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CHAPITRE XXI

THÉAITRE PORTUGAIS.

Almeida Garrett, créateur du théâtre contemporain.— MM. d' Andrade Corvo , — Mendez Leal, — Biester, — da Cunha, — Castello Branco, — Almada, — Palmeirim , — Lopès de Mendonça. — Tendance trés-marquée au drame littéraire et à la comédie de mœurs.

Le théâtre moderne ne commence en Portugal qu'après l'inauguration du gouvernement constitutionnel fondé en 1833. Depuis 1800 jusqu'à cette date, la scène nationale semble retournée aux mystères et aux moralités du moyen âge. Sous le titre à'Éloges dramatiques^ on y représente des allégories moitié catholiques, moitié païennes, entremêlées de politique, de traductions des tragiques français et d'opéras italiens. Enfin, en 1836, un littérateur éminent, Almeida Garrett, fut chargé par le gouvernement de lui présenter un plan d'organisation du théâtre. Garrett mit à profit la grande expérience de M. Doux, directeur de la troupe française à Lisbonne, et il créa un conservatoire où se forma la nouvelle troupe portugaise. Garrett avait été proscrit par les gouvernements antérieurs, et c'est en France et en Angleterre qu'il avait employé les loisirs de l'exil à l'étude du théâtre. Ses essais de jeunesse, avant ses voyages, se composent de deux pièces d'après le modèle classique : une Mérope et un Caton. En 1838,

il donna à Lisbonne, au théâtre de la rue des Comtes, son premier drame romantique, dont le sujet était un épisode de la vie du grand poëte Gil Vicente, le glorieux fondateur de la scène portugaise au xvr siècle. Cet ouvrage, en trois actes et en prose^ fut toute une révolution. Le peuple accueillit avec enthousiasme la résurrection de son histoire nationale , sur ces mêmes planches histrioniques consacrées naguère à représenter des Grecs et des Romains de fantaisie travestis par des poètes sans talent. Tout Lisbonne accourut à la rue des Comtes pour applaudir Gil Vicente. Les journaux, et particuhèrement le Diario do Gouerno et la Chronique littéraire de Coïmbre^ ne tarirent pas d'éloges sur la pièce et sur l'auteur. Au lieu de voir s'étaler sous leurs yeux un portique de Rome ou d'Athènes, les spectateurs se trouvèrent tout d'abord en face du palais de Cintra. Le comédien Pero Çafio, vêtu de la cape portugaise du xv'' siècle, se promène au point du jour en étudiant le rôle qu'il doit jouer le soir même devant le roi Dom Joào III, lorsque tout à coup il voit sortir mystérieusement du palais un homme caché dans les plis de son manteau. Cet homme, il le reconnaît : c'est le poëte gentilhomme Bernardim Ribeiro, l'amant secret de l'infante Beatriz, fiancée au duc de SavoiC;, qu'un navire doit le lendemain emporter vers les côtes d'Itahe. Bernardim Ribeiro obtient de Çafio qu'il lui fera donner par Gil Vicente un rôle qui doit se représenter avec un masque, celui d'une duègne mauresque, rôle laissé vacant par la maladie d'une actrice de la troupe. Ce poëte gentilhomme est tendrement

aimé par la fille de Vicente, la belle Paula, qui lui a fait oublier sa passion fatale pour l'infante. Vauto se joue, et, au lieu de dire les vers de son rôle, Bernardim Ribeiro improvise une tirade amoureuse à l'adresse de l'infante Beatriz. Le scandale est au comble. Le roi se lève furieux , l'infante s'évanouit. Le troisième acte se passe à bord de la galère Sainte- Catherine, qui doit emporter l'infante en Italie. Bernardim Ribeiro s'introduit sous un déguisement dans le navire. Il pénètre dans la chambre de Beatriz, où il fait à celle qu'il va perdre des adieux désespérés. Les cris de joie de l'équipage annoncent l'arrivée du roi. L'infortuné poëte, pour ne pas causer le déshonneur de la princesse, se jette à la mer et disparaît dans les flots que recouvrent les ombres de la nuit. Ce drame est d'une extrême simplicité, mais il n'en est pas moins attachant. Les sentiments tendres et poétiques s'y trouvent surtout rendus avec un rare bonheur d'expression. Ce qui manque à cette remarquable composition, comme à toutes les pièces portugaises, c'est la création de situations fortes. La vigueur et le mouvement sont généralement remplacés par la délicatesse et parle charme.

Après Vauto de Gil Vicente, Garrett écrivit un drame historique intitulé Philippa de Vilhena , que représentèrent les élèves du Conservatoire en mai 1840, pour l'anniversaire de la reine. Ce drame est basé sur la tradition de la comtesse d'Athonguia armant ses deux fils pour l'affranchissement du Portugal, en 1640. Garrett refondit depuis son drame, qui n'avait été

qu'ébauché pour la représentation royale. En 1839, il donna au théâtre un autre drame historique intitulé L'Armurier de Santarem ou VÉpée du connétable^ où il se préoccupa beaucoup plus du pittoresque et du détail que de l'action. Un hymne fmal qui devint un chant patriotique contribua au succès de cet ouvrage, assez médiocre par lui-même, et qui n'a pour lui que le naïf intérêt de la légende à laquelle il est emprunté. Le meilleur drame de Garrett est assurément Frei Luiz de Souza, joué pour la première fois à Lisbonne en 1843 , par une société d'amateurs dont l'auteur faisait partie. Le sujet vient d'une chronique de frei Antonio da Encarnacào, et se passe quelque temps après la bataille d'Alcacer Kébir, où périt le roi Dom Sébastien. Doua Magdalena de Vilhena, veuve de Dom Joào de Portugal, tué en Afrique à côté de son roi, a épousé en secondes noces Manoel de Souza, et depuis vingt ans ils vivent heureux et respectés dans leur château d'Almada. Un pèlerin arrivant de la Terre- Sainte fait demander une audience à Doua Magdalena, et il lui annonce que Dom Juan de Portugal, son premier mari, qu'on a cru mort en Afrique, est toujours vivant et prisonnier des Sarrasins. « Allez de ma part, lui a dit le captif, trouver Magdalena de Vilhena , et dites-lui que depuis vingt ans je suis en captivité : c'est pourquoi je n'ai pu lui donner de mes nouvelles ». « Si l'on vous montrait le portrait de ce prisonnier, demande frei Jorge, quoique plus jeune et autrement vêtu, le reconnaîtriez-vous? — Sans doute. — Regardez dans cette galerie. — Le voici ! dit le pèlerin. — Je

suis perdue ! » balbutie Magdalena. Dona Magdalena a une fille, une frêle enfant de treize ans, chétive, dévorée par une hallucination qui la tue. La pauvre Maria cueille des fleurs en souriant. Elle sait qu'elle ne vivra pas. Les fleurs serviront de parure à sa tombe. « Ma fille ! ma pauvre fille ! s'écrie douloureusement Dom Manoel de Souza. — Oublie le monde et ses vanités , lui dit frère Jorge , Dieu sera le père de ta fille. »

Manoel de Souza et Magdalena prennent le parti de se séparer pour rester en paix avec leur conscience, et tous deux ils décident de se donner à Dieu. L'auteur nous conduit à l'église de Saint-Paul. Les moines sont assis dans les stalles du choeur. Manoel et Magdalena se tiennent debout les yeux baissés, et vêtus de l'habit religieux. Le prieur prend les scapulaires sur l'autel. « Frère Luiz de Souza, dit-il à Dom Manoel, vous voulez ainsi dépouiller le vieil homme, abandonner le monde et le nom que vous tenez de lui. Ainsi que la sœur Magdalena, recevez de mes mains ce scapulaire bénit. »

Une rumeur extérieure vient troubler la cérémonie. Une jeune fille entre précipitamment; ses cheveux sont en désordre ; le feu de la fièvre brille dans ses yeux. « Mon père, ma mère ! s'écrie t-elle, levez-vous, me voici ! Quel est le Dieu qui veut enlever un père et une mère à leur fille? Et vous, spectres qui nous entourez, m'arracberez-vous de leurs bras? Cette femme est ma mère. Cet homme est mon père ; que m'importe l'autre ! Que m'importe qu'il soit mort ou vivant !

qu'il soit dans la fosse ou qu'il en sorte aujourd'hui pour m'égorger ! . . . Ma mère, je savais tout ! Ma mère, j'avais tout deviné! Pourtant je n'ai rien dit, mais je savais tout! Cet ange terrible qui chassait de moi le sommeil me l'avait annoncé. Mère, tu ne mourras pas sans moi! Père, donne-moi un ph de ton linceul, je veux être morte avant que l'autre ne vienne et ne dise devant tous ces gens : Cette fille est la fille du péché ! » Le pèlerin, ou plutôt Joào de Portugal, accourt en criant: « Sauvez-les, s'il en est temps encore ! — Non , répond la jeune fille en tombant morte sur le marbre, il n'est plus temps ! »

Cette action dramatique, si simple et si touchante, passe avec raison pour la meilleure pièce de Garrett et du théâtre portugais moderne. Cet écrivain d'un rare mérite, né en 4799, est mort en 1854. Il avait créé le drame national dans son pays ; il avait su trouver un terme moyen entre le romantisme exagéré de son temps et les tons plus calmes de l'ancienne littérature. Député pour la législature de 1840, il fit convertir en théâtre l'ancien palais de l'Inquisition.

L'un des grands succès de la scène portugaise contemporaine, c'est une comédie en trois actes de M. Joào d'Andrade Corvo, depuis ministre des affaires étrangères. Cette comédie est intitulée Un Conte à la veillée {Un Conto ao serào). La scène se passe, au premier acte, dans un couvent. Sœur Joanna, Dona Maria d'Almada , Dona Clara de Norouha et d'autres pensionnaires de la sainte maison sont occupées à coudre autour d'une table sur laquelle brûle une lampe. On

raconte des histoires pour passer le temps ; sœur Joanna fait le récit suivant : Il était une fois une jeune fille charmante qui vivait dans un couvent pareil à celui-ci, où elle était aimée de tout le monde parce qu'elle était un ange par le cœur et une sainte par la dévotion. Des princes et des rois venaient de toutes parts la demander en mariage, mais tous s'en retournaient tristes, sans avoir rien obtenu. Elle répondait que Dieu seul serait son époux. Mais il devait n'en pas être ainsi, comme vous l'allez voir. Un jour qu'elle se promenait seule au jardin, elle vit passer dans la campagne, monté sur un cheval blanc, un jeune homme si beau qu'on n'avait jamais vu son pareil. « Mais, interrompt Dona Clara, le cheval n'était-il pas noir ? — Non, réplique sœur Joanna, il était blanc. » Un autre jour, comme elle priait dans le chœur de l'église, elle aperçut du côté droit, près du bénitier, ce même jeune homme, qui lui sembla plus beau encore que la première fois. « C'était du côté gauche, et non du côté droit, dit Clara. — Non. Je sais bien mon histoire, ne m'interrompez pas. » La jeune fille perdit alors toute idée de se faire religieuse. Bien des jours se passèrent sans qu'elle revît le jeune homme ; elle en conçut tant de chagrin que tout le couvent crut qu'elle allait mourir. — Sœur Joanna achève son conte en disant que le jeune homme enleva la jeune fille et qu'il la porta dans un palais enchanté où ils furent accueiUis par une fée. C'est ainsi que celle qui voulait être l'épouse de Dieu finit par épouser le beau jeune homme qu'elle aimait.

Doila Clara , restée seule avec son amie Dofia Maria, lui dit que cette histoire, contée par sœur Joanna, est de tout point la sienne. Dona Maria ne l'ignore pas, car le jeune homme en question est son frère, le marquis de Cazellas, qui s'est épris de Clara, en la rencontrant au parloir où il venait visiter sa sœur. Le marquis a une entrevue avec sa belle, et il lui propose de l'enlever comme dans le conte. Mais il se trouve que le roi Dom Joào V, également amoureux de Clara, a eu la même idée que son hidalgo. Il le charge donc de l'enlèvement, mais pour le compte de Sa Majesté. Le marquis s'engage par serment à paraître masqué devant Clara et à ne pas lui adresser une parole avant l'arrivée du roi= Clara est enlevée et conduite dans une maison, où la reçoit une femme voilée. Cette femme est Dona Maria qui déguise sa voix et que Clara ne reconnaît pas. Clara se plaint de la violence dont elle a été victime. « Cet homme masqué qui m'a conduite ici me regardait avec des yeux...

— Féroces? — Non, mais son regard me troublait.

— Cet homme vous aurait-il maltraitée, madame?

— Non , mais il tremblait comme un malfaiteur. — Pauvre garçon! soupire Maria, il tremblait! »

Le roi arrive bientôt ; c'est Maria qui le reçoit, toujours abritée de son voile. Elle adresse de doux reproches au roi, qui s'excuse sur son amour, et elle plaide si bien la cause que Joào renonce à son coupable projet. Mais il entre en fureur, quand il apprend que la belle en- aime un autre, et que cet autre est son protégé le marquis de Cazellas. Il pardonne ce-

pendant et les marie, afin de sauver l'honneur de Dona Clara.

On voit que cette comédie ne manque pas d'une certaine complication. L'intrigue est adroitement menée ; les scènes sont charmantes , les sentiments délicats , l'expression est toujours distinguée. La pièce marche avec un intérêt croissant jusqu'à son dénouement. Les autres ouvrages de M. Andrade Corvo sont loin de valoir Un conto ao serdo. 0 Alliciador {le Trompeur) et o Astrologo {V Astrologue) jouissent en Portugal d'une certaine renommée. L'AZliciador mérite des éloges plutôt pour l'intention que pour l'exécution. L'auteur prêche contre l'émigration des habitants de Madère aux contrées américaines, et il montre un agent de spéculation qui emploie les moyens les plus coupables pour se procurer des esclaves blancs qu'il envoie mourir au loin. L'action de la pièce n'a pas grande consistance. José Vilhaco, le trafiquant de chair humaine, veut enlever à son père, sous prétexte de mariage, une jeune fille qu'il convoite, et il envoie son fiancé dans la colonie. Après avoir échappé à la misère et à la mort, le jeune Luiz revient à temps pour démasquer le misérable ; et le curé du lieu, qui remplit le rôle de la providence, livre Vilhaco à la justice. Dans V Astrologue^ drame en cinq actes, M. Andrade Corvo a voulu présenter un tableau historique des mœurs portugaises au moyen âge. Un jeune gentilhomme du nom de Mendo, page de l'infant Dom Alfonso Henriquez, gagne ses éperons à la guerre et devient chevalier. Sa mère lui révèle alors

un secret terrible : son père a été assassiné par un traître qui vit encore. « Voici le poignard que j'ai arraché de la plaie mortelle. Prends, et punis le coupable. — Son nom, ma mère, son nom ? — C'est Dom Pedro Framaris. — Juste ciel ! » s'écrie Mendo atterré par cette révélation. En effet, l'assassin est le père de Dona Violante, et Dofia Violante est sa fiancée. Cette situation, qui est celle du Cid et de Chimène, amène des incidents compliqués. Violante veut mourir. Un moine lui donne un poison qui mettra fm à ses malheurs et se charge de tuer Framaris, aux lieu et place de Mendo. Mendo demande à entrer dans l'ordre religieux des Templiers. Au moment où le renoncement va s'accompUr devant l'autel, survient Violante qui a eu le bon sens de ne point s'empoisonner, et, au lieu d'un meurtre et d'une entrée en religion, nous avons une réconciliation et un mariage. Cette action est trop dans la main de l'auteur, qui change à plaisir la direction de sa pièce, et en détruit ainsi le sens et l'unité ; ce n'est en somme qu'un mélodrame correctement écrit. M. Joào d'Andrade Corvo a dialogué quelques proverbes qui reproduisent la manière d'Alfred de Musset : L'Amour se paie avec V amour et Tout ce qui brille n'est pas or.

Avant de devenir ministre de Portugal à Paris, M. Mendez Leal fut, dans son pays , un poëte dramatique à succès. La critique portugaise lui reproche d'avoir fait dévier vers V ultra-romantisme le genre créé par Almeida Garrett. A l'élégante simplicité de l'auteur de Fret Luiz de Souza^ il aurait substitué l'imita-

tion des mélodrames français. Dans ses premiers drames historiques , écrits en langage archaïque , il n'aurait pas toujours eu bien présents à l'esprit le sentiment national et l'intuition du passé. Dona Maria cVAlencastro, drame en trois parties, qui obtint le prix décerné par le Conservatoire royal de Lisbonne , a le mouvement d'une pièce d'Alexandre Dumas , mais les invraisemblances n'y sont pas moins fréquentes que les coups de théâtre. L'analyse qui suit donnera une idée de la façon dont M. Mendez Leal entend le drame historique.»

Alphonso Annes , riche marchand de Lisbonne , se marie à Dona Maria, sœur de Dom Antonio de Portugal. On blâme le frère de redorer ainsi son blason. Dans le bal que donne Alphonso pour fêter son mariage, tout le monde se promène sans être invité. C'est ainsi que circule sous le masque l'ItaUenne Laura, beauté merveilleuse , maîtresse d'Antonio Conti , le gouverneur et le tyran de la ville portugaise soumise aux Espagnols. Antonio Conti lui-même vient au bal sous le masque et fait une déclaration d'amour à la nouvelle mariée. Si elle ne cède pas à ses instances, son mari , impliqué dans une conspiration , sera dénoncé et il périra. Alphonso survient et Conti appelle ses gardes, qui se trouvent là aussi par hasard. Le marchand Alphonso déclare à ses juges qu'il est Dom Juan d'Alencastro, fils d'un grand seigneur portugais et son héritier. Cette famille est proscrite , ce qui explique le changement de nom. On arrête Dom Juan. Antonio Conti renouvelle ses offres à Dona Maria.

Au second acte , Dom Antonio , le frère de Dona Maria, n'a pas reçu un billet que lui adressait sa sœur. Antonio Conti a intercepté ce billet, et, comme le prénom est le même , il menace Dona Maria de la perdre en faisant lire la lettre de rendez-vous à son mari et en lui laissant croire que sa femme l'a trahi. Cependant Alphonso ou Dom Juan de Portugal a été tiré de prison par son beau-frère. Il arrive à son logis, où il voit sa femme tremblante. Antonio Conti est caché derrière un rideau qu'il entr'ouvre. Dona Maria se trouble ; le mari s'éloigne se croyant trompé. Mais Doiîa Maria a entre les mains un papier qui prouve que Conti trahit le gouvernement espagnol ; elle le lui rend en échange de sa lettre. Conti brûle la pièce qui pouvait le perdre.

Au troisième acte, tout s'arrange au moyen de la maîtresse italienne de Conti, qui livre le misérable aux conjurés. Dom Juan échappe encore à la mort, et il tue Conti d'un coup d'arquebuse au moment où le scélérat menace de plonger son poignard dans le sein de Doiïa Maria. La pièce marche d'un mouvement trèsrapide. L'intérêt de curiosité croît d'acte en acte. En admettant ce que la forme peut avoir de trop mélodramatique, c'est un ouvrage à effet. Le drame intitulé Le Chèvrefeuille est conçu dans la même forme, avec un mélange de coups de théâtre à la Calderon. Pour se disputer une branche de chèvrefeuille qu'a laissé tomber la belle Dona Maria, fille d'Antonio Ribeiro, deux jeunes gens se battent dans la rue, au milieu de la nuit. Tous deux rôdaient sous les fenêtres de Maria.

En entendant le cliquetis des épées, on accourt et on ramène les blessés dans la maison d'Antonio Ribeiro. L'un est un jeune peintre, l'autre le fils de la marquise Del Carpio. Après les péripéties d'usage, le peintre épouse Maria, et le jeune marquis, assez mauvais sujet du reste, en est pour sa courte honte. L Homme au masque noir' [0 Homem da mascara negra) abonde en incidents et en oppositions. Il rappelle de très-près quelques scènes d'Angelo, de Marie Tudor, et surtout le Bravo de Cooper. Cet homme au masque noir est un certain Antonio Baracho dont le comte Alvaro a séduit la sœur, qu'il a ensuite abandonnée. Baracho se venge lentement pendant cinq actes et tient en grande alerte la curiosité anxieuse du public.

La Pauvresse des ruines (A Pobre das ruinas), drame en trois actes avec prologue, rappelle Guilbert de Pixérécourt , plus que Dumas ou Victor Hugo. Un libertin qui abandonne sa femme pour se livrer à la vie de pirate, et qui, après dix-huit ans de crimes, reçoit le pardon qu'il n'a pas mérité, tel est le fond de ce mélodrame, où l'on ne retrouve pas les qualités qui distinguent les autres ouvrages de l'auteur de Maria d' Alencastro .

M. Ernesto Biester est aussi l'un des auteurs dramatiques couronnés au concours de Lisbonne. Son drame Abnégation lui valut cet honneur. Deux pièces prises dans les mœurs modernes furent surtout remarquées, les Diffamateurs ei les Ouvriers. Le premier de ces ouvrages rappelle par le sujet la Calomnie de Scribe, mais les incidents sont tout autres.

Il s'agit ici d'une vicomtesse de Landin qui profite de l'absence de son mari pour se venger de son amant et d'une rivale en les calomniant. Cette diffamation gratuite atteint par ricochet une jeune fille nommée Dolores. Un article de journal, inspiré par la vicomtesse et écrit par un de ses soupirants, met le feu aux poudres. On remonte à la source, et on démasque les deux coupables. Les Ouvriers nous offrent un drame en cinq actes très - compliqué et fort bien agencé , quoique l'argument n'en soit pas neuf. On y voit ce qu'on a déjà vu ailleurs : le fils d'un grand fabricant volant son père et fuyant en Amérique, un honnête caissier accusé d'être l'auteur de la soustraction, un gérant de fabrique s' enrichissant pendant que le patron se trouve ruiné, un inventeur devenant fou au moment où il va pouvoir réaliser son rêve, un enfant-trouvé amoureux d'une fille riche, parvenant enfin au comble de ses vœux quand on lui a restitué sa famille et sa fortune. Ces ingrédients divers, connus dans nos théâtres du boulevard, sont habilement mêlés dans la pièce de M. Biester. Les rôles de femmes se trouvent malheureusement sacrifiés.

Parmi les pièces contemporaines qui ont rencontré les sympathies du public, il faut citer celles de MM. Pereira da Cunha, Castello Branco, Almada Lencastre, Auguste Palmeirim et Lopès de Mendonça. Le drame de M. Antonio Pereira da Cunha , intitulé L Héritage du barbu (A Herança do barbadâo) , se développe dans le milieu de l'école ultra-romantique. Fernào Pores , le barbu de Veiros , est mort sans

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venger l'affront que lui fit l'aïeul du roi Alphonse en séduisant sa fille. Son fils a changé de nom pour accomplir la vengeance léguée à son honneur. On le voit poussant l'infant Dom Henrique à la révolte contre son père et remplissant de jalousie le cœur du roi Alphonse V. Il introduit le jeune Garcia dans la chambre de la reine, où il le fait surprendre par le roi ; mais il renonce à la vengeance avant de l'avoir accomplie, et il rachète sa faute en justifiant la reine et en brisant l'épée de son père qu'il ne veut pas faire servir à un crime. M. Castello Branco a fait réussir un drame intime intitulé Le Condamné, C'est un mari qui a tué sa femme coupable d'adultère, et qui a passé, pour ce fait, vingt ans aux présides d'Afrique. Quand il revient en Portugal, il se trouve face à face avec le séducteur, qu'il accuse d'être le véritable assassin, et à qui il ne pardonnera que lorsque Dieu lui aura pardonné à lui-même, ce qui ne l'empêche pas, avant son départ pour l'Amérique , d'embrasser sa fille qu'il avait jadis laissée au berceau. Il lui laisse même toute sa fortune, quoiqu'elle ait épousé, sans le savoir il est vrai, le fils du séducteur de sa mère.

Dom José d'Almada e Lencastre a fait jouer en 1852, au théâtre de Dona Maria, un drame en cinq actes , ayant pour titre La Prophétie ou la Destruction de Jérusalem. Les journaux portugais la Presse, la Réforme, le Patriote, la Revue lusitanienne célébrèrent l'apparition de ce drame comme un événement littéraire. Ce jugement me paraît hasardé. La pièce , comme le dit l'auteur lui-même, est par-dessus tout

une œuvre de foi, et c'est ainsi que le public l'accepta. L'action ne brille ni par l'invention ni par le développement des sentiments. L'amour de Cleto, le préfet de la sixième légion romaine, pour Sara, la fille du grand prêtre de Juda, ne rappelle en rien les merveilles de Polyeucte. Le cadre historique est pourtant assez bien tracé et quelques scènes méritent réellement des éloges. M. Augusto Palmeirim, dans sa comédie en trois actes, intitulée Deux Mariages de convenance, a cherché à s'approprier le genre inauguré chez nous par Alfred de Musset. Son action , qu'il aurait pu renfermer dans un seul acte , montre deux femmes , mariées à des époux plus âgés qu'elles, se laissant courtiser par des jeunes gens sans esprit, revenant à leur devoir par la comparaison. Le dialogue de M. Palmeirim est facile et amusant, mais l'intrigue de ses compositions est par trop simple et par trop dénuée d'incidents. M. Lopès de Mendonça suit les errements de la même école, quand il écrit son proverbe : Casar o metter freira {Marier ou mettre au couvent). Ce proverbe, assez gracieux dans la forme, n'est qu'une conversation entre un conseiller, un baron, une marquise et sa nièce. Dans une autre pièce. Affronta por affronta, M. Lopès de Mendonça met le pied sur le domaine du mélodrame, en racontant la sombre histoire du plébéien Alfonso Gil revenant des Indes après avoir fait fortune, et retrouvant à Lisbonne sa mère en pleurs et sa sœur déshonorée. Il se venge en séduisant h son tour la sœur du comte d'Artamar, et tout se régula-

rise au dénouement par un mariage qui réconcilie la noblesse avec la richesse acquise.

J'ai signalé les principales productions du théâtre portugais contemporain. La liste pourrait être plus longue. On remarquera qu'il y a dans ce répertoire, de formation toute récente, une tendance très-marquée au drame sérieux et à la comédie de mœurs. Ce qui m'étonne le plus, c'est la rareté des pièces en vers, dont les auteurs espagnols sont si prodigues. Le génie portugais est naturellement sage et réfléchi, et ne se livre pas facilement au lyrisme et à l'exagération des sentiments. Les théâtres de Lisbonne, le Gymnase, le théâtre de la rue des Comtes, le théâtre San-Fernando, le théâtre des Variétés et celui de Dona Maria, représentent souvent, outre les ouvrages littéraires, des farces et des vaudevilles avec ou sans couplets. Cette production de second ordre est considérable et remplit des catalogues volumineux. C'est à ne pas comprendre qu'une population de deux cent trente mille âmes puisse suffire à une telle exhibition.

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