‹ Histoire universelle du théâtreChapitre 12 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

aller conjurer le Roi de refuser le tribut ; mais si le Roi persiste, il ne pourra se dispenser d'obéir. Dona Sancha lui reproche sa couardise. Elle ne saurait plus aimer un homme qui manque à la fois à ses devoirs de fiancé, de noble et de chrétien. Dona Sancha se retire au milieu de ses femmes ; elle revêt des habits de deuil et vient se jeter aux pieds de son père, à qui elle demande sa bénédiction. Don Garcia la bénit en pleurant et lui recommande, quand elle sera l'épouse de quelque maure distingué, d'un Roi peut-être, d'élever ses en*fants dans la foi chrétienne.

Nuno est de retour : il n'a rien obtenu du Roi Alphonse ; il doit, comme ambassadeur, conduire les jeunes filles au camp des maures. Nuno Osorio a déjà touché le territoire musulman. Dona Sancha a cheminé pendant tout le voyage les bras et les jambes nus ; mais, quand sont venus les maures pour prendre livraison du tribut, elle s'est couverte d'un vaste manteau. Nuno lui demande la raison de cette conduite. Elle lui répond dédaigneusement que les guerriers espagnols sont des femmes timides, sans courage , en tout semblables aux vierges du tribut, mais que les maures sont des hommes, et que la pudeur l'a obligée à se couvrir devant eux. Nuno et ses cavaliers frissonnent de honte à cette réponse méprisante et mettent en oubli les ordres du Roi Alphonse. Tous montent à cheval ; malgré l'infériorité du nombre^ ils livrent bataille et triomphent. Le Roi, furieux, veut punir. Nuno lui répond que lui et ses cavaliers sont prêts à mourir comme des hommes et qu'il n'y a que des

femmes qui puissent consentir à payer tribut aux mécréants.

a Arrête, Osorio , interrompt le Roi^ nous sommes tous des hommes, et désormais, au lieu de cent vierges, nous présenterons cent lances à nos ennemis, j»

C'est encore le Roi Alphonse le Chaste qui figure dans la Jeunesse de Bernard del Carpio {las Mocedades) et dans un autre drame qui fait suite à celui-ci, sous le titre de el Casamientoen la muerte (le Mariage dans la mort). Ces deux pièces sont la mise en scène du célèbre Romancero de Bernardo del Carpio, qui commence ainsi : « Dans le royaume de Léon, régnait Alphonse le Chaste ; il avait une sœur appelée Dona Chimène. Le comte de Saldaiia s'éprit d'elle , et l'Infante Taima... L'Infante mit au monde Bernard del Carpio. Le Roi fit prendre le comte et l'emprisonna. » C'est ainsi que s'exprime le romance anonyme continué par Lorenzo de Sepulveda et par d'autres poètes. Tout le monde connaît la dramatique histoire de ce fils qui gagne à force de victoires la liberté de son père qu'on lui livra mort au moment où il croyait pouvoir l'embrasser. Les deux drames de Lope sont tout empreints du soufQe puissant de la légende. Quand Bernard, muni de la bague du Roi qui doit faire tomber devant lui les verrous, arrive enfin à la forteresse de Luna où est détenu le comte, l'alcade lui annonce que le prisonnier est mort depuis trois jours.

«Mort? — Il n'est que trop vrai. — Hélas! et je suis venu pour un tel spectacle ! 0 Roi parjure 1 Pauvre Bernard 1 il te faudra donc demeurer bâtard ? Mon

père ! n'avais-je pas mérité de vous voir vivant? »

Bernard court au couvent où s'est retirée sa mère Ghimène. Il l'amène devant le cadavre du comte. « Mère , lui dit-il, avez-vous prononcé des vœux? — Non. — Montrez du courage , ne pleurez pas. — Que voulez-vous? — Je veux que vous épousiez mon père, donnez-moi votre main. — La voici. » Bernard met la main de l'Infante dans celle du mort et il ajoute : « Celui qui dira maintenant que je suis un bâtard , je lui répondrai qu'il a mille fois menti. :»

La comédie intitulée lo$ Tellos de Menesès se passe également au ix^ siècle, sous le règne d'Ordono P' et de son successeur^ Alphonse III , Roi de Léon. Lope y développe avec amour la vie de ces gentilshommes laboureurs , qu'il reproduisit avec non moins de bonheur dans el Villano en su rincon (le Campagnard dans son coin) . Cette comédie des Tellos est en deux parties;

La première nous montre Dona Elvira fuyant la maison paternelle, pour n'être pas donnée en mariage au Roi maure de Cordoue, et venant chercher un asile dans la ferme du vieux Telle. Elle s'éprend du fils ^né de Tello^ qu'elle épouse à la fin de la première pièce, avec l'autorisation du Roi Ordono.

Dans la seconde partie, les choses sont bien chan-* gées. Alphonse III a succédé à son père. Irrité de la mésalliance de sa sœur, il veut rompre ce mariage inégal et marier l'In&nte au comte de CastiUe; mais il est touché par les vertus de cette noble famille, descendue des héros qui chassèrent de l'Espagne les pre-

miers maures, et il reconnaît la validité du mariage qui lui donne pour parent cet héroïque laboureur. Le fragment qui suit fera connaître le personnage du vieux Tello de Menesès. Il est venu faire visite au Roi Alphonse, accompagné de Garci-Tello, un enfant , son petit-fils :

« Donnez-moi vos pieds à baiser, seigneur, et pardonnez si je ne me prosterne pas : je ne saurais me relever sous le poids de la douleur... j'allais dire de rage. — Soyez le bienvenu, Tello; remettez-vous et parlez à votre aise. — Votre grandeur et votre indulgence ravivent mon courage défaillant, réchauffent la froideur de mon sang. Garcia^ baise la main au Roi , mon maître, ton oncle. — Tello vous a bien élevé. Vous avez bon air avec cette épée. — Je naquis avec elle, seigneur... — Dites, Tello, quel sujet vous amène ? — Ecoutez-moi, seigneur. . . Quand vous vîntes à Léon recevoir la couronne, je vous envoyai mon hommage et des présents que vous refusâtes d'accepter, parce que vous me gardiez rancune de Thumble mariage de votre sœur. Pourtant , vive Dieu ! le comte de Gastille ne vaut pas mieux que Tello de Menesès, ni aucun de ceux que de Tune à l'autre rive enserrent la mer et le ciel espagnols. Je suis Tétincelle vivante de ce Goth qui fut le tonnerre engendré dans le ciel de ces montagnes pour la destruction des maures. Si j'ai vécu parmi de rudes laboureurs, qu'y a perdu ma noblesse ? Mes blasons , mes armes, mes travaux ne craignent pas que le temps ou l'oubli les couvrent. Les aïeux de Dieu furent pasteurs : l'homme

peut bien honorer ce qu*estima Dieu lui-même. »

Le fils du vieux Telle, qui lève mille hommes sur sa terre, s'en va battre les maures et vient reprendre ses habits de paysan ; son jeune fils Garcia, qui, voyant les prisonniers ramenés à la ferme, pense que les maures ne sont pas des hommes, parce qu'ils ne croient pas en la vierge Marie, et qui veut les frapper pour prouver qu'il est bon chrétien ; le vieux grand-père qui sourit à cette fureur catholique et qui dit à Tello, son fils : « Laisse -le tuer seulement ces deux-là : c'est, ainsi que dès son jeune âge on apprend au faucon son métier, » sont des portraits historiques traités de main magistrale.

Le dialogue de la pièce est vif et nerveux ; les descriptions sont charmantes.

La fausse accusation portée par le fils de Don Sanche el Mayor (Sanche le Grand), Roi d'Aragon, de Navarre et comte de Castille, contre leur mère la Reine Dona Elvira, fournit à Lope le sujet de son drame intitulé : el Testimonio vengado. Cette chronique du xi* siècle est fidèlement reproduite.

Les historiens racontent que Don Garcia, Don Fernando et Gonzalo, fils du Roi Don Sanche, accusèrent la Reine leur mère d'un adultère avec le caballerizo (écuyer) Don Pedro Sesè ; que le Roi emprisonna sa femme et ordonna \e jugement de Dieu. Les trois frères parurent dans la lice et jetèrent le gage de bataille, qui fut ramassé par un jeune montagnard nommé Ramire. Ce montagnard était un fils naturel du Roi Don Sanche et d^une dame du pays d'Eybar, appelée la Gaya.

Le combat n'eut pas lieu, Don Garcia ayant d'avance confessé son crime.

Le drame était complet dans l'histoire ; aussi l'auteur s'est-il contenté de tracer des figures et de revêtir cette intéressante aventure de tout le prestige de sa riche poésie. Le rôle de la Reine est noble et digne ; elle attend avec confiance que son innocence soit démontrée par la justice céleste. Enfermée dans le château de Naxera , elle y voit sans le connaître Don Ramire, le bâtard de son époux, et cette franche nature conquiert tout d'abord ses sympathies. « Madame, lui dit le jeune homme, foulez nos fleurs sous vos pieds. Ici, au lieu de broussailles, poussent de blancs lis et des œillets pourprés. Déjà ces arbres bourgeonnent et ces sources rient à travers leurs dents de cristal (jf entre dientes de cristales , aquestas aguas se rien ). Tout sourit et respire, parce que voici le printemps... Ne me croyez pas un rustre, quoique je sois né dans une humble condition. Quelquefois le ciel, pour créer une action héroïque, place dans une poitrine de limon une âme royale et éclatante. Je ne dis pas qu'il en soit ainsi de la mienne, quoique l'âme qui vous aime et qui apprécie votre valeur ait quelque chose de royal. Je sais bien que ces sandales (abarcos), habituées à suivre les bœufis, vont mal avec le cortège des princes et des Rois; mais, si je ne me trompe, celui qui marche nu peut aussi bien arriver à la renommée que celui qui s'habille d'écarlate.

— Quand vous arrivâtes dans ce château^ lui dit la Reine, vous n'étiez pas si bien appris.

— Je suis un diamant brut que vous avez dégrossi. Ma valeur était cachée, vous l'avez mise au jour. Ramire ne pourra donner à la Reine ni le corail de la mer ni les perles de Flnde, mais il lui donnera une âme qui vaut mieux que tout au monde^ puisqu'elle est l'œuvre de Dieu. »

Castille et Aragon , et le comte Garci-Ramirez , qui fut le mur de l'Espagne contre les Arabes de Muza , apparaissent à Ramire dans son sommeil et lui prédisent ses destinées futures. Il sera Roi de Castille et Aragon , et le vengeur de la Reine Dona Elvira. Il ceindra la fameuse épée que le Roi Don Sanche hérita de ses pères et qu'il porte toujours à son côté. Ramire dérobe en effet l'épée du Roi Don Sanche, et c'est avec cette épée qu'il descend dans la lice pour relever le gage de bataille de ses frères, a Je suis Ramire , dit-il , fils du Roi et son héritier ; je suis Jbâtard , mais ceux ci que sont-ils ? S'ils ne le furent pas , ils le sont et le seront pour l'éternité , puisqu'ils ont renié leur mère , celle qui les a enfantés ! Et cette Reine m'adopte , me disant : Je t'engendre avec la volonté et l'âme , puisque je ne puis le faire autrement... Je suis donc légitime, d

Le combat n'eut pas lieu dans l'histoire ; il se passe en scène dans le drame de Lope. Don Garcia est vaincu et avoue son crime. Les trois frères sont bannis ; la Reine, justifiée, rentre en grâce, et Ramire devient comte de Castille.

Les rapports de la royauté avec les grands vassaux, leurs luttes , toujours dominées par le droit impres-

criptible de haute justice que s'attribue la coiu*onne et que subissent les fidalgos , forment le fond des drames suivants, également empruntés aux chroniqueurs. Tantôt c'est le gentilhomme qui demande^ la tète levée , réparation pour un outrage reçu , tantôt c'est un Roi, sans autre force que le prestige de sa qualité de Roi, qui vient braver le fier gentilhomme derrière les tours de son château , au milieu des hommes de sa terre tous en armes. Ainsi en est-il du Roi Don Ramire le Moine dans le drame intitulé : la Cloche d* Aragon [la Campana de Aragon).

La pièce commence par le siège de la ville de Huesca, au milieu duquel saint Georges apparaît au Roi Don Pèdre P', et l'aide à vaincre les quatre Rois maures ligués contre lui. Les tètes coupées des quatre infidèles seront désormais le blason de l'Âragon, placées aux quatre cantons de l'écu d'argent sur lequel s'étalera une croix sanglante. Du champ de bataille nous passons au couvent de Saint-Ponce, où Ramire, le jeune frère du Roi Don Pèdre, balaye sa cellule et s'endort. La figure allégorique de l'Âragon lui apparaît dans son sommeil , vêtue de deuil et armée.

« Tu dors, dit au Frère l'apparition, sais-tu que tu descends de l'illustre Roi Don Sanche ? — Je suis son fils. Que me veux-tu ? — Tu peux me sauver. — Tu as mes deux flrères , moi je ne veux pas de tes honneurs. Respecte ma vie recluse. Je suis un pauvre moine , va avec Dieu. — Tu te défends en vain : tu seras à moi. »

Le Roi Pierre d'Aragon est tué ; son frère Alphonse lui succède et vient mettre le siège devant Saragosse ,

qu'il prend d'assaut. Mais bientôt , pendant que dans le couvent de Saint-Ponce Ramire s'occupe avec ses moines d'œuvres de piété , on lui annonce que son frère Alphonse le Batailleur vient de mourir comme son frère Pierre, et que c'est à lui de régner sur r Aragon. Mais les vassaux se révoltent, les seigneurs pensent pouvoir secouer facilement le joug d'un moine inexpérimenté. Don Ramire fait alors publier un ban où il invite les feudataires de sa couronne à venir dans son palais , où ils verront une cloche miraculeuse , laquelle doit , quand elle sonnera , être entendue d'un bout de la terre à l'autre. Les seigneurs aragonais se rendent au palais prêts à rire de Ramire le Moine en voyant sa cloche. Tout à coup des rideaux s'ouvrent, et l'on aperçoit une pyramide de tètes coupées, superposées en forme de cloche, et, au-dessus de ces tètes de rebelles, Don Ramire le sceptre dans une main , une épée nue dans l'autre, a: Voici, dit-il, la cloche qui s'entendra d'un bout à l'autre du monde. Vous et vos descendants vous apprendrez ainsi l'obéissance. Je suis Roi. Conduisez-vous en loyaux feudataires. Si vous agissez mal, vous serez ainsi traités ; si vous êtes fidèles, vous serez comblés de mes grâces. »

Ce même plaidoyer, en faveur de la suprématie absolue de l'autorité monarchique, est présenté par Lope dans ses Fiancés (ï Homachiielos , où figurç le Roi Don Enrique III de Castille, surnommé le McUade (el Enferma).

Lope Melendez habite un château dans le fond de l'Estramadure, où n'atteint pas le pouvoir de ce faible

Roi. Que peut craindre d'un souverain infirme celui que toute la Gastille appelle le Loup de l'Estramadure? Ce qu'on nomme loyauté n'est que de la couardise , et c'est le plus brave qui est le maître des autres. L'émissaire dépêché par le Roi à Lope Melendez pour le sommer de se présenter au palais n'obtient que des railleries pour réponse. Un jour, au moment où le fidalgo va se marier, trois cavaliers descendent à sa porte. Ils entrent ; l'un d'eux est le Roi Don Enrique de Gastille, le Malade. Le rico-hombre ne l'a jamais vu. Il offre un siège à l'étranger, qui lui parle à peu près en ces termes : (( Le Roi Henri le Malade avait quatorze ans quand il commença à régner. Gastille le respectait comme son Roi légitime , mais ses principaux vassaux méprisèrent son autorité. A Burgos, un soir qu'il voulait souper, son intendant lui répondit qu'il n'avait rien à lui donner, puisqu'il n'était pas, de tout le jour, entré un réal dans le palais : a Sire , vous n'avez pas » de crédit dans la ville, et personne ne se fie à vous ni "» à vos gens. » Le Roi ôta à l'instant son manteau et dit à l'intendant d'aller le mettre en gage. L'intendant apporta une épaule de mouton , et pendant que Don Enrique soupait^ il lui annonça que chez le duc de Benavente les seigneurs du pays étaient réunis dans une fête où ils gaspillaient le bien du Roi et du royaume. Le Roi prit sa cape et son épée et entra dans le palais du duc, où, soulevant la draperie d'une porte, il entendit les arrogances des nobles convives se riant de lui et parlant déjà de sa mort prochaine. Quelques jours après, le Roi convoqua tous les rioos-hombres daiisBon palais

de Burgos , leur faisant dire qu'il était près de sa fm et qu'il voulait partager entre eux la Gastille. Pas un ne manqua au rendez-vous. Tout à coup ils virent entrer dans la salle le souverain , couvert de son armure et répée à la main. Tous effrayés tombèrent à genoux. Se tournant alors vers le connétable , Rui Lopez, le Roi Enrique lui demanda : « Combien de Rois ]» y a-t-il en Gastille ? :» Voyant la colère dont brillaient les yeux du Roi, le connétable répondit : c Seigneur , )» je suis le plus vieux d'ici, et, en Gastille, avec vous, j> seigneur Roi , depuis Enrique votre aïeul et votre » vaillant père, j'ai connu trois Rois. — Je suis moins 1^ vieux que vous, répondit le Malade, et j'en connais T^ en Gastille plus de vingt-quatre. !> Aussitôt parurent quatre bourreaux avec les épées nues, et le Malade leur dit : « Faites-moi Roi de Gastille. id Les vassaux demandèrent grâce, et ils restituèrent les biens du Roi, qui garda deux mois les ricos-hombres en prison. Depuis ce temps aucun vassal ne lui a manqué de respect, si ce n'est vous, qui, tyran d'Estramadure, avez pensé que de son lit Don Enrique ne pouvait vous punir. Lope Melendez^ c'est moi qui suis le Roi Don Enrique de Gastille ! j>

Les Fiancés d' Hornachuelos se terminent d'une façon moins tragique que le Meilleur Alcade est le Roi^ du même auteur^ puisque Lope Melendez en est quitte pour manquer un mariage, tandis que Don Tello est contraint de donner son nom à Dona Elvira et sa tète au bourreau.

Le Portugal a sa part dans les drames historiques

de Lope. El Principe perfecto (le Prince parfait) reproduit, en deux drames qui se font suite, les mérites de Joào II, le vrai miroir de toute perfection^ celui qui, à la mort de son père, n'eut pour royaume (comme il le disait lui-même, tant le pays était ruiné) que les grandes routes du Portugal. Joâo II fut le Louis XI lusitanien. Les deux pièces espagnoles ne mettent en relief que le côté aimable et galant du personnage, et l'on n'y voit ni le jugement du duc de Bragance ni le meurtre du duc de Yiseu. Mais dans une troisième partie, annoncée à la fin de la seconde^ et qui parut sous le titre de el Duque de Viseo^ Lope ajoute les touches de vigueur qui manquaient à ses deux premiers tableaux.

Ce duc de Viseo ou de Viseu était le frère de la Reine, femme de Joâo II. Il prit part à une conspiration dont le but était d'assassiner le Roi. Joâo le fit venir dans son palais de Sétuval, et, sans autre forme de justice, il le poignarda de sa main. Ses complices périrent misérablement, l' évoque d'Evora par le poison. Fernando de Menesès sur l'échafaud, ainsi qu'Âtaïde, Gotterez dans un cachot ; un seul des complices s'échappa, et il fut assassiné en France, dans une rue d'Avignon. Le drame de Lope n'a pas beaucoup enrichi la matière historique. La scène dans laquelle le Roi, après avoir découvert les conspirateurs, exile son beau-frère, le duc de Viseu, est la meilleure de l'ouvrage. Le duc, appelé chez le Roi, se prosterne en tremblant, et dit qu'il se serait rendu à l'appel qui lui est fait, dùt-il s'agir de sa mort.

€ L'obéissance, répond don Joâo, est la vertu d'un vassal. Elle peut dissiper les soupçons et changer la haine en amitié. Un Roi doit être respecté. Celui qui FoSense mérite une punition exemplaire. — Prenez garde, répond le duc, il ne faut pas condamner les absents que Ton accuse. — Vous avez raison, mon cousin, mais je n'agis pas sans raisons. Veuillez lever ce rideau, je vous prie. »

Le duc lève le rideau et aperçoit sur une table la tète sanglante de son complice, le duc de Guimaraens. Il feint de n'être pas ému. « Pourquoi, Sire, dit-il d'un air calme, me fait-on voir cela? — Vous connaissez cette tète? — Non, Sire, car je ne puis trouver dans ma mémoire le nom d'un homme qui ait osé vous offenser. — Regardez-le bien, c'est le duc de Guimaraens. — Le duc a donc été rebelle envers Votre Majesté? — Allez dans vos terres, cousin, et vivez-y tranquillement, sans vous échauffer le sang. Je suis le Roi et je suis vivant. — Sire, puissiez-vous vivre mille années ! d Quand, après la mort du duc, le Roi Joao se trouve en face de sa femme : c Catherine, lui dit-il, si un homme avait formé le dessein d'assassiner le Roi, votre époux, pour usurper sa couronne, que mériterait-il? — La mort! — Alors, j'ai donc bien£ut de tuer votre frère, lù

Quoiqu'il puisse paraître bizarre de ranger Roméo et Juliette parmi les drames historiques, je le ferai pourtant, Shakspeare ayant donné la vie à ce charmant caprice italien de Luigi da Porto. La pièce de Shakspeare est de 1596, celle que Lope composa

SOUS le titre de Castelvines y Montesès {les Capulets et les Montaigus) est probablement de beaucoup postérieure ; mais il est facile de vérifier que Lope de Yega ne connaissait pas le drame de Shakspeare lorsqu'il écrivit le sien sur le même sujet. Rien de plus curieux que de voir commefit chacune de ces deux natures s'est assimilé la chronique véronaise.

Lorsque Roméo, ou plutôt Roselo (c'est le nom que lui donne Tauteur espagnol), a pénétré dans le bal des Capulets, il est frappé d'étonnement à la vue de la belle Julia. Il répond à ses amis, qui lui demandent ce qu'il regarde là : a J'ai vu ma mort {Mi muerte vi).

— Tu as raison, répond l'un des Montaigus, car si tu continues à regarder avec cette affectation, à coup sûr quelqu'un de nos ennemis va te tuer. — Laissemoi, Anselme, s'écrie le jeune homme, laisse-moi contempler cet ange du ciel, et qu'il m'arrive après cela tout le mal qu'ils voudront. »

Roselo se glisse auprès de Juliette et s'assied à son côté, pendant qu'Otavio, un jeune cavalier de la famille de Capulet, s'assied de l'autre côté. Roselo a produit sur Julia le même effet de fascination que Julia sur Roselo. Elle n'a d'yeux que pour le beau Montaigu, et c'est à lui que s'adressent toutes les paroles qu'elle a l'air de dire à Otavio, son cousin.

JuLiÂ. — De mes jours, Otavio, je ne vis rien qui me plût autant que vous.

Otavio. — L'amour m'embrase mille fois.

Roselo, bas. — Tout cela, elle le dit pour moi.

JuLiA. — Que cette faveur ne vous paraisse pas une légèreté.

Otavio. — Il n'y a pas de légèreté en amour.

RosELO, bas^ à Julia. — Suis-je donc téméraire à ce point? Après vous avoir aimé au premier coup d'œil peut-il en être ainsi 7

JuLiA. — Je suis heureuse de vous avoir vu. Vous êtes brave et galant.

Otavio. — Je serai un ange si vous m'aimez.

Julia. — Qui m'aime bien?

Otavio. — Moil

RosELO, bas. — Moil

JuLiA. — Qui sera mon chevalier?

Otavio. — Moil

RosELO, bas. — Moi!

Julia. — M'appartiendrez- vous ?

Otavio. — Oui.

RosELO, bas. — Oui.

Julia. — Vous ne me trahirez pas ?

Otavio. — Non.

RosELOy bas. — Non.

Julia. — Viendrez-vous me voir?

Otavio. — Je viendrai.

RosELO, bas. — Je viendrai.

Julia. — Le soir, est-ce convenu?

Otavio. — Convenu.

RosELO, bas. — Convenu,

Julia. — Qui vous guidera?

Otavio. — L'amour.

RosELO, bas. — L'amour.

JuLiA. — Le lieu du rendez-vous?

Otavio. — Le jardin.

RosELO, bas. — Le jardin.

JuLiA. — Delà discrétion !

Otavio. — Jusqu'à la mort.

KosELO, bas. — Jusqu'à la mort.

Gelia, la suivante de Julia (qui tient le lieu et la place de la nourrice dans Shakspeare), vient annoncer à sa maîtresse que cet adolescent à qui elle a parlé dans le bal n'est autre que le jeune Roselo , fils d'Arnoldo, le chef de la maison de Montaigu. Julia s'en afflige : a Hélas ! pourquoi ce jeune homme est-il entré dans notre maison? Au moins s'il avait gardé son masque, mon père ne se serait pas fâché et moi je ne l'aurais pas aimé! — Tais-toi, interrompt Gelia, ta plus grande folie est de dire que tu l'aimes. j>

Au second acte, Roselo raconte qu'il s'est marié secrètement avec Julia, et il intervient comme conciliateur dans la bataille que livrent les Capulets aux Montaigus dans les rues de Vérone. Otavio, loin d'écoutei lés paroles de conciliation de Roselo, le provoque ; ils se battent, Otavio tombe et meurt ; ses amis le portent à l'église.

Le duc de Vérone fait saisir Roselo , et ordonne

que Julia comparaisse devant lui pour charger le

meurtrier, puisqu'elle était la fiancée du défunt. Julia

disculpe son amant, mais le duc de Vérone réclame

Roselo pour prisonnier, en attendant que le procès soit

achevé.

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