THÉÂTRE SLAVE
(russe, polonais, bohème, serbe.)
Théâtre russe.
Ozérofif, Chakowskoï et Khmelnitski. — Alexandre Griboiédof (Malheur à l'esprit, comédie, et le personnage de Tchcdski, le misanthrope de la littérature russe). — Gogol. — Koukolnik et Polévoï. — Pouchkine. — M. Ostrowski et son répertoire. — M. Alexis Potiékine et ses principales œuvres. — M. Jean Tourguénief. — Le comte Alexis Tolstoï et sa Mort d'Ivan le Terrible. — M. Pierre Boborykine. — MM. Diatchenko,— Soukhovo Khobiline, — Averkief , — Schteller, — Mann. — Les acteurs et les actrices russes.
Dans l'évolution spontanée de la dramaturgie moderne, le théâtre russe occupe une place marquée au coin d'une vraie originalité et d'une force créatrice de bon aloi. Si nous le comparons, par exemple, avec le théâtre allemand, nous lui devons accorder une supériorité relative, en prenant comme point d'appréciation le domaine de la comédie.
Cela posé, le rôle de la dramaturgie russe restera toujours un rôle subordonné. L'initiative n'a pu appartenir à la Russie dans cette branche de l'art, comme dans aucune autre. L'art théâtral, les divers genres de spectacles, la tragédie, la comédie, le drame, tout
fut de pure importation. Le xviii^ siècle, dès l'époque de la naissance du théâtre patronné par la cour impériale, ne donna que des œuvres imitées du français, les deux comédies de Von Wizin et les quelques pièces de Krylofî exceptées. C'est donc une chose tout à fait naturelle que de voir , dans le premier quart du xix^ siècle, le même caractère imitateur se répandre sur tout ce que la scène russe a produit, jusqu'à l'avénement d'un auteur de génie qui a nom Alexandre Griboiédof.
Dans la tragédie, OzérofT; dans la comédie, le prince Chakowskoï et Khmelnitski, voilà les trois noms que l'on peut, à la rigueur, tirer de la hste, d'ailleurs fort courte, des dramaturges en renom de cette époque. Mais OzérofT ne fut que l'émule de Soumarokoff, fidèle champion du tragique conventionnel, seulement avec plus de talent, de sobriété et d'élévation de style. Ses sujets grecs ne sont que des pastiches, de même que ses tragédies , tirées de l'histoire et des légendes russes. N'y cherchez ni vérité historique, ni vérité de caractères, ni vérité du langage : ce sont des tragédies comme on en confectionnait en France aux confins des deux siècles. Chakowskoï imitait et adaptait tout ce qu'il pouvait prendre dans le théâtre étranger, voire même les comédies de Shakespeare. C'était pour son temps un très-habile faiseur, un aimable auteur comique et un ardent amateur du théâtre. Il a rendu de grands services à la scène russe en qualité de directeur. Nul, à son époque, ne s'adonnait avec autant de verve et d'abnégation à la pénible tâche de chercher
de bons comédiens, de leur enseigner la déclamation, d'encourager les commençants , de bien monter les pièces, de varier le répertoire. Son théâtre à lui ne peut, à proprement parler, être jugé avec impartialité qu'à ce point de vue de propagande et de vulgarisation. Mais tout ce qu'il faisait était approprié aux moyens de l'interprétation et aux goûts du public. C'est ainsi que sa comédie En famille {Swoïa semia) et le drame populaire la Bigame {Dwoumoiijenitza) ne disparurent du répertoire des théâtres de province que vers 1860. Son partenaire Khmelnitski n'a sur lui d'autre avantage qu'une certaine élégance de versification. Les idées et les personnages de ce genre de comédie sont puisés dans le répertoire des comiques français. Il n'y a qu'à citer les titres des deux meilleures pièces de Khmelnitski , le Menteur (Nié lioubo nié slouchaï a Igate 7iié mechaï) et les Châteaux en Espagne {Wolchebmjie Zamki), où le titre môme est un plagiat; mais cette petite comédie est écrite en vers agréables qui faisaient déjà espérer le style de Griboiédof.
Avec un fonds aussi pauvre en pièces originales , le théâtre russe ne pourrait pas môme répondre aux exigences du public des deux capitales russes , déjà fort avancé, sinon comme instruction vraie, du moins comme goût littéraire ; et nous voyons cependant que la scène russe marchait de pair avec les spectacles étrangers que l'on donnait à Saint-Pétersbourg et à Moscou, qu'elle avait un répertoire varié et des comédiens remarquables. C'est que les traductions abon-
348 HISTOIRE DU tiii':atre contemporain
daieiit et servaient la cause de l'art, en même temps que celle de la culture intellectuelle des mœurs. A partir de cette époque , la tragédie conventionnelle luttait sur les tréteaux russes avec les vigoureuses productions du romantisme. On jouait simultanément les Antigènes et les Œdipes avec le Roi Lear et Othello (traduits non des originaux, mais des adaptations de Ducis) , les Brigands et Don Carlos , la grande et la petite comédie du xvii^ et du xviii^ siècle, Molière et Destouches , Marivaux et Beaumarchais , les comiques anglais et italiens , Sheridan et Goldoni. Voilà ce que le public applaudissait, voilà ce qui permit à la Semionova de devenir une grande tragédienne , à Karatyguine , plus tard à Motchaloiï et à Sossnitski , de se partager les suffrages dans le drame et la comédie. C'est de ces éléments que le théâtre russe fut constitué , quand le génie de Griboiédof franchit d'un seul bond l'espace qui sépare la médiocrité du grand souffle créateur et des œuvres de maître.
Alexandre Griboiédof n'a jamais eu l'idée de réformer le théâtre national , et la vocation littéraire , très-marquée chez lui (si l'on étudie sa correspondance intime) , ne l'a pas détourné de la carrière administrative. Nous le voyons , après la campagne de 1812, quitter un régiment de cavalerie pour entrer dans la diplomatie , où il conquit très-vite une belle position. Il mourut, en quahté d'ambassadeur russe près le shah de Perse, en 1829 , victime d'une émeute de la populace de Téhéran contre les serviteurs de l'ambassade russe.
Nous savons que Griboiédof fréquentait volontiers la société des gens de lettres de Pétersbourg et de Moscou , que son amour du théâtre était très-prononcé ; mais les quelques petites bagatelles qu'il écrivit pour la scène ne pouvaient guère servir de ballons d'essai à une œuvre telle que Malheur à V esprit ( Goré oté oumà). Cette comédie reste l'unique œuvre digne de Griboiédof, et les bribes de ses compositions posthumes, que l'on a trouvées dans ces derniers temps, semblent provenir de la plume d'un vaudevilHste et non d'un grand comique.
Malheur à l'esprit est , si l'on veut, plutôt une satire dramatisée qu'une comédie. Mais cette distinction est subtile, et tout critique, libre de préjugés et de traditions routinières , reconnaîtra dans cette pièce tous les principaux éléments d'une vraie comédie : caractères , peinture de mœurs , verve comique , esprit, finesse, protestation vigoureuse contre les vices du temps. L'intrigue et l'action restent au-dessous de ces qualités ; mais il y en a bien assez pour que cette comédie ne devienne pas une simple satire dialoguée. L'analyse détaillée le démontrerait aisément. Dans une journée (et ce n'est nullement par respect exagéré pour les unités), cette œuvre nous montre toute une galerie de types d'une parfaite vérité. La vieille société de Moscou est reproduite avec une hardiesse et un naturel dont le génie seul possède le secret. Sur un fond de satire implacable apparaît la noble figure du héros Tchatski qui subit involontairement
la peine que lui inflige le monde plein de dégénérescence morale où il tomba.
Le théâtre russe ne possède guère , en fait de personnages héroïques vraiment sympathiques , que Tchatski , le martyr de son propre esprit. Quelle que soit sa portée philosophique ou sociale , qu'on l'envisage comme représentant de la jeunesse avancée ou bian qu'on l'accepte comme le type de l'homme de principes qui proteste toute sa vie contre les ridicules et les travers du temps , le personnage de Tchatski ne perdra jamais ni sa valeur littéraire , ni sa valeur morale. C'est l'Alceste de la comédie russe. Tchatski ressemble à l'immortel misanthrope de Molière, d'autant plus que sa participation à la pièce est motivée par un amour tout aussi indigne de lui que celui qu'Alceste ressent pour Célimène. Le critique russe Belinski , entraîné par les métaphysiciens allemands aux extrêmes limites du purisme , prétendait que Tchatski n'est pas une figure vivante , que ce n'est qu'une abstraction , un diseur de monologues , une boîte à mercuriales écrites en vers splendides. Si cette opinion (qui a depuis presque totalement perdu son autorité) était vraie, si même l'on faisait disparaître de la comédie le personnage de Tchatski , le fond du tableau, les mœurs , les types variés et profondément étudiés , le style devenu le patrimoine de l'esprit national , tout cela constituerait encore une œuvre du plus vrai comique, de la plus haute portée littéraire. Ne nous étonnons pas que la comédie de Griboiédof
reste isolée dans le théâtre russe. Pour concevoir une œuvre de cette force , il fallait avoir vécu dans le courant d'idées qui pénétra en Russie après la campagne de 1812, qui aboutit aux événements de 1825. Ce n'est que de ces hauteurs intellectuelles et morales que l'on pouvait en artiste envisager la vieille société nobiliaire, lui donner son vrai coloris , faire ressortir ses côtés ridicules et se montrer créateur et poëte sans devenir pamphlétaire et libelliste. Griboiédof mourut à l'ouverture du règne de Nicolas I^"", qui se signala par l'interruption brusque de ce courant d'idées rénovatrices. Ce n'est que dix ans plus tard, sous une autre forme et avec un autre matériel, que le talent de Gogol livra au public une comédie-satire qui eut presque le même retentissement que Malheu7' à Vesprit. Ne cherchons dans son Réviseur ni l'esprit, ni la finesse, ni le style de Griboiédof; c'est de Vhumour relativement grossier, c'est de l'observation réahste. Si Griboiédof ne laissa pas une école, dans le sens classique du mot, il transmit du moins à ses descendants le souffle de la comédie. Son œuvre, avec celle de Gogol, frayèrent le passage à un théâtre plus populaire, à un théâtre où les couches inférieures de la société sont mises en évidence. C'est pourquoi, si M. Ostrowski (le coryphée de la dramaturgie moderne) n'est qu'un disciple de Gogol au point de vue général, il est, sans contredit, le vulgarisateur de la nouvelle comédie et le peintre de mœurs inexplorées jusqu'à lui. C'est lui, en effet, qui représente le mieux le théâtre moderne russe. Son mérite se lie étroitement à la comédie, et non aux autres
genres de littérature scénique. Voilà plus de trente ans que la comédie russe ne sort pas du cadre où Gogol et M. Ostrowski l'ont placée. Ne cherchez là pourtant ni une action bien étudiée, ni une intrigue intéressante, ni coups de théâtre nouveaux; tout cela marche paisiblement, tout cela est plein de choses épisodiques, c'est parfois plutôt une série de dialogues qu'une pièce de théâtre ; mais presque tout est bien observé ; les caractères sont tranchés, le langage sent son crû, les mœurs sont reproduites avec une vérité, exempte de toute convention. En un mot ce sont de très-bonnes œuvres littéraires et de médiocres pièces de théâtre, trois ou quatre exceptées. Les jeunes écrivains qui battirent la campagne sur la trace de M. Ostrowski se sont signalés quelquefois par d'heureuses dispositions, par l'étude de quelques nouveaux travers de la société ou par la création de quelques types inobservés ; mais aucun n'a marché dans une voie vraiment originale.
Tel est l'état actuel de la comédie en Russie. Quant à la tragédie , ou , pour mieux parler, quant au drame, il a eu beaucoup moins de développement spontané. Le romantisme de 1830 donna naissance à des œuvres tellement secondaires qu'on ne peut même pas les comparer aux productions des dramaturges ordinaires qui desservaient en France ce genre de spectacles. Les deux faiseurs de cette époque, Koukolnik et Polévoï, sont d'égale valeur. Le premier exploitait la mine du patriotisme exagéré, en édifiant de grandes machines où l'on ne voit d'historique que les noms, les dates et les faits grossiers des annales, mais
OÙ tout est ronflant et prosaïque ; le second composait, selon les besoins, drames historiques, drames bourgeois, sujets russes, sujets étrangers, en y mettant un peu plus d'esprit et de goût que son confrère, mais ne laissant jamais percer la plus minime parcelle d'inspiration créatrice, soit dans l'action, soit dans les caractères , soit dans le style.
La période Ostrowski, qui commença vers 1850, n'a pas trouvé dans le drame son plus riche élément. A part deux ou trois drames populaires, tout ce que MM. Ostrowski , le comte Alexis Tolstoï , Pissemski et Tchaïeff ont écrit, en fait de pièces historiques et de drames de genre, ne dépasse pas un estimable niveau. Les drames de genre ont encore quelque signification, puisqu'ils reproduisent , bien ou mal , la société actuelle ; mais les pièces dites « historiques » ne sont que des pastiches des chroniques shakespeariennes. Cette infatuation shakespearienne détourna le grand poëte Alexandre Pouchkine de la vraie voie de l'art, quand il écrivit son Boris Godounoff. C'est une des belles œuvres de la poésie moderne, mais ce n'est qu'une ébauche d'épopée dramatisée. On comprend qu'avec un tel bilan de drames , le répertoire des théâtres des deux capitales ait dû vivre surtout de pièces traduites ou adaptées.
Nous avons dit que le romantisme pénétra sur la scène russe dès le commencement du siècle. Outre les maîtres classiques Shakespeare, Schiller, Lessing, puis Kotzebue, les poètes espagnols et plus tard Victor Hugo, Alfred de Vigny, Casimir Delavigne, Dumas,
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toute la phalange des mélodramaturges français défila sur la scène russe. Les traductions et les adaptations abondent encore de nos jours, et il ne paraît guère de pièce remarquable ou à succès sur les théâtres de Paris, quel que soit son genre, qui ne soit immédiatement transplantée, ce que nous voyons d'ailleurs un peu partout.
Malheur à V esprit de Griboiédof et le Réviseur de Gogol sont donc jusqu'à présent les deux perles du théâtre russe contemporain. La pièce de Griboiédof ouvre ordinairement la saison théâtrale à Pétersbourg et à Moscou. Ce n'est que depuis l'avènement de l'empereur Alexandre II qu'on la joue sans coupures, mais on s'obstine toujours à la défigurer par une mise en scène inintelligente, en l'habillant à la mode du moment et non en costumes du temps d'Alexandre I". Les types de la comédie de Gogol, le sous-préfet et le réviseur, sont devenus des sobriquets comme Alceste, Tartuffe, Harpagon. Deux autres comédies qui complètent l'œuvre de Gogol, et qui sont de beaucoup inférieures dMRéviseur^ s'iniiiuleiii Le Mariage {Genitha) et Les Joueurs {Igroki). Cette dernière pièce ne contient pas de rôle de femme.
Les pièces de M. Ostrowski sont de genres très- variés, drames, comédies, chroniques, féeries, livrets d'opéras. Dans ses comédies, M. Ostrowski a mis en scène les mœurs de la classe marchande, qui diffère beaucoup de la société noble. Il est le seul dramatiste moderne qui ait fait école. La meilleure de ses études sur la classe des marchands est le Banqueroutier {Swoï-
lioudi sotchtemsia), comédie en quatre actes, qui n'a jamais beaucoup plu à cause de ses longueurs. La pièce intitulée Pauvreté n'est 2^0,8 vice {Bêdniosti nié par ok) n'a que trois actes mêlés de chant. Elle se distingue par le type d'un ivrogne, frère d'un riche marchand. Ce rôle fut l'une des meilleures créations de l'acteur Sadowski, mort l'année dernière. La Pupille {Vospitannitza) présente une suite de tableaux des mœurs de la classe nobiliaire avant l'émancipation des serfs. Une Place lucrative [Dochodnoiè miesto), comédie en cinq actes en prose, trace une amusante esquisse de la classe des petits employés. U^ie Fille pauvre à marier peut aussi se ranger parmi les bons ouvrages dus à la plume de M. Ostrowski. L'héroïne de la pièce est un type très-sympathique de jeune personne qui partage le sort de tant de demoiselles sans dot, celui d'être vendue en mariage. L Orage {Groza), drame en cinq actes en prose, développe un épisode de la vie intime des marchands où le despotisme de la famille ressort dans toute sa crudité. Le rôle de l'héroïne du drame, Catherine, est le plus poétique personnage qu'ait inventé l'auteur, et il sert de cheval de bataille à toutes les débutantes. Les drames historiques de M. Ostrowski obtiennent moins de faveur que ses comédies. Minime, Le Songe sur le Volga, deux chroniques dramatisées , écrites en vers blancs, ont faiblement réussi. La mise en scène de ce dernier ouvrage coûte pourtant des sommes considérables. La Neigette {Sniégourotschka)y l'une des œuvres récentes de l'auteur, mise en musique par M. Tchaïkowski, a
échoué au théâtre de Moscou. Cette féerie en vers Hbres contient pourtant quelques beautés poétiques.
Une comédie en quatre actes de M. Alexis Potiékine, intitulée Le bien d' autrui ne profite pas, nous présente un tableau de la vie intime des paysans en contact avec la corruption délétère de la valetaille fainéante. C'est une bonne pièce populaire. Dans les Chevaliers modernes {Sowremiennyié ritzari), l'auteur stigmatise les coureurs de fortune s'affublant du masque de toutes les vertus. L'auteur a fait là un Tartuffe de provenance allemande. Il dépeint un de ces Allemands des provinces baltiques, race omnivore détestée dans toute la Russie. A cause de sa tendance, la comédie de M. Potiékine fut arrêtée par la censure. Elle ne fut jouée que longtemps après son apparition dans une revue, et sous un autre titre. L'Allemand de la comédie fut contraint de prendre une peau russe. Les Oripeaux {Michoura) parurent il y a quelque douze années, à l'époque où la littérature russe s'était jetée dans la satire de l'administration et où elle poursuivait de ses sarcasmes les fonctionnaires à pots-devin.
M. Jean Tourguénief, le célèbre romancier, a quelque peu écrit pour les théâtres ; on a de lui des comédies satiriques dans la manière de Gogol;, et des proverbes mêlés de situations piquantes et de fines causeries. Son Célibataire, sa Provinciale , son Déjeuner chez le maréchal de la noblesse constituent de jolies petites esquisses en prose qui ne sont pas sans valeur. Léon Meï, poëte distingué, mort il y a quelques
années, laissa deux drames en vers et en cinq actes, tirés de l'histoire moscovite, la Fiancée du Tzar et la Pscowitaine. La Mort cVlvan le Terrible, par le comte Alexis Tolstoï (qu'il ne faut pas confondre avec l'illustre romancier Léon Tolstoï), a fait sensation il y a sept ans. L'ouvrage était monté avec un grand luxe de mise en scène. Il contient quelques belles parties ; la forme littéraire a été très-critiquée.
Nous arrivons à M. Pierre Boborykine, jeune écrivain, qui a fait représenter le Petit Noble, comédie en cinq actes en prose, et VEiifant, drame en cinq actes. Le Petit Noble est une satire amusante des mœurs russes avant Témancipation des serfs, où l'esprit de caste et l'antagonisme des classes sont mis en jeu. L'Enfant nous montre la lutte morale d'une jeune fille qui perd successivement toutes ses illusions, et périt sous le poids de la réalité. La fameuse comédienne de Moscou, Fedotova, débuta dans ce rôle en 1862. Depuis 1865, l'auteur paraît avoir renoncé au théâtre, où il avait pourtant réussi, et il écrit des romans et des articles de journaux. M. Boborykine a publié, en 1872, un livre sur VArt théâtral, la première œuvre de ce genre qui ait paru en Russie et qui contient la théorie des mouvements d'expression, les principes de la déclamation ainsi que des considérations critiques sur l'enseignement dramatique et sur la condition sociale des comédiens.
Le plus grand producteur de pièces modernes est certainement M. Diatchenko , qui alimente le théâtre russe depuis quinze années. Il combine et ar-
range mieux ses plans que M. Ostrowski ; mais comme exécution il lui est de beaucoup inférieur. M. Soukhovo Khobiline s'est fait un nom avec une seule pièce en trois actes, les Noces de Krètchinski, bonne comédie de mœurs contemporaines. Le héros est un escroc du grand monde. L'ouvrage, en province, ne quitte pas les affiches depuis 1850. U Ancien Régime de Kachira, par M. Averkief Dmitri, obtint récemment un très- vif succès à Moscou. Les Fautes de jeunesse ont servi de début à un jeune auteur, M. Schteller. M. Mann est aussi un dramatiste tout récent qui a fait représenter La Toile d'araignée^ Les Parleurs et Le Bien public. Cette dernière comédie vise à la satire sociale ; elle est bien conçue, mais un peu lourde dans ses allures. L'ensemble de ces travaux montre une marche décidée et un progrès sensible et continu de la littérature russe contemporaine vers la comédie de mœurs et l'observation vraie. Il est probable que ce progrès s'accentuera de plus en plus et arrivera, dans un temps prochain, à la création d'un art véritablement national.
On compte en Russie quelques comédiens remarquables, mais l'ensemble manque généralement dans les troupes. Après la Semionova, le célèbre tragédien Karatyguine, Motchalofî, Sossnitski, que nous avons déjà nommés, les théâtres impériaux s'honorent de pouvoir citer Tchépkine , Serge Wassilieff et Martynoff. Le premier a fait époque dans l'histoire de la scène russe. Sa biographie, intéressante à plusieurs points de vue, nous montre un ex-serf faisant pénible-
ment sa carrière et arrivant aux plus hauts sommets de l'art. Tchépkine savait jouer à merveille tout le répertoire classique du comédien français, et s'identifiait comme nul autre avec les types de Griboiédof et de Gogol. Son émule, Sadowski, vint plus tard. Sa carrière fut étroitement liée au théâtre de M. Ostrowski. Il excellait surtout dans les types de marchands, la classe précisément que M. Ostrowski prit comme modèle pour ses tableaux de mœurs. Serge Wassilieff et Martynofî (comédiens de Pétersbourg), tous les deux morts dans la force de leur talent, possédèrent au même degré Vhumoiir incisif et entraînant et un grand fond de sensibilité et de pathétique. Parmi les vivants, Samoïloff, à Pétersbourg, et Choumski, à Moscou, sont des comédiens consommés ; mais Choumski, qui tient le même emploi que Samoïloff, est plus intelligent , plus sobre dans son interprétation, et par conséquent plus vrai. Givokini, dès ses débuts, fut l'idole du public qui aime à rire, et c'est par une verve intarissable que cet excellent bouffe a égayé la scène pendant plus de quarante ans. Après Sadowski, le frère de Serge Wassilieff, Paul Wassilieff, de Pétersbourg, est le meilleur interprète des types de M. Ostrowski.
Quant aux femmes, aucune ne s'est montrée l'égale de la Semionova. Les meilleures se distinguèrent dans le bas comique et le drame populaire, comme Gousséva , Sabourowa , Linskaïa. Quelques amoureuses, coquettes, ingénues et soubrettes, telles que Asséukowa, Dure, Répina, Kassitskaïa, Vera et Nadé-
jeda Samoïloff (sœurs du comédien précité), Wassiliéwa (veuve de Serge Wassilieff), les soeurs Barbe et Eugénie Borozdine , Suetkowa, Fedotova, Brochel, Nicoulina, telle est la liste des actrices mortes et vivantes.
Parmi ces artistes, on distingue- surtout la Wassiliéwa et la Kassitskaïa. La carrière de cette dernière fut presque la même que celle du grand Tchépkine : c'est du servage qu'elle est sortie pour aborder la scène d'un théâtre de province en qualité de comparse.
Les Russes ont beaucoup d'aptitude scénique, et ce n'est que par l'absence de bonnes écoles que l'on doit expliquer le niveau, relativement bas, de l'interprétation. Il est vrai que la direction des théâtres impériaux possède, à Saint-Pétersbourg et à Moscou, deux écoles de déclamation, de chant et de danse, entretenues aux frais de la couronne ; mais ces établissements donnent à leurs pupilles une très-médiocre éducation scénique. La seule branche qui y fleurit, c'est la danse. Aussi les plus grands comédiens, Tchépkine et Sadowski, furent des enfants de la balle sortis des théâtres de province; Sossnitski , Martynoff et Choumski, quoique ex-élèves des écoles, y firent l'apprentissage des danseurs; Samoïloff avait été ingénieur des mines avant d'aborder la scène.
Notons, en terminant, que la liberté des théâtres n'existe en Russie que pour la province. Dans les deux capitales, les théâtres impériaux sont la propriété exclusive de la couronne; aucune concurrence privée n'est autorisée pour le drame et la comédie russes.
EN FRANCE Eï A L'ÉTRANGER. 361
Théâtre polonais.
Bogusla-wski. — Niemce-wicz. — Dmusre-wski. — ZiolkoTwski.— Ossinski,— Osireski. — Krapinski.— Wézyk. — Félinski. — Les deux Fredro. — La Comédie infernale de Krasinski.
Le prince Poniatowski, devenu en 1764 le roi Stanislas-Auguste , avait fondé en Pologne les théâtres publics. La liberté qu'il laissait aux écrivains avait permis à l'illustre Zablocki de faire représenter ses comédies de mœurs, qui sont encore aujourd'hui l'honneur de la scène polonaise. Le mouvement dramatique fut considérablement ralenti par le partage que subit ce royaume infortuné, jadis si florissant, et qui avait préservé l'Europe de la conquête musulmane. L'art dramatique survécut pourtant dans la Pologne conquise et morcelée. Comme les Italiens sous la domination de l'Autriche, les auteurs polonais usèrent du droit qu'on leur laissait de parler à leurs compatriotes sous le voile de la fiction scénique et de l'allusion, et de leur rappeler leurs anciennes gloires. Boguslawski, directeur de troupe et acteur de talent, avait commencé ses prédications théâtrales avant l'invasion, lorsque les partis se disputaient le pouvoir, sans deviner que leurs querelles byzantines les menaient à la perte de leur na- *tionalité. Une pièce de sa composition, les Cracoviens et les Montagnards , espèce de vaudeville entremêlé d'allusions politiques , l'avait mis en grande faveur.
362 HISTOIRE DU THÉ.iTRE CONTEMPORAIN
Quand l'armée prussienne occupa Varsovie en 1794, Boguslawski se vit contraint de s'exiler. Rappelé en 1809, lors de la création du grand-duché, il reprit la direction du théâtre, qui prospéra malgré les agitations du moment. Lorsque les événements de 1814 et de 1815 mirent fin à l'existence du grand-duché, Boguslawski se confina dans une modeste retraite, où il vécut jusqu'en 1829.
A cette époque troublée, les traductions sont plus nombreuses que les œuvres nouvelles. Il y eut cependant quelques productions originales , et parmi celles-ci il faut mentionner en première ligne une comédie du poëte Niemcewicz intitulée Le Retour du déjnité, écrite en excellents vers et représentant l'image fidèle de la noblesse polonaise aux dernières années du xviii^ siècle. Cétait en même temps une pièce politique et une œuvre littéraire très- vigoureuse. L'auteur avait voulu montrer ce double courant d'idées contraires qui épuisait la dernière vitahté du pays : d'un côté l'effort pour revenir à un passé impossible, dont le servage était la base ; de l'autre, le radicalisme révolutionnaire tendant à l'anéantissement de toute société humaine. Niemcewicz a donné d'autres ouvrages au théâtre : Jean Kuchanoiuski , Sbigniew, ladwiga. Parmi les bons traducteurs, il faut nommer le Lithuanien D m usrewski , auteur et acteur , qui fut l'un des favoris du pubUc, à côté du grand comique Aloïse Ziolkowski. Ce Ziolkowski écrivit pour le théâtre soixante-quatorze pièces, aujourd'hui oubhées, parce qu'il les composait sur les menus événements du jour.
Il fut aussi le créateur et le rédacteur d'un petit journal très-goùté qu'il publiait sous le titre de Momus. Au temps du grand-duché, Ossinski, classique renforcé, mais écrivain élégant dans sa langue, publiait force traductions de Corneille, de Racine et de Voltaire qui obtinrent des succès d'enthousiasme. En 1807, il faisait représenter une allégorie où Napoléon figurait sous les traits de Persée délivrant Andromède (la Pologne).
C'est à Osireski qu'en 1814 Boguslawski remit le théâtre de Varsovie. Cette direction représente l'époque la plus brillante de la scène nationale. Krapinski y donna sa tragédie de Luâgarde , sujet tiré de l'histoire primitive de la Pologne. On représenta le Boleslas le Hardi et le Glinski de Wézyk. Ces tragédies, conçues et exécutées sous l'influence du goût classique français , écrites en sonores alexandrins , avaient le grand mérite d'entretenir l'esprit du peuple dans la culture de la langue nationale. La tragédie de Félinski intitulée Barbara Radziivill peut être considérée comme l'ouvrage le plus louable de cette période. A une fable intéressante l'auteur a donné pour cadre la lutte de la royauté et de l'oligarchie, et il s'est plu à réveiller les sentiments patriotiques dans un style élégant et pur, paré des plus riches couleurs de la poésie. Barbara Radziwill était la femme du roi Sigismond Auguste , qui l'avait épousée secrètement , sans le consentement de la Diète. Fatigué de cette contrainte, le roi la conduisit à Cracovie pour la faire couronner reine. La noblesse s'opposa à cette mésal-
liance, et la pauvre Barbara mourut par le poison. L'argument historique est tragique par lui même ; il est traité avec talent, et il reproduit un souvenir des annales du pays, toujours bien venues sur les scènes polonaises. A côté de cette littérature sérieuse la petite comédie amusante garda toujours sa place , et le vaudeville français se naturalisa pour passer en revue les événements du jour. Le théâtre polonais suivit le mouvement romantique quand il fit son apparition en France et en Italie, et il inaugura l'ère nouvelle par un drame moyen-âge de Jean-Maximilien Fredro inûiu\é Harald. Cet ouvrage, monté avec un grand luxe de décors et de costumes , obtint un succès retentissant. C'est à un poëte du même nom, à Alexandre Fredro, que le théâtre polonais doit les meilleures pièces de son répertoire moderne. Alexandre Fredro succéda dignement à Zablocki , et depuis quarante ans il brille au premier rang sur la scène nationale. Ses œuvres , multipliées par l'impression , se trouvent dans toutes les mains. Son répertoire se compose d'un beau drame historique, la Défense cVOlsztyn, et de dix-sept comédies. De 1824 à 1834, il pubUa quatre volumes de pièces, parmi lesquelles on remarque Un Vœu déjeune fille, Les Amis, Le Mari et la Femme , La Manie des goûts étrangers , Les Dames et les Hussards. Ce dernier ouvrage, traduit en allemand, obtint beaucoup de faveur à Berlin. Les compatriotes d'Alexandre Fredro estiment à si haut point son mérite qu'ils l'ont surnommé le Molière polonais , comme les Italiens ont appelé Goldoni le Molière de l'Italie et comme les
Scandinaves ont donné à Holberg le titre de Molière danois. Les ouvrages de Fredro perdent beaucoup à être traduits , ce qui semble indiquer que leur principale valeur consiste plutôt dans la forme que dans le fond. Sa qualité supérieure est une honnête et franche gaieté qui ne cherche jamais la pointe acérée de la satire. Fredro était né en Galicie , province échue en partage à l'Autriche. Toutes ses pièces furent représentées au théâtre de Lemberg avant d'être connues à Varsovie. Les événements politiques leur ont depuis fermé l'accès de l'ancienne capitale. Après 1831 , le choix des ouvrages admis par la censure étant devenu plus restreint, c'est surtout l'opéra et le ballet qui ont brillé sur la scène varsovienne. Les drames historiques et la tragédie elle-même furent surveillés de très-près comme des objets de contrebande. D'importants ouvrages littéraires ont pu pourtant se produire en liberté par l'impression : le Dziady de Mickiewicz, le Waclaw de Gurczynski , VIrydian et La non divine Comédie de Krasinski. Malheureusement ces pièces, n'ayant pas été composées pour le théâtre, bien qu'elles soient de véritables drames , et malgré les beautés poétiques dont elles sont pleines, n'ont jamais pu être représentées. Ce drame-poëme de Krasinski , si singulièrement intitulé La non divine Comédie ou la Comédie infernale, fut publié en 1834. Mickiewicz en a donné une brillante analyse dans le quatrième volume de sou cours de littérature slave. Le drame de Krasinski est placé dans l'avenir. Pour la première fois (je cite Mickiewicz ) , un auteur a essayé de créer un drame
prophétique, de décrire les lieux où se passeront les événements futurs, d'y introduire ses personnages, et de raconter les actions qui doivent s'accomplir un jour. La scène , cependant , se passe en Pologne , les temps ne sont pas très-éloignés de nous ; nous sentons que ces personnages appartiennent à notre génération. Un comte , représentant le passé , cherche les chemins de l'avenir, c'est-à-dire les solutions des questions sociales. L'ange le pousse vers l'avenir en lui disant que celui qui a un cœur peut encore être sauvé. Le démon le tente par la poésie du passé, par l'ambition , par la gloire , par les joies de l'Éden terrestre. Le comte quitte son foyer ; il abandonne sa femme, son enfant pour courir vers le rêve. Dieu a éclairé sa raison , mais il a laissé froid son cœur. Son cœur a été chaud, mais sa raison l'avait devancé , et il ne peut plus mettre en harmonie ses pensées et ses sentiments. Il sait tout, mais il n'a ni foi, ni amour, ni désir, seulement quelques vagues pressentiments. La femme du comte devient folle , son enfant halluciné. L'homme du passé entre dans le monde nouveau, après que la vieille société vient de s'écrouler avec fracas. La populace s'enivre sur les ruines d'une ville qu'elle a saccagée. Un homme fauve , osseux et crépu , dont la taille dépasse celle de tous les autres, s'est fait le chef de ces bandes. Il a en lui toutes les tendances révolutionnaires ; il n'a ni cœur ni âme, une intelligence seulement. Il se nomme Pancrace , nom grec qui signifie le résumé de toutes les forces brutales. Il est le maître, il est le tyran ; il méprise ceux qui le servent
et lui obéissent, il les méprise parce qu'ils ne le comprennent pas. Le nouveau Messie désire voir le comte son antagoniste. Il se présente dans son château , au milieu de la ville assiégée , et il le trouve tranquille et sans peur. Pancrace offre au comte de le sauver, mais il faut qu'il lui abandonne les autres nobles qui doivent périr. Il raille les blasons peints sur les cadres des ancêtres. Le comte lui rappelle que, sans la vaillance de ces hommes de fer, le peuple n'existerait pas. Ce sont ces illustres guerriers qui l'ont affranchi, qui l'ont nourri de leur pain, qui lui ont bâti des égUses et des écoles , partageant tout avec les roturiers , excepté le droit de se faire tuer dans les batailles, pour la défense de tous. C'est bien ainsi qu'aux derniers temps du royaume de Pologne devaient parler les représentants des deux systèmes plaidant pour la royauté et pour la république , pendant que l'étranger forgeait leurs fers à tous. « La vérité , dit Mickiewicz , n'est ni dans le camp de Pancrace , ni dans celui du comte ; elle est au-dessus d'eux. La victoire ne pourra profiter à aucun des deux partis. »
Au dernier acte du drame, le comte, qui a juré de s'ensevelir sous les ruines de sa ville plutôt que de céder, se heurte à la couardise de ses alliés, qui ne veulent pas mourir. Il se jette alors dans le gouffre embrasé et il expire en jetant une malédiction. Pancrace entre en vainqueur dans le château du comte. Il fait chercher partout son ennemi ; on lui raconte sa mort , on lui remet son épée rouge de sang. « Il a tenu parole, s'écrie-t-il : gloire à lui ! » Et se tournant
vers les gentilshommes qui se sont rendus, il leur dit : (( Vous autres, à la guillotine! » Au moment où Pancrace rêve la conquête du monde, il devient fou. Il voit dans son imagination le Christ sur sa croix. « Il est là debout, dit-il, avec ses trois clous et ses trois étoiles ! Ses bras s'étendent comme des éclairs ! — Maître, reprends tes sens, lui dit son écuyer. — C'en est fait, murmure Pancrace ; tu as vaincu, Galiléen ! » Et il tombe sans vie.
Un autre dramatiste contemporain, d'un mérite reconnu, c'est Thomas Ohzanowski, qui écrivit vingthuit pièces, dont huit seulement ont été imprimées. Ce poëte, oublié et abandonné, vit à cette heure, m'assure-t-on, dans un hospice aux environs de Paris. Ses meilleurs ouvrages sont encore inédits. Joseph Koneurowski, mort il y a quelques années, est l'auteur d'une tragédie historique bien ordonnée et bien écrite, tirée des annales polonaises au temps de Boleslas le Hardi, et jouée sous ce titre : Le Moine. Son drame à' André Batory est une composition plus originale et plus vigoureuse. Parmi les dramatistes les plus modernes, citons Deotyme, pseudonyme d'une femme de talent qui a donné une nouvelle version du drame de Wanda ; M. Malecky, professeur à l'Université de Lemberg, à qui l'on doit une comédie historique, la Lettre de cachet:, M. Kruszewski, le plus fécond des écrivains polonais; Stanislas Bogusla^vski, fils du célèbre directeur, qui a produit trois comédies : Une Vieille romantique, Les Cousins et Les Lionnes de Varsovie. Joignez encore à ces noms celui de M. Checiuski, de M. Drzewuck et
du comte Ladislas Kaziobrodzki qui fit, avec un grand succès, représenter diverses comédies, sur le théâtre de Lemberg : Les Gants de hal, Après le mariage^ Sur un chemin glissant. Un très-jeune littérateur, M. Lubowski, a essayé la satire des mœurs du jour dans ses pièces intitulées Les Pauvres au salon ^ Les Carrières., Les Chauves-Soims. Le fils d'Alexandre Fredro cherche à suivre les traces de son père. Il a donné au théâtre La Fille unique bien dotée et le Consilium facultatis. Le théâtre polonais ne manque pas, comme on voit, de productions modernes.
A Lemberg, à Cracovie, comme à Varsovie, les pièces écrites en langue nationale trouvent un accueil plus favorable que les productions étrangères. La scène varsovienne s'honore de posséder des artistes de mérite, qui font applaudir les œuvres nationales à côté des opéras et des ballets. Jean Krolikowski charme depuis trente ans le public dans les rôles de caractère; Aloïse Ziolkowski, fils du célèbre comique, et grand comique lui-même, fait les délices de la foule, et M"^ Modrzejowska est un très-remarquable sujet. Enfin MM. Rapacki et Tahorkiewicz représentent la nouvelle génération de la comédie et du drame.
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Le mouvement théâtral en Bohême et chez les Slaves du Sud.
La Bohême, en cherchant à reconstituer sa nationalité, ne pouvait manquer de faire entrer le théâtre dans ses moyens d'action. Trouvant peu d'encouragement auprès du gouvernement central, les habitants de Prague ont récemment ouvert une souscription pour construire une salle spacieuse consacrée à la représentation des ouvrages en langue tchèque. Ce bâtiment, élevé au moyen de cotisations populaires, sera bientôt achevé et permettra de donner à l'art dramatique un convenable développement.
L'homme qui a le plus contribué, dès l'année 1830, à relever la scène en Bohême est Kliepera, auteur et acteur, à qui l'on doit diverses pièces importantes, parmi lesquelles Sobeslav^ tragédie, et Blanik, drame. Son exemple fut suivi par Til, qui écrivit en tchèque, en 1837, une tragédie sur Jean Huss, puis, la même année, un drame intitulé Nalezehec, et, en 1838, un autre drame du nom de Cestmi7\ Un autre auteuracteur, Jean-Georges Kolar, né à Prague en 1813, obtint, en 1847, un retentissant succès avec le drame qui porte pour titre Monika. Cet ouvrage fut suivi de Magelona, drame en quatre actes (1850), et de la Mort de Ziska en 1857, Kolar vit encore et joue les premiers
rôles à côté de sa femme, qui est une tragédienne renommée. Kolar traduisit en tchèque les Brigands et le Wallenstein de Schiller, ainsi que le Faust de Gœthe. M. Halek, qui, au concours public, remporta le prix pour le drame national, traduisit les principales œuvres de Shakespeare, et il écrivit diverses pièces originales, entre autres Carevic Aletei^ tragédie jouée en 1862, Zurich de Falkenstein , Le Roi Rudolf. En 1860 , M. Neruda donna une Françoise de Rimini ; en 1867 et 1868, M. Charles Sabina pubHa sa petite comédie intitulée Dans un puits, et un ouvrage plus important, la Rose noire. Ces différentes pièces sont presque toutes empruntées à la chronique du pays. Je me contente de signaler en passant ce mouvement national, qui a une signification politique assez curieuse , et j'indiquerai le même fait pour la Serbie et l'Illyrie.
Les Slaves du sud, à savoir les habitants de la Croatie , du Monténégro , de la Serbie autrichienne et de la principauté serbe, aujourd'hui indépendante, n'ont pas attendu le mouvement de leurs frères du nord pour donner une impulsion à leur théâtre, n'ignorant pas que c'est là pour eux un puissant moyen de prédication et d'affranchissement. Dès l'année 1813, le vladika monténégrin Pierre, qui venait d'ouvrir des écoles et une imprimerie, songeait à encourager les écrivains qui voulaient s'occuper de l'histoire nationale. Né à Raguse en 1818, Mathieu Ban, après une existence aventureuse , débutait dans la carrière dramatique par un drame, Moscovita, écrit en italien. En 1857, il acquérait une grande réputation de poëte en
publiant en langue croate une tragédie très-vantée, Miréima, qui fut suivie plus tard d'un drame à sensation intitulé Marthe de Novogorod. Ces deux ouvrages constituent les deux perles dramatiques de la littérature slave contemporaine. En 1838, on applaudit avec transport Guran et Sophie, drame héroïque plein de verve et respirant une sauvage énergie contre l'oppression étrangère. L'auteur, Koukoulewicz, prêcha l'union slave et réclama un congrès national à Prague, idée qui fut réalisée en 1848. Mentionnons aussi Mathieu Goubetz, qui a composé plusieurs drames, dont le plus important, Etienne (le dernier roi de Bosnie), parut en 1857. Ces pièces, serbes, croates et tchèques, respirent le plus ardent amour de la liberté et de l'autonomie. Toutes les pensées des auteurs et des spectateurs se tournent incessamment vers l'avenir d'unité que chacun rêve et espère voir se réaliser un jour. Les autorités locales essaient vainement de comprimer cet effort ; le conflit de ces deux forces fait naître un nombre considérable de compositions dramatiques qui se jouent peu, faute de théâtres et d'acteurs, mais qui s'impriment. Il y a là certainement, en même temps qu'un fait littéraire, un fait politique et historique qu'il est utile de constater.