LES ROMANTIQUES ALLEMANDS
Origine du mot « romantique ». — Novalis et Tieck, chefs d'école. — Arnim. — Brentano. — Immermann. — Grabbe. — Les fatalistes tragiques. — Kleist. — Grillparzer. — Adolphe Miillner. — Houwald.
Le mot romantique vient de la langue romane, mélange du latin avec les dialectes populaires. Le romantisme, dans la pensée deWilhelmSchlegel, comprend aussi bien l'antiquité que les temps modernes; il embrasse tout ce qui est original, par opposition à ce qui est imité. « Le génie antique, dit le célèbre critique, est statuaire, le génie moderne est pittoresque. L'église de Westminster est aussi dilTérente du Parthé-
non que Sophocle l'est de Shakespeare, mais ce sont deux merveilleux monuments et deux merveilleux hommes. » W. Schlegel admire le Guillaume Tell de Schiller, mais il n'admet pas sa Fiancée de Messine, par la raison que les hommes ne peuvent pas avoir à la fois deux manières de sentir, l'une chrétienne , l'autre païenne. Cette fois il reste dans la stricte vérité.
Novalis, ou Louis de Hardenberg, mort phthisique à vingt-neuf ans, n'a écrit que des recueils de poésie et un roman resté inachevé , Henri cV Ofterdingen ; mais son influence sur l'ensemble du parti romantique allemand fut très- considérable. Louis Tieck était poëte et romancier comme son ami ; c'était un lecteur admirable, qui portait partout dans le monde la prédication romantique dérivée des interprétations qu'il donnait des drames de Shakespeare, des tragédies d'Euripide et des comédies d'Aristophane. Cet apôtre du théâtre nouveau n'écrivit que des légendes dramatiques et des contes de fées dialogues , qu'il savait ne pouvoir être représentés. Les drames populaires d'Achim d'Arnim ne sont pas plus faits pour la scène que les fantaisies poétiques de Louis Tieck. Son Coq de bruyère {Auerhahn) , où se développent les singulières aventures d'Henri le Ferré et des bâtards de Louis pr, landgrave de Thuringe au xii^ siècle, a pourtant une forme dramatique et contient des scènes et des caractères très-plastiquement dessinés. Halle et Jérusalem, que l'auteur qualifie lui-même dérisoirement de tragédie en deux comédies, constitue l'ébauche
fantastique d'un drame impossible qui a pour argument le sujet de Cardénio et Célînde, déjà traité au xvii^ siècle par Gryphius. Le Juif errant Ahaswérus y figure entre deux jeunes gens qui vont en pèlerinage de Halle à Jérusalem, La vie aventureuse des étudiants remplit les premiers actes, où la figure de premier plan est le fameux Cardénio, qui, à vingt ans, est blasé comme Faust et qui mène une vie de sacripant comparable à celle du Karl Moor des Brigands de Schiller. Les farces (Possen) d'Arnim sont amusantes et variées. Le fantastique et le diabolique s'y mêlent aux bouffonneries et semblent vouloir reconstituer la vieille comédie populaire de Hans Sachs et de Jacob Ayrer. Le beau -frère d'Achim d'Arnim, Clément Brentano, plus célèbre par les excentricités de sa sœur Bettina que par ses productions dramatiques, esquissa un Ponce de Léon, imité de Cakleron, et un drame, la Fondation de Prague, plus baroque qu'intéressant.
Karl Immermann, l'auteur dupoëme dramatique de Merlin, nous montre un sorcier reniant son père le démon pour courir à la conquête du Saint-Graal. Liimermann a composé des pièces véritables qu'il a fait représenter sur un vrai théâtre. Il fut lui-même directeur du théâtre de Dusseldorf. Ses deux premières pièces, deux tragédies, Edwin et la Vallée de Roncevaux^ n'obtinrent aucun succès à cause de leur romantisme outré. Ses comèà\Qs Le Prince de Syracuse, L'Œil de Vamoiir, Les Caprices de la Comtesse, Les Travestissements le réhabilitèrint auprès du public,
et il retourna au drame. U Empereur Frédéric et Andréas Hofer sont ses deux grands succès dans le genre sérieux. Immermann se vit attaqué de son vivant par les romantiques de l'école de Gœthe et de Schiller, qui lui reprochaient de méconnaître la beauté plastique, et par les romantiques de Novalis, qui lui reprochaient de manquer d'enthousiasme et d'élan. D'autres blâmaient chez lui l'absence de foi politique. Ce reproche retentit surtout lorsqu'on 1833 il eut publié son Reise Journal {Journal de voyage), où le fonctionnaire royaliste se mêle sans cesse au poëte de la révolution. Ce retour de la fortune modifia, dans les derniers temps , les convictions littéraires du poëte de Merlin, qui élimina de ses œuvres une série de pièces romantiques et fatalistes. Immermann mourut malheureux et dans la même indécision où il avait vécu. Lorsqu'il dirigeait le théâtre de Dusseldorf , il avait recueilli auprès de lui son ami Christian Grabbe, qui écrivit l'histoire de sa direction. Christian Grabbe , esprit inventif mais décousu et débraillé, jalousait la gloire de Gœthe. Son Duc de Gothland, son Annibal, son Marins et Sylla, le Faust qu'il refit après le poëte de Weimar, son Napoléon ou les Cent- Jour s contiennent des scènes énergiques, des tableaux à effet, mais tout cela manque de liaison scénique. Grabbe mourut dans la misère, en 1836, à l'âge de trente-cinq ans. « On prétend que je suis un génie, disait-il. En effet, le génie et moi nous avons une chose qui nous est commune : la faim. »
Théodore Koerner, qui périt sur le champ de ba-
taille en 1813, et dont les hymnes de guerre ont paru sous le titre de La Lyre et VÉpée {Leier und Schwert), composa deux tragédies dans la manière de Schiller, Zrini et Rosamonde. Ses autres ouvrages dramatiques, Le Veilleur de 7iuit, Le Cousin de Brême^ sont des essais dans le genre comique. Le théâtre toutefois n'est pas la véritable voie de ce poëte lyrique, dont les inspirations se révèlent plutôt dans ses chants de guerre, parmi lesquels La Marche des chasseurs de Lutzow, La Prière pendant le comhat et Le Chant de Vépée sont restés célèbres. Si Koerner peut être classé parmi les romantiques , c'est à l'école de Schiller qu'il se rattache plutôt qu'à celle de Novalis.
La petite secte des fatalistes tragiques^ variété de la seconde école romantique, compte parmi ses notables représentants Henri de Kleist, plus estimé pour ce qu'il aurait pu faire que pour ce qu'il a fait. Après avoir entendu la lecture de sa tragédie de Robert Guiscard, le poëte Wieland lui avait prédit des destinées merveilleuses. Dans un accès de folie, Kleist brûla cette tragédie , dont pas un vers n'est resté. Rendu à la liberté après la guerre de 1808, il écrivit des drames patriotiques contre la domination étrangère, la Bataille d'Hermann et le Prince de Hombourg. Il a laissé une tragédie de Penthésilée, un drame ayant pour titre Catherine de Heilbronn et une comédie restée au répertoire, la Cruche cassée. Henri de Kleist, dont la raison n'avait jamais été bien solide, se suicida à Potsdam en 1811, avec sa maîtresse Henriette Vogel.
332 HISTOIRE DU théâtre contemporain
L'un des coryphées du fatalisme tragique, François Grillparzer , plantait audacieusement sa bannière , en 1823, sur le théâtre de Vienne avec V Aïeule {die Ahnfrau). Ce drame lugubre et puissant eut d'abord un grand retentissement dans toute l'Allemagne ; on essaya plus tard de le tourner en ridicule à cause du moyen enfantin qui sert de base à son action. Cette aïeule apparaît à l'état de revenant dans le vieux château du comte Zdeuko Borotine, chaque fois qu'un malheur menace la famille à laquelle , épouse coupable , elle appartint jadis. Zdeuko est le dernier homme de cette race prédestinée à la destruction. Son jeune fils a disparu, on croit qu'il s'est noyé. Sa fille unique Bertha va se marier à un jeune gentilhomme nommé Jaromir. On découvre tout à coup que ce gentilhomme est un chef de brigands, et par surcroît que c'est ce même fils de Zdeuko que l'on a cru mort. Jaromir tue son père sans le connaître. Il veut enlever Bertha, sa fiancée, qui se trouve être sa sœur, et il est enlevé lui-même par le spectre de l'aïeule, qui le soustrait à la justice en l'entraînant dans son tombeau.
Grillparzer fit représenter après VAïeule trois ti'agédies : Sapho, La Toison d'or et La Mort du roi Ottokar. La Toison d'or [Bas Goldene Vliess) est une trilogie qui consent Phr y xus, les Argonautes et Médée. Le rôle de Médée fut créé brillamment par la grande tragédienne Sophie Schrœder. Cette trilogie de la Toison d'or se recommande par des beautés sérieuses et vaut beaucoup mieux que VAïeule. Grillparzer a conçu romantiquement sa Médée. C'est une fille douée
de la seconde vue , qui intéresse le public à sa vengeance. Ottokar est un drame historique à la façon du Goetz de Berlichingen, avec quelques imitations shakespeariennes dans la partie comique. La pièce, vers sa fm, tourne aux exagérations du mélodrame ; mais il y a une grande puissance d'effet dans la scène où Milota, général du roi de Bohême Ottokar, coupe de son épée la tente où le roi et l'empereur traitent de la paix, à l'insu de leurs armées. Milota montre à ses soldats le roi s'humiliant aux genoux de l'empereur Rodolphe de Habsbourg. Au cinquième acte on voit le roi, vaincu et fugitif, se réfugier dans la cabane d'un garde-côte de Goëtzendorf. Là il trouve, couchée dans son cercueil, sa première femme Marguerite d'Autriche, qu'il a répudiée pour épouser Cunégonde de Masovie.
La meilleure comédie de Grillparzer est intitulée Malheur à celui qui ment! Grillparzer, malgré ses imperfections, est resté l'un des meilleurs dramatistes de l'Allemagne contemporaine, le plus inventif peut-être parmi les chefs de l'école néo shakespearienne.
Adolphe MùUner fut aussi l'un des adeptes de l'école des fatalistes. Son drame intitulé L'Expiation nous montre un comte norwégien, Hugo d'Œrindur, qui a épousé la veuve d'un seigneur espagnol, après avoir tué ce gentilhomme par trahison. La fatalité le frappe en l'avertissant qu'elle le poursuivra même au delà du tombeau, jusqu'à ce qu'il ait payé la dernière obole et reçu la paix en échange du repentir. L'idée morale de l'ouvrage est que le crime doit se ra-
cheter par le sacrifice. Ce principe est chrétien ; mais ce qui l'est moins, c'est le suicide auquel le coupable a recours, nouveau crime qui ne rachète pas l'ancien. Ce crime est même complexe, car il se double du suicide d'Elvira, la femme du comte. « L'heure m'appelle, ma douce amie, lui dit Hugo : donne-moi ce dont j'ai besoin. — Je t'ai compris. Tu demandes ce poignard? — Il a reposé sur ton cœur. — Tu l'auras. (Elle embrasse Hugo.) Jusqu'au revoir. — Donne-moi ce fer et fuis-moi. — Attends I Comme toi j'ai perdu la paix : notre sort sera le même. (Elle se frappe.)— Dieu ! Elvira! Ma fatale action a perdu tout ce qui m'aime! La mort m'attend. Donne vite ! Je m'échappe avec toi de cette sombre caverne de la vie. »
Adolphe Miillner, qui occupe un rang distingué parmi les auteurs dramatiques allemands de cette période, a écrit des tragédies et des drames, parmi lesquels Yngurd et V Albanaise méritent surtout d'être cités. Il a laissé aussi des comédies, dont les plus estimées sont les Grands Enfants et les Fiancés. Houwald, l'auteur du Portrait et du Fanal., du Prince et le Bourgeois, est un écrivain pur et élégant, qui se distingue par de réelles qualités dans la petite phalange que nous venons de passer en revue.
Raymund , écrivain viennois , était directeur du théâtre de Léopoldstadt en 1821. Il s'efforça de relever le théâtre populaire , et mêla , comme le Vénitien Gozzi, les personnages fantastiques aux personnages de la vie réelle. Ses compatriotes les Viennois s'amusèrent beaucoup de ses Fabricants de baromètres de
Vile enchantée, de son Diama7it du roi des esprits, de sa Fille des fées ou le Paysan millionnaire et de son Roi des Alpes, qui obtinrent une véritable vogue.
Dramatistes de la jeune AHemagne : Gutzko"w, — Henri Laube , — F. Hebbel , — Gottschall , — Prutz.
A mesure que l'on avance dans la chronologie du xix" siècle, on ne sait plus où sont les auteurs romantiques et où ils ne sont pas. Ce qu'on appelle le groupe de la jeune Allemagne a pour chefs Henri Heine et M. Charles Gutzkow. Heine n'a jamais fait représenter de pièces, mais il a pubhé deux poëmes dramatiques, en 1823, dans la fleur de sa belle jeunesse, Almanzor et William RatcUff. Quoiqu'il eût un goût très-prononcé pour le théâtre, son génie l'entraîna vers le lyrisme et vers la critique sardonique. Il voulait unir au fond romantique la forme plastique. Le parti romantique lui déclara la guerre. Il la soutint vivement, et attaqua surtout le comte Platen, auteur de deux comédies satiriques, la Fourchette fatale et Y Œdipe romantique. Ce qui caractérise la tendance générale de la jeune Allemagne, c'est une grande recherche de la forme littéraire et une vive ironie incessamment dirigée contre la noblesse, la royauté et le catholicisme.
Les poésies de l'école sont surtout empreintes du souffle démocratique. M. Charles Gutzkow, le lieutenant d'Henri Heine dans l'armée des jeunes, n'est pas seulement un romancier, un journaliste faisant de la politique ardente, c'est aussi un dramatiste pratiquant, et des plus distingués. Il débuta par deux tragédies, Néron et le Roi Saûl (1835) ; puis il donna Richard Savage^ Werner, Pakul, L'École des riches, Une Page blanche, Pugatchaff, drames; Le Lieutenant du roi, Queue et Glaive , comédies ; Uriel Acosta , Antonio Perez, Ottfried, Le Treize Novembre, drames, etc.
Dans Antonio Perez, M. Gutzkow développe historiquement la curieuse chronique du célèbre confident du roi d'Espagne Philippe H. A cette biographie dramatisée il donne la forme animée d'une pièce de Schiller. Quelques-unes de ses scènes rappellent, pour le pittoresque et pour l'énergique expression, certains passages de Don Carlos, A côté de Phihppe , de la princesse Éboli et du secrétaire Escovedo, M. Gutzkow crée deux figures qui ne manquent pas de physiono mie et d'accent : l'aventurier Juan de Meza , chargé par Perez d'assassiner Escovedo, dont le roi désire la mort, et Don Ruy Palajo, qui, après s'être battu en duel contre le secrétaire de Don Juan d'Autriche, envoyé par son maître de Bruxelles à Madrid, se déclare son vengeur à la nouvelle du meurtre, et livre Perez à la justice. La pièce est très-mouvementée et contient des situations fort émouvantes. Elle s'arrête à l'emprisonnement d'Antonio Perez , et elle laisse croire qu'il recevra la punition de son crime. M. Gutzkow a
pensé avec raison que la fuite du secrétaire d'État en Aragon et son exil forcé en France auraient détruit l'unité de son action.
Uriel Acosta, drame représenté en 1847, obtint un succès populaire sur toutes les scènes allemandes. Ce drame est, pour l'invention et pour la forme scénique, l'antipode d'Antonio Ferez ; ici une action d'une simplicité extrême qui se meut dans l'étroite question de savoir si un jeune docteur Israélite, dont la doctrine a été frappée d'anathème par les rabbins, se rétractera ou persévérera dans son hérésie. Uriel Acosta, après avoir subi les combats que livrent à son âme le dévouement de sa fiancée et la douleur résignée de sa mère, sacrifie son esprit à son cœur, son amour de la gloire à son amour pour la famille. Cette pièce , qui vit de sentiment et non de mouvement dramatique, ne serait pas comprise chez nous. La lecture ne nous laisse pas deviner le motif de ce succès, qui fut pourtant réel.
Parmi les représentants actifs de la jeune Allemagne, citons M. Henri Laube, dramatiste de talent et auteur d'une histoire estimée de la littérature allemande. M. Laube a écrit aussi beaucoup de romans, des nouvelles, des ouvrages légers, comme Les Le^^res d'amour, Le Bonheur, Les Nouvelles de voyage, où l'esprit s'allie à l'élégance du style. Ses drames de Struensée, du Monaldeschi, du Prince Frédéric ont attiré l'attention, ainsi que quelques comédies et tragédies dont le succès a été très-grand. Les œuvres dramatiques de M. Henri Laube remi)lissent treize volumes. Notons aussi M. François Hebbel, né dans
le Holstein, qui s'est acquis une grande renommée par ses drames à sensation et qui a exposé sa prédilection pour l'extrême tragique dans un livre intitulé : « Mo7i opinion sur le drame ». Ses compatriotes vantent sa brillante imagination, son style énergique et original ; ils lui reprochent seulement son amour pour l'horrible et une certaine exagération dans les sentiments de ses personnages. M. Hebbel a donné, en 1843, une tragédie de Judith ; en 1844, une Marie Madeleine. En 1850, il publia Hérode et Marianne ; en 1851, un Drame en Sicile; en 1852, Julia\ puis Michel-Ange^ Agnès Bernauer, L'Anneau de Gijgès et les Niehelungen. Toutes ces pièces sont fort estimées. Une comédie du même auteur, le Diamant^ échoua en 1847.
M. Rodolphe Gottschall (de Breslau) figure aussi dans les rangs des coryphées de la jeune Allemagne. 11 avait étudié le droit à l'Université et obtenu le grade de docteur; mais ses opinions politiques, qui l'avaient déjà fait exclure de Kœnigsberg, l'empêchèrent de suivre la carrière de l'enseignement. Il se réfugia dans le drame à tendances de la nouvelle école. Ses principales pièces de théâtre sont : Robespierre^ Lord Byro7i, Jérôme Snitger, Lamhertine de Méricourt, Pitt et Fox. Les productions de M. Gottschall ont été jugées en Allemagne très-diversement , selon le point de vue politique où chacun des critiques se plaçait. L'auteur prend en toutes circonstances le parti du sensualisme contre le catholicisme, et prêche ouvertement l'émancipation des femmes.
Charles de Bourbon, Maurice de Saxe, Éric XIV,
tragédies de M. Ernest Prutz, et surtout la comédie du même auteur intitulée Politische Wochenstiibe {La Chambre des accouchemejits politiques), satire mordante des événements du jour, produisirent une certaine sensation. Banni d'Iéna, M. Prutz lutta contre la police de Berlin, où il faisait un cours de littérature. C'est l'un des dramatistes militants les plus ardents et les plus persécutés.
Autres dramatistes : Frédéric Halm , — Zedlitz, — Deinhardtstein, — Raupach, — Devrient, — Klein, — Freytag, — Bauernfeld.
Nous avons vu les tendances littéraires et politiques des deux écoles romantiques et de la jeune Allemagne. En dehors de ces groupes, les autres dramatistes allemands de ce siècle n'ont pas de vues d'ensemble ni de plan arrêté. Ils suivent, selon le caprice du moment, tantôt la route tracée par Gœthe et Schiller, tantôt les pas des seconds romantiques ou l'école frondeuse des jeunes Allemands, La classification de ces producteurs, éparpillés dans des pays qui diffèrent de goûts et d'idées comme de sentiments pohtiques, philosophiques et religieux , devient difficile. Autrefois il existait en Allemagne des centres littéraires, à Weimar, à Vienne , à Munich , à Leipzig , ù Dresde , à
Stuttgard, à Berlin, à Francfort. Aujourd'hui les différents niveaux tendent à s'effacer. Les grands centres sont devenus des villes de province, et la capitale du nouvel empire allemand n'a pas concentré en elle les forces littéraires, qui restent disséminées sans lien et sans unité. La classification des auteurs par nationalités serait peut-être l'ordre le plus logique et le plus clair, mais cette classification serait incomplète et ne conclurait pas. Nous l'emploierons pourtant, faute de meilleure, pour grouper les écrivains qu'il nous reste à nommer.
L'Autriche compte, parmi ses plus reno mmés dramatistes n'appartenant à aucune école nettement déterminée, le comte de Mûnch-Bellinghausen, plus connu sous le pseudonyme de Frédéric Halm. C'est un gentilhomme cracovien, né en 1806. Il a composé l'une des meilleures tragédies contemporaines, le Gladiateur de Ravenne [Der Fechter von Rauenna). Puis viennent Grillparzer, fauteur de l'Aïeule , dont nous avons parlé plus haut ; le baron de Zedlitz , qui produisit trois pièces d'une certaine valeur, Deux Nuits à Valladolid, L Étoile de Séville et Cachot et Couronne^ et enfin Deinhardtstein , auteur de Boccacio , de Hans Sachs et de la Dame voilée. Cet écrivain, mort en 1859, avait été codirecteur du théâtre de la cour à Vienne.
Le comte de Munch-Bellinghausen , ou Frédéric Halm, avait vingt ans, et il achevait ses études de droit, lorsqu'il écrivit Griseldls, son premier ouvrage, qui fut représenté à Vienne au théâtre de la cour, en 1832,
EN FRANCE ET A l' ÉTRANGER. 341
et reçu par le public avec une faveur marquée. En 1836, il donnait l'Adepte., puis Camoëns. En 1838, paraissait une tragédie romantique du même auteur sous le titre d'Imelda Lamhertazzi. L'Enfant du désert obtint une grande vogue en 1842. Cette pièce fut jouée sur tous les théâtres de l'Allemagne et traduite en plusieurs langues. Les autres ouvrages dramatiques de Frédéric Halm sont Sampiero , Roi et Paysan, imité de Lope de Vega, Défense et Précepte, Iphigénie à Delphes. Le Gladiateur de Ravenne est de 1854. C'est le plus vif succès de l'auteur. La pièce offre un intérêt réel, que malheureusement viennent refroidir les tirades philosophiques. Le poëte, qui appartient par certains côtés à l'école rêveuse, a eu l'idée de personnifier dans son héros l'esprit germanique livré aux séductions de la corruption romaine. Comme contraste à cette figure, l'héroïne Thusuelda doit représenter à son tour l'antique Germanie luttant contre l'oppression étrangère. Cette forme symbolique ralentit nécessairement l'action et jette du trouble dans la marche de ce remarquable ouvrage. L'auteur du Gladiateur de Ravenne fut surintendant du théâtre impérial de Vienne en 1866.
M. Bauernfeld a produit quelques bonnes comédies viennoises et a publié une traduction de Shakespeare en collaboration avec M. Schulmacker.
L'ancien royaume de Prusse a produit, outre Immermann , Gottschall , Hebbel , Henri Laube et Grabbe, que nous avons déjà cités : Raupach , le plus fécond des dramatistes de l'Allemagne contempo-
raine ; le baron de Putlitz, auteur de quatre volumes de comédies mêlées de quelques drames, dont le dernier s'arrête à 1865 ; le baron d'Eichendorf, traducteur de Calderon ; Ph.-Ed. Devrient, acteur, éditeur et auteur du Petit Homme gris, de la Faveur du mome^it et des Méprises ; Léopold Klein, Hongrois de naiss-ance, auteur des pièces allemandes intitulées Marie de Me'dicis, Le Duc de Luynes^ Cavalier et Travailleur, etc. La valeur littéraire de Raupach ne répond pas au retentissement de ses nombreux succès. Les Contrebandiers furent son meilleur ouvrage. Ce dramatiste, plein de persévérance, célébra en treize tragédies le cycle historique des Hohenstaufen, et, après avoir créé ce monde, il ne se reposa pas. M. Gustave Fre3'tag, professeur de philosophie, romancier, journaliste et poëte lyrique, est auteur de la comédie des Fiançailles, de Valentine et du Comte Waldemar.
La Saxe^ l'un des anciens centres littéraires de l'Allemagne, a produit, dans cette période, des dramatistes de quelque notoriété. M. Roderich Benedix, l'auteur de la Tête couverte de mousse [das Bemooste Haupt, désignation empruntée à l'argot des universités), obtint de vrais succès avec ses deux drames Mathilde et la Belle-Mère. Ses œuvres dramatiques ne remplissent pas moins de vingt-sept volumes, et se composent surtout de comédies. Amélie Heiter, pseudonyme qui masque la princesse Amélie de Saxe, a écrit plusieurs comédies, entre autres V Anneau de fiançailles et l'Héritier du majorât.
Une femme auteur, Charlotte Birch-Pfeiffer, née à
Stuttgard en 1801, morte à Berlin en 18G8, a donné aux théâtres d'Allemagne plus de cent pièces de différents genres. La plupart de ces ouvrages furent très goûtés du public, mais ils n'ont aucune valeur littéraire. Robert Griepenkerl, né en Suisse, mais qui vécut à Brunswick; à Berlin et à Leipzig , exploita dans ses drames l'histoire de nos révolutions. Il fit applaudir son Maximilien Robespierre, ses Girondins et une autre chronique historique intitulée A Sainte- Hélène. Citons encore : M. Frédéric Rœber d'Elberfeld, qui publia en 1851 un Appius Claudius, un Empereur Henri IV, une Sophonishe , un Tristan et Iseult ; le Souabe Melchior Meyr, auteur de Franz de Sickiu- ^/ien(1852); M. Hans Kœster, grand producteur, qui commença à se faire remarquer, en 1830, avec son Alcibiade, suivi bientôt de Marie Stuart, de Conradin, d'Ulrich deHatten, etc. ; M. Paul Lindau, qui est l'un des auteurs à succès que l'on joue en ce moment à Vienne et à Berlin.
Je ne crois pas devoir charger ce tableau d'une nomenclature plus étendue. On voit , par ce résumé, l'évolution dramatique accomplie outre-Rhin depuis la mort de Schiller et du grand Gœthe. La seconde école romantique, qui s'annonçait comme un fleuve dont les flots devaient couvrir le monde, s'est perdue dans les sables avec la jeune Allemagne, sans qu'il en reste trace autre part que dans les livres. La production, de nos jours, est tout individuelle, et, à l'heure présente, le public ne court guère qu'aux adaptations
de nos opérettes^, dont la bouffonnerie rappelle les lazzis au gros sel d'Arlequin {Pickelhœring) et de Jean Saucisse {Hanswurst) . Guillaume Schlegel n'est malheureusement plus là pour recommencer ses prédications sur l'esthétique nationale.
EN FRANCE ET A l'ÉTRANGER. 345