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CHAPITRE XI

Les lliradc^Plays de Cheater, de Govi*ntry et de Towneley. —

La jalousie de Joaepb.

Ce n'est réeliement qvL'auxMirack-Plays de Ghester que commence le répertoire da théâtre anglais. On

cite pourtant un Mystère manuscrit du British Muséum sur le sujet de la descente du Christ aux enfers, qui remonterait au xiv* siècle. Il n'est pas impossible qu'on retrouve d'autres textes et même des collections comme celles que Ton a retrouvées en France. Les savants qui s'occupent de l'ancienne langue de la Gomouaille , mélange de celtique et de saxon, prétendent qu'ils produiiont des textes de Mystères composés dans cet idiome à une époque très reculée. Nous serons heureux de voir le succès de leurs recherches. Contentons-

330 HISTOIRE UNIVERSELLE DU THÉiLTRE.

nous pour le moment des documents que nous avons sous les yeux.

A quelle date faut-il reporter la composition des pièces de Gbester ? M. Payne Collier les fait remonter au XIV* siècle (History of english dramatic poetryl, M. Henri Hallam déclare qu'il ne peut, d'après le style, leur attribuer une date phis ancienne que le milieu du xv^ siècle (Introduction to the literc^reof Europe) . On sait, du reste, que jusqu'au règne d'Edouard III (1338) remploi de la langue française était général en Angle^ terre, oùTavait introduite Guillaume le Conquérant. Il a donc fallu un certain temps pour qu'il se soit ibmié des auteurs dramatiques écrivant en anglais.

On a retrouvé vingt-quatre Affracle-Ptojfsde Chester forment la plus ancienne série que nous connaissions. Après cette collection viejit celle deCoventry, au nombre de quarante-deux pièces; puis celle de Towneley, ainsi appelée parce qu'elle était la propriété de la famille de ce nom. On la désigne aussi sous le titre de Collection de Widkirk. Widkirlc était une abbaye près de Wakefield, d'où l'on suppose que viennent ces manuscrits. Ceux-ci sont au nombre de trente. C'est au fanatisme des puritains qu'on attiibye la destruction de la plupart des manuscrits anglais contenant des pièces de théâtre.

Tous ces Mystères étaient joués par les ouvriers des métiers organisés en coniiréries. Archdeacon Rogers, qui avait vu représenter les Mystères de Chester, dit : tt Chaque compagnie avaitsonPo^Aint. Chaque Pageant était pourvu d*un échafoud avec deux chambres, une

eu haut^ l'autre en bas; i'échafaud était monté sur quatre roues. Dans la chambre du bas les acteurs

s'habillaient, dans celle du haut ils jouaient. »

A Coventry (le fait est consigné dans le registre des dépenses communales, cité par Sharp), la confrérie des bonnetiers employait douze hommes , et celle des drapiers dix pour porter et dresser les échafauds. On se servait rarement de chevaux pour traîner ce léger matériel, qu'on ne peut comparer à celui de nos grands iMystèi es. On voit dans les comptes cités par Sharp le détail des diverses dépenses concernant les machines^ les costumes^ les accessoires , etc. , d'une pièce jouée par la Giuid ou corporation des forgerons, hititulée : Procès y eandamnatian H cmdfiemmt du ChrisL Pour nourriture des acteurs pendant une semaine de répétitions : pain le matin, 4 deniers; aie, 8; pour dîner et souper, 9 galons d'ale^ 18 deniers, bœuf, vin, etc.

A Tartide costumes on voit figurer les robes et chaperons des tourmenteurs , faits de hougran nuir , deux mitres pour Gaïphe et Anne , la robe de Dieu toute de euh* blanc , six peaux, un bâton pour le dé* mon, un cimier de fer pour Ilérode, son bonnet rouge, une perruque pour Dieu , les perruques de Jésus et de Pierre, une ceinture pour Dieu, un siège pùur le même. Les registres de la corporation du Corpus Christi, à York, conservés au iiritish Muséum, donnent aussi des chiffres assez curieux. Un manuscrit du jeu figure dans les comptes i)our 100 shillings ; une couronne royale avec le sceptre est cotée 6 deniers, le diadème du Christ et celui des apôtres le môme prix, et il y a un

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masque par dessus le marché. Dans ces comptes se trouve un payement à des ménestrels employés pour la partie musicale, instruments et chant.

A Newcastle, la fête du Corpus Domini était également célébrée par une exhibilion de drames religieux. La plus ancienne ioprésoiitatioii est iloniujc par la corporation des tonneliers en 1426; puis viennent celles des forgerons et des gantiers, des barbiers , des couvreurs , des selliers , des foulons et des teinturiers , ces derniers en 1477. De tout ce répertoire de Newcastle une seule pièce est restée , V Arche de Noé (Brand's history of Nmvcastîe}, Dans toutes les villes d'Angleterre, cha(iue corporation était obligée de fournir son Pageant pour les fêtes du Corpus, et à ses propres frais. Les prédicateurs en chaire recommandaient aux iideies d'assister à ces saintes représentations. Les Rois et les Reines se montrèrent souvent aux Pageants de Coventry : Henri Ven 4416, Richard III Cil 1484^ Henri VII en 1486. Les moines de Coventry étaient renommés dans tout le royaume pour Texcellente exécution de leurs Mystères , qui se jouaient sur un large échafaud construit sur le point le plus élevé de la ville. Dugdale, auteur d'une Histoire du comté de Warwik, dit qu'ils jouaient dans le vieux rhythme anglaisj comme il appert du manuscnt intitulé Ludus Coventryœ, Les noms d'auteurs connus sont encore plus rares qu*en France. John Ludgate cite avec éloges un moine de Tabbave de Burv en Sullolk (lui aurait écrit des Mirade-Plays dans la première moitié du XV* siècle.

Rois et les grands seigneurs avment des auteurs

à leurs gages pour égayer les loisirs de leurs châteaux. Si les autres lords n'étaient pas plus généreux que le duc de Northumberland , qui donna à son chapelain 13 shillings et 4 deniers pour la composition d'un intermède, le métier de poëte devait être peu lucratif. Le règne de Henri VII fut le beau temps des ménestrels et lies joueurs d intermèdes. Les principaux acteurs du palais étaient Richard Gibson et John Englisch.

A la naissance du pnacc Arthur, en i486, il se forma une nouvelle troupe qui prit le titre de comédiens du Prince et qui servit aux amusements de la cour. Les acteurs du duc de Buckingham et des comtes d'Oxford et de Northumberland jouaient aussi devant le Roi et recevaient de belles récompenses. 11 y avait alors en Angleterre des acteurs français et allemands , outre les acteurs anglais. Le livre de dépense du Roi Henri VII enregistre avec un soin minutieux les nombreuses sommes données aux comédiens et aux ménestrels qui contribuèrent aux divertis» sements de Sa Majesté. On y voit figurer les acteurs d'Essex, les acteurs français, les rimeurs d'intermèdes et de ballades, Master Peter, poëte italien, Stephyn Hawse , compositeur de ballets, et jusqu'à des danseuses espagnoles.

La réputation d'avarice que les historiens ont faite à ce monarque ne semble donc pas justifiée de tous points. La vérité est qu'il apportait dans toutes ses affaires particulières le même ordre qu'y aurait pu

mettre un marchand de la Cité, retiré des alTaires. Il est évident qull aimait à remplir ses caisses et qu'il ne seûûsaitpas &ute d'y ftire contribuer la fortune des grands seigneurs dont il avait à se plaindre ou à se venger. Son Parlement ne lui votait quel6,00U livres sterling de liste civile. Âu mariage de sa fille avec le Roi d'Écosse, le Parlement lui offrit 40,000 livres daprès les coutumes féodales; il n'en accepta que 30,000. Voilà rhomme révélé par les chiffires, et pourtant cet homme entretenait une cour luxueuse.

L'Angleterre eut, coiiiuie la France, outre ses

Mystères, ses Moralités et ses Entremets. Les Moralités, qui sont peu nombreuses au xv* siècle et qui se développent davantage au xvi% étaient surtout jouées par les acteurs nomades.

Lorsque ces comédiens voyageurs arrivaient dans une ville, ils déployaient leurs écriteaux et annonçaient, ù son de trompette , leurs représentations. Malone pense qu'elles commencèr^t sous le règne d'Édouard IV, vers le milieu du xv* siècle. C'étaient des allégories à la mode française. Dans les Moralités, comme dans les Mirade-Plays, le Diable et le Vice étaient chargés de la partie comique. La plus estimée des Moralités anglaises du xv^ siècle est le Château de la Persévérance; elle date du règne de Henri VL La pièce est longue et compliquée ; je ferai grâce au lecteur d'une analyse (jui n'aurait aucun charme. Le Genre humain lutte contre le mauvais ange et contre ses acolytes, SitUtUia et Volupias. Les Péchés Capitaux s'entremêlent aux Vertus pour les combattre.

THÊàTRE ANGLAIS. — SIÈCLE. 335

Esprit^ Volonté ei Intelligence ont aussi leurs rôles. La conclusion est la réconciliation du Genre humain avec la Miséricorde céleste^ qui récite un épilogue final en manière de sermon.

Dans les pièces jouées avant le xv* siècle, les acteurs sont toujours désignés sous les noms de mimes, jongleurs et ménestrels ; on les appelait aussi MerlU" dénies et cytharistœ. Ces désignations indiquent suffisamment leur emploi et le genre de leurs jeux.

Les Miracle-Plays de Chester, de Coventry et Towneley, nous montrent enfin des textes anglais. Ce sont de vraies pièces à la manière des Mystères françai.s, mais plus courtes; il ne paraît pas qu'elles aient nécessité, à beaucoup près, un aussi grand développement de mise en scène« M. Payne Collier {The hisiory uf dramatic poetry) fait un singulier rapprochement de quelques passages des pièces de Chester et de fragments de Mystères français, qui se trouvent exactement traduUs) par les auteurs anglais. Voici, cntio autres, une de ces citations. Le Mystère français fait adresser par Isaac ces paroles à son père qui s'apprête à le sacrifier :

Mais veuillez moy les yeux cacher

.Afin ffiir» \o prlaivo voyo : Uuanddt' moy vitMuIri'/^ approcli^T , Peult ostrc que je luyroie.

£t voici le texte anglais ;

AIso, father I pja\ \uu, liydo iiiy eycn That 1 sec uot your swortle ao koene; Vour stroke, Mhw. l would oot see Least I afrainst it grill.

336 HISTOIRE UMIVEBSEUiE DU THÉÂTRE.

Les sujets traités par les poètes anglais du xv* siècle sont, ainsi que les nôtres, tous extraits de Tancien ou du nouveau Testament. Dans la collection de Ghes-

ter se trouvent « la Chxite de Lucifer^ la Création ^ le Déluge j la Nativité^ le Massacre des Innocents^ la TefUaUqn, Lazare^ la Cène, la Passion , etc. » Dans celle de Covcnlry, qui dute du règne de Henri VII, on remarque a le Sacrifice d'Abraham^ dont nous venons déparier, les Fiançailles de Joseph et de Marie ^ le Baptême du Christ, la Femme adullcre, la Descente du Christ aux Enfers y la Résurrection, ï Assomption, » Le recueil de Towneley contient, entre autres pièces,' (L le Meurtre d'Ahel, Abraham, PJiaraon Faîte en ÉgyptSy V Extraction des âmes de l'Enfer^ la Résurrection du Sauveur, » Ces pièces furent représentées par les corporations jusque vers la fin du xvi* siècle. Les échal'auds sur lesquels se jouaient ces ouvrages étaient nommés indifféremment Scaffolds^ Stages et Pageanis, Ce dernier terme a une origine inexpliquée, car il est dilUcile d'admettre avec Sharp sa dérivation du mot grec nérmu , motivée par les pièces de charpente dont se composait le théâtre.

Outre ces collections du British Muséum , il existe trois Pageants composés' sur la conversion de saint Paul, et qui font partie d'une autre collection, celle de Digby. L'écriture de ces manuscrits est de la lin

du règne de Henri VIL Les Chester Whitsun^Plays (pièces de la Pentecôte

de Chester), ainsi que les pièces de Coventry, étaient accompagnés d'une proclamation rimée, qui se débi-

tait dans les villes avant la représcntatiua. Dans Tun de ces discours, le ciieur^ portant sans doute la parole au nom d'un directeur indigent, s*ezcuse de ne pou* voir produire devant le public que des acteurs ordinaires au lieu d'acteurs éminents. U dit que c'est à tort que Ton défigure habituellement le personnage de Dieu , en le représentant surcliargé de dorures , et que cette fois Tassistance voudra bien l'accepter couvert d*un nuage, ce qui est beaucoup plus convenable que de It; montrer en chair et en os. I):uis la pièce de Chester, intitulée la Naissance du Sauveur^ r£mpereur Auguste parle envers finançais duxui* siècle, tandis que les autres personnages parlent Fanglais du XV* siècle. Dans un épisode de la Passion, Pilate pai'le latin; plus loin , il forcit son latin d'anglais.

Dans les trois séries de Miracle-Plays , la descente do Jésus aux Enfers, d'après l'Evangile apocryphe de Nicodème, se trouve reproduite sous des formes diverses. La pièce de Widkirk nous montre les justes chantant un hymne pour célébrer la venue de Jésus qu'ils attendent, Rybald, portier de l'Enfer, donnant ràlarme et préparant la résistance avec Astaroth, Anaball, Bérith et Belial, et le Sauveur entrant dans le domaine infernal. Satan reconnaît dans son adversaire le juif qu'a trahi Judas. Il se sent vaincu d'avance et il eiilciiiic un plaidoyer pour prouver qu'on viole à son égard toutes les lois de la justice et toutes les convenances. Jésus répond en appelant à lui les justes, qui le suivent cliantant un Te Dcxim laudamus.

Dans la pièce de Chester, une tavemière qui a vendu

338 HISTOntE UNIVEBSELLE DU THÉÂTRE.

du vin et de l'aie à Cbester, et qui peut profiter de FouTertare des portes infernales pour se sauver,

refuse de le iaire. Elle déclare à Satan qu'elle l'adore et qu'elle veut rester pour lui tenir compagnie et lui servir à boire. L'épisode de la Descente aux Enfers

ne remplit que deux pages dans le Mystère de Goventiy.

n serait oiseux d'analyser cette série de Mystères

qui, au développement près, ressemblent dans la forme aux Mystères français de la même époque. Bornons-nous à une citation de quelques passages de la pièce de Goventry, intitulée la JalOfim€ de Joseph {Joseph s jealousy).

Le charpentier Joseph revient de son ouvrage, il est fotîgué, il a faim ; il frappe à la porte de sa maison ; personne ne se présente puur la lui ouvrir. — « Ouvrez donc, ouvrez, femme, pourquoi ne répondez-vous pas? »

!\Iaiie ouvre enlin la porte; elle avoue quV41c e^t soui£rante et qu'elle va mettre au monde un enlant. Joseph s'emporte à cette nouvelle inattendue, il accable sa femme de reproches. c( 0 vieillards, dit-il, prenez exemple sur moi et ne vous mariez jamais. Hélas I hélas I mon nom est perdu, tous les hommes vont me montrer au doigt et m'appeler vieux fou » (le mot anglais est plus énergique). L*arc est tendu maintenant d'après la mode française (1) : « Hélas 1 femme,

( l ) AU meD may me now dyspyse

And aeyn old eokwoldl thi bowe is bent JXevily now, aller tbe frenacfae gyw.

pourquoi av^vous agi ainsi? A cause de ce péché que tu as commis, je t'abandonne pour toujours et je

meurs. » Marie, sans se dépiter, lui répond ainsi :

« Hélas! cher époux, pourquoi parlez-vous de la sorte? Hélas! changez votre langage. Notre enûmt ne

sera pas un liomine, mais le doux Jésus. Il sera votre de chair et de sang, et il uaitra de votre femme ;

» He wyll be clad in flesch and blood » And ot your wyff beiiorn. »

Aussitôt parait l'ange Saphor, qui annonce à Joseph que le fils de Dieu en Trinité a voulu se fau*e homme

par amour pour les liommes , et pour sauver ce qui était perdu. Joseph» alors, remercie le Seigneur de cette grande consolation qu'il lui envoie. — c Je savais bien, s'écrie-t-iL qii une aussi bonne créature ne pouvait avoir iaîUi. n 11 demande pardon à sa femme de ses injustes soupçons et la supplie de lui laisser haiser ses jolis pieds :

« Your swete fete now let me kys.»

Et Marie répond en souriant :

« Nou^ laissez mes pieds, baisez ma houche, et vous êtes le bienvenu. »

« 0 Marie, ma douce femme, s'écrie Joseph en se jetant dans ses bras, merci, mon cœur, mon amour, ma vie. Plus jamais de querelle entre nous. Si vous n'aviez pas été* une femme vertueuse, Dieu ne vous aurait pas choisie. »

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