. Que ne vas-tu pour la secourir ?
— Taisez-vous, il nous courrait sus, lors même que nous serions quatre cents. C'est un chevalier forcené qui a une si grande épée ! Il m'en a donné un si fort coup que je le sentirai longtemps.
Voilà bien un tableau des mœurs sociales de ce temps. Le pauvre Robin s'embusque derrière un buisson pour voir ce que devient sa belle. Elle a plus de courage que lui et elle fait si bien par ses réponses et ses coups de pieds, que le chevalier la laisse partir.
— Hoé ! hoé! lui crie Robin quand il l'aperçoit sur la route. Elle arrive et tombe dans ses bras. Robin se vante du courage qui lui a manqué.
— Demande à Baudon et à Gautier, dit- il, s'ils n'ont pas eu grand'peine à me retenir pour aller à ton aide. Je leur ai échappé trois fois. Le chevrier Huart et la bergère Perrette viennent se joindre aux amis de Ro-
bin. On danse et on joue. A quel jeu jouent ces bons paysans? Au Roi. Celui qui est roi appelle à la Cour la femme qu*il préfère et il la cajole en vrai roi. Baudon. qui est le monarque du jeu, appelle Manon près de son trône de gazon.
— Dis-moi, Marion, si tu aimes Robin. Honni soit qui mentira !
— Par ma foi, je ne mentirai pas, répond la bergère, je Taime d'un amour si vrai, que je n'aime pas autant brebis que j'aie, même celle qui a fait des agneaux.
Sur ce la danse recommence; Robin conduit la tresse et déploie tant de grâce que Marion lui dit : « Dieu! Robin, que c'est bien aller! Tout le cœur me sautille quand je te vois si bien danser. » Et Robin dit aux danseurs : « Venez après moi, venez par le sentier, le sentier, le sentier près du bois. »
Et la ronde disparait continuant ses chants et ses gambades jusqu'au village, où elle s'arrête pour laisser finir la pièce.
Cette action est bien naïve et dénuée de toute complication scénique ; elle pouvait se représenter sur une scène improvisée entre deux paravents. Pourtant on remarquera dans la pièce deux changements de lieu : 1® Lorsque Robin quitte Marion pour aller trouver ses cousins Gautier et Baudon ; 2** lorsqu'on revoit le chevalier et Marion dans le décor primitif. Il est probable que ce changement ne s'effectuait pas réellement et que les bons ménestrels se contentaient d'indiquer la diversité de lieu au moyen de deux châssis peints, simulant, d'un côté de la scène un arbre pour représenter
la campagne, et de l'autre côté une maison pour représenter le village. Le même moyen devait se reproduire lorsque le chevalier, ayant emmené Marion sur son cheval, Robin dit à ses amis : « Embusquons-nous tous les trois derrière ces buissons, car je veux secourir Marion, }) et lorsque au même instant Marion, toujours en vue du spectateur, refuse les offres du chevalier Aubert pour demeurer fidèle à Robin. C'est en vertu de la même convention traditionnelle, que^ dans certaines pièces de Molière, nous voyons les personnages causer sans façon dans la rue et paraître pour les besoins de l'action aussitôt qu'on frappe à leur porte. Cette recherche de la vraisemblance dans les moyens matériels du théâtre, qui nous semble aujourd'hui si nécessaire, et qui constitue ^une partie intégrante de la poétique adoptée, est un fait complètement moderne et dont on nes'est pas inquiété pendant des siècles. Shakspeare, Lope de Vega, Corneille et Molière se sont passés de ce progrès.
M. Bottée de Toulmon a donné dans V Encyclopédie catholique une appréciation de la valeur musicale du trouvère à qui nous devons le Jeu de Robin et de Marion. Il loue le tour gracieux, la mélodie facile et claire
des chansons destinées sans doute par Fauteur à une popularité plus grande que les partures et les motets, n critique ces dernières compositions, écrites dans un style plus élevé et pour les amateurs qui se piquaient d'érudition.
La musique de l'Église exerçait alors une grande influence sur la composition. — c L'instinct, dit M. Bottée de Toulmon, poussait les compositeurs vers une tonalité qui n'entrait pas dans ce qu'on peut appeler leurs mœurs musicales. Pour l'acquérir ils employaient les modes lydîen et hypolydien, cinquième et sixième tons de l'Église, qui correspondent à nos tons fa et ut. Lorsque les cqmpositions de cette époque étaient faites d'après ce système elles avaient une véritable tonalité moderne, à moins que quelque envie de faire de la science ne poussât l'auteur à sortir de cette tonalité. »
Il s'en suit que la monotonie était surtout le défaut de ce genre d'ouvrages. Le Jeu de Robin et deMarion^ qui ne renferme pas moins de vingt-six morceaux de chant, se trouve presque tout entier écrit dans le même ton. En somme, grâce naïve quand le musicien ne se préoccupe point d'être savant; gaucherie, incertitude et fatigue lorsqu'il veut faire empiéter l'esprit sur le sentiment de l'oreille et user d'une harmonie dont les premiers principes ne lui sont pas connus.
Le Jeu du pèlerin complète ce qui nous reste de ce théâtre, si curieux, d'Adam de la Halle. Avec un peu de patience on retrouvera peut-être un jour tout entier ce rudiment de l'opéra comique français.
Le Jeu du pèlerin^ moins important que Robin et Marion^ n'est qu'une petite scène populaire» montrajat comment les bonaes gens de campagne accueillaient les moines mendiants qui venaient leur cootor des bourdes, sous prétexte qu'ils arrivaient de Terre- Sainte : « Seigneurs, je suis pèlerin, dit un de ces vendeurs de reliques. J'ai été en Faménie. en Syrie et à Tyr, un de ces pays où l'on est si véridique que l'on meurt sur l'heure quand on y veut mentir.
— Très mal venu, soyez-vous, répond l'un des vilains, vous êtes trop entripaillé pour venir gueuser ainsi. 9
Comme le pèlerin insiste, on le chasse ; comme il veut denoeurei^, on le bat. Alors il se met à chanter les louanges de maître Adam de la Halle, le gai, le large donneur, le parfait ménestrel, et aussitôt les rustauds cessent de lui chercher querelle. On voit qwe la réclame n'est pas de date plus récente que l'opéra comique.
Ce sont les fabliaux, sans nul doute, qui ont donné aux ménestrels du Nord l'idée de leurs treuves^ mises par personnages. Dans ce temps, les cartes n'étaient pas inventées, et les soirées d'hiver devaient paraître bien longues dans les châteaux. On était blasé sur les jongleurs, et ce fut une grande ressource que l'avénement des jeux scéniques. Les fabUaux, autrefois récités, se prêtaient merveilleusement à cette transformation. Pour peu qu'on ait parcouru l'un de ces
recueils, on y reconnaît au premier coup d'œU le «isement dramatique.
Sans parler des anciens, les modernes ont largement puisé à cette source ; Voltaire y a trouvé le sujet de son joli conte de Zadig; Goethe, celui du Renard, On a mis en opéra le fabliau du Faucon ; du Lai d'Âristote, on a &it Aristote amoureux. Aucassin et Nicolette est devenu un opéra comique de Sedaine, musique de Grétry, etc.
Le plaisir que prenaient les seigneurs à la représentation des jeux ne les empêchait pas de lire les poésies lyriques, alors fort en vogue, car ces barbares étaient plus lettrés que nous. Beaucoup d'illustres personnages et même des princes et des rois composaient des vers. Ceux de Thibaud, comte de Champagne et roi de Navarre, sont demeurés célèbres. Thierry de Soissons, le vidame de Chartres, Raoul de Coucy, tué à la bataille de Mansoura à côté de saint Louis, ont laissé des œuvres poétiques plus ou moins estimées. La production dramatique n'empêcha nullement la production lyrique, qui continua comme par le passé à faire les délices de tout le nord de la France. Quant à notre poésie du midi, elle avait envahi l'Italie et l'Espagne, où elle domina longtemps.
Théâtre allemand,
Mystères farcis. — La Passion, dramp do Munich.
A la fin de ce siècle, on commence à trouver en Allemagne quelques Mystères liturgiques en langue farcie, entre autres un Mystère de la Passion^ publié d'après un manuscrit de la bibliothèque de Munich, et édité de nouveau par M. Edélestand du Méril. C'est une action sommaire, d'après l'Évangile, destinée à être récitée pendant l'office. Marie-Madeleine y chante en latin et en vieil allemand. Voici le couplet qui précède immédiatement la conversion de la pécheresse.
a Marchand, donne-moi quelque pommade qui me rougisse les joues et force les jeunes gens à me remercier de mes caresses. » Puis elle ajoute, avec un laisseraller assez curieux : ce Regarde-moi, jeune homme, laisse-moi te plaire. »
Combien est plus délicate la Madeleine du Mystère français, que nous verrons au siècle suivant.
La Madeleine allemande n'arrête pas là ses propos plus que galants. Elle poursuit le jeune homme de ses instances et lui dit : « Je serai soumise à tes désirs et toujours heureuse de ton amour. » Et se tournant vers les jeunes filles qui l'accompagnent : « Achetons du