‹ Histoire universelle du théâtre (volume 4)Chapitre 4 sur 31 · L* ANTIQUITÉ ET L'ORIENT · texte numérisé non relu

L* ANTIQUITÉ ET L'ORIENT

Fiutérét qu'inspira cette diarmante fille vivant avec les

ermites de Kanoua, frais bouton de fleur entre les feuilles jaunissantes* Le lecteur suit avec une joie inûnie les péripéties de cette action attachante, depuis la scène où, pour attin r les regards du roi Douchrnaiita, SacouQtaia feint de craindre qu'une abeille échappée du calice d'une malica, et qui voltige autour de son frais visage, ne pique la rose de sa lèvre, jusqu'à cette autre scène où elle voit le roi des Indes, délivré de la malédiction de Dourvasas, retrouver la mémoire et remettre au doigt de sa fiancée Fanneau &tal qu'elle avait perdu.

. La comédie intitulée Agnimiira et McUavika^ quoique attribuée à Galidâsa par le prologue, ne parait pas

Tœuvre de l'auteur d'Ourvaci et de Sacountala , mais bien d'un de ses homonymes. Wilson en a donné une analyse en avouant, toutefois, qu'il n'a pas reconnu dans cette pièce la niéludie des vers et l;i i u he imagination de Calidâsa. M. Fauche, qui a publié les œuvres complètes du poète, ne traduit pas AgnimUraj qui, au fond , ne mérite pas un examen sérieux.

Les poèmes de Calidâsa, annexés à son théâtre, sont une merveilleuse source, d'où la poésie orientale coule à pleins bords. Je ne parlerai que du Ritou^Sanhara, parce qu'il représente fidèlement les divers paysages au milieu desquels se meuvent les actions dramatiques indiennes.

Le Poëme des Salsutis, on le Ritou-Sanhara, décrit d'abord l'accablement causé par les chaleurs de l'été aux aqimauz réfiigiés dans les bois : le lion se refiisant

à la peine de tuer les éléphants qu'il rencontre, le serpent naja venant se coucher à Tombre du paon son

ennemi, les lacs taris jusqu'à la bourbe, les buffles chassés de la caverne des montagnes, errant par bandes à la découverte de l'eau, les forêts de cotonnier

] prenant feu spontanément et devenant uii va^te incendie.

Puis arrive la saison des pluies: les nuées s*amonoel«

lent, belles commeles pétales du lotus bleu ; les gazelles • et les antilopes reviennent brouter les bourgeons des arbres, les abeilles s'échappent des massife et bourdonnent autour des queues mouvantes des paons qu'elles prennent pour de nouvelles gerbes de fleurs. Avec ées chevelures qui descendent jusqu'aux hanches, avec des fleurs d^asoka ajustées en guise de boucles d'oreilles, avec des bouches pailuiuées de cî(i/iou , les iemmes font naître la volupté dans le cœur des amants.

L'automne succède à la saison des nuages, habillé de kasas , composaul de lotus épanouis son ravissant visage, et portant pour bâtou les tiges du riz à moitié mûr. Les parterres sont devenus tout blancs sous la neige des jasmins ; la beauté de la lune voit son visage pfthr devant les nymphéas aux corolles ouvertes; les femmes embrassent d'une ceinture aux grelots harmonieux leurs larges hanches, et de bracelets d*or le lotus de leurs pieds.

Mais voici l'hiver , aimable par ses fruits et par la pousse de nouveaux bourgeons. Les séduisantes beautés ont caché leur sein, coonviC si elles en avaient honte, sous le fm tissu de Vansouka; elles n'en tei-

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gnent phia les globes de soc de safraiii elles ne Tonieiit plus de fils de perles ni de frais jasmin tressé

en guirlandes aussi brillantes que la lune. Le temps iroid semble pleurer, au point du jour, des gouttes de rosée, qui tombent des feuilles ou qui pendent à la pointe des herbes.

Voilà bien les décors dans lesquels peuvent se jouer les pièces de Galidàsa et de Bhavabhouti.

Bhavabhouti, que M. de Lamartine appelle TEschyle de llnde, après avoir dit que Calidàsa en est l'£uripide, < est lui aussi un grand poète; ses contemporains le surnommèrent Sri Kantha, ou le Gosier divin* Il est beaucoup plus moderne que Calidàsa, puisqu'il vivait au viii* siècle de notre ère, sous le roi Bodja, à Dhara« ou, selon Tbistorien de Cacbemir, à la cour du roi de Canoie, Yasovarraa. On a trois draines de llhavabhouti, dont le plus célèbre est Mdlali et Madhava , ou le M(hriage par surprise. Les deux autres forment une bilogie sur rhistoire de Rama; la première partie s'intitule Mahavira Tcharitra, ou Histoire du grand Héros; la seconde, OuUaraRama Tcharitraf onSuitedeV Histoire de Rama. Cette glorification de Rama, l'une des incarnations de Vicbnou, est tirée du célèbre poème sanscrit de Valmiki, oonnu sous le nom de Eamai^ana,

Le Mariage par surprise est une pièce toute d'invention, qui n'a pas moins de dix actes, sans compter le prologue* Les personnages ont une certaine analogie avec ceux du Roméo et Juli^ de Shakspeare-. Le lioiuéo indien se nomme Madhava; il étudie aux écoles d'Oudjayam, et sa Juliette est la belle M&lati , fille du

ministre d'Etat Bhourivasou. Elle a vu le jeune étudiant à travers ses jalousies, et lui, il Ta aperçue comme elle sortait du temple, dont elle semblait la divinité. Un éléphant magnifique a reçu la jeune beauté et l'a emportée vers la ville. Màlati est belle comme la fiancée de l'Âmour, et Madhava beau comme TÂmour luimême. Une nouvelle funeste brise bientôt le bonheur des deux amants : le père de Mâlati la marie à un autre. Désespéré, le jeune amoureux se résout à demander secours aux horribles mystères de la sorcellerie pour détourner, fût-ce au prix de sa vie, le coup qui menace sa bien-aimée. Il se rend au champ où Ton brûle les cadavres et où l'épouse de Siva, la déesse Dourga, toute rouge encore du sang humain qu'elle a bu , se promène sur son char céleste. Le collier de crânes qui de son cou descend sur sa poitrine se balance avec un horrible cliquetis. Les cheveux de la déesse pen- ^ dent en longues tresses entrelacées^ et le bâton sur lequel elle s'appuie est garni d'un cercle de sonnettes que le vent agite avec un sinistre bruit. Au milieu du cimetière s'élève le temple consacré à Dourga; l'étudiant se précipite dans le sanctuaire interdit aux profanes, car il a entendu la voix de sa bien-aimée. Elle aussi, la pauvre fille^ va mourir, non de sa douleur, mais par la main des prêtres de Dourga, qui l'ont enlevée pour Toffrir en sacrifice. Madhava fond sur les prêtres et leur arrache la victime , qu il ramène au palais de son père.

A quelques jours de là, nouvelle contrainte de Bhou« rivasou, ce puissant ministre dont les pieds foulent les

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brillants diadèmes des princes prosternés. L'hymen fatal est en voie de s'accomplir. Le peuple d'Oudjayani

se presse à 1 entrée du temple, et déjà on aperçoit de loin les éléphants, peints de vermillon, qui portent les chanteuses et les musiciennes du cortège nuptial. L'oail ébloui cruil voir les couleurs éclatantes d'une troupe de paons ou Tare d'Indra qui déploie dans le ciel ses merveilleux reflets. Mais la fiancée par force a résolu de se donner la mort plutôt que de se livrer à l'époux qu'elle hait. £Ue charge ses compagnes de porter ses adieux à celui qu'elle aime; Madhava, caché derrière les colonnes du temple, parait aussitôt, et le projet abandomié se change en un enlèvement. Un ami du ravisseur, un jeune étudiant, nommé Macaranda, revêt les habits de la fiancée, et, caché sous d'amples voiles, il la remplace à la cérémonie du mariage. Puis, la belle Màlati est une seconde fois enlevée par les prêtres de Dourga, et Madhava, ne la retrouvant plus, la croit morte, et se couche sur la terre pour mourir après elle. Mais la magicienne Sodamini ranime ses forces et son courage, et rappelle à la vie sa fiancée, quil épouse après tant de traverses. Le ministre Blioui ivasou s'est jeté volontairement dans les llammes, détestant la vie et méprisant les espérances de ce monde. Toutefois, comme le drame indien ne peut iuiii par une catastrophe, un messager vient annoncer que le père de Mâlati a été sauvé. Une lettre du roi apprend en outre à Madhava qu'il approuve et qu'il permet son mariage.

On le voit, ce ne sont plus là les touches gracieuses de Caiidàsa; l'élégie du chantre de l'amour a pris les

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sombres couleurs du récit tragique. La déesse Dourgti avec son collier de cr&nes humains et sa figure ensan-

glantée , a remplacé Cama Déva , le dieu des désirs amoureux, et sou arc dont la corde est Mte d'abeilles et dont les flèches sont des fleurs du del.

Bhavabhouti s'élève aux plus hauts sommets du drame épique dans les deux parties de son histou e de Rama, dont la première reproduit les principales scènes contenues dans le Ramayana, concernant les exploits du héros, tandis que la seconde, à peu près toute d'invention, nous montre sous une forme ingénieuse la reconnaissance par Rama de ses deux fils Oousa et Lava. Nous voyons d'abord le héros aux longs bras à la cour de son père, le roi Daçaratha, dans sa ville d*Ayottdhia (Oude), assise sur les bords de la Sarajou , fondée par Manou, le chef du genre humain^ heureuse et belle cité toute remplie de chars, de chevaux et d*éiéphants, fière de son souverain semblable aux quatorze dieux, prince à la vue d'aigle, célèbre dans les trois mondes, instruit dans les védas et le plus solide appui entre les soutiens de la justice. Ge prince magnanime , de qui la justice était le but suprême, céda pourtant aux désus de la reine sa femme en exilant son fils Rama qu'il était à la veille d'adjoindre à la royauté. Rama et Sita sa femme, accompagnés de Lakchmana, frère du héros à lalarge poitrine^ quittèrent le palais aux sept enceintes , et, les cheveux relevés en djftta, à la manière des anachorètes , ils s'exilèrent dans les forêts, où ils prh*ent le vêtement d'écorce d'arbre.

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De leurs mains royales ils se consiruiseiit un ermitage avec des branches cassées par le passa^îe des éléphants, et ils oublient les injustices du sort au mitien de cette solitude embaumée où leur sommeil

est bercé par léchant des kokilas. Le vieux roi meurt bientôt de cliagrin; Bharata, le iils préféré par la reine, jure de rendre la couronne à son fbàre Rama» et il Ta le eherdier dans sa forêt pour le rétablir sur le

trône.

Pendant ce temps, le traître Ravana a enlevé Sita, la femme de Rama. Rama poursuit le ravisseur jusque dans ses États et détruit sa ville de Lanka de fond en comble* Sita justifie sa pureté en subissant l'épreuve du feu, et Rama retourne enfin dans sa ville d'Oude, où il est couronné roi.

Brahma lui-même lui est apparu avec Siva aux trois yeux^ et ils lui ont révélé qu'U est une incarna* tion de Vichnou quoique fils du roi Daçaratha, qu'il est le dieu fortuné aux mille pieds , aux cent tètes. C'est pour la punition de Ravana qu'il est entré ici-bas dans un corps humain.

La seconde partie du poëine dramatique de Rama nous montre le héros-dieu commetUmt la même faute que son père terrestre et, pour complaire à ses courtisans, exilant sa femme Sita, quoiqu'elle ait justifié sa pureté par l'épreuve du feu. « Pauvre Sita , dit il pendant qu'elle repose endormie, tu crois embrasser l'arbre odorant du santal, et tu ne touches que l'arbre du poison i »

Quinze ans se sont passés depuis l'exil de Sita.

Rama , revenant d'une expédition , s'arrête dans la

forêt de Dandaka, qu'il habita jadis en solitaire avec la belle Sita aux grands yeux. Hélas ! quel changement I Triste, seul, il languit dans le veuvage. Le désespoir a percéson coeur comme une flèche restée dans la blessure. Il entend dans l'air la voix de Sita. Par l'ordre des déesses, Sita est invisible, mais présente; Rama la sent dans l'air ; il parle à ce souvenir, à cette voL\, à ce souffle ; il s'assied sur le banc où s'asseyait jadis Sita pour donner des fruits à manger aux gazelles apprivoisées par ses douces paroles, c Elle est ia, ne la voyez-vous pas ? Impiluyable Sita, pourquoi ne pas me répondre ? »

Deux en£uits beaux comme le jour paraissent tout à coup. Leurs cheveux noirs partagés par le milieu annoncent la race des Kchatrias. L'un surtout rappelle Rama dans son premier âge. Le carquois est suspendu à ses épaules ; une peau de cerf enveloppe son corps, le rosaire sacré entoure son poignet. Il se prend de querelle avec les soldats de Rama^ qui assiste avec admiration à ce combat d'un en&nt contre toute une armée. Les chars aux sonnettes retentissantes, les éléphants monstrueux I s'avancent contre lui : il les défie et il les crible de ses terribles flèches* Rama sépare enfin les combattants. Le sage A alunki, ]iour ramener le calme dans l'esprit du roi et pour le forcer à mettre à nu les pensées de son âme, lui donne une représentation de ses récents exploits. Ce sont les apsaras célestes qui Jouent la pièce avec la permission d'Indra. Derrière le rideau des arbres on entend d'abord la

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voix de Sitâ qui appelle à son secours Rama son époux, son cher seigneur. Le roi se lève plein de trouUe et ùlM mine d'escalader le théâtre. Son frère l'arrête. — Oublioz-vous, lui dit-il, que ce n'est là qu'une iiction ? Kejetez ce^ idées. Écoutons le drame.

N'est-ce pas là en germe la scène de l'Hamlet de Shakspeaie, où les comédiens représentent devant le roi Claudius la mort du duc de Gonzague? — Le roi se lève. — Gomme il s'eifiraye d'une ikusse lueur 1 — Qu'a donc Votre Majesté? — Qu'on m'apporte des flambeaux. Sortons! — Rama n'est pas si coupable que l'onde d'Hamlet; mais quand la déesse du Gange, l'un des personnages de la pièce, vient annoncer au roi la naissance de ses deux tils, il s'évanouit de douleur et de remords. £nlin les eaux du fleuve sacré se soulèvent, le ciel se remplit de dieux et de déesses. Du sein des ondes surgit la véritable Sita. Rama a retrouvé sa femme et ses deux enfants. Telle est la seconde partie de l'histoire de Rama» véritable drame héroïque l'éunissant toutes les conditions du genre nâtaka. le plus noble des genres d'après la poétique hindoue. En effet, il ne présente que des demi*dieux, des héros et des personnages éminents. L'intrigue est snnple, la passion est une, [ action sort directement du sujet eamme une plarUe de sa graine^ le dénoùment est heureux. Par le choix du héros, ce drame appartient aussi au genre hiératique , qui a son dcvelopperaejit chez les Hindous, comme il Ta eu chez les Grecs, par les fêtes de Bacchus» comme il l'aura chez toutes les nations clu'étiemies par les pièces liturgiques et par

iU UISTOXRS UNIV£BS£LLE DU THÉÂTRE.

les mystères, comme il i aura chez les Persane pai les

Les autres drames religieux hindous sont, d'abord,

ce qu'on appelle le Maha 7idtaka (la grande pièce), qui met en scène divers épisodes de la vie de Rama ; ensuite , le Mourari nâtaka , qui développe aussi les incidents du Haroayana , de même que VAbhirama- Mani , composé pour la fête de Vicbnou. D'autres poètes ont mis en scène les aventures de Krischna, celle des incarnations de Vichnou , qui compte le plus de dévots au iîengale; la Chevelure renouée de la belle Drôpadi, les Amours d'Oucha et d'Anirotidda, petitfils de Kriscfana. Toutes ces pièces se jouaient dans les fêtes anniversaires consaci ées à la mémoire des dieux.

Les pièces d'amour et d*intrigue ont une large place

dans le roj)ertoire des Indiens. Le drame du roi Soudraka, le Ckariot d'enfant, qu'on pourrait intituler la Couriisanê amoureuBe, fut composé dans le bon temps de la littérature sanscrite, un demi-siècle avant ou après ie commencement de l'ère chrétienne ; c'est une analyse très*fine et très-étudiée du sentiment de Famour né dans le cœur d'une brillante courtisane pour un pauvre diable dont l'âme est aussi belle que sa condition est misérable. Tcharoudatta, l'homme vertueux par excellence, est accusé d'avoir tué sa maltresse Vasantaséna pour lui voler ses bijoux ; il va mourir par la main du bourreau, lorsque Vasantaséna reparaît pour le justifier. L'intrigue de cette pièce est fort bien conduite et l interêt y est ménagé avec

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