LES TRAGÉDIES
Ce n'est pas pour hasarder une vaine plaisanterie , mais pour proclamer une ^ande vérité que Platon appelait la constitution d'Athènes une théâtrocratie et qu'il envoyait à Denis , tjran de Syracuse^ les œuvres d'Aristophane pour qu il y étudiât les mœurs des descendants de Cécrops.
Athènes, où tout le monde vivait sur la place publique, était un vaste théâtre reHgieux et politique où chaque citoyen remplissait un rôle, même lorsqu'il ne montait pas sur les planches de la scène enrégimenté parles choréges. Les prêtres d'Eleusis jouaient la comédie dans leurs temples pour allécher les initiés; dans les Djonisies les hommes s'habillaient de peaur de cerfs, pour figurer le dieu Pan et les satyres, et ils chantaient des
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hymnes en agitant des tbyrseset en dansant au son des cymbales. Les canéphores, jeunes vierges choisies
dans les premières Ihmilles, marchaient en troupes par les rues, et les terrasses des maisons se couvraient de gens portant des flambeaux pour éclairer leurs procès sions nocturnes. Les Panathénées, fêtes en l'honneur de Minerve, avaient leurs lampadrodomies, leurs combats gymniques, leurs chants et leurs danses.
Ainsi, dans Vantiquité comme dans le moyen âge, en Grèce comme dans l'Inde, cumme en France, comme en Espagne et dans toute l'Europe, le théâtre naquit de l'Eglise, et ne fut d'abord qu'une forme plastique de la célébration des rites. Lorsque les monodies des premiers auteurs dramatiques, succédant aux aulètes et aux cîtharèdes de carrefours, qui eux-mêmes avaient succédé aux homérides parcourant les rues en chantant des fragments d'épopée, se trausiorment enlin en un art véritable et que cet art passe des mains du prêtre dans celles du magistrat ; lorsque vient le grand Eschyle, qui à l'acteur unique de Thespis et de Phryni- Gos substitue des duos récités par lui-même et par un second personnage, toujours aidés par les accents lyriques du chœur; lorsque ce génie incomparable crée le matériel de la scène, les cothurnes, les masques, l'art dramatique est formé de toutes pièces et n'attend plus que de nouvelles intelligences pour le conduire à sa perfection.
Le vieil Eschyle nous reporte à 500 ans avant
l'ère chrétienne. En quarante-quatre ans il compose soixante-dix tragédies selon les uns, quatre-vingt-dix
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selon les autres et en outre un nombre considérable de drames satyriques; il obtient dnquante-deox couronnes aux jeux publics. De cette œuvre immense il ne
nous est resté que cinq pièces : le Proméihée enchainéy les Sept devant Thèbes^ les Persest les SuppUantes et la trilogie de VOrestie. Ce (Ugne flrère de deux, héros, Cynégire et Amynias, avait combattu vaillamment à Marathon^ à Salamine et à Platée. Chez ce peuple si complet en toutes choses les arts s'enchaînent à la science et à la politique, si bien que le même homme pouvait également commander une armée , écrire un poème dramatique, en composer la musique et construire le théâtre où il représentait lui-même l'un de ses héros. Eschyle aida rarchitecte Agatarque à combiner ses plans. Ce fut le même maître qui enseigna la politique à Périclès et la musique à Socrate.
On connaît la forme serai-circulaire des théâtres antiques et leurs gradins disposés en étages ; on se rappelle cette scène peu profonde et toute en longueur où se passait le drame et ce prolongement en contre>bas qu'on appelait l'orchestre et qui servait aux évolutions du chœur. Nous sommes réduits aux conjectures sur le système décoratif des anciens; mais certaines pièces, comme, par exemple, le Proméihée d'Eschyle où le tonnerremugit^ cû V éclair trace dam Vair des sillons enjlamrnésj où loiisîes vents s élèvent, où la tempête fond sur la victime de Jupiter, annoncent positivement que l'art des machines théâtrales était déjà connu. Les costumes tragiques montraient une grande richesse. Les seules des cothurnes et la hauteur du masque
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donnaient aux acteurs une apparence colossale pour représenter les héros et les dieux. Le masque empêchait, il est vrai, tout jeu de physionomie ; mais dans de tels espaces la mimique naturelle eût été tout à tait inaperçue : c'est ce qui explique Tusage adopté, sans parler du porte-voix contenu dans la cavité buccale, de raccessoire qui permettait au personnage de se fiûre entendre de tous. Lucien, dans son dialogue entre Lucinus et Graton , critique pourtant l'accoutrement tragique, et surtout la bouche démesurée du masque, qui semble, dit-il, vouloir avaler les spectateurs, U se moque aussi de ces coussins qui garnissaient la poitrine et le ventre de l'acteur pour que sa hauteur ne jurât point avec un corps maigre et fluet.
Lorsque le gouvernement d'Athènes eut pris à son compte les représentations dramatiques comme l'un de ses plus énergiques moyens d'action sur Tesprit des masses, il entoura cette institution de tout le prestige quil put lui donner. Les grandes fêtes religieuses , les Dyonisiaques , les Lénéennes furent les époques choisies pour les exhibitions scéniques. L'un des premiers magistrats en fonctions, un archonte, fut chargé de présider au concours des poètes , de désigner les riches habitants qui, sous le nom de choréges , solderaient les dépenses de la mise en scène et du somptueux vestiaire des sujets et des chœurs. Chaque poëte, jaloux de remporter le prix, présentait aux juges quatre pièces : une tUratogie^ dont trois tragédies et une pièce de genre, appelée drame sati/rique^ parce que des satyres y iigmment à côté des héros et des
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dieux f et après la représentation on proclamait et on oouroimait le vainqueur.
Eschyle excdiait, dit-on , dans le drame satyrique,
comme, après lui , Sophocle et Euripide.
Il est Bcheux qu'aucun de ces ouvrages , le Cydqpe d'Euripide excepté , ne soit parvenu jusqu'à nous. Ce
monument unique atteste toutefois que les anciens connurent et pratiquèrent le mélange du tragique et du comique dans une mâme pièce, et que chez les
Grecs la séparation des genres ne fut jamais une loi absolue.
Eschyle, si grand dans sa siroplidlé, a été longtemps incompris parle monde moderne, et, jusqu'à la fin du Siècle dernier, on l'a traité chez nous d* absurde et de
tnonsimeux^ comme on l'a Mi pour Shakspeare; il est vrai que le père de la tragédie dut en partie ce
faux jugement à la traduction décolorée de Brumoy. UOrestie^ les Pênes et le Promêihée^ traduits de nos jours avec une consciencieuse élégance, ont repris dans l'estime |)ubUque laplace qui leur appartient.
Les innombrables traités et commentaires publiés dans tontes les langues modernes sur la musique des Grecs sont lom d'avon éclairai le mystère qui enveloppe le degré de perfection auquel était arrivé cet art, estimé à un si haut point dans l'antiquité que Platon le déclare un des éléments de sa répubhque , une institution sociale au premier degré , d'accord en cela anrecles Chinois, qui le font figurer dans leurs codes. Ne voulant pas épaissir ces ténèbres en cherchant à les dissiper, je me contenterai de faire remarquer que
la musique qui accompaguait le chœur devait être d'une simplicité extrême, puisque les auteurs nous disent que chaque parole éteat entendue. Une autre question qui restera longtemps sans réponse, c*est celle de savoir comment, dans ces théâtres, assez vastes pour contenir (à Rome, par exemple) jusqu'à quatre-vingt mille personnes , la voix des acteurs pouvait arriver aux spectateurs des gradins élevés, et comment ceuxci pouvaient entendre un soliste jouant sur la scène un morceau de liari)e ou de flûte. Les fameux vases d'airain placés sous T orchestre pour répercuter le son ne paraissent pas avoir été une cause sérieuse de sono* rité. Le buccin formant les lèvres du masque renforçait, il est vrai, et por^tait dans 1 espace la voix de l'acteur; mais le problème d'acoustique que nous avons signalé, et dans lequel Tabsence de ces baies que nous appelons des loges et des amphithéâtres devait jouer lin grand rôle, n'en est pas moins encore à résoudre dans la plupart de ses parties.
Eschyle était devenu vieux lorsque (l'an 4(38 avant notre ère) Sophocle reporta sur lui dans le concours. Sophode apportait un genre nouveau à un public lassé de la solennité et de l'admiration. Eschyle avait représenté l'homme plié sous la main de la destinée , Sophode le présenta sous le joug de ses passions. Le triomphe ftit si complet et si prolongé que Sophocle obtint vingt fols la couronne dans le cours de sa cai^ rière. Ses contemporains le surnommèrent VAMUe atlique^'d cause de la douceur et du charme desa poésie, qui formait un contraste frappant avec la sauvage gran-
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dear de son devancier. De plas de cent vingt pièces
composées par Sophocle, il ne nous en est parvenu que sept: Ajn.r armé du fouet; Electre; Œdipe roi; Aniigone; les Traehiniennes ; PhilocUte; Œdipe à Co^ lùnne.
Sophocle lit iaire uu grand progrès au drame en exprimant des passions humaines. Les beautés d'Aniigone et des deux Œdipes sont demeurées dans la mémoû^e de tous , et il serait oiseux de rappeler ces chefs-d'œuvre autrement que par leur titre.
Sophocle se produisit dans les concours dramatiques avant Tâge fixé par la loi, c'est-à-dii*e avant trente ans , et il mourut à quatre-vingt>neufanS| après une lecture qu'il venait de ihire de son iintt^one. N'est-ce pas là une existence dramatique bien remplie? Il avait occupé , en outre, des fonctions publiques. Sorti du peuple (son père avait été forgeron), il avait coiomandé avec Périclès les ti'ûiipes athéniennes dans ia campagne contre les Samiens, alliés des Perses.
Sophocle s'était efforcé de peindre l'homme UU qu*U est^ Euripide essaya de le représenter tel quil devrait être, Euripide est un philosophe de Técole d'Anaxagore, ce sage ionien qui fût accusé d'impiété et condamné à mort pour avoir combattu les superstitions de son temps. Périclès, qui avait été son élève comme Euripide, fit commuer la peine en un exil. Le fond de la doctrine d'Anaxagore était Tunlté de Dieu. Euripide est tout imprégné de cette doctrine du doute et de la controverse à régard des mythes païens. Il ne voit pas Hélène avec les yeux de Pâris , et il blftme énergiquement
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Oreste, malgré l'oracle delphien et le cortège des
Furies. Quoiqu'on l'ait accusé d'être un ennemi des femmes, aucun auteur ancien n'a plus employé les femmes comme mobile de ses actions dramatiques. Hécube, Electre, Modée, Andromaque, Alceste, Iphigénie , Hélène , sont des types bien divers de la nature féminine. Toutes ces peintures sont vraies et pleines d'observations délicates sur la vie et les habitudes morales des femmes; c'était là une grande audace dans un pays où le préjugé forçait les épouses et les filles à se renfermer dans la retraite du gynécée. « Hélas ! s*écrie Médée, de toutes les créatures douées de la vie et de la pensée les femmes sont les plus malheureuses. » Lorsqu'Hermione défend ses droits d'épouse contre Andromaque la Troyenne, que le sort delà guerre a mise au pouvoir de Pyrrhus , et dont elle redoute les séductions , elle justifie sa vengeance en ces termes : « Esclave et captive, tu voudrais me chasser de ce palais pour y être maltresse... Par tes maléûces tu as frappé mon sein de stétilité ; l'esprit des femmes de l'Asie est habile tlaus ces arts funestes : mais je réprimerai ton audace! — Le véritable philtre, répond la douce Troyenne, ce n'est pas la beauté, ce sont les vertus qui plaisent aux maris... Si tu avais eu pour époux quelque roi de la Tbrace, où le même homme fait tour à tour partager sa couche à plusieurs femmes , tu les aurais donc tuées? 9
Ces caractères de femmes tracés par Euripide ont une certaine vérité philosophique que Sophocle n'avait pas connue. Néanmoins, malgré tous ses mérites»
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malgré les quatre-vingt-douze tragédies qu'il prodaisit
(de ce nombre il nous en reste dix-huit), il eut pour ennemis constants les partisans de Sophocle et les vieux soldats de Marathon, restés fidèles au genre épique d'Escliyle. Pundant que ses partisans le proclamaient le poète tragique par excellence, Aristophane poursuivait de ses diatribes le FiU du cahar$tier de Salamine et de la marchande d'herbes Clilo^ principalement dans les Acharnietis et dans les Grenouilles, Euripide fat Tauteur de prédilection de Racine.
Cest surtout dans ses drames satiriques que le grand poète dut donner carrière à sa verve railleuse. « Boire et manger, ne s'inquiéter de rien , voilà le Jupiter des sages, » dit le Cyclope à Ulysse. Et il s'étonne que Bacchus, un Dieu, se plaise à demeurer dans une outre. Quant au maître des dieux, sa foudre ne lui inspire aucune crainte, à lui Cyclope, qui, en frappant sur son ventre tendu, rivalise avec le bruit du tonnerre.
Une autre innovation d'Euripide, c'est l'extension qu'il donna à la complication dramatique. H sent que le temps de la simplicité est passé pour ce public impatient, et qu'il £aut exciter l'appétit par quelque ingrédient nouveau: le premier il mêle le roman au drame, le premier il invente les coups de théâtre et les incidents inattendus. Dans la tragédie d'Hélène, il renverse de fond en comble la tradition du séjour de réponse deMénélas à Troie, et il prend pour sujet de sa pièce un conte populaire qui faisait aborder Hélène en Egypte pendant que les Troyens et les Achéens combattaient à nion pour la possession de son fkntôme. Ce
sans-gène à Tendroit du mythe accepté dut accroître le nombre des détracteurs du poëte qui loi reprochaient déjà ses clriioùtaents par machines et l'introductioD des mots vulgaires dans le vocabulaire tragique.
Après Euripide , les auteurs tragiques deviennent aussi nombreux que les étoiles du ciel; on est inondé d'Orestes, d'Œdipes, de Thyestes, de Méléagres. Les écrivains de cette période cherchent à substituer TimbrogUo à la passion ; Toubli recouvre de son linceul leurs tentatives avortées. Nous n'avons pas leurs œuvres, à quoi bon citer leurs noms ?
Au moment de laisser le monde tragique, renouvelons l'observation déjà présentée par les critiques de rÂllemagne, à savoir : qu'on interprétait malla Poéti- <|ue d'Aristote quand on crut que le grand philosophe taisait une loi absolue des trois unités. Il en est une dont il ne parle même pas, l'unité de lieu, qui a produit tant de dé^^'ils dans notre httérature aux deux Siècles derniers. Xi est facile de s'assurer, du reste, que les dramatistes grecs n'ont pas toujours observé ces règles des unités. Comment n*a-t-on pas remarqué que Sophocle, dans les Trachiniennes^ transporte trois lois Lichas, puis Hillus, puis enfin Hercule d'ËubéeenTliessalie; que dans les Suppliante$^ Euripide fiiit voyager Thésée et son armée d'Athènes à Thèbes, aller et retour, pour réclamer et rapporter les corps des sept chefs argiens ; que, dans \e&Euménide8^ d'Eschyle, et àaosVAjux^, de Sophocle, le lieu de la scène change et se transf^orte de Delphes à Athènes pour la première de ces pièces
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et, pour la seconde, du camp d'Âjax au lieu désert où le héros se frappe desonépée? Les Nuées, d'Aristophane,
nous conduisent de li chaniljre à coucher de Strepsiadedans lame où se trouve la musoB.de Socrate. Les GrenouiUeSj du même poète, se passent d'abord sur le chemin des enfers, puis dans les enfers mêmes. ((Ha fallu toutes les fohes des faiseurs de systèmes, dit M. A. Pierron dans une note de sa Traduction d'Eschyle^ pour trouver dans VAgamemmn les trois umtes dites d'Aristote. » Il suffit, en effet, d'ouvrir la pièce d'Eschyle pour y voir, à la première scène, Cly* temnestre annoncer au chœur que les signaux allumés sur les montagnes viennent d'apporter la nouvelle d«î la prise d'Uion; et, quelques pages plus loin, l'auteur suppose qu*îl s*est écoulé un temps suffisant pour que le roi des rois puisse avoir efiectué son retour de Troie et être rentré avec son armée dans la ville d'Argos.
La comédie est peut-être antéi ieui e à ki tragédie, car le premier homme qui eut 1 idée d'amuser les autres en imitant les gestes et la voix d'un de ses semblables le fit certainement dans l'intention de provoquer le rire plutôt que l'admiration.
dO HISTOIRE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.