CHAPITRE II
THÉÂTRE NËO-LATIN.
LIS DEiNIS LITUR61QDC8.
Lsnr mîM en scène dans les églises. — La comédie profone aux premiers siècles. — Le jeu des sept sages d'Auflone (n^siècla).— Théâtre de Hrotswîta (x* siècle).
C'estuQ fiât aujourd'hui accepté pour yrai que, depuis la chute de l'empire romaia, la production des pièces de thé&tre continua en langue latine jusqu'au xiii'* siècle. Ce fiit certainement une forme bien amoindrie, (lui prit souvent les dimensions de l'éf^logue; mais enfin la persistance est constatée, si ce n'est toujours par des ceuvres, du moins par des titres. Ces réminiscences de l'antiquité ne s'adi^essaient pas aux masses; c'étaient des fleurs de la science païenne cultivées dans la retraite des monastères chrétiens, par pur amour pour les beautés de la langue universelle, qui servait à exalter les gloires de la religion du Christ.
A ce point fixe du xiii* siècle, les idiomes vulgaires
viennent se mêler au latin dans une faible proportion d'abord, et en manière de reirains terminant les couplets d'une chanson. Puis, au siècle suivant, les langues modernes se dégagent entièrement dans certaines contrées , en France par exemple, et laissent le latin continuer seul une route parallèle.
Tant que le tbé&tre est latin , il reste dans les mains de l'Eglise. Quand il adopte les idiomes modernes, il devient la propriété commune des ecclésiastiques et des laïques, et enfin, après que le roi Charles VI, au commencement du xv* siècle, a nanti d'un privilège les Confrères de la Passion, on peut dire que le théâtre est bien près de devenir exclusivement pro£me.
Charles Magnin, dans ses Origines du théâtre moderne, a établi si clairement tous ces points, qu'ils ne sont plus à contester. Sans remonter à des sources suffisamment connues, nous commencerons donc Thistoire du théâtre moderne aux représentations liturgiques des pièces néo-latines. Ce qui leur donna naissance dans les premiers siècles du christianisme, ce fut le vif désir que ressentirent les prêtres de détourner les catéchumènes des spectacles païens.
On sait ce qu'étaient devenus les jeux du paganisme sous les derniers empereurs et dans la période qui suivit l'invasion de l'itaiie par les barbares. C'est contre ces excès du théâtre païen, auxquels couraient les néo-chrétiens, (|ue fulminent les conciles dans leurs noinbreuses remontrances. Les docteurs de l'Église, saint Cyprien, sahit Jean-Chrysostome, Lactance, Ter-
LBS BRAMES UTDRGIQUES NÉO-IATIMS. 03
tulUen, prêchent plutôt contre les spectacles de leur temps que contre les spectacles.
Lycurgue a dit : « Faut-il arracher toutes les vignes parce qu'il y a des gens qui boivent trop de vin? » Telle ne fiit pas l'opinion de TÉglise, puisqu'elle s'appropria le théâtre et qu'elle s'en servit pour vulgariser les vérités évangéliques.
Quelle fut la marche progressive que suivit la représentation par personnages des faits de Thistoire sainte ? Le public ne les connaissait auparavant que par les textes sacrés. Au second siècle de notre ère, nous voyons déjà les fidèles se réunir dans l'Église et se partager en deux chœurs, chantant alternativement leurs cantiques. Le théâtre des Grecs commença aussi par les chants alternés aux fêtes de Bacchus.
On sera peut-être curieux de voir, en passant, quelques vers d'un chant alterné, .cité par M. Mone (Schauspiele des Mittelalters) et reproduit par M. Édélestand du Méril parmi les textes de ses Origines latines, Maiie-Madeleine vient d'annoncer la niori du Sauveur. Le chœur des anges lui chante ce refrain rimé :
Die, Maria, quid vidisU Cantemplmdo crucêm Chrtslit
« Elle répond :
Vidt Jesuin spolian Bi «n eruee sulkwirù
Le chœur reprend :
Ih'r, Maria, qtùd viJi$a, 4te*
Et Maddfline poursuit :
Spinis capui coronarif Vutium sputit maculari.
Le dialogue alterne ainsi tantôt par distiques, tantôt par trois, quatre ou six vers jusqu'à la ûn du cantique, où Madeleine annonce la résurrection du Sauveur.
Des chants alternés à une mise en scène réglée et au jeu par personnages , il n*y avait pas une grande distance à JÛranchir. Bientôt les chants alternés de la Résurrection prennent un corps, les versets deviennent des rôles, le chœur de l'Église est transformé en théâtre, les prêtres sont des acteurs.
Nous voyons dans l'Office du mont Saint-Michel, par exemple, cette note explicative ; a Le frère qm sera Dieu If rater qui erii Deus} aura une couronne ^ une barbe et les pieds ntis, et il portera une croix. » Voilà pour le cû.':luuie du premier rùle. Ou lit plus loin : « Le frère qui fera Vange sera sur Vauteli U tiendra une palme dam sa «nam... Les trois frères qui repris sentcront les saintes femmes seront vêtus de dalmati^ ques blanches et auront la tête couverte à la manière des dames. Ils porteront des vases d'aXbâJtre; ite vien^ dront par la partie inférieure du chœur vers Vautet^ en chantant ce passage de Vévangile de saint Marc : € Qui ôtera cette pierre fermant Ventrée du tombeaufi^ Alors le frère qui fera Vange et qui se Uendra debout sur V autel, vêtu de blanc et portant sa palme, chantera le répons : Veniteyvenite^ quem queeritis insepulchro^ christicolœf — Les saintes femmes répondront : « Nous
LES DBAIfES LITUROIQUES NÉO-LàTIMS. 96
» cherchons Jésus, » et range dira : « Il est ressuscité, » Les prUres faisant les saintes femmes s*approcheront alors du sépulcre t et deux frères^ représentant deux anges, leur diront : « Femme, qui pleures-lu? »
Voici donc la distribution bien établie^ les costumes dessinés, les accessoires eux-mêmes décrits ; il y a des vases d'albâtre pour contenii* les parfums de l'onction , il y a des palmes pour les anges, une couronne et une barbe pour Dieu. Quant à la scène, ce sera tout simplement le chœur de l'Église. C'est l'autel qui représentera le Saint Sépulcre. L'ange regardera dans le tombeau, en soulevant le tapis de l'autel (subleuans
tapetum altaris).
Dans Toilice du Sépulcre, selon l'usage de Rouen, dans les offices de Sens, de Narbonne et de Kloster* Neubourg, c'est la même mise en scène, simple et élémentaire, mais claire et précise.
Le Mystère de la Nativité du Cbrist, publié par M. SchmeUer d'après un manuscrit de la bibliothèque de Mumch, est plus compliqué comme personnages. U introduit dans le programme quelques nouveaux accessoires, entre autres l'ànesse de Balaam et l'étoile de Ul ciL-clie. I n lait assez tuiluux, c'est 1 intervention inattendue de saint Augustin, qui préside à Tac* tion sans s'y mêler, ayant à sa suite Isaïe et Daniel, et, à sa gauche, le chef de la synagogue et ses Juifs (archisynagogum ei suos Judœos),
Après que Daniel et Aaron ont prophétisé la venue du Christ, Balaam paraît dans le chorar, monté sur son ânesse, et li annonce que le Christ sortira de Jacob,
L'archisynagogus , assis, comme ou Ta vu, à la gauche de l'évêque d*£pône, se lève avec ses Jui&, et, frappant la terre du pied et de son bâton, fl s'indigne coûtie les prophéties et engage avec le saint une discussion surTimpossibilité, au point de vue de la raison, des événements qu^on lui annonce. « Si une vierge enfante sine commercio , dit-il , c'est la conlusion de toutes choses. Quand un pareil fait se produira, le loup ftûra Tagneau , les plaines deviendront des montagnes. » Saint Augustin, coiiiiiio uu pense, ne reste pas à court d'arguments , et il réfute victorieusement la thèse de son adversaire. Après cette introduction, Fange annonce à Marie sa conception. La note de la mise en scène dit à cet endroit : « Marie se couchera dans son lit et mettra au monde un enfant Joseph , en habit convenable et avec une longue barbe, sera assis auprès d'elle. L'eniaut étant né , apparaîtra une étoile et le chœur commencera Tantiphone : c Aujourd'hui le Christ est né. » (Maria vadai in Uetum suum. . . et pariât lilium. Qui assideaiJose^h in habitu honesio et prolixa barba,)
Viennent les discours des trois mages , puis le roi Hérode, qui ordonne le massacre des enfants d'Israël. Les soldats tuent les enfants, les mères se lamentent en petits quatrains sur leur tendre progéniture, sacrifiée aux soupçons du tyran ascalonite :
Beu! heu! htul Proies fitlhuc tenera Per te, maler mtsira.
Descendu ad infera.
Ensuite le libretto nous dit qu'Hérode .est mangé par les vers et qoe les diables remportent.
Il est évident que le massacre des innocents par les soldats d'iiérode se passait dans la coulisse, de même que le détail de la mort du roi de Judée.
On voyait ensuite Marie arrivant en Égypte avec l'enfant divin surTâne. Cette fois, il est probable que le programme s'exécutait à la lettre , puisqu'on avait déjà Taccessoire pour Ventrée de Balaam. A l'arrivée de Jésos ctens le temple, toutes les idoles s'écroulaient et la pièce finissait par une malédiction contre les Juifs et par la prédiction de la ruine de Jérusalem.
On remarquera que cette mise en scène était déjà plus complète que la première, et que rimagiiiation des inventeurs avait dû se mettre en trais pour remplir les conditions dn programme. Il est vrai que le public ne se nionti ait pas encore bien exigUviiit.
L'Ordinaire selon l'église de Rouen contient un office des voyageurs (offlcium peregrinorum) qui donne quelques détails bons à consigner ici, afin qu'on puisse toujours juger sur pièces (comme disent les avocats) et non d'après des inductions plus ou moins discutables.
Les pèlerins dont il s'agit sont vùtus de tuniques par-dessus lesquelles ils portent des manteaux drapés obliquement. Ils sont munis de bâtons et de bourdons ; ils unt des chapeaux et des barbes ; «: ils sortent de la sacristie, viennent lentenieiit par l'aile droite de Tégiise jusqu'à la porte de l'Occident , en tète de la procession, et, quand ils auront chanté leur hymne,
un prêtre, avec l'aube et le manteau, nu-pieds, portant la croix sur Tépaule droite, le visage abattu, viendra par l'aile droite de l'église; il s'aiTètera au milieu d'eux et les interrogera.
» Les pèlerins conduiront le prêtre à l'autel du chœur, convenablement transformé pour représenter le château d'Emmaiis. Là, ils s'asseyent devant une table prépai'ée ; Jésus rompt le pain, le leur distribue , puis disparaît tout à coup à leurs yeux.
» Leur visage marque l'étonnement ; ils se retournent vers la chaire et interpellent Marie représentée par un diacre vêtu en femme , induetus dalmatica et ijmictUy in modummulieris^ caput circum îigatus. » Voici la scène bien circonscrite ; elle se compose du chœur, et, au besoin, des nefs latérales, de Tautel et delà chaire deTéglise. La sacristie représente la coulisse.
Un peu plus tard, on éprouvera le besoin de resserrer le jeu, sans doute parce que Tafiluence des auditeurs sera devenue plus <j;rande , et aussi peut-être pour donner plus d'ensemble et de vraisemblance à l'action. Alors on bâtira dans le chœur un écha&ud peu élevé sur lequel se tiendront exclusivement les acteurs. Cet échafaud sera nommé podium ou puy. Bientôt ce perfectionnement ne suffira plus au développement de l'action dramatique et à Texigence des spectateurs. C'est alors que, dans les grandes occasions, Ton transportera le jeu en plein air, dans les cimetières ou sm* les places devant la porte principale des églises.
LES DRAMEb Lil LiiUlQUKS NÉO-LATINS. 99
Une fois Fessai tenté, cette exception devient facile*
ment une règle, et tout le monde y trouve son avantage : l'église, parce qu'elle a plus d'auditeurs ; le public, parce qu'il est plus à Taise. La moralité gagne aussi quelque chose en dignité à cette séparation de rottice divin et de la représentation profane.
A cette époque, le mot Myslerium signifiait également l'office et la pièce représentée. Gela dit assez
(pi'il.s ire faisaient qu'un. Les manuscrits des offices que nous avons cités sont datés des xi% xii^ et xur siècles; mais ce sont évidemment des copies d'ouvrages beaucoup plus anciens et peut-être tout à fait primitUs.
Les Mystères, en cessant d'être liturgiques, reçoivent rbospitalité dans les chftteaux des seigneurs et dans
les salles capitulaires des couvents. Le populaire veut avoir aussi ses spectacles sur toutes les places publiques. C'est alors que cet art, dont nous venons de voir
rembiyon, prend une partie du développement qu'il doit acquérir.
Le drame purement Hturgique ne périra pas cependant; il se continuera aussi longtemps que les Mystères, malgré la concurrence qu'il trouve au dehors.
100 BI8T0IBE 1INIVEBSELLE DU THÉÂTRE.
Nous verrons bientôt comment la langue latine, dans laquelle tous ces ouvrages sont écrits, est peu à peu remplacée par les idiomes modeiiies ; mais ce dernier progrès est un enfantement long et difficile. Les pièces sacrées et profones écrites en langue latine ont persévéré dans tous les pays de l'Europe jusqu'à la fin du xviue siècle. Nous en ferons l'hibtoii'e en son lieu pour éviter la confusion, car la plus grande partie de ces pièces (du moins celles qui nous restent) est des xvi* et XYii*^ siècles. Ces ouvrages sont très curieux, beaucoup sont fort rares et quelquefois uniqués dans les bibliothèques« Aucun auteur, que je sache, ne s'est jamais occupé de les lire d'abord, et ensuite de donner à leur sujet une critique ou un jugement.
Parmi les pièces néo-latines profimes des premiers siècles, le /eu des sept sages d*Âasone est la seule qui ait un caractère particulier. Ce n'est à vrai dire qu'une suite de monologues, mais tout indique que ce jeu a été représenté au iv*6iéde de notre ère , et à ce titre il offre un intérêt réel. Aumône, comme on sait, était un romain de Bordeaux qui lut professeur de belles-lettres du prince Gratien, fils de Tempereur Valentinien , et qui exerça successivement les fonctions de préfet d'Italie et des Gaules et celles de premier consul. Ausone s'était fait chrétien parce que la cour de Trêves c tait chrétienne, mais il retournait volontiers à ses idées païennes i ce mélange donne une saveur toute bizarre à ses ouvrages. Le prologue nous annonce que les sept sages vont paraître sur le théâtre en pallium. « Pourquoi rougis-tu, liornain qui portes la toge, de
voir introduire sur la scène ces hommes illustres?
C'est une honte pour nous, mais non pour les Grecs, à qui le théâtre tint lieu de curie. » Selon s*avance en disant : « Suivant Tusage des Grecs , je parais sur la sd^ne. Je suis Solon, celui des sept sages auquel l'opinion a donné la palme, lo Et à ce propos, il rappelle que l'oracle de Delphes eut hien raison quand un sot lui demanda quel était le premier des sept sages, de lui répondre : « Écris leurs noms sur une boule, afin que chacun ne soit ni le premier ni le dernier, »
Le monologue achevé, Selon se contente dédire en se retirant : c< J'ai rempli le dessein qui m'amenait ici. Voici Ghiion qui vient , portez-vous bien et applaudissez.
« VenU eccê VhUcn. Vos vakte etplaudUe* »
Chilon, qui se pUdnt en entrant en scène d'avoir mal
aux reins pour être reste trop longtemps assis, critique la prolixité de l'Athénien quiTaprécédé. Lui ^Spartiate, il sera court. Sa devise est le Connais^oi toi-mémé inscrit sur la colonne de Delphes. Il recommande le dicton aux méditations des spectateurs et il prend congé par ces paroles : « Bonne santé! Vos applaudissements je ne m'en soucie guère. » Cléobule , citoyen d'une petite île, mais auteur d'une grande maxime qui Mi sa gloire « la mesure est la meilleure chose » vient plaider sa cause à son tour. Il n'est pas plus poli que Chilon et il se retire pour garder la mesure ; dixi, recedam ut sit modus, Ck>mme les sages qui Tout précédé^ Thalès vient dé-
102 lilSTOIRE UNIVERSELLE DU TUÉÂ.TRE.
fendre sa maxime « cautionne^ tu fen trouveras maZ.» Il comprend que l'axiome peut être controversé. Alors, il ajoute e que les uns applaudissent, etque les autres, si je les blesse, me sifflent. »
Bias a dit : «Les méchants sont en majorité ! » Il voudrait ne l'avoir point dit, caria vérité iait des ennemis. Il accorde qu'il n'y a que d'honnêtes gens parmi ceux qui r écoutent et que tous les coquins sont sur la terre étrangère.
Pittactts le Lesbien défend son axiome <k Vient à
temps, » et Fériandre prouve qu*il n'a pas eu tort d'écrire « méditer avant d'agir, » sentence qui s'applique aussi bien aux prises d'armes d'un conquérant qu'aux petites entreprises de la vie privée.
Le Moïse d'Ezéchiel le tragique n'a rien à nous apprendre, non plus que le Christ souffrant^ faussement attribué à saint Grégoire de Nazianze ; cette dernière pièce est d'iulleurs écrite en grec {X^igtos nac^**»*)- Ce n est qu'au milieu du x** siècle que nous trouvons une étoile sans pareille dans le ciel nuageux de cette période d'enfance.
LES DKAMES LITURGIQUES NÉO-LÀTINS.
Le savant et regretté Charles Magnin, le traducteur des six comédies latines de Hrotswitha, religieuse de Gandersheim au siècle, n'a pas dépassé les limites
de la vérité, eu louant, comme il Ta fait, cette nonne saxonne, qu'il appelle la merveille de V Allemagne, n a encore raison quand il avoue que son œuvre est
une imitation de Tcrence peu reconnaissahie, sur laquelle le christianisme et la barbarie ont déposé leur double empreinte. Cette prétendue imitation deTérence est si peu reconnaissable, en effet, qu'on peut affirmer que ce n'est pas mie imitation. Les six pièces du rara avis Saxoniœ (Henri Bodo, l'historien de Gandersheim, désigne ainsi notre religieuse) sont très-originales, et teilernent originales qu'on a peine à croii^equ'elles aient pn être écrites au x^ siècle, période de combats, de massacres et de violations de toutes les lois divines et humaines. On ne s'explique pas comment il peut
arriver qu'au moment où les bandes armées d'Othon le Grand, premier roi allemand qui ceignit la comronne
impériale, pillent et incendient la Saxe, leur pays, tout aussi bien que la Pologne, la liohème, le Danemark et l'Italie, une jeune nonne se livre à de pareilles imaginations, aussi éloignées des idées de son temps que des idées de son sexe et de son âge, et cela au milieu des préoccopatioùs que devaient causer dans les cou*
vents la présence de ces hordes de brigands qui couraient les campagnes. Je vois d'ici le fils d'Henri TOi-
seleur allant à Home venger son ami le pape Jean XII tué par un mari jaloux, destituant Tautre pape, Benoit et s'arrogeant le droit poar l'avenir de nommer lui-m»*m6les papes elles évêques. Voilà l'époque où la religieuse saxonne écrivait ses charmantes comédies dans le couvent de Oandersheim.
Gomme ces ouvrages n'ont été découvris et publiés qu'au commencement duxvi® siècle, par Conrad Celtes, poète lui-même et professeur à T Université de Vienne, quelques critiques incrédules ont émis des doutes sur rautlienticité du manuscrit que l'on voit à Munich, et ont attribué à Celtes (son nom allemand était Meissel) la paternité des six comédies. Ce Conrad Celtes ou Meissel avait aussi découvert le nianuscrit des labiés de Phèdre et la carte de TEmpire romain, appelée carte de Putinger. C'était un grand découvreur. J'accepte, sur parole, la parfaite authenticité du manuscrit de Munich (^que Je n ai jamais vu) et je dis que, pour être peu enharmonie avecles idéesque nous pouvons supposer à une nonne allemande du x* siècle, les six comédies n'en sont pas moins de petits chefs-d'œuvre de grâce et d'élégante simplicité. M. Villemain ne les a pas moins louées que Charles Magnin, et je ne sache pas qu'ils aient eu de contradicteurs. Les six pièces de Hrotswitha sont en prose latine très correcte et un peu recherchée, qui ne rappelle en rien la basse latinité de ce temps. La mise en œuvre n'a pas de gmiides complications; l'action se passe entre quelques personnages
empruntés aux légendes des saints; toutes les pièces sont en un seul acte; la plus longue a quatorze scènes. Le thème général est Féloge de la chasteté. Mais pour arriver a la démonstration de l'axiome, Tauteur nous Mt passer par tous ses contraires. 11 va même jusqu'à nous conduire dans une maison plus que suspecte, et nous lait assister à la leçon donnée par un saint ermite à sa nièce , qui s*est réfugiée dans ce bouge après avoir été séduite et abandonnée. Le père Abraham a couvert sa tonsure d'un chapeau à larges bords, il a pris un habit de cavalier, et il entre ainsi dans la . maison infôme. L'hôte lui sert à souper, et, sur sa de> mande, il fait asseoir à sa table et pour lui tenir compagnie une jolie fille, appelée Marie. C'est la malheureuse brebis détournée du saint bercail.
— Arrivez, Marie, dit Thôte, et faites admirer votre beauté à ce néophyte.
— Tous ceux qui m'aiment, répond-elle, reçoivent de moi, en retour, un amour sans égal.
Quand Marie est assise auprès du vieillard, qu'elle ne reconnaît pas , elle pousse un triste soupir.
— Hélas! dans quel abime de perdition ai-je roulé? Plût à Dieu que la mort m'eût enlevée, je ne serais pas descendue à me voir aussi criminelle!
Vhàte la rudoie et la laisse seule avec l'étranger. £Ue essuie ses larmes, et offre au nouveau venu de le débarrasser de ses chaussures. Le pieux cénobite rejette alors son chapeau aux larges bords.
— 0 ma fiUe d'adoption, s'écrie-t^il, 6 moitié de inuii âme, ô Marîe, reconnais-moi 1
106 HISTOIRE UNIV£BSELLIi: DU TUÉATBE.
— 0 mon Dieu, c'est mon maître Abraham qui me parle !
£Ue s'éloigne et demeure frappée de stapeur. Alors
s'établit, entre ronde et la nièce, ce dialof^ue :
— Que t'est-il arrivé? — Un grand maliieur. — Qui t'a trompée et séduite? — Celui qui a Mt tomber nos premiers pères. — Où est la vie angélique que tu menais sur la terre? — Perdue 1 — Où est ta pureté virginale? — Perdue! — Pourquoi m'as-tu abandonné? Pourquoi ne m'as-tu pas instruit de ta chute? — Après que je fus tombée dans le péché, je n'osai plus m'approcher de vous. — Qui jamais l'ut exempt de péché? C'est le propre de l'humanité; ce qui est du démon, c'est de })ei sévérer dans .ses fautes. On doit blâmer, non celui qui tombe par siu'prise, mais celui qui néglige de se relever aussitôt.
— Malheureuse que je suis!
— Pourquoi rester ainsi prosternée à terre? Relèvetoi! Songe, ma fille, à ma tendresse pour toi et cesse de craindre. — Je ne puis. — N'est-ce pas pour toi que j'ai quitté mon désert?... Pourquoi ne me repouds-tu pas? — La conscience de mon crime m'accable.
Je n'ose lever les yeux au ciel ni vous répondre. — Ne te délie pas ainsi du ciel, ma hlle , ne désespère pas.
— L'énormité de mes péchés m'a plongée dans le
désespoir. — Tes péchés sont graves, je l'avoue; mais la miséricorde divine est plus grande. Je crois qu'il n'y a pas de pénitence qui puisse suffire à les expier. — Retourne au lieu que tu as quitté , et reviens à ta
LES DBAHRS LITUBOIQUES NÉO-IATINS. 107
première vie. r- J'obéirai respectueusement à vos ordres. — Je vois bien, à présent, que j*ai retrouvé ma
fille, s'écrie Termite, au comble de la joie.
Marie a honte de ses fautes; il lui tarde de quitter ce séjour maudit. Avant de sortir, elle s'arrête et réfléchit. L'instinct de la femme revient. Elle pense qu'elle a dans sa chambre un peu d'or et des vêtements de prix. Les emportera-lrelle? Le saint homme lui répond tristement:
— Ce que vous avez acquis par le péché, il faut rabandonner avec le péché I
Elle hasarde aussitôt une excuse.
— Je pensais , dit-elle, à distnbuei ces objets aux pauvres.
— Le produit du crime, réplique Abraham, n'est pas une offrande agréable à Dieu.
Le jour paraît. L'ermite emmène la l'emme repentante et veut la faire monter sur son cheval qui Tattend à la porte* Elle refuse.
— C'est à vous, père chéri, dit-elle, de précéder comme le bon pasteur la brebis que vous avez retrouvée, et moi je marcherai derrière.
— Il n'en scici puia ainsi, répond le relif:ieux. J'irai à pied et vous monterez sur mon cheval, de peur que l'aspérité des chemins ne blesse vos pieds délicats! ^ Oh! comment vous louer dignement, s'écrie Marie, en joignant les mains. Loin de me forcer au repeuth' par la terreur, vous m'y amenez par les plus douces exhortations.
— Je ne vous demande rien autre chose, munaui e
108 HISTOIBE VNIVERSELT.E mi THÉÂTRE.
l'ermite, que de rester ûdèle au Seigneur le reste de votre vie.
Ne voilà-t-il pas une scène channante, pleine de naturel et de simplicité / N est-ce pas là une curieuse composition, pour ôtre imagée et écrite par une nonne de vingt ans, dans un couvent de la Saxe, au X* siècle, au temps des guerres d'ûthon le Grand? La traduction de Charles Magnin, quoique excellente, ne donne encore qu'une idée imparfaite du texte latin de notre religieuse. Et les passages que j'omets ne sont pas ceux qui surprendraient le moins les lecteurs de nos jours, quoiqu'ils soient écrits dans un idiome qui se permet tout. Ainsi, Marie accueille par ces mots le vieillard étranger, qu'elle n'a pas reconnu :
— Non solutn dulcia oacuto Uhabo^ sed etiam crebris sentie collum amplexibus muleedo... Et plus loin : Eeee iridinium*,, ecce lectus haud vilibm stranientis compasiius.
Le petit drame intitulé CiûUmaehua porte avec lui
un pailuin lointain du sujet si attendrissant traité par Shakspeare dans Roméo et Julieile, Il contient , en outre, dans les conversations que Fauteur prête aux jeunes seigneurs romains, des conceiti qui sentent d'une lieue leur xvi* siècle.
Gallimachus, jeune habitant d'Ëphèse, confie à ses compagnons de plaisir qu'il est devenu amoureux.
-- Qui aimez-vous ?
— La belle Drusiana la chrétienne, la femme du prince Andronicus 1
Ses amis l'engagent à mener à fin ses projets, et il
LES DBAMES UTimGIQUES NÉO-LimMfi. 109
entreprend la conquête de la sainte femme, à qui il pont son amour soos les couleurs les plus chaudes.
Drusiana invoque le Christ pour qu'il lui donne la mort: car si elle révèle l'audace de Callimachus, elle provoque des discordes, etf si elle se tait» elle ne pourraéviter les embûches diaboliques qui vont lui être tendues.
Dieu l'exauce. Le prince Andionicus ne ti uuve plus, en rentrant chez lui, qu'un cadavre. Plein de désespoir, il court diez l'apôtre saint Jean, qui lui conseille la résignation. On prépare les obsèi^ues de la princesse, et bientôt la terre recouverte.
Callimachus n'apprend la mort de celle qu'il aime qu'après qu'on a enseveli Drusiana.
11 se rend de nuit au cimetière, et il fait ouvrir le cercueil de la jeune femme.
— Voilà le corps, dit son ami Fortunatus, en écartant le imceul; ces traits ne sont pas ceux d'une morte. Ces membres ont toute la iiaicheur de la vie.
— 0 Drusiana! s'écrie le jeune homme, comme je t'aimais sincèrement! Et toi, tu ju ab toujuui si cpouiîSij î Toujours tu as contredit mes vœux, (ii l'enlève hors du eereueiï.) Maintenant, elle est en mon pouvoir !
La vt ii^^cance céleste uc tarde pas à punir ce sacrilège, et Callimachus meurt sous la dent venimeuse d'un serpent. Saint Jean, à qui Jésus est apparu daus une vision, vient sur ce théâtre de deuil, et ressuscite le jeune homme. Callimachus raconte qu au moment où il a senti les ombres de la mort recouvrir ses paupières, une voix céleste lui a crié : « Callimachus, meurs pour vivre 1 »
110 HISTOIRE UNIVERSEI^E DU TBÉ4TRE.
— Béni soit le Dieu unique, dit saint Jean, dont la clémence vous a tué, et en vous tuant vous a vivifié !
Saint Jean ressuscite aussi Drusiana, qui retourne chez elle, en louant Dieu. Gallimachus, converti au Christ, rmionce à sa vie de dissipation et de péché.
Il y a certainement de raudace dans l'imaguiatiou de ce petit drame. Cet amour qui survit à la mort, cette terre creusée, ce linceul écarté, cette sacrilège violation de sépulture, sont des incidents neuût et pleins d'émotirms. Point de longueur dans l'action, grande sobriété de paroles , pas de boursouflure de style, une langue claire et précise, en même temps qu'elle est élégante et nourrie de bons termes.
Dans Gallicaiim^ Hrotswîtha nous montre la conversion du prince de la milice romaine, fiancé à Constance, fille de l'empereur Constantin. La jeune vierge a fait vœu de consacrer sa chasteté à Marie ; elle tremble de voir son époux revenir vainqueur, car il est parti le jour même des fiançailles. Il revient en efiet en triomphateur, mais il n'a dCl la victoire qu'aux phalanges célestes , qui Font secouru pendant que ses soldats fuyaient. Il s*est converti lui-même, et il approuve le serment iait à Dieu par sa feu u ne.
Ici.aucun développement d'action ni d'intérêt, la prédication pure et simple, mais toujours en style choisi.
L'histoire dc^ Thaïs, la courtisane convertie par le saint homme Panuphtius, rappelle de très-près celle d'Âbraham et de sa nièce. Seulement, il n'y a cette fois aucune affection en jeu et pas délions de parenté. C'est la pm*e charité qui agit. Thaïs, convertie, entasse
tous ses trésors dans une salle de son palais, et elle y met le feu; puis elle appelle ses amants, tout ébahis de ce qu'ils voient.
— Thaïs, dit l'un d'eux, avez-vous perdu la raison?
— Je ne M pas perdue, répond-elle, je Tai retrouvée. Elle part et se rend dans un monastère, où PanuphLius la idH enfermer dans une étroite cellule, phvée de lumière, aûn que la pénitence soit proportionnée aux fautes qu'elle a commises. Thaïs reste trois ans dans cellule, et liiiit par obtenir la grâce qu'elle sollicite.
Panuphtius assiste à son agonie.
— Voici que je commence à mourir, murmure la nouvelle Madeleine, en souriant.
— Cest le moment de prier, répond l'anachorète. Elle prie donc du fond de son cœur pour que son âme, venue du ciel, participe aux joies célestes, pour que son corps trouve une couche paisible au sein de la terre d'où il est sorti, jusqu'au jour où cette poussière .se réunissant, et le souille do la vie animant do nouveau ces membres, cette même Thaïs ressuscitera pour prendre place parmi les blanches brebis du Seigneur, et entrera dans la joie de l'éternité.
Les autres pièces de Hrotswitlia sont : JhilcUius^ bouiîonnerie un peu exagérée et qui n'a qu'une valeur de détails, et Sapience. Cette dernière pièce met en scène, d après la légende, I histoire d'une pauvre mère qui voit ses trois hlles martyrisées par les bourreaux de l'empereur Adrien. Elle rassemble leurs membres épars et se livre elle même aux supplices , après une
invocation très chaude et très inspirée, à la manière des tragiques grecs.
Je ne m*étendraî pas davantage sur le théâtre de Hrotswitha. On voit qu'on est ici dans un tout autre monde que celui des drames liturgiques analysés au commencement de ce chapitre. La forme scénique est encore aux lisières ; ce sont des dialogues et non des pièces, mais on sent déjà le mouvement et Tinspiration. Les hélles pensées abondent, et la diction latine est presque savante. Ce qui étuiine le plus, c'est l'assurance naïve avec laquelle la nonne de Gandersheim aborde les situations les plus scabreuses. Ni Tidée ni le mot ne refiraient; eUe écrit dans sa candeur, comme elle pense sans voile aucun, et sans les miUe précautions usitées dans de semblables cas. Elle a voulu , dit-elle dans sa pré&ce : « substituer d'édifiantes histoires de vierges aux débordements des femmes païennes. » On peut conclure en disant que le but est saint, mais que l'exécution est un peu mondaine pour une religieuse de viugt ans. Pourtant, Ilrotswitha a quelque pressentiment de la critique, car elle dit dans cette môme préikce ; « Une chose me rend confuse, c'est qu'il m'a fallu, par la nature de cet ouvrage, appUquer mon esprit et ma plume à peindre le déplorable délire des âmes livrées aux amours défendus, et la décevante douceur des entretiens passionnés^ toutes ciioses auxquelles il ne nous est pas permis de prêter l'oreille. Cependant, si je m'étais interdit par prudence de traiter ces sujets, je n'aurais pas accompli mou dessein, qui est de retracer, selon mon pouvoir,
LES DRAMES LCTORGIQUES NËCKLÂTIMS* 113
la giûu e des âmes innocentes. £u effet, plus les douces paroles des anoants sont propres à séduire, plus grande est la gloire du secours divin, et plus éclatant est le mérite de ceux qui triomphent.
Dans sa dédicace, adressée à des hommes pleins de savoir et de vertus, elle s'intitule pauvre ignorante et humble pécheresse.
Le manuscrit qui contient le théâtre de Hrotswitha renferme, dans sa première psurlie, huit légendes en vers , et, dans la, troisième partie, le panégyrique des Othons. L'auteur composa en outre un poëme sur la fondation du monastère de Gandersheim, dont un fragment de 800 vers a été rcii ouvé et imprimé.
La question de savoir si ces pièces furent représentées a été fort controversée. Charles Magnin dit oui, M. E. du Méril dit non. Je crois que la chose est en soi fort mdiirérente.
S'il Mlait émettre un avis, je me rangerais plutôt de ropinion négative, non qu*il ait pu se rencontrer une impossibilité matérielle à dialoguer ces scènes décousues dans la salle d'un couvent, où Ton devait faire bon marché de la vraisemblance; mais il me semble peu croyable qu'on ait obtenu l'approbation de l'évêque pour jouer certains passages de Panuphtius, et surtout d'Abraham devant une assemblée de jeunes filles nobles, présidée par une abbesse'.
Je ne pense pas avoir tenu un langage hérétjique à rendroit du théâtre deHrotsvntha, que j*estime autant que personne ; mais je ne puis cacher que la date
de 950 qu'on lui assigne m'eilarouche un peu, et
114 HISTOIBE UNIYKBSKfJiE DU THÉÂTRE.
que je serais de ceux qui discutent l'antiquité du
manuscrit de ^Munich , si on pouvait le faire sans Targuer de faux. Àpi ès les ailirmations de tant de savants illustres, je me garderai bien d'avoir une tdle pré» tention.
GHAPITRS IIX.
Xr ET lir SIECLES.
Transition du latin aiiT lanîrtios vnlgairos. — Langues farcies. — Les viergrs saffos el ies viergrs folies. — La Résurrection. — Adam. — Mise en scène. — Jusqu à la lin du xii» siècle, point de pièces en langue Tulgaire en dehors de la France.
La transition du latin aiu langues vulg^es se fait au commencement du xr* siècle. Les autorités ecclésiastiques n'y trouvent rien à dire, et permettent de repic-^eniei les faits de l'écriture en langue latine et tnatemelie. Ce mélange fut nommé langue farcie (farcita), signification qui s'explique d'elle-même.
Le petit drame, ou plutôt le dialogue qui a pour titre : Les Vierges sages et les Vierges folles ^ est une des rares pièces farcies de cette haute époque. Le mérite littéraire est complètement absent de cette farci ture^ mêlée de latin et de provençal. Elle ne compte que comme singularité historique et document philologique. Le sujet en est i>lus que simple. Les vierges vont visiter le saint sépulcre. L'ange qui le garde
leur dit : Le Seigneur est ressuscité, comme îl l'avait promis. — Où est-il cet époux que nous attendons^ —
Les vierges sages veillent et mettent de l'huile dans leurs lampes. Les vierges iblles dorment, et leur Imile se répand à terre. Quand vient Tépoux , il ne veut
pas les reconnaître, car elles manquent de lumière. Allez, chéUves 1 allez, malheureuses, vous serez menées en enfer!
« Alct, chetivasf alet malaureas! En enferu ora » seret meneias. »
Les démons les emmènent; puis Moïse, IsaSe, Daniel, David et les autres prophètes viennent glorifier le Christ. Le tout finit par un benedicamus.
Le décousu de cette farciture des vierges sages et des vierges folles a donné à penser à Charles Magnin, qui a consigné son avis dans le Journal des savants, qu'au lieu d'une pièce liturgique, il y en avait trois différentes dans ce manuscrit.
Un ûlève d'Abélurd , i anglais Hilarms ou Hilaire, composa à cette époque deux pièces farcies que Ton trouve dans son œuvre imprimée : Hilarii venus et ludi, La première est la Résurrection de La/.arc {suscilaiio Ldzari) , la seconde, Saint Nicolas (ludus super iconia 9ancU Nicolai), Ce dernier sujet fut traité dans le siècle suivant, en français, par le trouvère Jean Bodel. Nous parlerons eu son lieu du jeu de Jean Bodel.
' La Résurrection de Lazare se réduit aux quelques
scènes prises dans le récit îles livres saints. iMartlie et Maiie se lamentent sur le sort de leur
X!« ET Ml* SIÈCLES. 117
frère bien-^imé, qu'elles ont couché sur son lit et qui va mourir. Jésus arrive. « Vous êtes le grand médecin,
lui disent-elles, visitez notre malade. »
Summus es medicus œgrum nostrum visita.
Marie récite de petits vers rimés en latin, de six
syllabes , qui se terminent par ce refrain en idiome vulgaire :
Hor ai dolor
Hor ost mis fi ôro mort.
Por que gai dolor.
Maitlie enti ecoupe son récit du rei'rain suivant :
Por ({iw mis frère est mort Por que ttue vive !
Il dort, dit Jésus, pourquoi le visiterais-je?
Après le départ du Sauveur, les deux sœurs reconnaissent que leur frère a réellement cessé de vivre. Elles poussent de nouveaux gémissements et le font porter dans son tombeau, qu'on referme sur lui. Jésus revient, il ordonne qu'on retire la pierre qui ferme le tombeau, afin que Lazare ressuscite devant tout le peuple. Jésus se met en prière. Lazare rouvre les yeux et se convertit.
LcLudus de saint A7c'o/ftsn'estgUL'i e plnscompli(|iu''.
C'est un miracle opéré en faveur du roi Bai bar us, par le saint, qui fait rapporter au trésor l'argent que des bandits ont dérobé.
Nous verrons plus loin le développeuient donné à cette légende par le trouvère Jean Bodel.
M. Achille Jubinal a publié, en 1834, un fragment de Mystère du xn* siècle^ écrit tout en style vulgaire.
C'est la Résurrection du Sauveur. La pièce commence de la façon la plus singulière. C'est la seule que j'aie vue commençant ainsi.
Le meneur du jeu fait la mise en scène sous les yeux du public, et désigne chaque accessoire du décor à mesure qu'il le met ou le fait mettre en place.
« D'abord, disposons les lieux et les demeures, à savoir : 1** Le crucitix et puis le tombeau... (Je tlomie ici la traduction, pour ne pas fatiguer l'attention des lecteurs.) Il doit aussi y avoir une geôle pour enfermer les prisonniers. Que l'enfer soit d'un côté et les maisons de l'autre, et puis le ciel.
ff Et avant tout, sur les gradins, Pîlate avec ses vassaux. Il aura six ou sept chevaliers. Gaïphe sera de l'autre c6té , et avec lui lajuiverie... Que l'on mette Galilée au milieu de la place. Que l'on fasse aussi Emuiis... Et conmie tout le monde est assis et que le silence règne de toute part , que Joseph d'Arimathie vienne à Pilate et lui dise... »
Ici Joseph d'Arim;u!iie et le prévôt de Judée entrent en scène et commencent le dialogue.
n n'y a pas à douter que ce morceau ne fût récité, puisqu'il est en vers rimés de huit syllabes, pareils de tout point à ceux de la pièce. Il n'est pas possible que l'auteur se soit donn4 cette peine, s*il se Git agi d'une simple note indicative. De plus , cette note serait en prose latine, selon l'usage. Quand l'auteur indique la réplique de l'un ou de l'autre soldat dans le M^êtère,