THÉÂTRE SCANDINAVE
(danois et suédois).
Théâtre danois.
Adam Gottlieb Œhlenschlaeger et ses œuvres dramatiques. — Baggesen. — Andersen. — Les deux Heiberg. — Les deux Andréas. — Henrik Herz — Hauch. — Paludan Mûller.
Le grand poëte dramatique du Danemark au xix^ siècle est Adam Gottlieb Œhlenschlseger, né en 4778, mort en 1850. Le premier ouvrage qu'il écrivit pour la scène date de 1808, et le dernier de 1846. Fils d'un pauvre organiste, appelé par une irrésistible vocation vers la poésie et surtout vers la forme théâtrale, il se fit d'abord comédien, afin de gagner son pain sans rester à la charge de sa famille. Le public accueillit avec indifférence celui qui devait plus tard devenir son poëte nationaL Sa mère, femme très-pieuse, qui avait rêvé pour lui la carrière ecclésiastique, s'agenouillait dans la neige, suppliant le bon Dieu de ramener son fils aune vie meilleure. Le bon Gottlieb, reconnaissant qu'il ne serait jamais qu'un piètre histrion, abandonna ses premières visées, et il se Uvra à l'étude des lois ; mais il délaissa bientôt l'aride chicane pour revenir à
la littérature. En 1803, il publiait un volume rimé inspiré par les chroniques du Nord. Ce volume fut suivi du poëme d'Aladin, qui eut un grand retentissement. Œhlenschlœger ne se cacha pas dès ce moment pour annoncer tout haut qu'il relèverait la littérature danoise, fourvoyée depuis la mort d'Ewald. Ewald est le poëte renommé du xviif siècle, qui passait en son temps pour le Shakespeare et le ]\Iilton Scandinave.
C'est à Paris, dans ce fameux hôtel de Nantes, qui se dressait avant 1830 comme un monolithe sur la place du Carrousel, que le poëte danois composa ses trois meilleures tragédies, toutes trois tirées de la mythologie des Sagas : Hakon Jarl, Palnatoke et Axel et Walhorg. Hakon Jarl est le type des antiques chefs norvégiens. Il représente la lutte de la religion d'Odin contre l'invasion du christianisme. Olaf, la croix à la main, soulève le pays et fait une guerre acharnée au représentant des dieux du Walhalla. Le vieux païen, battu par les révoltés, se réfugie sous le toit d'une ancienne maîtresse appelée Thora, qui lui donne asile. Pour n'être pas surpris, Hakon se creuse une caverne dans laquelle il se réfugie avec un esclave. Craignant une trahison, il dort debout, appuyé sur sa lance, et, dans un rêve shakespearien, il voit, comme Richard III, toutes ses victimes lui apparaître en le maudissant. « Tue-moi, dit-il au soldat qui le garde ; il faut que quelqu'un meure, toi ou moi ! » Le soldat le perce de son épée, et, pour gagner la récompense promise, il porte le cadavre au roi. Thora vient ensevelir le Jarl, et elle dépose dans la bière le glaive du grand chef,
après avoir orné sa tête d'une couronne de pin. Palnatoke nous montre un autre héros primitif, le Guillaume Tell du Danemark. Après qu'il est sorti vainqueur de répreuve de la flèche et qu'il a ainsi sauvé son fils, le roi Harald à la dent bleue jure sa mort, et il fait appeler le Finnois Skofte pour qu'il le débarrasse de son ennemi. « Enfant, lui dit-il, saurais-tu te servir d'une épée? — Non, mais en revanche je sais manier le couteau. — Aurais-tu le courage de frapper un vieillard? — J'ai déjà tué trois hommes. — Et ils étaient debout ? — Non, pas debout^ mais couchés. — Très-bien, tu es plaisant; mais n'as-tu jamais été tourmenté par cette Elfe noire qu'on appelle la conscience ? — Jamais. — Jeune homme, que tu es heureux! »
Skofte entre la nuit dans la maison de Palnatoke. Le vieux guerrier s'éveille. Le Finnois a peur et il s'enfuit en laissant tomber son couteau. Le héros de la mer saisit alors ses armes et court chez Harald qu'il perce d'une de ses flèches redoutables. Swend, le fils d'Harald, monte sur le trône. Tous les chefs sont convoqués au festin des funérailles. Palnatoke vient audacieusement s'y asseoir. Swende vide la coupe de promission et jure sur le sanglier de Freya et sur le gobelet de Bragi qu'il vengera son père assassiné. On fait passer sous les yeux des convives la flèche trouvée dans la plaie du feu roi, afin que celui à qui elle appartient la reconnaisse. Palnatoke saisit sa flèche et il se retire l'épée à la main, sans qu'aucun des convives ose s'opposer à son passage. Mais, comme sa destinée doit s'accomplir, il est tué sur le seuil de la salle par
un fou atteint de cette rage subite célébrée dans les Sagas. Ce fou, c'est son beau-fils qui accourait avec ses hommes pour le délivrer. Cette pièce de Palnatoke est sans femmes, et l'amour n'y figure pas, même dans le récit.
La tragédie intitulée Aœel et Walhorg^ bien au contraire, a l'amour pour base unique^ dans le fond du sujet comme dans ses développements. C'est encore une légende Scandinave qui en fournit l'argument. Axel revient de la Palestine, où il a combattu en brave. Il débarque à Drontheim pour épouser sa fiancée Walborg, mais on lui annonce que le roi veut la faire monter sur le trône. Une entrevue secrète dans une église avec sa fiancée apprend à Axel qu'il est toujours aimé, et que la jeune fille résistera jusqu'à la mort aux volontés du souverain. Axel lui présente un anneau de fiançailles, qui tombe et rebondit sur une dalle pour aller se perdre dans le caveau qui abrite les ancêtres de Walborg. Des pressentiments sinistres assiègent le cœur des deux amants. Ces pressentiments ne tardent pas à se réaliser. Le roi interrompt la cérémonie commencée et fait prononcer la nullité du mariage d'Axel sous un prétexte frivole. Le prêtre coupe la toile symbolique, indiquant que la trame de leur union doit être ainsi séparée. Les amants se revoient une dernière fois. Walborg dit à son époux qu'elle est préparée à mourir. « Toi, mourir, ma bien-aimée, toi dont les regards étaient hier si pleins de joie ! — Axel! l'œil ne brille jamais d'un éclat si vif que lorsqu'il est plein de larmes ! » Axel prépare tout pour enlever sa mai-
tresse. Au moment où il va exécuter son dessein, les trompettes retentissent au dehors, et l'on apprend que les guerriers ennemis, ayant à leur tête Erling Shakke, viennent de débarquer sur la côte. « Nous ne pouvons plus fuir, s'écrie Axel. Le devoir m'ordonne de défendre Hakon. — Ton ennemi? — Mon roi! » Au dernier acte, Hakon, blessé, se réfugie dans la cathédrale de Drontheim. C'est Axel qui l'a sauvé et qui lui prodigue ses soins. « Axel, lui dit le roi, ta bonté pénètre en moi plus profondément que l'épée d'Erling. La pureté de ton âme m'a ouvert les yeux. Je te donne Walborg. Apprécie mon sacrifice. »
Cependant la troupe d'Erling investit l'égUse et en enfonce les portes. Axel aide à la fuite du Jarl, et reçoit le coup de la mort après s'être enveloppé dans le manteau du roi pour tromper l'ennemi. Il y a dans cette pièce une grandeur incontestable. Les caractères en sont largement tracés, l'intérêt y est très-vif; la passion y parle un langage plein de tendresse et d'élévation. Axel est le Roméo de la Scandinavie. Pour être plus rêveuse et moins dramatique que Juliette, Walborg n'en est pas moins charmante.
Je ne dirai rien du Corrège d'Œhlenschlseger, joué en 1811, et qui a été traduit en français. Ce n'est qu'une pièce vulgaire, sans plus de valeur que nos tragédies impériales de la même époque. Stœrkodcler^ autre tragédie représentée en 1812, ressuscite encore un héros des Sagas. Stœrkodder se repent d'avoir, dans sa jeunesse, tué le roi Olaf en trahison. Il cherche partout la mort, qu'il ne peut trouver. Odin le prend
en pitié et le fait périr sous la lance d'Eigild, le fils de sa victime. Hugo de Rheinherg, représenté l'année suivante, est une pièce fataliste de l'école allemande de Grillparzer. La tragédie intitulée Hagharth et Signe est la mise en œuvre d'une légende norvégienne. Hagbarth, roi de la mer, est venu avec ses plus braves hommes provoquer les guerriers suédois en combat singulier, et il s'est subitement épris de la belle Signe, fille de la reine. Hagbarth tue le frère de Signe dans le champ clos, et l'auteur recommence l'histoire du Cid et de Chimène en mettant aux prises chez ses deux amants l'amour et le devoir... Le dénouement est moins heureux que celui des pièces française et espagnole. Signe en est réduite à se brûler vive sur l'autel de Freya, pendant que son bien-airaé se poignarde pour arriver aussitôt qu'elle sous les voûtes éthérées du Walhalla. De 1817 à 1821, Œhlenschlseger donne trois pièces médiocres : les Frères d'armes, Erik et Abel et Tor~ denskiold. En 1827 paraissent les Varègiies à Constantinople.^jQ drame-chronique nous représente le prince Harold, héritier de la couronne de Norvège, arrivant à Byzance où régnent l'empereur Constantin et sa femme Zoé. A peine le jeune Scandinave a-t-il débarqué, que l'impératrice lui propose de la débarrasser de son vieux mari et d'accepter sa main de veuve. La Frédégonde byzantine devient bientôt jalouse de son amant, qui semble lui préférer sa cousine Maria, et elle le fait jeter en prison. Harold s'échappe et rejoint ses braves Danois ; il saccage le palais impérial, puis il met à la voile pour retourner dans son pays.
Quant aux autres ouvrages qui complètent le bagage dramatique d'Œhlenschlœger, et qui portent le nombre total de ses pièces à trente-huit, il ne paraît pas que leur succès ait répondu aux succès antérieurs. Une nouvelle mise en œuvre de la chronique d'Hamlet, d'après Saxon le Grammairien , fut pourtant très-applaudie à Copenhague en 1846, c'est-à-dire quatre ans avant la mort de l'auteur ; mais le respect du public pour un homme d'un grand talent qui prenait congé de lui entra sans doute pour beaucoup dans la bienveillance de l'appréciation.
On voit qu'Œhlenschlseger fut un poëte dramatique véritablement national. Son inspiration, toujours très-élevée , a peut-être parfois trop de penchant vers l'épopée, et, de plus, cette perpétuelle reproduction des mœurs barbares peut paraître, à la longue, un peu monotone aux étrangers. Cette critique, juste en soi, ne doit pas empêcher pourtant de reconnaître ce qu'il y a d'original et de sérieusement beau dans les compositions du dramatiste Scandinave, le plus complet des écrivains de son pays^ car il fut à la fois auteur de tragédies, de comédies et d'opéras, poëte épique et lyrique, en même temps que prosateur élégant, philologue érudit et professeur estimé d'esthétique à l'Université de Copenhague. La mort d'Œhlenschlaîger fut un deuil public. Le sixième de la population de Copenhague assista aux obsèques, et l'évêque de Secland prononça l'oraison funèbre de l'ancien comédien. Les théâtres fermèrent pendant huit jours, et la stalle que le poëte occupait d'ordinaire au théâtre royal
resta vide et recouverte d'un crêpe pendant six mois. Les autres auteurs danois pâlissent auprès d'Œlilenschlœger, quoique plusieurs aient droit pourtant à l'attention. Tel est Baggesen, qui critiqua si vivement les œuvres de son confrère et ami le chantre à!Hakon Jarl. Baggesen, plus célèbre par ses autres ouvrages que par ses pièces de théâtre, composa les actions dramatiques intitulées Erik eiegod et Thora. Tel est encore Andersen, qui produisit vingt ouvrages, parmi lesquels un drame romantique à grand succès intitulé Le Mulâtre ; tels sont : les deux Heiberg ; Peter Andréas, l'auteur de la comédie Heckingborn, du Voyage en Chine et de L! Entrée solennelle ; Ludwig, son fils, à qui l'on doit une foule de pièces comiques amusantes, comme Les Danois à Paris, Non, La Critique et la Bête, Les Liséparahles, Le Jour des sept dormants, Une Aventure dans le jardin de Rosenhorg, etc. Henrik Herz a écrit trente-sept pièces pour le théâtre danois. Les principales portent pour titres : Les Artifices de V amour ^ La Visite à Copenhague, L'Audience, Une Cure, La Tirelire, Ninon, La Fille du roi René (drame), La Maison de Sven Dyring (tragédie). La Jeunesse de Tyeho Brahé et Les Sœurs de Kinnekulle sont les deux drames les mieux réussis de M. Carsten Hauch. Le pasteur Hostrap a donné beaucoup de vaudevilles. L'Aventure de voyage, Les Intrigues , Les Vis-à-vis ont surtout réussi. M. Ingemann, plus connu par ses romances historiques que par ses productions théâtrales, a donné deux tragédies remarquées : Blanca et Masaniello. M. Thomas Overs-
kou possède un répertoire de vingt et une comédies, parmi lesquelles il faut citer Capriciosa , Les Fatalités iVun jour de noce, Un Jour de fête à la prison pour dettes^ La Vie d'artiste. M. Paludan MûUer est plutôt un poëte qu'un auteur dramatique ; il compte pourtant deux succès au théâtre, Titon et U Amour à la cour. Ajoutons à cette liste : le pasteur Boye, auteur d'une tragédie QVErik VII et d\m drame intitulé Shakespeare; M. Brosboell, auteur du drame Les Fils d'Eiagh; M. Holet, auteur d'un Gioacchino, drame romantique ; M. Ernest Van de Rode, à qui l'on doit un Bertrand de Born, pièce aujourd'hui très en vogue; MM. Richard, Rounhilde, Samsoé et Sander, qui se sont fait remarquer dans le genre tragique et dans le genre comique. Au Volkstheater (théâtre du Peuple) et au Casino, on joue des traductions du français et de l'allemand, et quelquefois des pièces originales. L'auteur le plus productif de ces scènes secondaires est M. Erik Bœgh, chansonnier populaire très-apprécié par les amateurs du genre.
Théâtre suédois.
Boerjesson. — Dahlgren. — MM. Ridderstad , — Pontin , — Jolin. — Aventures de M. Anders Lindeberg, etc.
Les trois théâtres ouverts à Stockholm sous le règne de Gustave III furent réduits à deux en 4806 , puis ,
après l'incendie de 1825, à un seul. Cet état de choses dura jusqu'en 1863. Au mois de juillet de cette même année , la troupe lyrique et la troupe dramatique jouaient sur des scènes séparées, ce qui permit d'augmenter considérablement le nombre des représentations. Ces représentations se composaient et se composent encore aujourd'hui , pour une partie notable , de traductions du français. On y voit défiler côte à côte Molière et M. Octave Feuillet , Racine et M. Sardou , puis MM. Augier, Clairville, Dumanoir, Barrière, Labiche, Gondinet, etc. Une chose inexplicable, c'est que, dans le catalogue que j'ai sous les yeux, je ne rencontre pas une seule des pièces de M. Alexandre Dumas fils. Pourquoi ?
Les dramatistes suédois originaux figurent, en nombre respectable, parmi les contemporains représentés. C'est d'abord Jean Bœrjesson , auteur d'Erik XIV et de Solen sjimker {Le soleil se couche); c'est Dahlgren, auteur du Wermlandais et d'une Aventure à Stegehorg. Cet écrivain distingué mourut en 4866. Viennent ensuite : MM. Ridderstad, auteur d'un Charles IX \ Pontin , auteur d'Agda ; Jolin , auteur de Maester Smith et de la Fille du jeune Hans ; Wijkander, auteur de Lucidor; et Hedberg. Tous ces ouvrages obtinrent des succès prolongés au Théâtre- Royal. Je me borne à citer ces quelques noms, craignant d'alourdir ces pages par une sèche nomenclature.
Comme il arriva vers la même époque à Londres à propos de deux scènes privilégiées , on cria beaucoup à Stockholm contre le monopole du Théâtre-Boyal.
M. Anders Lindeberg, auteur dramatique et ancien capitaine de cavalerie , publia une critique très-acerbe intitulée « Quelques Renseignements sur le Théâtre- Royal ; dédié aux commissaires de constitution et d'économie de la Diète suédoise ». M. Lindeberg fut condamné à mort pour crime de lèse- majesté , puis amnistié par le roi Jean en 1834. La réclamation des auteurs injoués porta ses fruits^ comme en Angleterre; et , en 1839 , la société Thalie obtint le privilège de donner des représentations dans un local privé, sous la direction de l'illustre comédien Torsslow, qui, en 1841, fit de son spectacle particulier un spectacle public. Anders Lindeberg ouvrit , de son côté , un nouveau théâtre, sans demander l'autorisation de l'autorité, qui n'y mit pas d'obstacle. Ce théâtre ne fit pas ses affaires, et il devint plus tard une succursale du Théâtre-Royal , l'ennemi que son fondateur avait juré de détruire. Quant à Lindeberg , il fut mis en faillite en 1844 et il mourut en 1849. Le théâtre de Torsslow ne prospéra pas davantage et il fut obligé de fermer ses portes. Pourtant l'exemple était donné. Des sociétés particulières établirent partout des petits théâtres semblables à nos cafés-concerts. Cette innovation ne servit qu'à dégrader l'art et à corrompre le goût du public.
La Suède n'a pas encore eu son Œhlenschlaeger ; elle l'aura sans doute un jour, nous voulons l'espérer. Le grand amour que les Suédois ont pour la musique les entraîne malheureusement vers les petits théâtres, où régnent l'opérette et la chansonnette , ces deux
créations qui représentent si bien le goût de notre époque pour les choses vulgaires.
Les théâtres royaux de Stockholm reçoivent une subvention annuelle de 120,000 couronnes (168,000 fr.). Le roi en paie la moitié sur sa liste civile ; l'autre moitié est votée parla Diète. Le grand théâtre contient onze cents personnes , et le théâtre dramatique seulement six cents.