II
rai. Je l'ai achetée d'un grand prix, c'est pourquoi je viens la chercher, t^ L'Ame se rend à l'appel de Jésus ; le grand mât du navire la Pénitenee se change alors en une croix sur laquelle paraissent les clous de la Passion, l'éponge, la lance, le fouet, le tout entouré de bannières bordées de calices dorés ; au pied de la misaine surgit saint Bernard. La poupe devient le Saint Sépulcre , au pied duquel prie la Madeleine; saint Pierre rëjgarde l'aiguille de la boussole ; le Pape s'assied au gouvernail. Saint François est agenouillé devant le beaupré, et du sommet de la croix qui a remplacé le grand mât pendent cinq cordons de soie rouge qui vont aboutir à ses flancs à ses mains et à ses pieds. L'orchestre joue, le canon tonne, et saint Pierre conclut l'auto par un discours sur la puissance de la nef divine, qui détruira les corsaires de l'hérésie et les plongera dans les profondeurs de la mer.
Le Pasteur Loup ou la Cabane céleste est un sujet d'auto très souvent traité par les poètes du Saint- Sacrement. Lope, sans en compliquer beaucA)up la marche^ l'a orné de toutes les grâces de son style. Il nous introduit dans une vallée au fond de laquelle on aperçoit, enti*e les cimes des arbres, la cabane qu'habite la brebis chérie du Bon Pasteur. C'est encore de l'Ame qu'il s'agit. Sur une colline voisine s'élève, au milieu des fleurs, une autre cabane, qui est celle du Pasteur Loup ou du Mauvais Pasteur, c'est-à-dire du Démon. Le Démon guette l'instant où il pourra s'emparer de la brebis favorite. « Je me nomme le Pasteur Loup, dit-il, comme Dieu se nomme le Pasteur de
brebis. Je dérobe le meilleur de son troupeau, et je rôde nuit et jour autour de ses bergeries... Petite brebis, dont la toison si blanche semble formée de jasmins, et que Dieu nomme sa brebis chérie, je meurs d'amour pour toi. i»
La brebis vient trouver le Bon Pasteur^ qui arrive de voyage. Elle n'a pas vécu pendant son absence, a Quand tu n'es pas là, dit-elle^ le soleil ne se lève pas pour moi, et la vie ne peut être en moi, car je m'oublie moi-même.
— Chère brebis, répond le Pasteur, quand je ne suis pas près de toi, je crains que les loups ne te suivent. Je veux aujourd'hui te donner le sel de la sagesse. — Maître, ce sera pour moi une grâce céleste. — Approche la main de ta bouche, afin que tu restes avec ma grâce. — Souverain Pasteur, je ne suis pas digne de si grandes récompenses. — Viens, tu es mon épouse. — 0 mon Dieu, s'écrie la brebis mystique, en touchant votre main je me sens l'âme troublée. Est-ce là une plaie, un rubis ou une rose? Ce doit être tout cela, l'émail du rosier uni à la neige céleste... Eh bien, donnez-moi votre sel. Hélas! à cette autre main, voici encore une blessure! — Ces blessures, je les ai reçues pour toi. — Je suis bien ajQligée, Pasteur, qu'ils vous aient blessé à cause de moi. "»
La brebis, ou plutôt l'Ame humaine, s'attendrit aux douleurs que son Pasteur a supportées pour elle, et le Démon, ou le Pasteur Loup, la trouve évanouie quand il arrive près d'elle. Il l'emporte dans sa bergerie de fleurs, où elle s'éveille tout épouvantée. « Pourquoi
pleures-tu, lui dit le ravisseur : Dieu a-t-il une cabane et un jardin comme ce que tu vois? La montagne du Christ n'est qu'épines et broussailles, que peines et tourments. Contemple de cette colline la terre que je te promets, et dont je te ferai maîtresse. Ne regarde pas le ciel, regarde ces fertiles pâturages. Que d'ombre pour l'été, que de soleil pour l'hiver I »
Aux pleurs de la malheureuse, le Démon répond : a Ame, réjouis-toi, puisque tu es à nioi. »
Mais pendant l'absence du Pasteur Loup, le Bon Pasteur pénètre dans la cabane maudite, où son épouse est endormie. Elle répond en songe aux questions que lui adresse son bien-aimé.
a Chère âme, lui dit le Christ, est-ce ton oubli ou ton amour qui dort? Voici ton pasteur. Que pleurestu? — Ma grande faute. — Comme j'ai beaucoup d'amour, je puis beaucoup pardonner. Viens avec moi! » Et le Bon Pasteur l'emporte sur ses épaules.
Le Démon les poursuit eh vain. Ils apparaissent sur le sommet d'une montagne, l'Âme couronnée de roses, le Sauveur couronné d'épines.
Qi Âme, dit le Seigneur, c'est par cet âpre chemin que l'on arrive au bonheur étemel. »
Ces quelques lignes donneront, je le crois, une idée suffisante de ce que sont ces autos sacramentalès , si ardus dans le fond, si brillants dans la forme. La Siega (la Moisson) est la mise en scène idéale de la parabole de saint Matthieu, à propos du champ où poussent le bon grain et l'ivraie. L'auto de los Cantares nous montre allégoriquement l'Époux et l'Épouse, encore
le Christ et l'Âme, sous une autre forme. Dans celui del Pan y del Palo^ ce sont les mêmes allégories, et par ce pain et ce bâton l'auteur veut dire que l'humanité doit souffrir avant de se nourrir de l'éternel pain du ciel. Ces pures compositions mystiques seraient difficilement comprises aujourd'hui.
Le Cardinal de Belen et San Diego d'Alcala ne sont pas des actes du Saint-Sacrement^ mais des pièces religieuses destinées à être jouées dans les couvents. La première, dédiée au Père Paravicino, prédicateur, du Roi et chef de la Confrérie de la Rédemption des captifs, est à la louange de saint Jérôme, qui lutte contre le Démon et qui fmit par le soumettre à sa volonté. Le Démon conclut en annonçant au monde une chose nouvelle ; il déclare avoir tant de respect pour ce saint pénitent, qu'il n'entrera jamais dans une maison où son image sera peinte.
Diego d'Alcala suit une procession de laquelle son père veut l'éloigner ; le fils refuse et poursuit sa vocation.
Son père le retrouve abbé élu d'un couvent convertissant à la foi chrétienne les Juifs et les Maures. Il triomphe de Satan lui-même, et meurt en embrassant la croix. Un enfant pauvre à qui il distribuait son pain chaque jour vient pleurer sur son cercueil découvert et lui demande à manger. ,
Un miracle se produit alors à la vue de tout le peuple. Le cadavre du saint lève le bras et offre un pain à l'enfant. Les assistants célèbrent la charité si ardente de san Diego d'Alcala.
N'est-ce pas là, pour la sombre et vigoureuse couleur, un tableau d'Herrera ou de Zurbaran ? En lisant ces autos si populaires et si nationaux au temps des trois PhilippCi en jetant un coup d'œil rétrospectif sur les processions du Corpus défilant bannières et danseurs en tète dans les rues de Madrid, ne retrouvet-on pas toute la pittoresque tradition de cette foi naïve qui brûlait les hérétiques avec la même sincérité qu'elle mettait à absoudre les rufians, les rameras et les alcahuetes ?
Les Looi sont des prologues récités tantôt par un personnage, tantôt par plusieurs, et qui servaient d'annonce aux représentations des fêtes du Corpus Dominù L'auto intitulé le Nom de Jésus est précédé du Paysan et le Laboureur (loa) et de l'intermède (entremès) le Jurisconsulte {el Letrado).
' Le paysan de la loa a perdu sa femme dans la foule à la fête que donne la ville de Madrid pour la célébration du Saint-Sacrement II n'y a qu'à Madrid, dit-il , qu'une femme de vingt ans puisse se perdre. Je la ferai tambouriner. Il la retrouve après la funcion^ émerveillée de tout ce qu'elle a vu. Ce qu'elle a le plus admiré, c'est l'hostie que porte le prêtre dans la pro-
cession. c[ Ce pain n'est pas du pain, mus Dieu lui-même, a dit le curé. — Qu'as-tu vu encore ? — Les géants qui ont dépouillé leur carcasse d'osier pour aller boire au cabaret. Les anges étaient des eo&nts comme les nôtres. Un jeune homme suivait le clergé, ayant à sa gauche un autre jeune homme ; on m'a dit que l'un était le Roi et l'autre l'Infant. C'est ce qu'il y a de plus beau après Dieu. Derrière eux venait le nonce du grand Pasteur de l'Église et les ambassadeurs de France, d'Allemagne et de Venise. »
Dans l'intermède le Letrado on voit un homme de loi que deux coquins viennent consulter et qui lui volent mille ducats. Après leur départ, la gouvernante du légiste avertit son maître que son tiroir a été ouvert par les faux plaideurs. Il requiert les alguazils et court les rues pour retrouver ses bandits. Il les retrouve^ en effet; mais ils contrefont les aveugles et chantent des litanies en ayant soin de déguiser leurs voix. La justice est jouée. L'alguazil, pourtant, défend de laisser sortir de la ville aucune personne suspecte sans qu'il l'ait lui-même interrogée. Les faux aveugles se mêlent alors aux danseurs de la fête et sortent avec eux sans être reconnus. L'alguazil console le volé en lui procurant une excellente place pour voir la fête.
L'auto VHéritier du Ciel est accompagné d'une loa ayant pour titre le Zèle et la Renomméey qui n'est qu'un chant alterné sur le pain divin, ou si l'on veut sur la sainte Eucharistie, et d'un intermède el Soldadillo (le Jeune Soldat). Cet intermède est une satire des officiers municipaux.
L'intermède des Chars du Corpus donne sur cette fête tous les détails que Ton a vus plus haut. Celui du Poète (el Poeta) fait la critique des poëtes ridicules. Une jeune femme, venue des Indes^ a fait annoncer dans la ville qu'elle possède une riche dot et qu'elle veut épouser un poëte. Tous ceux qui voudront concourir n'ont qu'à se présenter au jour et à l'heure convenus. L'un devra célébrer les yeux de la dame , l'autre sa bouche, l'autre ses mains. Une collection de caricatures plus ou moins dépenaillées se présente, et la joute a lieu devant le seigneur licencié Pescante, chargé de décerner le prix. Chacun, à la manière des ménestrels du Tannhàuser , chante l'une des beautés de la châtelaine. L'un étale des redondillas épanouies, l'autre des coplillas de arte mayor^ et c'est à qui déclamera les vers les plus ridicules. Quand le triomphateur de ce tournoi poétique est proclamé, un valet apporte la dot de la dame sur un coussin ; c'est une paire de castagnettes dont elle joue à ravir, mais c'est son unique bien. Le poëte vainqueur ne se dédit pas.
a Musique et poésie, c'est du miel sur une tartine. Je ferai les paroles, vous les danserez, et nous vivrons comme tant d'autres. y>
L* Enlèvement d'Hélène (el Robo de Helena) est un intermède un peu plus compliqué^ quoiqu'il soit également très court. Le jeune Paez, qui n'a pas le sou^ ce qui ne l'empêche pas d'être fort épris de la fille d'un vieux docteur , a imaginé une ruse pour s'unir à sa belle. Il a fait écrire par un de ses amis une comédie sur l'enlèvement d'Hélène^ et il a offert de jouer la
THÉÂTRE ESPAGNOL. — XVl" SIÈCLE. 201
pièce dans la maison du docteur, pour le divertissement de sa compagnie. La fille du docteur sait le rôle d'Hélène ; lui, Paez, il représentera le beau Paris. Le docteur Mt ses invitations ; on dresse un paravent dans le salon du savant, et voilà le public en place. La pièce de Paez est une charge complète, dont toutes les plaisanteries s'appliquent à la double situation. L'apothicaire et sa femme Dofia Purga s'extasient sur le jeu des acteurs Paris dit à Hélène qu'il n'est venu là que pour l'enlever, qu'il faut que bon gré mal gré elle s'y décide. Il n'a pas été assez simple pour laisser ses vaisseaux à l'auberge ; ils sont en mer, les voiles tendues, et ils n'attendent qu'un mot pour partir.
a Paris de mon cœur, reprend Hélène , Dieu sait quelle tentation j'ai de te suivre, 'mais je suis sujette au mal de mer. Sije pouvais traverser les flots en voiture, je n'hésiterais pas. — Eh bien 1 ne pourrait-on pas louer une litière avec une paire de mules ? — Dans tous les cas, mon cœur, je t'enlèverai par force, dusses-tu jeter les hauts cris. —Moi crier? pas si sotte! D
A ce moment un coryphée vient dire à Paris : « Grand capitaine, voici le moment, la mer est comme une tasse de lait. — Pas encore, répond Paris, j'attends deTétouan deux barils de poisson salé et des fanègues de pain. As-tu embarqué les effets d'Hélène? — Sans que rien n'y manque. — C'est bien alors, aux armes ! Partons pour Troie ! »
Les amants sortent dans les bras l'un de Tautre ; la scène reste vide, et les assistants ne tarissent pas
d'éloges sur la chaleur de Paris, sur la gracieuse timidité d'Hélène ; mais on finit par trouver l'enti^'acte bien long. Le domestique du docteur entre alors sur la scène, s'écriant : a Monsieur le docteur, Monsieur le docteur, Paris a enlevé Hélène !
— Nous le savons bien, imbécile, puisque nous venons de le voir. — Mais, Monsieur le docteur, je dis que Paez a enlevé votre fille! — 0 les chiens ! les chiens ! s'écrie à son tour le docteur. — Je ne sais si ce sont les chiens, ajoute le domestique, mais ils ont pris les doublons que vous teniez serrés dans votre secrétaire. i> Le docteur crie aussi aux armes, et il sort de la maison avec toute sa compagnie.
Pendant ce temps, Paez et la belle Hélène se prélassent dans une posada de la ville. Paris a dit en entrant à la fugitive : «Vous êtes à Troie ; le Grec ne vous y surprendra pas. »
Paez se trompe, le docteur et ses invités font irruption dans la posada ; mais la jeune fUle est trop compromise pour que le dénoûment ne soit pas un bon et solide m^ariage : c'est ce quia lieu.
Contentons-nous de mentionner le Décapité (el Degollado\ scène où Lope met en jeu la simplicité d'un alcade de village ; les Orgues (los Organes), où un curé fait concourir sur l'orgue ses deux sacristains , pour savoir auquel des deu:^^ il donnera la main de sa nièce ; la Sorcière {la Hechizera)^ vieille courtisane réduite à faire de la sorcellerie, et qui est punie par un galant de l'argent qu'elle lui a escroqué.
L'intermède intitulé le Marquis d'Alfaraehe es-
quisse une satire des gentilshommes espagnols de la cour de Philippe III. Il commence par la toilette du personnage. Un détail curieux dans cette toilette est celui-ci : « Votre Seigneurie ne se lave pas? — Non. C'est une mode bourgeoise. Donne-moi mon épée et ma dague avec leur ceinturon . »
Un alguazil de cour se présente chez le marquis. Croyant qu'il apporte quelque grâce du palais, celui-ci lui fait mille politesses. Quand il est assis dans un bon fauteuil, l'alguazil tire timidement de sa poche une citation en justice, au nom du tailleur non soldé de Sa Seigneurie. Le marquis se lève et le chasse en le traitant de drôle, d'imbécile et d'ivrognei C'est jour de réception à l'hôtel d'Alfarache. Pendant que le marquis est sorti un moment, Madame la marquise arrive en chaise. Cette marquise, caricature très accusée, lutte de propos impertinents et ridicules avec un certain comte, son cousin. Ils échangent une série de propos à la fois frivoles et précieux, qui rappellent les conversations mises par Molière dans la bouche de Cathos et du marquis de Mascarille.
Ces conversations sont interrompues par l'arrivée d'un taureau échappé de la course qui a eu lieu dans la place voisine. Il poursuit les danseurs, la marquise s'évanouit. Le comte presse son mari de la sauver, a Pardieu ! Irépond-il, allons-nous-en et laissez-la. Je vous jure que cela m'est bien égal I »
On voit que ces farces n'ont aucune importance, destinées qu'elles étaient à servir de lever de rideau aux autos sacr amentales. EHes contiennent pourtant
de curieux croquis de figures joviales, et le style en est souvent gai et amusant. Les intermèdes de Lope sont toutefois inférieurs à ceux de Cervantes.
lies pièces historiques de JLupe.
En quelque pays et en quelque temps que Lope transporte ses spectateurs^ c'est toujours l'Espagne qu'il leur montre sous la toge romaine, comme sous la pelisse hongroise ou moscovite. Ce n'est pas qu'il ignore l'histoire et les livres anciens et modernes, puisqu'il avait fréquenté les Universités de Madrid et d'Alcala de Henarès, où il avait pris ses grades dans les lettres et les sciences, puisqu'il lisait couramment dans leurs idiomes originaux, outre Gicéron et Tacite, Machiavel, Gamoëns et Ronsard. Son but arrêté était de rester toujours en complète harmonie avec le peuple qui remplissait le patio des corralès, de lui parler toujours le langage de ses passions et même de ses préjugés. En adoptant les erreurs populaires, il se rendait plus sympathique à ses auditeurs, et ne trouvait aucune résistance quand il plaisait à sa fantaisie de les transporter dans des mondes inconnus. Des auteurs modernes, et même nos contemporains, ont employé les mêmes
procédés pour les mêmes raisons. Scribe, par exemple, savait aussi bien que nous à quoi s'en tenir sur les douze cents francs d'appointement du sous-lieutenant George Brown, de la Dame Blanche^ et sur le fantastique costume qu'il a prêté à cet officier bleu de ciel affublé d'un uniforme moderne de trompette, avec un col Louis XIII et des bottes vernies. On a récemment essayé de donner un costume historique à ce personnage ; le public n'a pas voulu reconnaître son George Brown, et il a fallu lui rendre bien vite la tunique bleu céleste à chevrons blancs, le col Louis XIII et les pistolets de poche. Cette simple remarque explique bien des choses inexplicables, et, si l'on veut y réfléchir, on ne s'étonnera plus des anachronismes semés, comme à plaisir, dans les œuvres de Lope, de Calderon et de Shakspeare.
Dans la pièce intitulée V Incendie de Rome (Roma abrasada) Lope de Vega a retracé très historiquement la vie de Néron, depuis l'adoption du jeune Œnobarbus par l'Empereur Claude jusqu'à la mort du César histrion. Cette pièce est peu connue. Nous choisissons toujours de préférence les ouvrages qui n'ont jamais été traduits, pour en faire l'objet de nos analyses et de nos démonstrations. Le poëte, dans celui-ci, transporte la scène tour à tour de Rome en Arménie et en Espagne, du palais impérial à la place publique. Il nous fait assister d'abord à la mort de Claude, que préparent Agrippine et le fils de Domitius.
« J'ai le poison sur moi, si c'est pour cela que tu m'appelles, dit Néron à sa mère. — Je veux voir si tu
m'aimes, répond Âgrippine, et tu verras aujourd'hui si j'ai de raffection pour toi. — De quelle façon tueronsnous mon père? — Si un jour tu fais la même ques*tion pour ta mère, que les dieux t'en ôtent le pouvoir !
— On ne peut lui donner ce poison dans ses alimente.
— Non plus que dans sa boisson, car ce glouton a l'habitude de vomir ses repas au moyen d'une plume qu'il se passe dans la gorge. Mais écoute, c'est dans cette plume que nous introduirons le poison. Entre et qu'il périsse! Je ferai en sorte que Rome t'accepte pour son successeur. )»
Néron commence son règne par ce mot célèbre, quand on lui offre à signer une sentence de mort : « Plût aux dieux que je ne susse pas écrire 1 » A la scène suivante il a déjà oublié sa femme Octavie pour l'aiTranchie Âëta, mais il se contraint encore. Il se déguise pour courir de nuit les rues de la ville. Quand il est repu de -ses orgies clandestines, il attaque les passants et les précipite dans les égouts. Il brise et pille les boutiques et fait vendre les objete volés pour en dissiper le produit. Othon et Feniceo, les compagnons de débauche de l'Empereur, l'encouragent dans ses excès. Bientôt vient le meurtre de Britannicus, mais il n'a pas lieu en scène. C'est Feniceo qui l'annonce au César : « Britannicus est mort. — Comment?
— Il a demandé à boire... — Et puis? — Il a bu la mort. — Cela n'a pas été long. Que dit ma mère? — Elle tremble. — Et Octavie ? — Elle pleure. — Feniceo, jusqu'à présent Néron a sommeillé ; il est temps qu'il s'éveille. i>
C'est ainsi que s'annonce le changement de caractère du César, ou plutôt le développement de sa phase sanguinaire.
L'incendie de Rome n'est qu'un épisode dans la pièce, quoiqu'il lui donne son titre. Lope, pour rattacher l'intérêt du sujet à la sympathie de sonpubUc, a profité de la nationalité du philosophe Sénèque, né à Gordoue, pour placer dans sa bouche, à diverses re* prises, l'éloge de l'Espagne.
Le drame finit, comme la biographie, par la fiiite précipitée de Néron et par son suicide.
L'histoire du Tzar Boris Godounof et du faux Démé trius, moins connue que celle de Néron, permettait au poëte de donner une plus libre carrière à son imagination. Aussi en a-t-il largement profité en mettant à la scène son Grand-Duc de Moscovie^ ou V Empereur persécuté {el Gran Duca de Moscovia^ y Emperador perseguido). Ici Youri Otrépief, le moine de Tchoudof, l'imposteur qui prétendit être le jeune Draitri ou Démétrius, fils d'Ivan IV, et, comme tel, héritier du trône de Russie, devient le véritable fils légitime du défunt Empereur. Mnichek et sa fille Marina, qui^ dans la chronique^ épouse l'usurpateur, sont remplacés par un comte palatin, que l'auteur ne nomme pas, et par sa fille Margarita. Il n'y a pas lieu de dévoiler l'imposture, puisqu'il s'agit de l'héritier véritable; aussi la pièce fmit-elle sans être autrement ensan* glantée que par la mort de Boris.
L'invention de Lope contient de fort belles scènes et l'action en est très mouvementée. Il s'agit, toutefois, de
personnages de fantaisie. Basile est grand-duc, c'està-dire souverain de la Moscovie. Ce Basile a tout Tsûr d'Ivan le Terrible, le père du jeune Dmitri. Il commence par tuer d'un coup de bâton son fils aîné, Jean, héritier du trône. Son second fils, Théodore, ne peut prendre le sceptre quand vient la mort de Basile, car Théodore est privé de la raison. C'est donc le jeune Bmitri qui doit régner. Son oncle Boris Godounof, séparé du trône seulement par cet enfant, décide de le mettre à mort. Mais la mère de Dmitri, devinant les projets de son frère, fait échapper son enfant sous un déguisement^ après l'avoir confié aux soins du fidèle Lamberto. Boris a bientôt découvert la retraite de Dmitri, et il envoie des soldats pour le tuer. Aux menaces des sicaires, qui le somment de leur livrer l'enfant royal confié à son honneur, Lamberto répond par un acte d'héroïsme. Il tire le rideau d'une alcôve et leur désigne son propre enfant, endormi dans un berceau.
Cette scène est la reproduction (involontaire sans aucun doute) d'une scène du drame chinois l'Orphelin de Tchao^ lorsque Tching-Ing, au 3® acte, dénonce son propre enfant comme étant l'héritier de la famille impériale, et qu'il assiste impassible au meurtre de l'innocente créature. Les satellites de Boris Godounof percent l'enfant de mille coups, et le grand-duc de Moscovie est sauvé.
Dmitri se réfugie dans un couvent, où il se cache sous les habits d'un Frère lai du nom de Bemardino. Mais le Tzar vient visiter ce couvent, et il tremble en
retrouvant dans les traits de ce jeune moine l'image vivante de son neveu.
Boris donne l'ordre au prieur du couvent de le débarrasser de ce Frère, dont la vue le trouble et l'inquiète. Mais Dmitri s'échappe encore. Travesti en paysan, il rencontre dans les champs des seigneurs polonais en chasse. Il les suit dans leur pays, où il révèle sa naissance au roi Sigismond, l'ennemi juré de Boris Godounof. Il prend les armes contre l'usurpateur, et le bat avec l'assistance des Polonais. Boris se suicide pour échapper à la clémence de son neveu.
Il y a encore dans cette pièce moscovite du xvi<^ siècle un personnage espagnol, du nom de Rufmo, pour représenter l'honneur et la loyauté et provoquer les applaudissements des hommes du patio.
Lope est plus fidèle à la chronique lorsqu'il dramatise les faits de l'histoire de son pays.
Les Illustres Asturiennes {las Famosas Asturianas), épisode du règne d'Alphonse le Chaste, au ix^ siècle, reproduisent les caractères énergiques des descendants du roi Pelage, se refusant de payer le tribut aux Rois maures. Le faible Alphonse n'a pas osé rompre le plus odieux de ces traités imposé à la nation chrétienne, celui qui livre chaque année cent vierges espagnoles aux harems des musulmans. L'envoyé du Roi maure est venu : le sort a désigné Dona Sancha, la fille du fidalgo Don Garcia , la fiancée du brave Nuno Osorio, parmi les cinquante filles nobles qui complètent le nombre des cent vierges. C'est Nuno Osorio qui est chargé d'escorter le convoi. Nuno, désespéré, part pour