THÉÂTRE PERSAN
LesTéaziésou Mystèros prrsansrlos autours 1- public, Ifi matériel. — Lf! Messager de Dieu. — La Mort du l'ropiiéto Mohammofl. —
Le Jardin dePédek. — La Mort d'Aii. — Moslem, fils d Akil
Le Martyre des fils de Moslem.— Les Bofants de Zèinél».— La tête d'Hussi in. » Lps pièces comiques. -> Les Tamacbas. — Les Karaghcuz.
LesMystères persans empruntentt comme les uôtresi leurs sujets à Thistoire sacrée ; seulement les poëtes de
1 Iràii dramatisent, comme de raison, la biographie du prophète Mohammed et celle des princes de sa fomlUe , et suivent les hddis ou traditions et commentaires arabes du Korau, au lieu d'aller puiser aux sources bibliques ou évangéliques. La mort du khalife Âli^ fils d*Abou*Taleb , gendre et cousin-germain du révélateur du Koran, et celle de ses ûls Hassan et
Husséin, fournissent aux auteurs chéites une matière éminemment nationale; aussi est-ce toujours l'un de ces personnages ou quelque héros de leur maison que ceux-ci mettent en scène dans leurs Téaziés ou Mystères.
On se rappelle qu'Ali, surnoiamé le Lion de Dieu (EcédouUah), fut désigné, par son beau-père Mohammeàs comme son successeur dans le gouvernement des Arabes, et^ qu'après la mort duPro^ihèlo^ AU dut céder le khalifat, d'abord à Abou-Bekr, puis à Omar, puis à Osman. Il ne fût que le quatrième souverain, et il mourut assassiné aux portes de la mosquée de Koufa, ayant régné à peine quatre années. Aii laissa deux en&nts de sa femme Fatma, fille unique du Prophète; l'atné, Hassan, mourut à Médine, empoisonné, dit-on, par sa femme, fille du khalife Mohavia ; Husséin, le second ûls d'AU, fut massacré dans le désert de Kerbéla par les soldats du khalife Yézid, fils et successeur de Mohavia. Husséin reçut en coiiibattant trente-trois blessures; on lui trancha la tète pour renvoyer à Damas^ et Zéméb, sa sœur, ainsi que tout son harem, furent conduits dans la ville du khalife, nu-pieds et la corde au cou. Cette mort des deux imans, Hassan et £[usséin, enfanta le schisme qui sépare encore aujour* d'hui les Persans des Turcs. Ces derniers, qualifiés du nom de Sunnis^ admettent, comme régulière, la succession historique dans le khalifat; les premiers, appelés Chéites , la nient au point de vue civU et religieux , et professent un culte tout particulier pour Ali et ses ûls, qu'ils regardent comme les seuls héritiers légitt-
mes du pouvoir souverain. Ce schisme, fait au nom du gendre de Mohammed, produisit les dynasties des Alides, des Fatimites, des Edricites et des Ismaïliens. Les Sunnis, qui traitent leurs adversaii es d'hérétiques^ leur opposent cette parole d'Âli : « Gardez-vous de » Yous séparer de la communion des Musulmans, ne
;) donnez ])oint de quartier à celui qui niarclie sous l'étendard du schisme, quand même il se couvrirait » de mon turban; car il porte la marque inMhble » d'un homme qui est hors du bon chemin. » Les premiers sectateurs d'Ali avaient pris un turban particulier, et ils tressaient leurs cheveux d'une manière différente des autres Musulmans. Pendant le régne des khalilès Ommiades, depuis Mohavia jusqu'à Omar II, on prononçait chaque jour, contre Ali et sa race, des malédictions dans les prières publiques. Ce ne fût que l'an 367 de l'hégire que Ton éleva à la mémoire d'Ali un tombeau somptueux, appelé par les Persans : « Dâme des dUMbuteurB des lumières. »
Les Mystères persans, consacrés à la gloire des Alides, remontent probablement aussi loin dans Thistoire quelles nôtres. L'opinion des Persans lettrés que j'ai eu l'occasion de consulter est que ces Téaziés ont dû d'abord être écrites et jouées en arabe par les populations chéites, à une époque reculée, qu'ils ne précisent pas. Je range ces pièces à la suite des Mystères européens du xv' siècle, non pour leur assigner une date, mais afin de ne pas rompre la chaîne qui les rattache aux drames du Cycle chrétien. Disons aussi que le texte récité de nos jours pai^ les comédiens
d58 mSTOIBE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.
persans est moderne, quoique le fond soit ancien; toutefois, ce n'est pas là le procédé des comédies
italieiuiGs, appelées comédies de l'art, où le scénario seul s'écrivait; lesTéaziés sont écrites en vers, d'un style relevé , et figurent dans la nomenclature des ouvrages littéraires auxquels on accorde quelque
importance.
G'estM.AlexandreChodzko, ancien consul de Russie en Perse, et célèbre philologue, aujourd'hui professeur
de littérature slave au collège de France, qui a le premier Mt connaître en Europe quelques-unes de ces Téaziés, dont il a rapporté tout un répertoire, composé de trente-trois pi'^ces provenant de la bibliothèque de Feth-Ali-Schah. M. Alexandre Chodzko publia en 1845, dans la Bévue d*Orimt^ deux articles très intéressants, où il donna la traduction d'un fragnieut du Mystère intitulé : la Mort du Frophète, et toute la pièce qui a pour titre dans son catalogue : la Tête de Vlmam Hussém, M. Chodzko a bien voulu me communiquer les manuscrits de ses autres traductions inédites , et il me permet de les analyser et d'en reproduire quelques passages, en attendant qu'il se trouve un éditeur qui publie dans son entier, textes persan et français, cette précieuse collection, si intéressante pour l'histoire du théfttre. J'userai sans scrupule de la permission que
me donne AL Chodzko.
On remarquera d'abord, en lisant ces étranges pièces, une grande ressemblance de formes entre les
Téaziés et les anciennes tragédies grecques; ce fait semblerait justifier l'opinion que Iss pièces persanes
LES MYSTÈRES PEBSANS. 859
furent primitivement composées en langue arabe. Les 'Arabes, en effet, traduisaient toutes les œuvres célèbres de la Grèce untique, tandis que les Persans méprisaient trop les barbares Hellènes pour leur emprunter quelque chose. Si Ton s'arrête à cette hypothèse, on trouvera d'abord que le drame pt rs:m, dans son ensemble, rappelle plus la manière d'£scbyle que celle d'Euripide. La Téazié est bien ce qu'Âristote nomme la tragédie simple. L'action y est une, en effet, jusqu'à la monotonie. Elle se déroule sur elle-même autour d'un point fixe, étrangère à toute péripétie; chaque râle est d'une seule pièce et semble fondu en bronze. La note religieuse de la douleur constitue toute l'essence de cette harmonie étrange. £Ue sonne comme une doche ftinèbre» jusqu'à ce qu'elle ait fait tressaillir le spectateur et tiré de ses yeux de saintes larmes sur la destinée des martyrs. Le chœur est absent, mais la monodie se retrouve dans la bouche des protagonistes, chantant à eeitaines places des hymnes et des prières. La forme lyrique domine partout et toujours.
C'est vainement que l'on chercherait à établir une analogie quelconque entre les drames persans et les drames sanscrits. Les premiers, je l'ai dit, sont la simplicité même; les autres reposent sur une nomenclature de genres, décrits dans une poétique plus compliquée que toutes les nôtres. Les légiféreurs du Parnasse européen, Àristote, Horace^ Boileau, Vida, les abbés d'Aubignac et Lebatteux, accrus de Mai niontel et* de Laharpe, restent, pour la ûmtaisie des mesures régle-
mentaireS) bien en arrière del'Hmdou Dandi, d'Âtcha-
rya, de Dikcluta, de Carnapouraka et de Véchnava, qui, plus oaïf que tous les autres, douue eu exemple ses propres compositions, pour justifier ses maximes. La seule ressemblance que l'on puisse rencontrer entre les deux théâtres, c'est rinstallation des échafauds mobiles sur les places, pour exécuter les jeux scéniques, et l'absence de tout génie décoratif. Ceci nous ramène au souvenir de notre moyen âge chrétien. Une différence radicale, c'est que, hormis les farces, qui ne peuvent guère compter pour des ouvrages dramatiques et que l'on se contente ^improviser, la Perse ne connaît d'autres pièces littéraires que les pièces religieuses, tandis que les Hindous ont cultivé tous les genres, comme les Chinois.
Il est certain, dans tous les cas, qu'il n'y a pas trace de théâtre en Perse avant la conquête de ce pays par les Arabes et sa conversion à la religion de Mohammed.
Dans son intéressant ouvrage sur les religions et les philosophies de TAsie centrale, M. de Gobineau prend sur lui d'avancer que la scène persane n'a pas pins do soixante années d'existence , et cela parce qu'il n'a eu sous les yeux que des pièces modernes. £t cependant, quelques pages plus loin, M. de Gobineau s'étonne, à bon droit, qu'une nation dans sa déci épitude puisse produire de pareilles œuvres. Les Téaziés citées par M. de Gobineau ne sont pourtant que de pâles reflets du maguilique répertoire qne nous allons passer en revue, répertoire que M. de Gobineau n'a pas connu. Non, certes, ce n'est pas un peuple décrépit qui pour-
LES MYSTKBES PËRSikNS. 361
rait enfanter d'aussi énergiques conceptions^ non, certes, ce n'est pas aujourd'hui que les Persans pourraient s'élever tout à coup à cette hauteur de pensée , à cette ampleur de forme qu'on ne retrouve, de l'avis de M. de Gobineau lui-même, que dans les chants inspirés du théâtre grec. Le théâtre grec, en effet, et même le théâtre d'Kschyle, voilà le point (ic comparaison; on pouiiait raitirmer par la loi des analogies, quand même ropinion des énidits persans ne smit pas là pour confirmer le Mi,
Le répertoire des Téaziés n'a jamais cessé d'être joué en Pme, sur les voies publiques ou dans les cours des palais et des mosquées. De nos jours, comme jadis, les représentations de ces ouvrages sont otïertes gratuitement au peuple, soit par le souverain, soit par quelques riches personnages, qui regardent cette muuificence comme un acte méritoire aux yeux de Dieu. Celui qui donne la représentation loge et paye les comédiens, le Rouzékhan qui récite le prologue et les chanteurs qui l'assistent. Tout le niaLéiiel est au compte du généreux ordoimateur de la fôte. IL habille les acteurs, construit les échafauds, prête les cachemires et les bijoux qui figureut dans la mise en scène. Cette mise en scène est parfois très luxueuse. Quant aux acteurs, ce sont de pauvres diables recrutés dans la classe pauvre, mais pourtant lettrée, puisqu'ils doivent savoir lii e, ce qui n'est pas peu de chose dans les pays orientaux. Us se servent de souffleurs à euxmêmes, en jetant les yeux au besoin sur leur rêle^ qu ils ue quittent jamais; puis, quand ils ont fmi leur
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scène, ils vont s'asseoir sur les côtés du théâtre, en vue du public, comme nos acteurs du moyeu â^e. Leur dédamation, pareille à celle des andens tragiques grecs, tient le milieu entre la récitation et la mélopée. Comme chez nous jadis, les rôles de femmes sont joués par de jeunes garçons. Il 7 a des rôles odieux dont personne n*aime à se charger, celui d'Ibn-Meldjem, pai' exemple, i un des assassins d'Ali, et celui de Ghemr , le meurtrier de llmam Husséin. Il arrive à ces personnages, antipathiques au public, ce qui arrivait dans nos Mystères à celui qui représentait Judas : ils reçoivent des projectiles, ou tout au moins des torrents d'injures, parties des profondeurs de la foule indignée.
Les spectateurs s'asseyent sur la terre ou sur le pavé, qu'ils recouvrent, si c'est leur goût, d'un lambeau de tapis. Chacun est installé, selon son rang, plus ou moins près du théâtre, élevé au centre de l'emplacement choisi ; la scène est protégée , par les draperies d'une tente dressée, à cet effet, contre la pluie ou le soleil. Les femmes occupent un compai timent séparé et sont surveillées par des gardes de police appelés fer radies.
Avant la représentation du drame, le Rouzékhan parait sur la scène dans une petite chaire portative ; il est escorté de ses chantres et débite une harangue sur ia solennité du jour. Il raconte les malheurs et les persécutions de la &miile du Prophète ; il maudit les bourreaux et leurs sectateurs hérétiques ; il s'arrache ia barbe et pousse des cvtë d'allliction auxquels se
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joignent les gémissements de Tasslstance. Le prologue finit par un chant mystique. Après ce chant le Eouzô* khan et ses chantres se retirent et le spectacle commence.
Le recueil persan de M. Chodzko, recueil manuscrit que nous allons rapidement parcourir, ouvre par un drame intitulé le Messager de Dieu» L*archange
Oabriel vient trouver le Prophète Mohammed , et il lui annonce que ses petits-ûls Hassan et Husséin sont destinés au martyre. Ils périront, non parce qu'ils auront commis des fautes , mais sacrifiés pour la rédemption des peuples qui auront embrassé l'islamisme. « Si tu veuiL la rémission des péchés de tes peuples , ô Prophète , ne t'oppose pas à ce que ces deux roses de ton jardin soient cueillies avant le temps. » Le Prophète se soumet à la volonté de Dieu « mais il doit oblenir le consentement d'Ali et celui de Fatma , le père et la mère des deux Imams prédestinés au martyre. Ali se résigne, mais Fatma résiste. « Eux , mes deux fils , renoncer à la vie ? s'écrie-t-elle daiis son désespoir. Qu'ont-ils donc fait pour mériter un châtiment aussi aûreux que déshonorant 7 Prophète, tu as toujours été pour tes peuples un maître plein de soUicitude : seraient-ils assez criminels pour lever leurs mains contrôles princes de ta fieimiUe? » Mohammed parvient cependant à persuader sa fille , qm consent entin à devenir la plus malheureuse des mères. Elle veut savoir seulement si , dans ce jour néfiuBte , elle sera près ou loin de ses enfants , car elle n'hésiterait pas à pai tager leur sort.
364 HISTOIRE UNIVERSELLE DU TBÉàTBE.
« A cette époque , répond le Prophète , Ali et moi, nous ne serons plus au nombre des mortels. Les deux jeunes arbres de notre pépinière seront abattus loin de leur patrie ; toi-mùme tu auras alors ton palais au milieu des jardins du Paradis ; mais du haut de ce séjour des bienheureux tu regarderas tristement la terre en attendant leur arrivée.
— Hélas I demande i^'atma, mes fils n'auront donc pas une main amie pour soutenir leur tète agoni<* santé?
— ils seront vénérés dans les siècles à venir, répond Mohammed. Sache que tout un peuple dévoué au culte d*Ali instituera des fêtes ftinèbres annuelles en leur honneur. Grand sera le deuil de nos fidèles Chéites quand viendra Fanniversaire du meurtre des deux Imams. Hommes et femmes, Tâme oontristée, le front couvert de cendres, leurs vêtements déchirés, viendront célébrer les obsèques des martyrs.
— 0 mon père, reprend la mère désolée , si tu le permets , je revêtirai dès aujourd'hui mes liabits de deuil. Il me semble qu'en allant au-devant du malheur qui doit frapper Hassan et Husséin, en leur payant le tribut anticipé do mes larmes et de mes regrets, en laissant mon cœur se londre au feu de la douleur , le souvenir de ce que l'archange vient de nous révéler me fera moins de mal.
— Prends donc ton deuil, pauvre mère. Depuis les régions de la lune jusqu'à la profondeur des abîmes , Ms retentir l'écho de tes gémissements 1 Que les larmes de sang couleur de coquelicot ruissellent sur les
lis de tes joues I Délie ta chevelure et abandonne-la à
tous les vents de ce ciel sans pitié I »
Ainsi parle le Prophète à sa fille Fatma. .N'est-ce pas là un reflet de la douleur antique , et cette résignation j)aternelle et ce ciel sans pitié ne rappellentrils pas les plaintes de THécube d'Euripide : « Ohl comment rendrai-je à ma fiUe des honneurs dignes d'elle I.... Superbes palais! A maison jadis florissante, ô Priam , souverain d'un riche et puissant Empire , père d'une brillante postérité; et moi, malheureuse mère de tant d'en&nts , en quel néant sommes-nous tombés 1 Dépouillés de tout ce qui nous rendait si ûers L.. Tout n'est que néant , nos projets soucieux^ la jactance de nos paroles , tout est vanité I »
Fatma lait construire deux tombeaux ; l'un est recouvert d'une housse verte, l'autre d'un tapis écarlate. Elle et ses femmes , et sa fille Zéinéb, s'habillent de vêtements noirs ; sa suivante Asuia aaiènera pour pleurer sur les tombes toutes les femmes bédouines de la contrée, à qui l'on distribuera des robes de deuiL Voici le chant funèbre que Fatma récite sur les tombeaux de ses Hls; a 0 chagrin 1 dévore mon cœur comme le poison doit dévorer le cœur d'Hassan I 0 larmes, pleuvez chaudes et amères, coulez en abondance, et que je meure pour celles que doit répandie Uusséin 1 0 Hassan 1 tout un fleuve coule de mes yeux. Puisse-t>il adoucir la force corrosive du poison qui te consumera 1 — llusséin l la soif et les ardeurs du soleil du désert que tu dois endurer, je les ai concentrées dans mon coetur. Je brtde , Hassan ; ce que tu
3GG HISTUiiiE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.
dois souffrir un jour dans ion corps , je le souffi*e déjà
en esprit , la douleur est mon poison. — Ilusséin ! ta mère t'a précédé dans le désert de Kerbéla I Ah I la soif me dévore! Femmes de Médine, poussez des soupirs , criez comme une lionne qui voit ses petits dans la ^gueule des chiens, unissez-vous à la douleur de la mère de Husséin; avec Feau de vos jeux éteignez le feu qui la dévore ! Anticipons sur le deuil ; asseyonsnous autour de ces tombeaux , que le sang déborde de nos cœurs , gémissons , lam^tons-nous ! »
Aux lamentations de Fatma succèdent les plaintes d'Ali : « Vous allez vous éteuidre, ô lumières de nos yeux! Où est le père qui aurait consenti au meurtre de sesenfimts?Moncœur^ pardonneras-tu jamais au destin de t' avoir arraché mon consentement ? Mais je ne dois pas me plaindre^ puisqu'ils'agit de la rémission des péchés de nos fidèles Ghéiles. Je me dévoue et je me tais. »
Surviennent les deux fils de Fatma, Hassan et Ilusséin , attirés par le bruit qu'ils entendent. Ils veulent savoir la cause de tout ce deuil , on les en instruit. Les deux frères acceptent le martyre qui leur est prédit. Ils glorifient Dieu le très pur, qui^ pour quelques gouttes de leur sang répandu, daigne les recevoir dans son Paradis. Ils n'ont qu'un désir, c'est que leur mort rachète les péchés de leurs coreUgionnaires. — AU répond à Hussein :
cr Pour une larme qui , en ton honneur , aura mouillé la paupière d'un mortel , je lui donnerai une place auprès de moi, sur le rivage fleuri du Kouser» (l'eau des sources du paradis amsulman).
LES MTSTÈBES PERSANS. â67
Fatma dit à son tour qu'elle n'aura pas d'autres amies dans le séjour des bienheureux que celles d'eor tre les femmes qui auront assisté à la célébration des Téaziés en T honneur dHuâsém. Mêles attendi^aauz portes du Paradis.
Puis , pour terminer le Mystère , la mère des deux Imams martyrs chante les strophes qui suivent :
« Oh! ma pauvre tète! Frappee^la, mes mains!
Frappez fort ! O Hassan ! d Husséin ! Pour mes deux fils, je n'ai qu'une douleur, qu'un soupir, O Hassan! 6 Husséin 1 L'archange Gabriel est venu et il a dit à mes deux yeux qui pleuraient du sang, il leur a dit : Un peuple parjure à son Dieu égorgera votre Hussein. £t ces paroles de l'archange ont chassé le calme et le repos de mon âme. Ohl ma pauvre tétel frappez-la, mes deux mains ! Frappez l'orl ! Là gît mon Hassan. Une mère ne saurait reconnaître ses traits défigurés par le poison. Ici tombe dans la poussière mon Hussein , couvert de blessures. Ici ses femmes et ses enfants ouvrent leurs lèvres fiévreuses et se tordent dans les tortures de la soif. Ohl ma pauvre tètel O Hassan I b Husséin I»
La seconde pièce du recueil persan, rapportée de Téhéran par M. Chodzko, est empreinte d'un grand caractère. Elle est intitulée : la Mort du Prophète Ma* hammed. L'envoyé de Dieu, désireux de quitter ce monde de pleurs, phe Tange Gabriel de demander à ÂUah sa délivrance. H obtient la foveur de pouvoir mourir. Il se rend alors a la. niu^i^iwc de Médine, où, après avoir oflicié pour la dernière fois, il adresse ses
368 HISTOIRE 1JNIVEBSELLE DU THÉiLTIIE.
adieux à sa £ftiuiUe et à son peuple. Prêt à paraître de* vant l'Être suprême, il invite ceux qui auraient à se
plaindre de lui à venir lui reprocher ses fautes.
UnBédouin, nommé Sévadé, sort de la foule et parle ainsi au saint homme qui se meurt:
a Te souvient-il de ce jour où, heureux et glorieux, tu revenais de Taiëf à la Mecque ? Aux environs de cette dernière ville, je me trouvais au milieu du peuple qui accourait à ta rencontre. Le cœur me battait du ravissement que j'éprouvais de pouvoir enfin reposer mes lèvres sur ton pied. Mais, au moment même où je me suis indiné, toi, illustre envoyé de Dieu, tu levas ton fouet pour frapper ton cliameau, et mes épaules reçurent le coup destiné à ta monture. Je suis pauvre et malheureux ; toi, tu es une mine inépuisable delibéralité ! Fais-moi obtenir mon droit de talion ; ne prive point de ce privilège sacré un pauvre qui se compte au nombre de tes sectateurs. Tu nous a dit maintes lois ({11(2 viendra pour tous le jour du dernier jugement. Exauce ma prière et que justice me soit faite.
— Ne pourrais-tu me dire, répond le Prophète, le nom du fouet dont je me servis ce jour-là? Tu sais que j'ai ai plusieurs.
— Chef glorieux, poursuit le Bédouin, le fouet que tu portais îilors se nomme mamchouk» »
Le Prophète envoie Séliman, son serviteur, de^ mander è sa fille Fatma le fouet désigné. La foule murmure contre iSévadé, qui cite alors les paroles du Prophète lui-même :
LES MTSTÈBK8 PERSANS. 309
a L'œil pour l'œil, la dent pour la dent, la blessure pour la blessure... »
Le coupable doit subir le dommage qu'il a causé, à moins (^ue, de son plein gré, le plaignant ne pardonne.
Rieane peut fléchir l'inexorabld Bédouin, ni les larmes de Fatma, ni l'argent d'Âlî, ni les prières d'Hassan et d'IIusséin, qui réclament le tcilion sur eux-mêmes.
€ Je dois payer le talion de ma personne, interrompit le Prophète. Lisez dans le Koran la loi que Dieu vous a dictée par ma bouche et faites li vLtloir.
» Si je prescris qu'un autre soit puni de la peine du talion que j'ai méritée, comment resterai-je moi-même à l abri des châtiments au grand jour de la Résurrection ? Approche-toi, Sévadé , fort du droit que Dieu te donne, irions et venge-toi à l'instant même !
— Dans la journée dont il s'agit, reprend le Bédouin, mes épaules étaient nues : donc, dépouille-toi de tes vêtements et laisse tes épaules à découvert. »
Le peuple qui entoure le Prophète éclate alors en cris dlndignation contre ce Bédouin cruel; mais Mohammed impose d'un geste silence à tous.
< Sa réclamation est juste, dit-il. » Et il se dépouille de ses vêtements.
« 0 illustre envoyé de Dieu, s'écrie alors Sévadé, par le respect dû à la commémoration du jour du jugcment dernier, je te i)ardonne! C'est tout ce que j'ai voulu voir de ta justice. J 'en étais bien sùr, è lU opliète de l'amour 1 Autrement aurais-je osé, misérable que je suis, prétendre à l'insulte du talion sur tes membres augustes ? »
Après avoir satisfait à la justice humaine, le Prophète se trouve en fkce de la justice divine. La mort se présente à lui sous les traits de Tange Azrael, chargé (le recevoir l'àme des mortels à leur dernier soupir. Mohammed reconnaît le son lugubre de sa voix, et il l'invite à s'approcher de lui, malgré les efforts que tente Fatma pour le chasser.
Survient Tange Gabriel, que Dieu a chargé de demander à son Prophète chéri s'il consent à mourir. Après avoir adressé ses adieux à sa famille, Mohammed prie et prononce ces paroles :
« Arbre de ma chair, secoue tes feuilles d'automne et que la volonté de Dieu s'accomplisse ! Ange de la mort, je suis prêt, ne m'épargne point, mais fais grâce à mon peuple ; à cette condition, je t'autorise à arracher mon âme au milieu de mille tortures. »
Et le Proplîcte meurt en récitant la prolession de foi : < Il n'y a de Dieu que Dieu. »
Après que le Prophète fut expiré, les chefe arabes se rassemblèrent dans la mosquée de Médine pour nommer son successeur , car Mohammed ne l'avait pas officiellement désigné (du moins au dire des Sunnis). Son gendre Ah, le mari de Fatma, se prétendait l'héritier de son pouvoir^ et, malgré cela, ce fut Abou- Bekr qui fut élu* De là^ le schisme qui sépare l'isla^ mibiiie.
Le troisième Mystère de la collection, dont j'ai sous les yeux la traduction inédite, et qui porte pour titre :
le Fédck, nous montre (au point de vue chéite) l'usurpation d' A bou-Bekr, secondée par Omar, lequel, en
LES IITSTÈRES PEBSANS, 374
récompcuse de ce service régna plus tard comme second successeur de Mohammed dans le khalifot.
Ali, après la mort de son beaii-pôre, s'est retiré clans sa maison, où il se livre à la li istesse, et c'est là qu'il apprend l'élection d'Abou-Bekr. Onuur^ an nom du nouveau souverain, s'introduit dans le domaine de la lamille du Propliète et déclare qu'il en prend possession au nom du khalife Abou-Bekr. Fatma s'indigne contre les spoliateurs et s'écrie dans son désespoir : *
« Nous vois-tu, nous entends-tu, ô Prophète de Dieu? SouHriras tu que ces maudits nous couvrent de tant d'ignominie ? Sors de ta tombe et regarde, père bien* aimé, ce (^ue je suis devenue par la liainc et la tyrannie d'Omar 1 II m'a ravi le Fédek, mon héritage, il a insulté mes gens, viensau secours de ta malheureuse orpheline 1 »
Hussein, le jeune iils d'Ali et de Fatma, accoui^ aux cris de sa mère.
« Qu'est'il arrivé, ma bonne mère, demande- 1 il? Pourquoi ces perles que je vois rouler sui' 1 ivoire de tes joues?»
Quand il connaît TafSi'ont fait à sa famille, il va trouver l'usurpateur du Fédek et le sonnne de rendre le bien qu'il a pris sans droit.
Omar répond que le bien du Prophète n'appartient
qu'à son successeur le khalife Abou 1 »ekr, et il congédie Uusséin, en le menaçant de le punir s'il se représente jamais devant lui* Fatma n'obtient pas dans ses récla-
niations un meilleur succès que son tils.
Pendant ce temps, Abou Beki* s'est rendu à la mos-
quée, et du haut de la chaire de Mohammed il a ainsi parlé au peuple de Médiae:
« Ecoutez, petits et grands, et prêtez une oreille attentive. Je suis le père d'Aïcha, Tune des épouses de votre défunt Prophète. En quittant ce vallon de pleurs pour un meilleur monde, le Prophète m*a nommé à sa place pour être votre khaliii'. 1 .g temps est venu où vous devez consentir à suivre ma religion, aiin que Jlnter> cède en votre foveur au jour de la Résurrection, i
Le fidèle Selman, ayant entendu ces paroles, court aussitôt les rapporter à Ali, qui, malgré l'injure qui lui est faite, hésite à aller s'asseoir dans la chaire du Pro* phète, avant que le temps du deuil soit passé. Mais sa iéuime, la courageuse Fatma, lui dit:
« Debout^ ô Lion de Dieu, il est temps de faire tomber les têtes de ces imposteurs ! Montre-toi, tu ne peux rester ainsi enfermé dans ta maison î
— Soit répond ÂU, je leur porterai la parole de paix. Que Hassan et Husséin me suivent. Venez, mes enfants, nous allons à la mosquée de Dieu. Devant le peuple réuni, je prononcerai la Khotba » (prière de bénédiction).
Ail paraît dans la mosquée couvert de ses habits de deuil, et il monte en chaire :
c Peuple de fidèles, ditril, personne n*a le droit de succéder au Prophète, si ce n'est Ali. Hommes d'Islam, écoutez-moi tous. Le Dieu de gloire m'a nommé son ami et il m'a fait votre chef après le Prophète. Voici mes deux petits- fils, deuxjoyaux du trône de Dieu. Celui-ci est Hassan, celui-là est Husséin : tous deux
LES MYSTÈRES PERSÂMS. 373
la bénédiction et le salut de l'Arabie. Voici le Koran,
que le souverain des moiideb a lait descendre du haut du ciel. Tous ces feuillets sacrés, je les ai réunis un à un et je les apporte id. Rappelez*vous ce qu'a dit le Prophète : « Vénérez le Koran; respectez le comme vous » m'avez respecté moi-même. » Or, dites-moi, l'avezvous respecté ? A peine le Prophète est*ll mort depuis (juelqucs jours^ et vous voilà réuuis ici. Dan^quel but • »
Omar répond en ces termes :
c 0 Ali, personne ne te conteste le mérite d'avoir fait un recueil complet et authentique des surates éparses du Livre, que, pour la direction des hommes, Dieu nous a envoyé du ciel. Mais qui a besoin du ma«* nuscrit que ta nous as apporté ? Osman aussi a recueilli les surates, et son texte nous suiût. Garde le tien pour toi.
— O peuple , répond Ali en se tournant vers rassemblée, tu as commis une grande faute eu proclamant un nouveau khalife avant la ûn des jours de deuil.
Hommes d'Islam! j'en appelle à votre mémoire
N*avez-vous pas entendu, à Gadir, le Prophète prononcer ces mots :
« Moi, je ne suis que Tétendard de la ville de Mé- » diue, Ali en est la porte Une ronce qui le blesse » au pied, je la sens au fond de mon cœur. Quiconque » ferait paraître de rinimitié contre Ali deviendrait » mon ]>ropre enneini. »
— Ce qui est fait est fait, réplique l'impatient Omar. Le monde, d*un pôle à l'autre, a déjà appris que le khalilai n'est plus dans la tribu des Beni-iiachem
(ikniille du Prophète). Elegarde, compte les œiUions de musulmans qui peuplent la terre ; chacun d'eux a déjà
proclaiiié Abou«-£eki' pour sou klialile. »
AU a beau menacer les assistants de la colère de Mohammed et invoquer les dernières volontés du Prophète contenues dans son testament; il a beau répéter que, dans la ruche des croyants, il est la mère des abeilles et Tincamation du Verbe sacré, Tautorité d'Onicii remporte; sur ses raisonnements, et il se voit contraint de retourner chez lui sans avoir rieu obtenu. Omar l'y suit et s'introduit par la force jusque dans son harem. En vain les serviteurs s'opposent à son passage, en vain Fatma elle-même lui reproche ses violences ; il frappe les serviteurs, il blesse la liile du Prophète et il met le feu à la maison. Âli est saisi [)ar les soldais, garrotté et conduit à travers les rues jusqu'au palais du khalife. Omar réclame d'Âbou-Bekr l'ordre de mettre à mort le rebelle. Àbou-Bekr se contentera de la soumission d'Ali, s'il veut le reconuaîti'o pour khaUfe.
c Toi le khalife? répond Ali; ouvrons le Koran et
fais-moi v oir tes titres. Qui de nous deux est le mari de la fille unique du Prophète? le père de ses petits»fils, moi ou toi? Lequel de nous deux l'emporte sur l'autre ])ar l'éclat de ses victoires et la noblesse de son origine, moi ou toi ? »
Fatma arrive au moment où les soldats d'Omar font agenouiller Ali pour lui trancher la tête. i:ile se jette à genoux à sou tour el adresse une fervente prière à Dieu, conjurant et invoquant le Prophète :
LES MYST£R£S PEBSANS. 375
« 0 Prophète de Dieu, 8*écrie-t-éUe ! protège-nous
contre les oppresseurs de ton peuple. Lève de la poussière ta tète glorieuse et jette un regard de pitié sur ta malheureuse fille, qui D*a que ses larmes pour défendre son époux. 0 envoyé de Dieu! sauve-nous des mains des impies! »
Alors une Yoii sort des entrailles de la terre :
« Peuple cruel et injuste, dit la voix, ne troublez pas par tant d'impiété le repos de mon âme. Rappelez*vous mes derniers commandements, autrement Dieu vous repoussera loin de lu jouissance des bienliuls qui seront déversés sur les fidèles. »
Le khalife Mt tomber les liens qui retiennent les iiiaiiis d'Ali, et on lu reconduit à sa maison. La pièce Unit par une imprécation contre Omar.
L'ouvrage que nous venons d'analyser peut servir (le prologue au Mystère intitule : la Mort d'Ali^ l'un des plus importants de la collection au point de vue littéraire aussi bien qu'au point de vue religieux.
On sait qu'Omar etOthman, les deux successeurs d'Abou-Bekr, moururent assassinés, Tun après neuf ans de règne, Tautre après douze ans.
AU ne fut proclamé khalife que Tannée 35* de THégire ou 655* de l ère chrétienne, malgré son refus vrai ou feint d'accepter la dignité que lui déférait le peuple, dont il connaissait l'esprit versatile. Il avait contre lui un parti puissant, à la tète duquel marchaient Tune des veuves du Prophète, lafiuneuse Âïcha, qu'U avait offensée jadis, et Mohaviaje riche gouverneur de la Syrie, le londateur de la dynastie des Ommiades.
Les personnages qui figurent dans le Mystère de la Mort â*Ali sont, outre Hassan et Husséin, leurs deux sœui'sZéincb et Koulsoum, puis Nedman, médecin du palais ; Gamber, maître des écuries ; Bêlai, moêzzine de la mosquée de Koufa. La pièce commence par la prière que le khalife adresse à Dieu :
« Dieu de miséiicorde, Souverain de rétemité, depuis que tu as rappelé Mohammed auprès de toi, le chagriu me consume, et rien ne saurait remplir le vide
que l'absence de ton envoyé a laissé sur la terre Le
protecteur de Thumanité n'est plus ; il vient do m*annoncer que tu m'as oi donné de mourir cette nuit. Le poignard du traître Ibn-Meldjem fera nager ma barbe dans mon sang. Cette nuit, mes enfiints deviendront oi'plielins; ils n'auront plus ni amis, ni protecteurs, ni guides dans ce monde. Mais toi, voûte céleste, dont les astres tournent toujours et dirigent, selon leurs caprices, nos plaisirs et nos peines, que me veux-tu, cruelle ? Pourquoi as-tu fait mourir avant moi la fille du Prophète, la meilleure des femmes? Sa mort, celle du dernier des pi ophètes, je ne les ai pas convenablement pleurécs, et pouilant les larmes n'ont pas encore séché sur mes paupières, rouges comme un anneau de rubis. Et ma pauvre mère, elle est morte aussi ! Son deuil n'est pas achevé et ma tète est couverte encore des cendres du pénitent. Arrive ce qui doit arriver, je ne songe plus à moi! mais aie pitié, mon Dieu, de mes orphelins, car la pensée qu'ils n .tiu ont plus de soutien sur la terre ne me laisserait pas mourir avec résignation! »
LES MYSTÈRES PEB8ÂNS. 377
A peine le khalife a-t-U achevé cette prière que sa
fille Zéinéb vient se jeter toute tremblante dans ses bras. Sa sœur et ses frères l'accompagnent. Zéiucb est épouvantée : elle a vu en rêve sa défiinte mère Fatma, la fille bien-aimée du Prophète ; elle Ta vue p&le et défaite, les yeux gonflés par les larmes ; sa sainte mère l'a saisie par ses vêtements, qu'elle a déchirés du haut en bas, lui disant :
« Ma Ulle, tu épouseras le chagrin, qui ue te quittera ni jour ni nuit, comme un ami ûdèle et affectionné 1 »
Koulsoum a été aussi en proie à une cruelle vision ; elle a vu son père, le khalife Ali, tout en [>leurs, entouré de femmes désolées, vêtues de deuil, assises autour de lui, poussant des cris et se frappant le son et la tète.
a Ma fille, répond Âli, votre songe vous a montré la réalité. Mon tour est venu de vider la coupe que me
présente l'échanson du destin. Préparez-vous à vous vêtir de deuil. L'envoyé de Dieu m'a prédit qu'à l'aube du jour, qui va se lever, je serai tué par Ibn-Meldjem. Ma fille Zéinéb, tu serviras de mère à mes orphelins, car je serai frappé sur les marches de la mosquée, à l'instant même où je me prosternerai pour réciter mon Namaz. »
Les enfants d'Ali cherchent à le retenir, mais il ne veut pas reculer devant les arrêts du destin. Il leur annonce qu'eux aussi ils auront leur temps d'épreuves ; puis il part en leur ordonnant de rester au logis. Arrivé devant la mosquée, Ali s'arrête un moment pour ordonner au Moêzzine d'annoncer la pn^re en chan-
tant rizan. Pois Ali pénètre dans le sanctuaire, où,
déjà, la ioulô est accourue. Tandis qu'il se prosterne, il reçoit le coop de la mort.
c Grâces soient rendues à Dieu I s'écrie le khalife en se relevant avec peine : le chresme du sang des martyrs a oint mon front et mes joues. Mon âme se fond au feu du désir de rejoindre le Prophète. Louanges à Dieu î Je suis délivré des soucis terrestres. »
A ce moment a lieu une récitation d'hommes du peuple, à la manière du chœur antique. Elle est ainsi :
« La terre se couvre de deuil. Notre chef légitime, notre avocat au tribunal de la Résurrection» est tombé sous les coups d'un assassin inftme. Honte à nous !
couvrons de ceiidi es nos têtes coupables !
— Hommes et démons, dit un crieur , sachez tous que le roi des cavaliers, qui nous a conduits à la victoire aux glorieuses journées de Bekr et de Husséin, est tombé en martyr I La chaire de la mosquée reste muette, car son maître, notre Imam, est là gisant, percé par le fer des tyrans I »
Les lils d'Ali, agités d un triste pressentiment, courent à la mosquée, malgré la défense de leur père. Ils trouvent ce père bien-aimé couché sur les nattes du temple, qu'il a rougies de son sang. Ils l'emportent dans leurs bras et le déposent dans leur maison, où les attend la pauvre Zéinéb.
« 0 ma S(pur î dit Husséin, jette un voile noir sur ta tète, nous n'avons plus de père i Dorénavant tu resteras au harem, comme reste dans son nid un oiseau dont on a brisé les ailes ! »
LLb ^VbTÈRES PEHSANS. 379
Les serviteurs d'Âll se réunissent en pleurant autour
de leur maître.
c Uélas l disent*ils, noble cyprès du jardin de la foL, ouvre les yeux! Nomme-nous le scélérat qui t'a réduit en l'état où tu te trouves ! »
Cependant Ali reprend ses sens. Le médecin de la &mîlle est auprès de lui ; il examine la blessure et annonce qu'elle est mortelle, car le poignard d'Ibn- Meldjem était enduit d'un poison subtil, tiamber, le midtre des écuries du khalife, frappe violemment à la porte du harem, car 11 entend des voix plaintives et il pressent queit^ue malheur.
« Salut sur vous^ dit-il, ô gens de la maison du Lion de Dieu! Gamber, votre serviteur dévoué, veut savoir lu cause de ces cris plaintifs. »
Hassan lui ouvre la porte.
a Gamber, répond Hassan au vieillard, le Lion de Dieu est làcouciié sur sou lit, le ciel nous a couverts des cendres du pénitent. Ali, frappé à la tète par un traître, a perdu connaissance; il fbut le laisser reposer.
— Mon maître souilre, et je ne pourrai le voir ? s'écrie Gamber; oh! laissez-moi passer!
— Hélas! répond Hassan, le Lion vainqueur de Khéiber est évanoui, le Lion de la foret de Dieu est couché sur un lit de sang. »
Zéinéb se décide à introduire le fidèle serviteur auprès de son pore mourant.
a O mon maître! s'écrie Gamber prosterné au chevet du khalife, partout où se rend le souverain, le serviteur doit le devancer pour dérouler un tapis sous ses
pieds. Pourquoi ne te précéderais-]e pas dans la tombe?
— Apres moi, répond le khalife, tu serviras mes fils Hassan et Hiisséin.
— Ami d'ÂUah! s'écrie le vieillard, qu'ils étaient beaux ces jours où, monté sur ton dieval Douldoul, tu éblouissais les yeux de nos ennemis par le soleil de tes victoires, que reflétait Tor de ton étrier l Je te suivais partout, fier de la grandeur de mon maître. Désormais, pourrai-je regaider ton épéo Zulfékar, 6 mon souverain? »
Le noble vieillard se retire et revient en scène conduisant par !a bride le cheval (FAU, Douldoul.
« Viens, lui dit-il, laisse-moi te caparaçonner de couleur noire, laisse**moi couvrir ma tète de la poussière que tu foules et puis mourir sous tes pieds, puisque je n ai pu mourir pour ton maître ! Oh! comme il t'aimait! Laisse-moi baiser l'étrier de ta selle; je suis bien pauvre, le souvenir est toute ma richesse. Me voici seul, seul dans le monde, depuis que ces traîtres ont fait d'Ali un martyr. »
Âprès le départ de Gamber, c*est Bélal, le moëzzine de la mosquée, qu'où introduit auprès du khalife. Il le supplie de venir, s'il le peut, présider à la dernière prière pour rassurer les fidèles.
« Je n*ai plus de forces, lui répond Ali. Salue les fidèles de ma part et répète-leur ces quelques paroles de leur maître mourant. Voici ce que dit le souverain des mondes : « Mes amis, après mol, reconnaîtront » mon fiLs ainé, Hassan, pour leur Imam. Il est mon
Les 2lfYSTÈBRS PERSANS. 381
» héritier et le chef temporel et spirituel de k nation » de Dieu. »
• — Hélas! interrompt Bélal, le lieutenant du Prophète entraîne la religion dans sa chute. La marche tortueuse des astres néfastes vient d'assombrir la religion de Mohammed le très puissant! »
Ali, sentant sa fin approcher, appelle à lui ses enfants.
« 0 mon Husséin ! dit-il, lumière des yeux du Prophète, viens^ laisse-moi te contempler une dernière fois ! Hélas! je ne verrai plus les boucks ondoyantes de tes cheveux parfumés d'ambre, ni ce col gracieux qu^elles caressent I Je me trouble à rapproche du moment suprême qui va nous séparer. J'ignore qui me remplacera près de vous dans l'isolement où vous allez vous trouver, 6 mes orphelins I »
Le khalife donne ses dernières instructions à sa fille Zéinéb, et prédit à ses fils qu'ils mourront martyi-s comme lui. Puis il fait sa dernière prière :
c Pardonne^ mon Dieu, à ceux qui m'ont offensé, raye leurs péchés du livre noir, reçois-les tous dans ta miséricorde ! »
£t il exphre en prononçant la profession de foi musulmane :
« Je confesse qu'il n'y ado Dieu que Dieu! b Le martyrologe de la famille d'Ali se continue dans les autres Mystères. Après le meurtre du Lton de Dieu, vient celui de Moslem , (ils d'Akil, descendant du Prophète, et cousin de l'Imamzadé Uusséin; puis l'assassin nat des fils de Zéinéb, puis enfin celui d'Husséin dans le désert de Kerbéla.
Quand mourut à Damas Mohavia, le fondateur de la dynastie des Ommiades, son fils Yézid fut reconnu comme khalife par quelques villes de TEmpire arabe, mais d'autres villes proclamèrent Ifusséin, fils d'AVi.
Poursuivi par les gouverneurs demeurés fidèles à Yézid, fils de Mohavia, Husséin se réfugia à la Mecque avec sa famille. Bientôt il fut invité par les habitants de Koufa, ville principale, située sur les bords de l'Euphrate, à venir établir chez eux le siège de son auto* rité.
Husséin députa son cousin Moslem pour recevoir, comme son lieutenant, le serment des Koufiens. Mais Yézid envoya dé Damas un nouveau gouverneur, Obéid, (ils de Zéiad, i^ui lit arrêtej: et décapiter l'envoyé d'Husséin.
C'est cette aventure qui forme le sujet de la Téazié suivante, intitulée : Moslem, fils d*Akil^ à Koufa.
L'action se passp d'abord à Médine, la ville natale du Prophète, qui fut la capitale des khalifes jusqu'au jour où Mohavia la transporta à Damas.
L'Imam Husséin envoie donc Moslem à Koufa. Moslem laisse à Médine sa femme et sa fille, et il emmène avec lui ses deux jeunes fils, Mohammed et Ibrahim. Il faiL bientôt une entrée triomphale à Koufa; au nom du peuple^ Hâni, l'un des principaux de la cité, le reçoit comme le lieutenant du khalife.
« Voici nos mains, touche-les, lui dit le vénérable Hâni. Nos cœurs proclament d'un vœu unanime l'Imam Husséin pour notre souverain spirituel et temporel. Soumis à la lettre du finnan que tu apportes,
LES MYSTÈRES PEBSANS. 383
nous inclinons nos humbles fronts pour en pavei le chemin qui te conduit dans notre cité. »
Au même instant Obéid entre de son côté dans la ville, suivi de soldats qu'il amène de Damas.
c Oyez, peuple de Koufii, s'écrie-t-il, je suis Obéid, fils de Zéiad, je suis chef et gouverneur de l'Irak. Yézîd m'a Investi de ses pleins pouvoirs... Respectez la haute dignité qu'il m'a conférée. Qu'au son du uekkara (musique militaire) Yézid soit proclamé votre souverain 1
En apprenant que Moslem s'est rofugié chez Tun
des notables de Koufa, Obéid jure, par la barbe de Yézid, que cette maison servira de tombeau à l'envoyé de Husséin. Il jure d'arracher, jusqu'à sa dernière racine, c^tte plante parasite, dont il dispersera les cendres aux quatre coins du désert. Malheur à tous ceux qui auront prêté leur aide à Moslem, fils d'Akill Bientôt il mande Hàni à son tribunal et il lui fait trancher la tùte. Moslem sort de la maison de son hôte à cette triste nouvelle, et il appelle aux armes les Koufiens. Un des généraux d'Obéid, Mohammed Âchach, monte alors sur la terrasse du château et menace les révoltés de la colère de l'armée syrienne, qu'on voit arriver en masses profondes sur la route de Damas. Le peuitk' s'enfuit plein de terreur.
Moslem, ainsi abandonné par ceux-là mêmes qui viennent de proclamer Husséin leur khalife, comprend qu'il est perdu sans ressources. Il a déjà fait le sacrifice de sa vie, mais il songe à préserver ses enfants. Il appelle auprès de lui le muphti de Koufa.
« Kadi de la loi du Pi opliète, lui diUil, je ne te
demande qu'une chose, c'est de te charger de F exécution de mou testament que voici: Cherche un abri pour mes enfiints. Que personne ne sache ce qu'ils sont devenus. Aussitôt que tu auras trouvé quelqu'un de nos amis, partant pour Mcdine , envoie-les avec lui dans cette sainte ville, auprès de Tlmam Husséin , car ils sont jeunes encore et ils ont besoin de protection. Je ne m'inquiète pas du traitement que me réservent les traîtres habitants de Koufo , je te prie seulement de prévenir le prince de Kerbéla.»
Le mupliti jure d'observer les rcconniiandalions de Moslem , et le père fait ses adieux à ses deux fils.
« Viens, Ibrahim^ que je t'embrasse, j'entrerai dans le paradis la bouche encore humide de ce baiser. Viens, Mohammed, laisse-mol respirer le parfum de ta chevelure. Pardonness-moi mes larmes , je serai calme
bientôt. »
Chérik conduit sous sou toit les enfants de Moslem pour les soustraire aux soldats d'Obéid, et le malheureux père, sans abri, sans espoir, va errer dans les rues de Kouia, où les meurtriers syriens ne peuvent tarder à le rencontrer. Une vieille femme Tarrête par son manteau.
Qui es-tu, lui demande-t-elle ? Dans chacune de tes larmes, je vois nager un débris de ton cœur.
— Je suis un étranger, un proscrit ; je n*at pas un coin déterre pour m'abriter. Autour <le moi je ne vois que des ennemis. Peux-tu me donner un asile pour une
LES HYSTÈBES PERSANS^ 385
seule nuit? Peux-tu me donner un peu d'eau pour étancherma soif 7
— Bis-moi qui tu es, infortuné ! Par le mérite de Mohauiiuecl, le tout-puissant, dis-moi ton origine ! Ton ejitérieur annonce un homme de haute noblesse, et lorsque tu parles de tes malheurs, je crois entendre un rossignol chanter ses chagrins d*amour.
— Sachez , bonne femme , que mon nom est Moslem, ûlsd'Akil* Je suis de la fiuuiUe du Prophète des nations. Mon père était l'onde de Tlmam que les Koufiens avaient invité à venir les gouverner. Aujourd'hui ils cherchent à s'emparer de ma personne. »
La vieille musulmane, qui a nomThoa, au lieu de se dérober au péril de cette hospitalité, presse alors le proscrit de venir s'abriter sous son toit.
€ Heureux est ton avenir , s'écrie Moslem , bonne femme, ta viens de Rassurer le salut étemel !
j) Cette heure d'iiospitalité te vaudra des siècles de béatitude. Tu trouveras auprès du Créateur la récompense de cette bonne action. »
Cependant Obéid lait crier par la ville que quiconque aura caché le chef arabe Moslem aura la tète tranchée, à moins qu'il ne livre le coupable à la justice du khalife. Le lils de la généreuse Tiioa, qui ne partage pas les bons sentiments de sa mère, va trouver secrètement Obéid et lui dénonce le heu où se cache le proscrit. Une troupe de soldats envahit alors la maison de Thoa et saisit l'envoyé de l'Imam, malgré les eilorts et les cris de son hôtesse.
c Honteà toi, ciel injuste! s'écrie la malheureuse
38C HISTOIRE UNIVERSELLE DU THÉATUi;.
femme en voyant son hôte chargé de chaînes ! Et toi,
lils dénaturé, que la terre t*englûutisbe! TuMs répandre à ta mère un lleuve de larmes 1 j»
Amené devant Obéid, Moslem est sommé par lui de reconnaître Yézid, fils de Mohavia, pour son souverain spirituel et temporel. Il répond par des malédictions, protestant qu'il ne reconnaît d'autre khalife que TImam Husséin. Obéid le livre alors au bourreau et ordonne que le cadavre du supplicié soit exposé sur la place publique aux regards du peuple de Kouia. Moslem marche à la mort avec la résignation d'un fidèle. Il dit au bourreau :
a Prends mon épce et mon poignard, vends-les pour payer quelques dettes que j'ai laissées dans la ville ; donne la sépulture à mon corps et fois dire à Tlmam Husséin que Moslem le martyr le supplie de ne pas venir à Kou&. »
Il s*agenouille ensuite et prie pour les Koufiens, qui l'ont sacrifié. Il les conjure de lui octroyer la pierre d'un tombeau et de renvoyer sa chemise ensanglantée . à rimam Husséin comme un souvenir de sa part. Puis il répète la proiessiou de fui islamique :
« Je confesse qu'il n'y a de Dieu que Dieu. »
Et il reçoit le coup de la mort.
Le Mystère intitulé : le Martyre des fils de Moslem ^ n'est que la suite du précédent. Il le continue comme un chapitre de la mt*me histoire. Le gouverneur de Kûufà fait crier dans la ville la proclamation que voici :
<it Hommes noirs et blancs, sachez que Moslem est tombé sous le glaive de la justice. Il vous est ordonné
IBS mrSTÈllES PERSANS
de la part d'Obéid de fêter un aussi heureux événement par vos démonstrations d'allégresse. Faites battre
les tambours et sonner les instruments, et que les cœurs de nos ennemis en éclatent de désespoir ! »
Les ordres du lieutenant du khalife sont exécutés, et ces faniares de joie vont épouvanter les jeunes fils * de Moslem, cachés suus le toit du muphti.
« Hélas ! dit Ibrahim , je suis sûr que notre père est mort aujourd'hui, puisqaeles Roufîens se réjouissent. Il est tombé martyr sous les coups de ces scélérats, ma douleur me le dit. »
Ghérik accourt en effet annoncer aux fils de Mos- 1cm que le fetal sacrifice est consommé ! Les enfants de Moslem supplient alors leur généreux hôte de leur donner des habits de deuil, afin qu'ils puissent, selon les rites, honorer la mémoire de leur malheureux père, en attendant qu'ils aillent le rejoindre. Ils s'informent ensuite de l'endroit où l'on a inhumé la victime.
« Cest sous la voûte du temple qu*on appelle la maison de l'homme sans patrie; les briques de son tombeau sont pétries avec des larmes ; la terre qui Ta • reçu est une mare de sang; tel est le dernier asile de votre malheureux père, privé des honneurs de la sépulture. »
Ibrahim et Mohammed , au risque de s'attirer la vengeance d'Obéid , quittent la maison de Ohérik et vont rendre les derniers devoirs aux restes de leur père. Ils sont guidés par le fils du muphti, qui leur dit en s'arrètant :
« Cette terre sert de sépulture à votre pore, ô mes
388 IILSTOiRE UNIVERSELLE DU THÉÂTRE.
orphelins 1 c'est ici que fut inhumé son corps coupé eu
morceaux. »
Les deux ûis de Moslem font entendre alors , à la manière antique^ le chant funèbre suivant :
Ibrahim. « 0 lieutenant du sultan de la religion, 6 père, père, on t'a assassiné 1 on a répandu les flots de ton sang ! Loin de ta patrie, séparé des tiens, ton propre sang t'a servi de linceul, ô père, père ! »
Mohammed. « Salut, père chéri, salut, martyr de l'injustice I pour la plus noble des causes, ta noble tète a roulé aux pieds du tjrran. Ah t que je serve de rançon à tes dépouilles glorieuses, u mon père! lo
Ibrahim. « Salut, martyr noyé dans ton sang, mort lom de ta patrie ! O mon père, accepte mon sacrifice ! Vois ton Ibrahim debout devant ta tombe et la tète penchée ! Tu sais ce que je souffre. Pourquoi ne me réponds-tu pas? Pourquoi ne cherches-tu pas à consoler ma grande douleur? »
Mohammed, a Ibrahim, ne te rappelles-tu pas ce que nous a recommandé notre père? Lorsque je serai mort, disait il, n'oubliez pas, mes fils, de venir réciter sur rna tombe des versets du saint livre (il récite des versets) : (l Au nom de Dieu clément et miséricordieux. » — Dieu vous aenseigné le Koran. Il a créé l'homme ; )) il lui a révélé la vraie science. Le soleil et la lune » exaltent sa gloire, les astres et les arbres s'inclinent » pour l'adorer, »
— Cessez de pleurer, leur dit le fils de Chérik , je crains que vous ne soyez remarqués par les gens de cette ville, dont la plupart ne pensent qu'à faire le mal.
Cette malheureuse contrée ne produit que des scélérats avides de sang , qui ne demanderaient pas mieux
que de vous martyriser l'un et l'autre.
— Cesser de pleurer? répond Ibrahim, nous, les orphelins d'un supplicié , oubliés dans les rues d'une ville ennemie ! Comment ne pas pleurer jusqu'au fond de la source des larmes? Plût à Dieu que nous ne fussions jamais venus au monde ! Dieu du jour et de la nuit, emporte-moi, car c'est un pesant fardeau que la vie sans un père l »
Bientôt le fils de Chérik rentre seul à la maison paternelle. Il annonçe au mupliti que les deux enfants de Moslem sont restés évanouis sur la terre qui recouvre les restes sanglants de leur père. £n vain a-t>il cherché à les rappeler à la vie; il croit que leurs âmes ont pris leur essor vers un meilleur monde.
Chérik ramène à son logis les enfants de Moslem, mais ils sont découverts par les bourreaux d'Obéid et mis à mort comme leur père.
Cet épisode est tout empreint d'un parfhm de douleur antique. Ne semble-lril pas l'écho des plaintes d'Électre et d'Oreste dans les Choëphores d'Eschyle?
« Que n'as- tu péri sous Ilion, frappé d'un coup de lance, 6 mon père! sur la rive d'au delà des mers : tu habiterais un grand tombeau , douce consolation pour les tiens. Mais non, ce n'est pas sous les murs de Troie que tu as succombé, ô mon père ! ce n'est pas sur les bords du Scamandre que tu es enseveli. Ah ! que ne périssaient-ils d'abord, ses meurtriers, comme il a péri! Entends ce dernier cri que je t'adresse,
6 mon père! Vois tes deux mifimts debout près de ta
tombe! Ne laisse point s'anéantir la race des PélopLdes. C'est ainsi que tu vivras encore malgré le trépas, t
Le Mystère des EnfanU de Zéinéb nous montre riraam Hussein dans le désert de Kerbéla, qui doit devenir son tombeau. Le iils du Lion de Dieu, abandonné de ses soldats, traqué par les troupes du khalife Yézid, a vu tour à tour massacrer sa fomille et ses amis les plus chers : Kassim , Abbas, Ekber sont tombés sous le glaive. Lui-même est gardé à vue par un chef bédouin, qui n'attend que le moment de le livrer à ses bourreaux, pour gagner la récompense promise.
a Maudit sois-tu^ siècle cruel, qui a passé comme un ouragan sur nos tètes ! s'écrie le malheureux prince. J 'ai l)eau écouter si d'un côté uu d an autre nos vrais anus n'arrivent pas, je n'entends que le râle de mes enfants qui meurent de soif. Inexorable destinée I Voir ma sœur et ma fille réduites en esclavage, mourir, et puis du haut du séjour céleste les contempler, des larmes de sang dans les yeux, tndnées, la corde au cou, dans les rues de Damas I ... Ma sœur Zéinéb, écoute nia dernière volonté. Protège ma fille Sékina, aime bien la pauvre orpheline, que son âme soit la tienne ; autrement je resterais inconsolable jusqu'au jour du dei'nier jugement ! »
A son entant, qui meurt de soif sous le soleil bmlant du désert, Uusséin répond : c Bois mes larmes. » Et le Bédouin qui garde les prisonniers les insulte en ricanant, et se plaitàleur rappeler le sort qui leur est destiné. Les neveux de Husséin, les fUs de
Zéinéb, à peine âgés l'un de douze ans, l'autre de neuf, se font revêtir d'un linceul, et, après avoir reçu la bénédiction de leur mère, ils sautent sur leurs chevaux et se précipitent au milieu des ennemis, le sabre au poing. Ea vain le général des Syriens veut les ménager; ils tombent en héros, et on les rapporte bientôt sous la tente de Zéinéb, qui chante ainsi leur chant funèbre :
« Mains d'une mère à qui l'on a tué ses enûmts , meurtrissez mon visage! 0 mon cœur, tu n*es plus qu'une mare de sang, et tu t'écoules par mes yeux! Mes fils sont morts. Cendre des pénitents, couvremoi! Mes larmes coulent sur mon manteau de deuU, coiiiîiie l'Euphrate sur son lit lIc sdb\c. La lube de noce de mes enfants s'est changée en linceul. Voûte céleste, ne crouleras*tu pas? Mes entrailles se tordent et tombent en lambeaux! Mes paupières pleurent du sang ! Mains d'une mère privée de ses enfants, frappez, meurtrissez ma tète ! 3
Les Mystères que nous venons d*analyser aussi rapidement que possible ne présentent, comme on le voit , aucun trait de merveilleux. C'est l'histoire reli* gieuse mise en action, avec la sobriété la plus orthodoxe et la plus conforme aux tradiLiuus chéites. La Téazié intitulée la Tête de VImam Ilusséin^ qui conclut le martyrologe de la fitmille d'Âli, a cela de particulier qu'e lle introduit parmi les personnages du drame des ligures légendaires ou sacrées : Adam , Abraham , Jésus^Christ, MoïsCi Mohammed, Éve et la Vierge Marie.
En voici un aperçu :
Les guerriers syriens retournent à Damas, emportant avec eux la tète de Tlmam Husséin, qu*i1s ont tué
dans le désert de Kerbéla. Ils comptent offrir cette dépouille âu khalife, avec les tètes de quelques autres chefs rebelles. Jls emmènent en esclavage la sœur d* Husséin, Zéinéb, son autre sœur Koulsonm, Sékina, les enfants du défunt Imam, et Fatma, veuve du prince Kabem. Ibn-Séad a vêtu de baillons les malheureuses princesses, et il leur a arraché leurs voiles, afin de les livrer à la risée de ses soldats. Dans les haltes, il les &it asseoir sous les rayons du soleil brûlant et leur refuse de Tombre, et de Teau pour étancher leur soif. Ibii-Séad et Chemr, le meurtrier d*Husséin, conduisent les cavaliers arabes. La caravane, harassée de fatigue arrive enfin aux portes d*un monastère chrétien, où elle est reçue pour passer la nuit. Les Pères du couvent abreuvent et nourrissent hommes et chevaux. Les chefs arabes donnent en garde au Prieur les tètes coupées de leurs ennemis, et parmi ces tètes celle de rimam Uusséin qu'un des leurs poi'te sur la pointe de sa lance.
Pendant que tout repose, le Prieur, à la clarté d'une
lampe, contemple cette tête auguste, qu'il a placée sujune dalle de marbre dans son oratoire. Les yeux de la tète coupée brillent comme des étoiles. Bientôt cette tête parle et révèle au Prieur épouvanté TalTreuse catastrophe de Kerlxla et le crime qui doit peser à jamais sur la race de Mohavia.
c Imam Hasséin, s'écrie le Prieur, beau cyprès que
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les mains de Fatma se plaisaient tant à caresser, exécration sur celui qui sépara ta tète de ton corps! » Puis, s*adressant à ses religieux :
« Courez, apportez-moi du musc et des ilacons d'eau de rose! je vais parfumer toutes ces tètes, mais surtout celle de la lumière des yeux de Fatma. Répandez de rambre, des parfums et vos pleurs sur les tresses de cheveux de la tamille de Mohammed ! »
En ce moment entre en scène un hatef^ ou crieur public, qui dit aux assistants :
« Soyez attentifs aux scènes d'affliction qui vont se dérouler devant vos yeux. Voici l'esprit du premier homme créé par Dieu; il descend dans ce monastère pour payer son tribut de condoléance à la tête de rimam Uusséin.
]» Le prophète Âdam s'avance» les prunelles humides. »
Âdam paraît, en effet, et, s'adressant à la tète du martyr :
« Lumière des yeux du Prophète, lui ditril, pour^
quoi ta tête resplendissante est-elle séparée de ton corps? Tète tranchée « dis-moi où est le corps dont tu as été séparée si cruellement! Je te salue, gloire
des deux mondes ! Ame élue de Dieu , tu comparaîtras devant son trône , tout éclatante de blancheiu*! »
Adam se retire ; Abraham paraU après lui :
« Moi qui ai construit le sanctuaire de la Kaaba, moi qui ai posé le premier cette pierre angulaire où se dirigent tous les regards, toutes les espérances des
croyanUf je te salue ! Moorir pour toi serait un vrai bonheur pour Abraham. »
Jébus s'avance ensuite :
« Je suis Jésus, Tesprit de Dieu. Les yeux gonflés de larmes, j'arrive ici pour m*acquitter des derniers de» voirs dus à la tête d'Husséin. Rose du jardin de lleurs d'Ali, joie de la meilleure des femmes, je te saluel Victime tombée dans le désert du malheur, reçois mon horomage! Ah! que toutes les œuvres méritoires par lesquelles Jésus, persécuté comme tui, a bien mérité de Dieu, te servent de rançon, noble tête 1 Quel traître sans foi osa commettre ce sacrilège inouï? »
Moïse succède à Jésus, et prononce des malédictions contre les meurtriers. Puis, le Prophète Mohammed s*écrie :
<c Que 11 ai-je succombé à ta place! mon eniaut, mon âme, parle ! parle, fruit de mes entrailles î » La tète d'Husséin répond à Mohammed :
« Viens contempler l'automne de ton printemps, ton Hussein. Viens , premis-moi dans le creux de ta main, père chéri, et vois ce que m'a fait ton peuple ! Examine ma tète tranchée, laissée au milieu d'un couvent chrétien ! Compte un à un tous les stigmates d'injure et d'ignominie i Vois, je^n'ai plus de mains pour enlacer ton cou et te demander pardon I
— Où sont tes iVères, demande Mohammed; quel sort échut en partage à les sœurs ?
— Ecoute-moi, grand*père couronné d'une gloire éternelle. Les cadavres de tous mes alliés et amis jonchent le chemin de Dieu. Le reste de ta iamille e^t
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prisonnier. Dans leur haine, ils ont garrotté des femmes malades et les ont irappées de leura lances. Ma pauvre Sékina est aussi captive, cette euÊmt si frôle. La lutite I atma mendie son pain de chaque jour. Toute meurtrie des souillets de la main brutale de Chemr, voilà où en est réduite mon enfimt Sékina. »
Ali, le martyr, le père d*Hnsséin, s'approche de la tète sanglante. U demande à son iiis bien-aimé qu*est devenu son iirère Abbas, où est Ali-£kber, où est Kassim, où est Ali-Âsgar.
« Père, répunii la tùte, aux bords do l'Euphrate le glaive de Tinjustice coupa les deux bras à mon frère Abbas; mon Ali*Ekber fîit haché en morceaux; mon Kassim avait les mains et les pieds rouges de sang. »
La Viei'ge Marie vient aussi répandre des pleurs sur le trépas de Tlmam Uusséin, ainsi que Fatma» Tépouse d*Ali, que le Prophète Mohammed console, en lui promettant une éclatante vengeance au jour du dernier jugement, et il prononce Tanathème contre le peuple ingrat qui a trempé ses mains dans le sang de sa famille.
Les prophètes disparaissent tout à coup et le Prieur se retrouve seul en face de la tète coupée.
c Husséin, s'écrie-t>i!, lumière des yeux du très puissant Mohammed, exauce ma prière, daigne me convertir à ta religion ! Je renonce à l'étole de prêtre chrétien. »
Ce dénuùiiicui lappelle celui de plusieurs de nos Mystères, et entre autres le Mù'acle de Jean Bodel, où le Sultan dlconium réclame le baptême pour lui et
pour S66 émirs. L'idée du prosélytisme est de toutes les religions.
La simplicité de raction, la forme lyrique et admira* tive substituée le plus souvent à la forme dramatique, des personnages qui récitent beaucoup plus souvent qu'ils n'agissent, le sentiment religieux remplaçant partout le sentiment pliiiosopiiK^ue : tels sont les traits caractéristiqaes du drame persan. Les auteurs des Téaziés écrivent pour un public beaucoup plus sensible à un beau morceau de poésie qu'à la sarpiisc que pourraient lui causer les combinaisons d'une action ingénieuse. Les Orientaux sont un peuple contemplar tif et non pas un peuple actif. Ils ont une vive prédilection pour le repos ; leur bonheur supi ùme consiste dans le calme parfait du corps et de l'esprit. Le mot turc kéf, qui n'a son analogie dans aucune de nos langues, peint d une iaçon merveilleuse la béatitude de l'homme qui se sent vivre sans se donner aucune peine et aucun souci. Ce qui nous parait monotone dans cette succession de scènes est, au conti^aire, une qualité aux yeux des spectateurs persans. Ils savent par cœur les saintes histoires qu'on représente devant eux ; ils n'admettraient pas qu'on les altérât sons prétexte de les dramatiser ; leur esprit, d'ailleurs, se fatiguerait à suivre les péripéties d'une action compliquée. C'est par la pure expression des sentiments et par la beauté du langage que les poètes persans cherchent le succès. Les Ûrecs pensaient ainsi au temps d'Eschyle. Beaucoup furent d'avis, et à leur tête Aristophane, qu'en humanisant le drame, Euripide l'avait énervé.
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A côté de leur répertoire dramatique les Persans ont un répertoire comique, qu*iis désignent sous le
nom de Tamacha (spectacle). Ces spectacles ne sont, à vrai dire, que des farces improvisées, comme en Italie. Elles sont jouées par des espèces de jongleurs appelés louiis. Ces farceurs voyagent avec des danseuses et des animaux savants» et débitent de grossiers lazzis qui ne s'adressent qu'au bas peuple. Ils se barbouillent la figure de fiirine et prennent toujours pour canevas de leurs improvisations des sujets villageois ou populaires. Les &rces des Persans ne sont guère plus littéraires, ni plus morales que leurs karagueuz ou pièces d'omhres chinoises. Le héros populaire des marionnettes persanes se nomme Jtetchel-Pehlévan {héros chauve); sa calvitie est son signe distinctif, comme la double bosse est celui de notre policbinelle. Ketcbel-Peblévan est tout plein de vices rafQnés. Il est dévot jusqu'à la tartuferie ; poëte et orateur jusqu'aux dernières limites de la mauvaise foi, de la médisance et du mauvais goût; il est musicien et lutteur. C'est, en un mot, la personniûcatioQ du peuple de Tlran, qui, àforcede ruse, de patience et de persévérance, a fini par subjuguer ses vainqueurs, auxquels il sut imposer ses mœurs, sa langue, sa littérature et tous ses vices. Le théâtre n'a fait aucun progrès en Perse depuis son origine, et il n'en fera probablement jamais. C'est un amusement qui revient à ses jours et qui sert à augmenter l'éclat des fêtes; mais il n'est jamais entré dans les mœurs au point de devenir , comme chez nous , un besoin de la vie. La cause de cette diiïérence n'est pas,
comme on le croit généralement, la résistance de Tes- {NTÏt religieux; l'existence des Téaâés démontre suffisamment le contraire. Mais les Orientaux vivent chez eux et rarement eu public. Les comédiens qu'ils appellent pour les divertir en ûunille ne peuvent être des artistes sérieux^ puisque ces pauvres diables gagnent à peine à ce métier leur pain de cliaque jour. Aussi les Tamacha chez les Persims, comme les OrUhOuyounou chez les Turcs, ne sont-ils que des scènes improvisées qui n'ont aucun rapport avec une forme quelconque de littérature. Les seules Téaziés tiennent une place honorable dans l'histoire du théâtre persan, et leur ressemblance avec 1 antique tragédie des Grecs n'aura pas manqué de frapper vivement le lecteur.