CHAPITRE XXV
LE MOUVEMENT THEATRAL EN ORIENT : CHEZ LES ARMÉNIENS ET LES TURCS, CHEZ LES GRECS MO- DERNES ET LES ROUMAINS.
Théâtre arménien.
Je n'ai pas à signaler ici de fortes œuvres en matière dramatique chez ce peuple intelligent , plus avancé dans les autres branches de la littérature ; je dois seulement constater qu'il existe, depuis le commencement du siècle, un mouvement très-prononcé vers la création d'une scène nationale. Les Arméniens, absorbés aujourd'hui dans les États de la Perse, de la Turquie et de la Russie, eurent autrefois une autonomie brillante, et ils cultivèrent les arts avec ardeur et succès. Quarante ans avant l'ère chrétienne, le roi Ardavad P"" composait des tragédies qu'on représentait en grande pompe sur un théâtre construit par ordre de Tigrane le Grand, père de ce prince. Les satrapes arméniens possédaient des théâtres dans leurs palais. Ces usages survécurent pendant les premiers temps du christianisme, ainsi que l'attestent Fostus et ÉHsée, historiens des iv" et v" siècles. Les persécutions que les Arméniens subirent sous les Sassanides persans , sous les Arabes, sous les Tatares et les Seldjoukides, vinrent interrompre la tradition théâtrale, qui ne se renoua qu'au
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commencement du xix^ siècle. On essaya alors de fonder dans les grands centres de la Turquie et de la Russie des théâtres en langue arménienne. A Smyrne, les instigateurs de ce mouvement furent MM. Papaghian, Momourian et Agapaghian ; à Constantinople, ce furent MM. Bechiktachlian, Hekimian et Haïgouni; à Tiflis, MM. Chirmaganiantz et Gariniantz ; à Théodosie (Crimée), ce fut M^"" Corène de Nar-Bey. Le public encouragea par un accueil enthousiaste cette restauration de la scène arménienne. En 1858, les frères Durry faisaient construire à grands frais, dans le quartier de Haskeuï, à Constantinople, un théâtre que le préfet ordonna de démolir le lendemain de la représentation d'une pièce nationale intitulée Erwant, roi arsacide, qui lui avait déplu. Cette coupure radicale de la censure turque dépasse par son amplitude tout ce qu'on a pu voir dans les autres pays.
M^' Corène de Nar-Bey a publié plusieurs tragédies estimées, tirées des annales arméniennes : Arsace II, Vastan (héros arménien du v^ siècle), Pharansime reine d'Arménie, Lousinée, puis Afranga, comédie en grose. Bechiktachlian , mort à Constantinople en 1868, contribua pour sa grande part à la fondation de la scène arménienne contemporaine. On applaudit son Gornag et son Vahan. M. Hekimian a écrit Juliette, Ardachès, Saniel, Sempad. On reconnaît dans ces ouvrages une étude sérieuse et réfléchie des grandes œuvres des littératures étrangères. M. Tourian, poëte de mérite, mort dans la force de l'âge, a laissé quelques pièces remarquées : Tigrane II, La Chute de la dynas-
lie arsacide^ Seu-Hogher. Notons aussi M. Terzian, auteur de Santoiikt, de Cosroès et d'Arsace IF ; M. Essaghian, auteur d'une trilogie nationale portant les titres suivants : Arsace, — Knel, — Olympiade ; M. Sefedjan, l'un des plus féconds parmi les dramatistes et à qui l'on doit de bons ouvrages, comme Haïg et Léon de Lîisignan ; enfin MM. Agapaghian et Vanantetza, auteurs de Karékine, de Nersès et de Virkiné. Parmi les auteurs arméniens de nationalité russe, on distingue surtout MM. Gariniantz, Poughiniantz, Sendoughiantz, Berdj-Stépan et Paskhondariantz.
Comme le lecteur a pu le voir par cette nomenclature que j'abrège, les écrivains dramatiques arméniens s'attachent le plus qu'ils peuvent à reproduire les grands faits de leur histoire et à réveiller chez leurs concitoyens trop endormis le souvenir de la patrie absente. L'intention des auteurs est dictée par un louable patriotisme, mais il serait à désirer qu'ils laissassent un peu reposer l'histoire ancienne pour aborder le drame et la comédie modernes : un mouvement dans ce sens servirait beaucoup mieux leur pensée civilisatrice que l'éternel ressassement des faits du passé, quelque glorieux qu'il puisse être.
Les Arméniens forment la partie la plus inteUigente et la plus artiste de l'amalgame qui peuple les États du sultan. C'est à eux que Constantinople doit la fondation de son théâtre turc, auquel les musulmans ne songeaient pas et qu'ils fréquentent aujourd'hui avec un vif plaisir. C'est par là peut-être que le mouvement civilisateur agira sur cette masse, très-accessible aux
nobles sentiments. Les acteurs et les actrices du théâtre turc sont, pour la plupart, de nation arménienne. Les Osmanlis s'étonnent de les voir aussi bien représenter leurs mœurs et aussi bien prononcer leur idiome. Il y a pourtant des acteurs musulmans d'un certain mérite. Stamboul, Péra, Scutari les ont vus à l'œuvre. Les pièces sont généralement des tragédies jetées dans l'ancien moule classique de l'Europe, ou des opérettes à la façon d'aujourd'hui. La troupe arménienne de Gulli-Efendi a joué avec succès une traduction de la Belle Hélène. Sous le titre de An/, MM. Alboreto et Tchohadjian ont mis récemment en opérette, en changeant les noms des personnages, le Nouveau Seigneur du village de Boïeldieu. Une jolie Arménienne, M"® Lousnik, et M. Adjimian, qui jouaient Arif et la belle Handji-Kidi, c'est-à-dire Frontin et Babet, ont obtenu un succès retentissant. Medjnoun et Leïla , drame écrit en très-beau style, et qui reproduit l'action du poëme arabe célèbre sous ce titre, est un des succès littéraires qui méritent le plus d'être signalés. Le répertoire turc est encore dans l'enfance. Il est bien difficile qu'avec la censure préfectorale que l'on sait, il puisse de longtemps atteindre à une forme d'art.
Théâtre grec moderne.
Une scène grecque fut élevée pour la première fois à Bucharest, avant la guerre de l'indépendance, par les soins de M. Jacques Rizo Rangabé, alors ministre de son oncle le prince Soutzo. Parmi les acteurs amateurs, on distinguait M. Somakis, qui fut plus tard président de la cour de cassation à Athènes. Interrompu par la révolution, le théâtre grec reparut à Athènes en 1836. Dans les premiers temps, on ne put trouver de femmes qui consentissent à se montrer en public, et l'on fut obligé de faire jouer les rôles féminins par de jeunes garçons. M. Orphandis, aujourd'hui professeur de botanique à l'Université d'Athènes, était alors l'un des plus brillants acteurs de la troupe grecque, et M. Paraschas , aujourd'hui sous -préfet hellène , remplissait avec talent les rôles de jeune première. Depuis cette époque , des compagnies de véritables acteurs se sont formées et parcourent toutes les contrées où la langue grecque se parle. M. Jacques Rizo , ancien ministre sous le roi Othon, est le premier poëte grec contemporain qui écrivit des pièces de théâtre. Il publia d'abord deux tragédies, Polyxène et Aspasie, puis une comédie en prose toute locale, dirigée contre les innovations introduites dans la langue par le savant Coraï. Après la révolution, il donna deux comédies en prose intitulées Le Journaliste et La Famille interrogative. Le théologien Œconomos traduisit
r Avare de Molière , et M. Kokkinakis traduisit le Tartuffe. M. Shylikis traduisit quelques autres pièces de notre grand comique , qui obtinrent un succès complet.
M. Zampelis a donné quelques tragédies modelées dans le moule classique, et M. Panago Soutzo quelques ouvrages où domine l'élément lyrique. Le frère de M. Panago Soutzo, M. Alexandre Soutzo , est l'auteur du Dissolu, comédie écrite en très-bons vers. Il publia trois autres comédies, qui sont plutôt des satires politiques dialoguées que des pièces de théâtre. Inscrivons dans cette liste les trois tragédies en vers blancs de M. Bernardakis , les Kypsélides , Maria Donajoatrie , Mérope. L'ancien ministre de Grèce à Paris, M. A.-B. Rangabé , fils de Jacques Rangabé , est l'auteur de quatre tragédies nationales très-estimées.
Je me borne à ces citations, voulant seulement indiquer le mouvement de l'art théâtral , qui , en Grèce comme partout, cherche à se faire une place au soleil. Là, comme dans tous les pays primitifs , la tragédie abonde. La comédie est beaucoup plus rare, et il lui faudra encore une longue gestation avant de produire des fruits. Le progrès n'en est pas moins réel , car enfm quelque chose vit là où il n'y avait rien.
Le théâtre roumain.
Le théâtre roumain n'existe que depuis cinquante ans environ. Les deux principautés de Moldavie et de Valachie étaient alors séparées. A cette époque, on ne jouait guère que des traductions d'ouvrages classiques français. Après 1830 , on emprunta à nos scènes du boulevard leurs mélodrames les plus émouvants : Trente Ans ou la Vie d'un joueur, Le Bourreau d'Ams ■ terdam, Le Naufrage de la Méduse, etc. A Bucharest, une société , présidée par M. Campineano , essaya de former des auteurs parmi les élèves de l'école de Saint- Sava, et, négligeant les mélodrames, elle s'attaqua de préférence aux répertoires littéraires de la France et de ritalie. La direction du théâtre de Jassy fut confiée à des hommes éclairés jouissant d'une honorable position sociale. Les premiers essais, qui n'avaient rien de national , réussirent très-peu. En 4851 , une troupe italienne d'opéra vint jouer à Jassy une pièce dont le sujet était emprunté à l'histoire de la Roumanie. Cette pièce, intitulée Etienne le Grand à Niantzo, obtint un grand succès et indiqua la voie que devaient suivre les auteurs et les directeurs pour attirer le public. En 1840, la nouvelle école des dramatistes roumains se révéla par une comédie de mœurs nationales de M. Alecsandri , intitulée George de Sadagoura. Le modèle tant cherché était enfin trouvé. C'était la satire des travers et des vices de ce monde naissant de la Roumanie où se meuvent tant d'éléments divers : les
boyards, les paysans , les serfs , les tsiganes , les juifs, les gouvernés et les gouvernants, les exploiteurs et les exploités. Tous se reconnurent; ils applaudirent les diatribes qui les flagellaient , et ils furent les premiers à rire pour qu'on ne rît pas d'eux. Les violences du pouvoir, les abus du fonctionarisme ne furent pas oubliés, quoiqu'il fallût compter avec la censure , surtout en Moldavie , où le consul russe se montrait plus chatouilleux encore que le prince Stourdza sur les tendances et les allusions. Le travers local spécialement attaqué dans George de Sadagoura est le mépris des coutumes de leur pays affecté par les jeunes Moldaves revenant d'un voyage à l'étranger. Une comédie en un acte intitulée Les Créanciers (Creditori) succéda à George de Sadagoura ; puis vint le Pari , pièce entremêlée de musique d'un jeune compositeur moldave , M. Flechtenmacher. En 1845, M. Alecsandri donna sa comédie intitulée Jassy en carnaval , qui déchaîna toutes les colères du gouvernement. A cette époque, la police locale ne voyait partout que des conspirations ; l'auteur avait traduit ces effarements en scènes amusantes et grotesques. La censure courroucée notifia ses coupures. L'ouvrage fut joué cependant tel qu'il avait été écrit. Le déUnquant fut mandé le lendemain au palais, où le prince l'admonesta, avec défense de recommencer. La pièce incriminée continua néanmoins d'être représentée. La Pierre de la maison, La Noce villageoise obtinrent le même succès , toujours mêlé d'un peu de scandale politique. Un peu plus tard, la révolution de Jassy proclamait les droits des paysans ,
mais M. Alecsandri dut prendre le chemin de l'exil pour avoir été prophète trop véridique. Les bannis rentrèrent dans leur patrie en 1850 , lorsque prit fin le règne de Michel Stourdza. M. Alecsandri reprit alors le cours de ses démonstrations politiques par le théâtre. Dans trois pièces consécutives il mit en scène une femme ridicule qui personnifiait la bourgeoisie enrichie, sous le nom de madame Kiritza, espèce de madame Angol moldo-valaque : Madame Kiritza à Jassy ; Madame Kiritza en province ; Madame Kiritza, retour de Paris. Ce personnage légendaire, dont le nom est resté en proverbe, eut un retentissement prolongé. Le gouvernement du prince Grégoire Ghika se montra plus clément pour la comédie que ne l'avait été celui de son prédécesseur. L'un des types que l'auteur ne pouvait manquer de tracer avec toute sa verve, c'est celui de l'usurier juif, aussi âpre en Roumanie qu'en Russie, qu'en Pologne, qu'en Hongrie. Le drame en cinq actes intitulé Les Sangsues du village offre un tableau aussi vrai qu'effrayant des ruines accumulées dans les campagnes roumaines par les marchands d'argent Israélites. Le succès de ce drame dure depuis vingt ans ; il n'est pas un villageois qui n'ait voulu aller l'applaudir à la ville. A côté du cabaretier juif qui dévore par l'usure le paysan roumain, M. Alecsandri a placé un de ces fermiers qui sont également le fléau des campagnes valaques , implacables exploiteurs de la misère, aussi insatiables à la curée que le prêteur Israélite. Ces deux types sont représentés dans le drame de M. Alecsandri par le cabaretier Moïse et par le fermier Kir Jani qui com-
plotent la perte de Jon le menuisier. Jon a passé un contrat avec le gouvernement pour une construction qu'il ne peut terminer faute d'argent. Moïse vient trouver Jon et lui propose de lui avancer la somme dont il a besoin , mais il exige en échange que le malheureux paysan lui cède sa récolte à vil prix. Quand le prix du grain est réduit à sa plus minime expression , Moïse exige les sacs par-dessus le marché , puis il ne veut donner qu'un à-compte sur les sommes promises. Jon exaspéré lui jette son argent au visage et le met à la porte de chez lui. Dans une autre scène , c'est le forestier Martin qui a besoin d'une bouteille d'eau-devie pour sa femme en couches et qui ne peut l'obtenir qu'à gros intérêt et en laissant en gage , au cœur de l'hiver, son unique habit. Dans V Avare prodigue, autre drame en quatre actes de M. Alecsandri, nous voyons le vieux Antohi qui a élevé avec amour un enfant trouvé et qui se prive de tout pour lui laisser une fortune. Cet enfant adoptif , mauvaise nature mue par l'instinct du vice et de l'ingratitude , attend avec impatience la mort du vieillard malade. Une crise survient qui laisse Antohi pâle et sans souffle sur son grabat. Le mauvais fils n'a rien de plus pressé que d'ouvrir le coffre de son père adoptif renfermant vingt mille ducats en or, et d'emplir ses poches en bénissant la bonne fortune qui lui arrive. Le père se réveille et chasse le malheureux, puis se tournant vers le médecin qui vient d'entrer : « Docteur, faites-moi vivre un an, six mois, un mois, que j'aie le temps de me venger! » Antohi revient à la vie et se lance alors dans toutes les prodi-
galités. Il meurt enfin joyeux , ruiné et vengé, dépensant son dernier ducat le jour même où il rend l'âme.
Il existe en Roumanie des monologues, mêlés de couplets, sur la question du jour, que l'acteur vient débiter au public. Ces monologues se montrent parfois assez irrévérencieux pour le gouvernement. J'ai sous les yeux une de ces pièces, intitulée Propre à rien {Haymana). Elle est récitée par un employé que l'on change à chaque instant de résidence et qu'on finit par destituer, sans lui avoir payé ses appointements et ses indemnités de voyage et de logement. « Ah ! messieurs les ministres , s'écrie le vagabond officiel , est ce là l'ère d'ordre et de stabilité que vous nous promettiez avant de saisir vos portefeuilles ! Mes amis, mieux vaut vous faire ouvrier, cultivateur, marchand, que de perdre votre temps au service de l'État. Destitué ! ah! c'est comme cela? Eh bien, je cours m'enrôler dans l'opposition ! »
Précédant plutôt que suivant les mouvements politiques, M. Alecsandri faisait exécuter, avant l'union des principautés, un chant patriotique précurseur, intitulé Hora unirei {le Chant de Vunion). Il faisait représenter aussi desbluettes plaidant la même cause : Cinel-Cinel et Pacale et Tandalc. Sous le prince Couza, après la réunion des deux provinces, M. Alecsandri fut nommé ministre des affaires étrangères, député, vice-président de la Chambre, puis sénateur, ce qui ne l'empêcha pas de continuer son théâtre. Dans ces dernières années, il s'est plus spécialement occupé d'œuvres poétiques et de la publication d'articles
de critique et de voyage. M. Alecsandri, malgré la supériorité de son talent et de son œuvre, ne constitue pas pourtant à lui seul tout le théâtre roumain. M. Millo a donné à la scène, qu'il a longtemps dirigée, un répertoire intéressant. Il a collaboré à plusieurs pièces de M. Alecsandri, et, acteur de mérite, il a créé presque tous les premiers rôles importants. M. Hadjdeu a fait représenter avec succès un drame en vers, le Prince Rasvan. M. Urechiaa donné quelques ouvrages estimables. On doit à M. Pantazi Ghika un drame historique en cinq actes portant pour titre Mircea le Vieux, et une jolie comédie en un acte, Jadesch ; à M. Bengesco un drame en vers, Rodolphe 11^ et une comédie de mœurs ; à M. Ventura une autre comé • die , qui fit quelque scandale , intitulée Un Mariage dans le grand monde. Le théâtre roumain est le plus avancé de tous ceux de TOrient, et M. Alecsandri mérite d'être signalé comme un auteur de beaucoup de mérite et d'une véritable originalité. C'est à lui et à son habile interprète, M. Millo, que revient l'honneur d'avoir fondé le théâtre national en Roumanie.