PROCÈS
Suit a Rouen ou à lioauvais , On y entre, et fust-il mynuit
Tais-toy» ton blason trop me nuict ; J« te cognoison ta parolo.
Vous n'êtes point dessus mon rdle, Car vous êtes des réprouvés.
Sus, sus, l'Eglise, ouvrés» ouvrésl
l.*Â0LI8B.
Mais vous, votre honneur recouvrés 1
L'Église ajoute que 0ieu a emporté les deh du
temple.
Bt pour plus sûre sauvegarde Au roy les a baillées en garde.
Chacun des assaillants va chercher une clef, mais aucune ne peut ouvrir les portes. Tous reconnaissent que leurs efforts seront vains, puisque Dieu est le pro-
lecteur de T Église.
Les plaintes du pauvre peuple ne sont nulle part consignées d'une &çon plus lamentable que dans la pièce intitulée : Bergerie nouvelle, fort joyeuse et moraie, de Mieux-qnc-Devani. Les deux interlocuteurs sont ; PUU-Pays et Peuple-Pemif* Ils gémissent sur les dégâts commis par les gens d'armes dans les plaines.
— Vont-ils en guerre?
— On le dit.
— Que voiit-il» faire?
— LeurcslMttre.
— A nos dépens?
— Sansconircdit
— Bt puis quoy ?
— Le bonhomme liattre.
— Et en chemin ?
^ Poules abattre.
Emporté ont mon fléau à battre Bt le lard de ma cbeminôe.
Ces gens d'armes intraitables, qui sont des Français
pourtant, ne laissent rien au pauvre paysan ; ils ont arraché à Plat-Pays jusqu'à ses vieux houseaux et jusqu'à son chaudron sans anse.
-ront-ils battu?
— Comme beau plâtre.
Grâce à Dieu ils ont vidé la contrée, mais il en va
venir d'autres. Mieux -que -Devant arrive en chantant, et leur annonce qu'il fera baisser leurs tailles et impôts.
Pour ce qui est des gens d'armes, ils n'ont qu*à leur fermer les portes, et ils leur diront qu'ils ont maintenant Mieux^ue-Devant. Cet encouragement à la résistance n'a pas de suite , car là prend fin la
moralité.
Ijl Farce maralisée intitulée : Les Gens nouveaulx qui mangent le mande ei le logent de mal en pire^ développe la même thèse sociale. Elle aniK n u e probablement le passage de rautorité royale dos mains de Louis Xll dans celles de François I'^ Elle conclut par ce distique :
Uuaiid grns nouvoaulx sont sur les rangs, vToiijonrs viendra jus quo devant.
La Moralité de Tout le monde attaque la manie de
THÉÂTRE FRANÇAIS. — XVi^ SIÈCLE.. 431
Iji Hier, les dépenses, les toilettes, car c'était aloi"S ia mode comme aujourd hui.
Tel a été pelil porcher
Qui n'avait vaillant une pomme,
Maintenant est grand gentilhomme.
Tel n'a jamais fuît la guerre qu'atnt verres et aux pots, qui, avec de Targent, achète la noblesse. Tout se vend :
Tout lo monde obtient par argent Dignités, prébendes, offices.
Le résamé de la pièce est que tout le monde est
devenu fou.
Nous venons de voir critiquer le luxe; voici maintenant la débine de ces seigneurs de rencontre qui apparait dans la Moralité ayant nom Marcheheau.
M. de Marchebeau et M. de Galop regrettent le bon temps, celui où ils possédaient châteaux, terres et prés où ils payaient seigneurialement les atours de leurs belles. Maintenant ils sont en pauvreté, et les marchands ne leur font plus crédit. Adieu, chaînes d'or au col, genêts d'Espagne, gants musqués, beaux habits avec broderies de Milan. Ils cheminent sur le carreau par les rues. Chacun se met en quête en les apercevant.
« Quoi ! c'est là le seigneur de Marchebeau? — Ahl monsiem* de Galop, tout beau I »
Ils sont réduits à chercher bataille pour avoir iii grâce des dames. Ainsi ils prennent leui's ébats sans
bourse ouvrir. Qui n'a point d*argent doit chercher quelques moyens pour s'excuser, et payer seulement de langage. Amonr vieut à passer, escorté de dame Convoitise. Les seigneurs abordent les nouveaux venus, lesquels les reconnaissent pour seigneurs sans rentes.
Dame Convoitise les engage à irùuuer leurs quiUe$,
car ce n'eut pas céans qu lU pourront vendre leurs co» quilles.
Us ont beau prier, soppUer, la dame leur répond
que, fussent-ils comtes palatins et plus beaux que Jason, ils perdront leur latin.
c Mais par grâce, noble dame, soupire Marchebeau, vous voulez donc que je trépasse?
— Avez-vousde 1 argent?
STavkz la force d'Herculés
La boauté d'Absaloii le f^ont Avec la valeur tl'Achillès Amour no faici lien sans argent.
Et le seigneur de Marcbebeau, tout déconfit, dit au seigneur de Galop :
Conclusiun : qui b'ostsoum^rs Bn amour pauvre et indigent.
Il est renvoyé et démis :
Amour ne lltdct rien sans argent.
La Farce de V Aventureux achève la caricature de ces gens d'armes au repos, qui parlent toujours de leurs beaux pourpoints qu'ils n'ont pins et des grands coups de knce qu'ils donnaient au bon temps. Quand
l'Aventureux se coiilait de son heaume, il n'y avait homme an royaume de France qui osât lui dire un mot. Il défie donc en combat singulier Guillot le Maire, dont le ûls est en compétition avec le sien poar obtenir une place. Guillot le Maire est aussi un ancien soudard, qui parle en vantard castillan, a Mon lils, répond-il en apprenant la provocation dont il est menacé, s'ils ne sont plus de quatre je les combattrai; s'ils ne sont plus de trois et qu'ils en veuillent à moi, j'en veuxi s'ils ne sont que deux, sang-bleu! je ferai qu'ils se repentent; s'il n'en est qu'un, je lui présenterai mon gage de bataille. Si je meurs, on dira : « Gi- » git le plus vaillant de France. » Guiilot endosse son vieux hamois rouillé ; il recommande à son fils de le bien fermer par derrière. « Quoil mon père, songezvous à tourner le dos? — Non pas, mais il faut être assuré partout. »
L'Aventureux, voyant son cartel accepté, cherche un laux-luyant. Son fils lui demande si par hasard il craint son adversaire. « Non, mon fils, à moins qu'il n'ait deux tètes. Baille-moi ma lance, que je la boute à l'arrêt. Pardieu! j'en tuerais quatre comme Goillot. Mais s'il s'enfuit, je ne courrai pas après. »
Les deux vieux braves sont en présence. « Ne me frappe pas, dit l'Aventureux, ou gare à toi ! — Sangbleu 1 répond Guillot, ne m'approche pas, ou sinon je me défends. » Les combattants échangent des paroles d'arrangement au lieu de coups de lance, et ils finissent par jeter leurs armes et par se battre à coups de poings. Leurs liis les séparent. Les deux preux se rap-
pellent alors le temps où ils servaient ensemble à Tarmée, et où ils étaient si bons amis. Us prirent ensemble la fuite à Guinegate, à la journée des éperons, et) quand ils furent las de fuir, ils burent ensemble dans le même casque. Peut-on se tuer l'un l'autre quand on a partagé de tels exploits? Ils se réconcilient donc, et retournent chez eux, meilleurs amis que jamais.
La plus verte de toutes ces satires du xvi* siècle, c'est assurément la Comédie du Pape malade et tirant à sa fin^ de Théodore de Bèze. Il est vrai que cette pièce n'eut jamais la prétention d'être représentée; elle fut impriiiiée en 1561, sous le pseudonyme de Thrasibule Phénice, pour devenir une arme de guerre dans l'arsenal si bien fourni des pamphlets calvinistes. A cette époque, s'assemblaient les députés du CollO' que de Pomy^ auquel assista de Bèze. Cet éniërgumène, loin de pousser à la réconciliation des deux communions, jeta de l iiiule sur le feu, en attaquant devant les cardinaux et les évèques, avec sa violence habituelle, le dogme de la présence réelle dans l'Eucharistie'. L'année suivante, la guerre civile commençait en France, et dix ans plus tard éclatait la Saint- Barthélémy. Ce Théodore de Bèze était, comme on sait, le plus intolérant des hommes, puisqu'il eut Taudace de publier un mémoire pour justifier le supplice de Michel Servet, condamné au bûcher en 1553, comme hérétique^ par les magistrats calvinistes de Genève. Les bûchers de Calvin ne valent-ils pas bien les arquebusades de Catherine de Médicis?
C'est une figure allégorique, appelée Préfrise, qui ouvre la comédie de Théodore de Bèze; elle dit au Pape défaillant, qu'elle conduit :
Père très saint, appuyez-vous Sur mon épaule; allez tout doux.
De peur d'émouvoir "votre rhume.
Satan vient de la part de Belzébuth^ son maître,
présenter ses hommages et ses souhaits à son meilleur ami. Il lui baise sa pantoufle et l'engage à ne rien craindre de ces huguenots qu'oh pend, qu'on brûle et qu'on pourchasse comme des bètes sauvages :
Saint Père, jf vrtix qu'on me tonde Aussi ritë qu'un enfant de chœur, Si vous n'en demeurez vainqueur!
Le Pape raconte que les temps sont bien changés :
Tou8ili*adCHrftient, et n'y avait perbunue
Qui ne tremblftt sous ma triple couronne.
Je jouissais à grd du temporel,
Bt dominais sur le spirituel.
Bref, j*avois mis par ma grande puissance
AmeB et corps sous mon obéissance ;
Mais quand ce faux apostat de Luther
Contre ma loy se mit à disputor,
Dès lors mon mal à poindre commença
fitoncques plus de croître ne cessa.
Ce que regrette le plus amèrement le Saint-Père, ce n'est pas l'abandon de l'Âllemagne et de l'Angleterre ; mais sa lille aînée aussi, sa France bien-airnée, fait mine de le vouloir trahir. L'émotion lui donne une
436 HISTOIRE UNiVEBSELLE DU THÉàTBE.
crise; il commande qu'on le mette au lit, qu'on lui iDiroduise dans la bouche un morcelet de pain bénit et quelques gouttes d'eau bénite Satan s'écarte un peu, de peur de recevoir une éciaboussure. Mais le remède n'opère point, et le malade souffre toujours. Moinerie l'engage à se confesser: nul doute que Tap* pétit ne reviemie
Apr^s avoir joté dehors
Le poiâOQ qu'il a daus le corps.
La bile tourne sur le cœur du malade, et il rend
tout ce qu d a dauij 1 estomac :
Co ^ant fraudes, extoi'sions, Errt'iirs, abominations, Violences et cruautés, Trahysons et déloyautés; Ce i^ont décrets, pardons et bulles, Cardinaux et chapeaux et malles, Abbèit, évêques, crossea, mitrcB, Moines, nonnains, couvents, chapitres.
Citations» foudres, tempêtes, Reliques, besaces et quêtes.
Rendez tout sans rien retenir, lui dit Prêtrise, en
lui soutenant la tête. — Il ne reste qu'un seul objet qui m'étouiïe, dit le malade,
Et qui me tient le cœur en serre:
C'est, je croy, la chaire Saint>Fierre, Qui a par trop grande étendue Pour estre ainsi du coup rendue.
Néanmoins, le uioribond s*endort, et Sataii profite
de ce répit pour aller faire un petit tour dans le monde* La maladie du Pape inquiète Satan,
Car dUi advient qu*ll soit défait, L^Enfer perdra 8a vacbe à lalL
Il va se mettre en quête pour recruter quelque baudet de la Sorbonne^ criaxà^ mutin, opiniâtre, qui soit capable d'émouvoir le simple et ignorant populaire, et l'exciter contre ces chiens de luthériens, lesquels veulent mettre V Eglise en chemise, Satan cache ses cornes et prend un habit de cavalier. Théodore de Bèze Huit comparaître ensuite un personnage qu'il appelle TOutrecuîdé^ lequel est accompagné de son valet Phiiaute.
Philaute se plaint de mourir de faim au service de son seigneur et maître, qui n'est autre que Villegagiion, représentant de l'ordre de Malte, chaud contradicteur de Calvin. Philaute engage son maître à quitter son pauvre pays, où le pain n*est pas en usage :
Allons vers notre mère France , Qui guérira notre souAvnce; Car icy ne saurions plus foire Que languir, et la mort attraire.
ViUegagnon répond :
Que (Icviondrait mou Uoligui Si bion rcmparc et muni, Ma Ville-Henri , cité tant belle»
Qui semble une Naple nouvelle ?
Philaute relève la gasconnade du neveu de Villiers de rUe-Adam, et prétend que les fameuses murailles
438 HISTOIRE UNIVERSELLE DU TUÉàTRE.
de ses villes crèvent de rire, qu elles sont de boue et de crachat, pour loger un chien et un chat. Là-has, nous serons invités à dîner chez les princes et chez les cardinaux. Oh! comme nous travaillerons bien des mains et des dents! Comme nous ferons la guerre à ces bons morceaux t
Dont se tercissent ces pourceaux ,
Rouge YÔtuSp et telles Mtes
Qui ont la marque sur leurs télés.
Confessez-moi ici, Monsieur, si vous ^'ètes pas las
de jeûner. L'Obstiné objecte qu'il s'est attiré la haine des catholiques» en laissant prêcher dans ses domaines le samt Évangile, et qu'on pourrait bien lai fidre à la cour un mauvais parti. Philaute lui conseille de feindre une brouille avecles huguenots.
Après VUlegagnon, Théodore de Bèze nous fidt voir un seigneur qu'il appelle V Ambitieux, ou le seigneur de ParvO'Castello. C'est un portrait, sans doute, mais je ne sais qui il a voulu désigner; dans tous les cas, c'est un hobereau rtûné, Satan vient lui proposer, de la part du Pape, force écus, s'il veut plaider sa cause. 11 déclare qu'il est prêt à soutenir chacun pour de l'argent, en prose ou en vers, quoiqu'à vnd dire il ne soit pas papiste. Mais le véritable écrivain ne recule devant aucune difficulté. Après l'avoir enrégimenté, Satan recrute un ai&mé. L'afiamé est Artus Désiré, le poète. Le diable lui saute au cou :
G mon ami, (ju"' jo t t iiibra^sp!...
Fais bioïi ton devoir de nioiitir.
Et je t'en fend girantir
El donner pour ton lion service
Quel({ue gros et gras bénéfice.
Désiré propose Tappui du docteur en Sorbonne Maillard. Satan refuse d'accepter :
Un chien qui jappe et ne peut mordre, Qui 8çait fort bien lagueuîe tordre.
Hennir, cracher, mouchor, touseer.
Et qui s'estime être ]o voau De la Sorbonne le plus beau, Tellement (lu li s'attife et farde h'e plus ne moins qu'une paillarde...
Hais an reste il n*a que la jappe.
Qu'eat'Ce donc qu*en ferait le Pape?
Il &Uait une pareille époque pour diffiuner ainsi des
personnages idvants. Le doyen de Sorbonne, que de Bèze désigne sous la qualification de zélateur » vient aussi condure son marché :
On mo nomme Democharès,
Celuy qui dicte, les arrêts
Des huguenots qu'on met au feu.
L'OtUrecuidé reparaît en scène. H a profité du
conseil de Philaute, et il déclame du latin : Cédant arma togœ^ concédât laurea linguœ, Villegagnon, à sa qualité de vice-amiral de Bretagne, joignait celle d'écrivain, comme on sait. Ce défenseur de Tripoli contre les Turcs, ce fondateur de colonies en Amérique, publia des dissertations latines sur les affiures d'Alger et de Malte, et des pamphlets contre les luthériens et les calvinistes. Il s'exprime ainsi :
Je suis advocat, orateur»
Courtisan et grand aflhinteur.
440 HIP.TOIHE UNIVERSELLE DU IHEAXRE.
Chevalier, gendanne, pirate.
Qui moyr^nnant imo frégate Esciimerey toute uno rivo, Voire aussi bien qu'homme qui vivo.
Eh quoy! nr» sçais-tu pas mon nom?
On m'ajipc lie Villegagnon, Vray est qu'on me nomme au village Colas Durand, Colas peu sage ; Mais par mes actes do prouesso J'ai acquis titres de noblesse.
0 Itoi François, tu m'anoblis, Témoin la roupp fl<'nr r!e lys Que j'ai encore sur l'épaule.
Le Diable, pour prix de ses services^ propose à
l'amiral le chapeau, la grande monnaie courante. Mais Villegagnon ne le veu t pas nu, s' entend avec le revenu. Le traité est signé. Satan va rendre compte au Pape du succès de ses enrôlements, et la Vérité, comme conclusion, vient faire une harangue pour encoui-ager les huguenots dans leur résistance. L'Église réformée joint son prêche à celui de la Vérité! Elle rappelle ses soutrrances, les persécutions dont son petit troupeau fût victime de la part de cette maudite race, qui lui ravit laine et peau. Mais la chance a tourné, et Tavenir se montre clair et souriant.
Telle est cette &meuse comédie du Pape malade, dont tout le monde connaît le titre, mais que peu de personnes ont lue, car le livre était introuvable avant la réimpression à petit nombre qui en fut faite à Genève, en 1859, par Téditeur Fick, sous la surveillance éclairée de M. Gustave Révilliod.
Cette violence de langage, qui n'excite aujourd'hui que le sourLre, était montée au ton des idées de Tépo*
que. Le lecteur, luthérien ou calviniste, croyait réellement que le Pape était de toute nécessité, parce qu'il était Pape , un Bélîal « un Anté-Christ , le suppôt du Diable, coupable de tous les malheurs et de tous les chines qui désolaient le monde. Théodore de Bèze, l'ami de Calvin, l'approbateur du meurtre de Michel Servet , le prédicateur de lu guerre civile, lit plus de mal par ses paroles et par ses écrits que d'autres par leurs actes. £n 1570, il revint de Genève présider à la Rochelle l'assemblée générale des Églises réformées de France, et à soixante et dix ans le paillard moraliste se remariait avec une jeune fille qu'il aj)pelaitsa Sunamite. Du reste, il attaqua Luther aussi bien que le Pape, aussi bien que Servet.
Théodore de Bèze composa aussi une tragédie en quatre actes, sur le sujet biblique du sacrifice d'Abraham . Cette fois, il se montra aussi orthodoxe qu'ennuyeux, car il allongea inutilement le tait traditionnel de la Genèse^ si simple et si touchant. Il ajouta seulement au sujet le r61e du Diable, car ces réformateurs voyaient le Diable partout. Mais ce n'est plus le Satan du Pape malade, qui, du moins, a le petit mot pour rire. Celui de l'Abraham ne procède que par tirades de cent à cent cinquante vers. II n'a aucun rôle dans l'action, sur laquelle il n'influe en rien; mais il s'en dédommage en débitant des sentences rhétorlciennes, qui ne sont pas toujours dans les idées du personnage qu'il représente. Il se croit obligé, par exemple, de verser une larme sur le péril où se trouve le jeune Isaac, avant que l'ange vienne arrêter le couteau paternel.
442 HiSTOaUS UNIVERSELLE DU TBÉ4T1E.
Cet examen de la. comédie du Pape malade empiète, par ejtception, sur la seconde période du xvi** siècle; mais, pour la forme et pour le fond, elle appartient
bien à la pieinièiei c'e^t pourquoi je ne l'eu ai pas séparée.
Noos allons parcourir maintenant la série dae Satirea
de mœurs, groupées sous le nom générique de Farces, dans cette même première période.
GHAFITRB XV.
XVr SIECLE.
THÉÂTRE FRANÇAIS
Suite de la première période. — Les Farces. — Les Monologues. —
Le« Sermons joyeux.
Les Farces sont toujours d'une très courte dimension. EUes se jouaient pour finir le spectacle après la Moralité ou le Mystèru , de façon à ce que le public se retirât en pleine joyeuseté. Les saynètes espagnols ont conservé cette forme et cette allure, qui ont bien leurs avantages , car tel sujet qui ne comporte que deux ou trois scènes serait, de notre temps , développé outre mesure et surchargé de détails inutiles. Nos chansonnettes entremêlées de prose rappellent un peu certains morceaux de ce répertoii e ancien des monoioifues
TécréaUfs et des Eermcns joyeux. C'était à wai dire des intermèdes, comme, par exemple, le monologue delà
Batelière, le monologue de Mémoire, le sermon des Quatre Vente, le sermon Quartier de Mouton, Le monologue était une bouffonnerie quelconque, le sermon joyeux affectait les formes religieuses; on Tentremêlait de textes saints parodiés. C'était la charge d'un sermon véritable en deux ou trois parties. L'acteur singeait sans doute le prédicateur à la mode , et il attaquait comme lui les ridicules, les vices et les abus du jour, mais sous une forme comique. Ainsi , dans le sermon du Quartier de Mouton^ le Frère prêcheur dit:
Prions pour ces loyaux meuniers Que tons ohncuns diront larrons, Qui puissent aller tous mitxûâ En ]iara(li8 à reculons; l*rion:j Dipu pour ces boulangt rs Qui font souvent le pntit pain, Qui puissent tous être noyés Sa Teaa où trempe leur levain.
Nous prirons si ie cuir est ctier.
Et qu'il no tienne qu^aux tanneurs On'on les iiuisse tous escorchor Pour vostir les Frères mineurs; ^ous prirons jiour ces bons sergcnt<i Qui sont aussi doux (in'é!éi)lKints, Que Dieu les loge en un caLas, Bn un grenier a?ec les rats.
Pour garder quelque ordre dans la matière que nous
allons traiter, nous diviserons cette série des pièces comiques de la première moitié du xvi» siècle en trois catégories :
1° Celles qui prennent pour but de leurs satires les maris et les femmes ;
. TfiaËATBE FRANÇAIS. — XVI^ Stt€LE. . 445
^ La revanche des vilains contre les gentilshommes ;
3" Enfin, les scènes facétieuses de la vie bourgeoise et populaire qui ne se rattachent pas absolument aox dasâfications précitées.
Les aventures de ménages, et spécialement les tromperies mutuelles des maris et des femmes, ont toujours
constitué le fond principal de tuiite comédie , chez les modernes comme chez les anciens , au sud comme au nord. C'était le sujet qui réjouissait le plus nos pères ; on le leur développait en fabliaux , en contes , en moralités, en farces, en sermons joyeux, et parmi les auteurs c'était à qui donnerait à ces peintures intimes les couleurs les plus crues et les plus vraies. Nous trouvons aujourd'hui Molière trop libre dans ses expressions, qui pourtant n'oiïensaient pas la cour potie de Louis XIV; Volière est un bénédictin auprès de: Rabelais , et nos auteurs comiques du xvT siècle ne sont pas moins francs du colUer que leur contemporûn le curé de Mendon, d'exhilarante mémoire. Il 8*agit de les faire connaître en transposant de plusieurs tons les mélodies de leur verve dramatique. Puisqu'il n'est
446 HISTOittB UNIVERSELLE BU THÉATRÊ.
plus pcmiis d'appeler un chat un chat, comme ils le fiôsaient, nous rappellerons raton ou raminagrobis. Un
écrivain serait mal venu de notre temps à dire comme La Fontaine dans la pré&ce de ses contes: c On ne saurait me condamner que Ton ne condamne aussi
FArioste devant moi et les anciens devant TArioste; » et plus loin: « Qui voudrait réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne ferait assurément rien qui
vaille et pùchei ait contre les lois de la bienséance en prenant à tâche de les observer, n
ukAwlm tt les femiues.
tk RÉSURRECTION DE JENIN LANDORB*
< Hélas ! s'écrie la femme de Jenin Landore , assise auprès du Ut où son mari vient de trépasser , mon pauvre maii est donc mort?
-~ Quand on allait l'ensevelir, répond le curé , il demandait encore au derc à boire. C'était un bon biberon de son vivant.
— Hélas I reprend la veuve désolée, puisque je
THEATRE FJRÂiNÇAIS. — XYI« SIÈCLE. 44Î
l'aimais tant, fidlaU-U que la mort vint me l'enlever
ainsi?
— Bona diesl c'est-à-dire Dieu vous garde l murmure tout à coup une voix dans le linceul.
— Qu'est ceci ? balbutie la veuve, BenedicitefVar Notre-Dame de Réconfort !
— C'est votre mari, réplique le curé en se signant.
— Mais puisqu'il est mort?
— Je suis mort et je suis en vie, s'exclame Jenin en sa levant sur son séant.
— D'où venez-vous? Que venez-vous Mre ici?
Je viens du Païadis après avoir passé par le Purgatoire.
^ Mon Dieu, s'écrie la femme en s'éloignant , je
ne veux pas qu'il me touche.
— Si je voulais parler, dit Jenin, je vous apprendrais bien des nouvelles. »
Sa femme , le derc, le curé, tout ébahis^ serappro^ chent et le pressent de s'explic^uer. Il prend un air doctoral et s'exprime ainsi :
J'ai veu saint Pierre avec sa clef
Bt Mdnt Paul «vec «m eBpéo,
Qui avait la teste coupée
A saint Oenys, ce lui semblait,
Bt saiot François les combattait
Frappant sur eux : Patic. patac;
Alors y arriva saint Marr,
I hii Iri's bien secoua leur plisse.
Puis Yiut saint Jacques de Galice
Avec sa cape bien doublée.
Quand Dieu vit toute rassemblée
Ainsi frapper, il est notoire
Qu'à saint François donna victoire;
Mais je m*en vins de peur des coups*
448 mmiBE universelle du raÉÀTBB,
Le curé et le clerc s'étouneat de ce chamaillis entre les saints, disant que Dieu aura certainement construit un nouveau paradis « Non, répond Landore, il n'y a rien de changé, si ce n est que sous les pieds de rarchange Michel on voit une femme au lieu d'un diable. » Le curé trouve que cela n'est pas bien convenable, c Là-bas, raconte Jenin Landore, ils n'ont ni procès ni guerre; cela se trouve bien^ car il n'y est entré qu'un seul avocat. — Combien de procureurs? Pas un. Toutefois il en vint un l'autre jour jusqu'à la porte, mais il rompit tant la téte à Dieu qu'on le chassa.» Jenin a appris une science en paradis. € Lsiquelle? Empêcher les femmes de parler. — Et comment? — Baillez-leur à boire. Tant qu'elles boiront, elles ne parleront pas. — N'avez-vous pas appris autre chose? — ^ Oui, à dire la bonne aventure en voyant la main. »Le curé tend sa main, a Vous êtes un ivrogne et un gourmand, lui dit le ressuscité, c'est pourquoi vous vivrez longuement. — Quel propos direz-vous de moi? demande la femme. — Par ma fui, lupond Jenin, je ne veux rien savoir, car je trouverais peut-être quelque
cas qui me déplairait. Et puis — Et puis quoi? —
Je me tairai. — En auriez-vous bien le courage ? — Ma foi, un homme de bon sens ne s'enquiert jamais de sa femme. J'ai encore appris autre chose : c'est de me rendre invisible quand je veux. »
£a disant ces mots, il se cache pour dormir sous ses couvertures. Sa femme lui demande combien de temps il restera ainsi. « Bonjour, bonsoir, répond-il , laissezmoi un peu reposer, ma femme. Je ferai des choses
THÉÂTRE FRANÇAIS. — XVf SIÈCLE. 449
terribles en me réveillant. Adieu vous dis, je prends congé. »