II
avez toujours négligé Dieu, vous fûtes orgueilleux et léger et rigoureux aux pauvres gens. Vous êtes donc à moiy et vous n'irez pas en Paradis. »
La Mort amène ensuite un duc ; le Diable s'en empare, parce qu'il s'est fait sur la terre un dieu de l'or. Le duc se désespère et appelle TÂnge à son aide ; mais au nom de l'égalité de la justice divine, celui-ci refuse de le secourir. Un roi et un empereur paraissent ensuite. C'est la vaine gloire qui les a perdus. La Mort livre au Diable un archevêque etunévèque, qui conjurent vainement le nocher céleste de les porter sur la rive de consolation. Un cardinal n'est pas plus heureux. « Seigneur cardinal, Votre Prééminence ira retrouver ses égaux dans les gouffres de l'Enfer , puisque vous êtes mort de l'ambition de vous voir pape. ]» Le Pape lui-même survient, et il est aussi condamné, parce qu'il s'est cru immortel. Le Diable lui dit : « Soyez le bienvenu, Saint Père, Béatissime Majesté 1 Vous allez venir avec moi, dépouillé de votre mitre, baiser les pieds de Lucifer, d II a beau protester au nom de sa dignité. « Plus on est élevé, lui répond le batelier de l'Enfer, plus on est obligé à donner l'exemple et à se montrer doux et humain pour tous. }»
L'empereur, le pape, le roi, le duc et le comte se jettent le front contre terre et implorent du fond du cœur le pasteur crucifié. Jésus descend du ciel et les attire à lui. Le dénoùment gâte un peu la leçon d'égalité; mais, la pièce étant jouée devant la cour, il devenait de rigueur, comme celui de Tartufe. C'était le verre de médecine aux bords miellés.
Je ne m'étendrai pas sur Tauto da Fiera (auto de la Foiré)j le seul qu'ait analysé Bouterweck dans ce répertoire de Gil Vicente, si inconnu encore et pourtant si curieux. C'est une composition bizarre, un ange descendant du ciel et convoquant tous les habitants de la terre à une foire en l'honneur de la sainte Vierge. Ce thème permet au satiriste portugais de censurer les vices du haut clergé de son temps. Il invite les prélats à quitter les habits somptueux et à revenir aux vêtements et aux mœurs de la primitive Église. Le Diable vient, lui aussi, vendre ses denrées à la foire ; le monde est très avide de ses produits. « Je vends, diWl, des parfumeries et des cartes andalouses dont se servent les prêtres pour jouer jusqu'à leurs habits. Je vends un assortiment de mensonges tous différents l'un de l'autre, ceux-ci pour les messieurs, ceux-là pour les dames. »
La Cour de Rome vient à la foire pour y acheter la paix, la vérité et la foi. Le Diable lui propose sa provision. Un paysan vient vendre sa femme, et il la donnera presque pour rien; quand il l'épousa, il espérait qu'elle mourrait bientôt : mais elle est toujours sur pied. Le Séraphin chargé de surveiller le marché demande à un groupe de jeunes filles si elles désirent acheter des vertus ? «Non, seigneur, répondent-elles. — Que voulez-vous donc ? — Chez nous, seigneur, dit l'une d'elles, les vertus ne donnent pas de pain à manger ; personne ne se marie pour ses vertus. Quand on a des yeux comme les miens, on trouve un mari sans cela. Nous venons pour chanter et danser en l'honneur de la sainte Vierge. »
L'auto se termine par un divertissement de danse et de chant.
On voit que ces autos rappellent les églogues et les scènes pastorales qui avaient cours en Espagne au même temps, c'est-à-dire dans le premier tiers du XVI* siècle. Le côté satirique est seulement plus développé chez Gil Vicente^ et l'on s'étonne qu'un poëte ait pu parler ainsi devant le Roi Dom Joâo III , qui avait épousé la (ille du catholique Roi d'Espagne Philippe II, et qui introduisit llnquisition en Portugal. Il est vrai que ces légèretés de langage se récitaient pour ainsi dire en fkmille, etquele monarque, passionné pour le théâtre, ne dédaignait pas de jouer lui-même dans les pièces de 6il, ainsi que son fi^ère l'Infant Dom Luis. Cette tolérance se comprend mieux sous le règne de Dom Manoel (Emmanuel le Grand), père et prédécesseur de Joâo III. Lisbonne était alors une ville
renommée pour la facilité de ses mœurs, comme pour son luxe et pour l'éclat de ses fêtes. A la fois guerrière et marchande, étendant sa puissance sur les deux Indes , elle voyait afiQuer dans ses ports les richesses et les vices des deux hémisphères. Elle avait des souvenirs de grandeur et de débauche qui dataient delà Rome païenne. Sur ses quais, dans ses rues, se coudoyait un échantillon bariolé de toutes les races humaines, depuis l'Éthiopien esclave jusqu'à l'Indien de Calicut et au Bouticoude du Brésil. Des moines dissolus, mêlés aux rameiras et aux entremetteuses, des soldats, des juifs, des marins, des ouvriers , des Arabes, tolérés dans le quartier de la Moureria, à côté de mendiants rusés et
THÉÂTRE PORTUGAIS. — XVl' SIÈCLE. 277
voleurs, tuant leur vermine au soleil, voilà ce qu'était Lisbonne au temps où 6il Vicente représentait ses pièces sur le théâtre du palais de Dom Manoel et du Roi Joâo III.
lies Fnrecs (Farças) de Qil Ticente.
Les comédies et les tragi-comédies de Oil Vicente, si Ton en excepte trois ou quatre, sont toutes écrites en espagnol, ou sont mi-parties d'espagnol et de portugais. Ces espèces d'églogues, mêlées de diableries, constituent, du reste, la fraction la plus insignifiante de l'œuvre de notre auteur. Elles sont faites pour complaire au goût pastoral de la cour, et n'offrent pour nous aucun intérêt^ ni au point de vue littéraire ni au point de vue du théâtre.
Nous n'avons donc pas à nous en occuper, et nous abordons la série des farças écrites en portugais.
La plus ancienne de ces farces fut jouée par l'auteur en 1505, devant le Roi Dom Manoel; elle porte un titre bizarre: Qaem tem farelos (Qui a du son). Ce sont les premiers mots de la pièce qui lui donnent son titre. Ils sont dits par Apariço, garçon d'écurie en quête de fourrage. Une note de Oil avertit le lecteur qu'il a
voulu mettre en scène un certain joueur de guitare, nommé Aires Rosado, pauvre chanteur, et toujours amoureux. Cet intermède n'est composé que de trois scènes. Dans la première, des valets font le portrait de ce ridicule personnage, épris de Dona Isabelle, à qui il prépare une sérénade. Ce Rosado est un avare qui fait mourir de faim son petit laquais; il rime de détestables vers et vocalise comme une grenouille. Aires Rosado vient en effet chanter au clair de la lune sous le balcon de sa belle, et aussitôt tous les chiens du voisinage l'interrompentpar leurs aboiements; les chats miaulent, les perroquets crient et les coqs accompagnent. Une duègne se met à la fenêtre et chasse avec des injures l'importun virtuose. Madame Isabelle profite du répit que lui donne le départ du chanteur pour venir prendre le frais à son balcon .
Le Vieillard du verger (p Velho da horta) atout l'air d'un vieux fabliau mis en dialogue de comédie. En se promenant dans son verger, un vieillard rencontre une jeune fille dont la beauté le frappe, a Où cette fleur est-elle éclose? s'écrie-t-il. Je croirais qu'elle vient du ciel. Que cherchez-vous ici, mon cœur ? — J'attends votre jardinier, répond la belle, pour lui demander un bouquet. — 0 ma rose, mon hermine, ne partez pas, êtes vous donc si pressée ? — Jésus ! qu'est-ce que cela ? interrompt la demoiselle; parlez -moi d'autre façon: l'amour n'est pas de votre âge. Mais votre jardinier ne vient pas, je me retire. »
Le vieillard l'arrête et lui dit : a 0 ma rose , cueillez toutes les fleurs de mon jardin! » La jeune fiUe cueille
un bouquet et sort du verger en remerciant avec un divin sourire le propriétaire.
Branca Gil , une matrone experte en galanteries , vient trouver le vieux fou et lui propose de s'entremettre pour lui conquérir les faveurs de la jeune fille. Chaque jour Branca Gil lui annonce, avec force descriptions , les progrès de son éloquence auprès de la moça^ et chaque jour aussi elle soutire à sa dupe de nouvelles sommes. Aujourd'hui, c'est une basquine qu'elle doit offrir à la demoiselle ; hier il lui a fallu donner dix onces d'or. De présents en présents , le vieillard du verger arrive à la ruine la plus complète , et alors l'entremetteuse ne parait plus chez lui.
Il apprend enfin que la fille qu'il a courtisée est l'honnêteté même ; qu'elle n'a jamais encouragé son amour, et que toutes les sommes données par lui ont passé dans l'escarcelle de Branca Gil, dont l'alcade fait enfin justice.
Si l'idée de cette petite pièce n'a pas de complication, elle est au moins morale. Les dialogues offrent une grâce charmante ; le personnage de la Branca Gil est une peinture historique de cette espèce de créatures appelées alcovitéiras, qui , à cette époque , étaient en grand crédit à Lisbonne. Rien de plus curieux que la litanie récitée par l'alcovitéira pour le succès de son entreprise. Elle y promet au glorieux saint Martin , à la belle sainte Jeanne de Mendoce, à sainte Marguerite de Souza , à sainte Marie d'Âtaïde , de dire des chapelets en leur honneur , si par leur aide elle arrive à pervertir la jeune fille et à la livrer au vieillard. Quand le
malheureux barbon apprend sa ruine, il avoue en pleurant qu*il a fait le malheur de sa femme et de ses quatre filles , et qu'il ne lui reste plus qu'à s'aller pendre pour l'exemple. La farce des Fées (as Fadas} est jouée par une sorcière, le Diable, deux moines et trois fées. Le moine se trouve toujours au fond des satires de Gil Vicente. Une sorcière , sur le point d'être prise par la justice , va plaider elle-même sa cause devant le Roi et la Reine. Elle souhaite d'abord une vie de mille années au couple royal dont les rameaux fleuriront sous la protection de Dieu , puis elle salue les Infants et les dames qui forment l'auditoire. Elle n'a jamais fait de mal à personne; elle se targue d'avoir toujours eu pitié des femmes délaissées et d'avoir travaillé à leur bonheur. Elle va chevauchant sur son bouc dans les carrefours ; appelant à elle les moines et les religieuses qui meurent d'amour, elle les console, et toutes ses sorcelleries ne sont, dit-elle , que des œuvres pies. Elle demande aux glorieux souverains la permission de leur démontrer sa parfaite innocence en évoquant le Diable. Le Diable parait, et il s'exprime en français, ou en langue picarde ^ comme on le lit dans une annotation de la pièce, a Odame^ dit-il à la sorcière , tu os fet bien du mal avec ton frayre Jacopin. — Démon, répond la sorcière , laisse ce latin que je ne puis comprendre. Je jure Dieu que je suis en état de grâce ! » Et elle envoie le Diable aux Iles Perdues chercher trois fées aimables et bien choisies, qui donneront caution pour elle à Leurs Majestés Très Fidèles. Le Diable ramène, au lieu de trois fées, trois moines qu'il
a retirés de l'Enfer. L'un est un ancien viveur, l'autre un prédicateur autrefois très enclin au péché de luxure. Celui-ci parle un espagnol entremêlé de latin : « Adorons et exaltons celles qui notes ont fait mourir. Opéra manuum suarum sont les soupirs que- nous poussons in hac vita lacrymarum. Les femmes qui nous maltraitèrent, tenons-les pour des déesses ; venez tous et adorons-les. Telles étaient, dit-il, nos prières à prime, à tierce, à sixte et à none, car je fus amoureux jusqu'à la mort, i^
La sorcière gourmande le Diable pour lui avoir amené ces moines, au lieu des fées qu'elle attendait^ et elle congédie ces messieurs après, toutefois, avoir invité le Frère prêcheur à régaler l'assemblée d'un sermon sur l'amour. A la suite du sermon viennent les compliments des fées adressés au Roi, à la Reine et aux In&nts^ et , après un défilé dans lequel figurent Jupiter, Cupidon, le Soleil, la Lune, Vénus et d'autres personnages allégoriques, la farce finit par un concert.
On le voit, ce sont de vrais intermèdes où la musique et la danse jouent un rôle important pour le divertissement de la cour. Nulle préoccupation d'une fabulation quelconque ; trois ou quatre scènes, qui peuvent se jouer dans un salon, sans décors, sans machines, et qui durent une demi-heure tout au plus. Voilà le programme de ces bluettes, écrites du reste en vers élégants, dans un vieux langage plein de charme et de naïveté.
La farce d'Inez Pereira repose sur une donnée moraie un peu plus solide; c'est aussi l'une des plus
estimées parmi celles de notre poète. Le proverbe suivant lui sert de sujet :« Taime mieux un âne qui me porte qu'un cheval qui me jette à terre (Mais quero asno que me leve^ que cavaUo que me derrube). » Une jeune paysanne se désole de devoir rester dans sa chambre à travailler, pendant que sa mère est à la messe. Elle déclare à sa mère arrivant de l'église qu'elle veut se marier, et bien vite, afin d'être libre d'aller et de venir, et de danser quand cela lui plaît. On lui présente un fiancé, Pero Marquez, jeune fermier qui a du bien, bon travailleur et honnête garçon. Elle le trouve trop paysan pour elle et s'étonne qu'il ne se soit pas présenté avec son râteau sur l'épaule. Bref, elle refuse nettement de lui donner sa main, malgré les prières de sa mère et de son amie Leonor Vaz. Deux courtiers jui&, qui ont à Lisbonne une agence matrimoniale, viennent proposer à l'ambitieuse Inès l'écuyer d'un grand seigneur, qui lui donnera de la toilette et l'existence d'une dame. Elle portera de Tor^ de la soie, un chignon postiche et des pompons dans les cheveux, comme une mule de Castille. L'écuyer confesse avoir rencontré enfin celle qu'il cherchait, cette fraîche rose que Dieu conservera. Inès Pereira trouve, de son côté, l'écuyer charmant, plein de politesse et tout sucré de belles paroles. Le fiancé achève sa conquête en chantant le romance espagnol à la mode : Mal me quieren en Ca&tilla^ et le mariage a lieu séance tenante. Après les chansons et les danses c'est le tète-à-tête des nouveaux époux. L'écuyer déclare à sa femme qu'il est d'humeur très jalouse, et qu'il lui défend, à l'avenir, de jamais
adresser la parole à un homme quel qu'il soit.Elle ne sortira plus que pour aller à l'église les jours de fête. Inès veut savoir la cause de ces rigueurs. Le mari affirme n'avoir d'autre but que de garder son trésor^ qui est sa femme. De plus, Inès ne donnera pas d'ordres dans la maison, et, quoi que son époux lui dise, elle ne devra jamais le conti*arier.
L'écuyer, forcé de suivre son seigneur à la guerre, embrasse sa femme et monte à cheval. Inès reste désespérée ; elle jure que si jamais le ciel la fait veuvci ainsi qu'elle le désire ardemment, elle saiu*a cette fois mieux choisir. Une lettre vient bientôt lui apprendre que Dieu a exaucé son vœu et qu'un maure a tué son mari. Leonor Vaz, l'ami d'Inès, amène de nouveau Pero Marquez dans la maison. Il est triste, mais toujours amoureux. Cette fois, mieux inspirée, Inès Pereira accepte avec bonheur la main du jeune fermier, qui à ses champs et à ses troupeaux vient d'ajouter un héritage de mille cruzades. Elle ne pense plus à sortir, à danser, à chanter, mais à être heureuse avec un homme qui l'aime et qui fera toutes ses volontés.
Le Juge de Beira est la suite d'Inès Pereira. Pero Marquez, devenu riche, se repose dans ses terres, et on le nomme juge de son canton. Ce fait d'un paysan jugeant les procès et les questions de morale avec les simples lumières du bon sens, comme plus tard le fit Sancho Pança dans Tile de Barataria, sert de cadre à un tableau de genre où sont spirituellement reproduites certaines figures du temps. A une femme, Anna Diaz, qui se plaint que sa fille a été séduite par le fils d'un
paysan^ le juge-paysan répond qu'avant de punir le jeune gars^ il faut prouver que la fille a résisté. A un Juif, nouveau chrétien, qui accuse cette même Anna Diaz de lui avoir détourné sa fille, il demande en quoi consiste le métier d'akovitéira, qu*il reproche à sa partie adverse d'avoir pratiqué. Sur la description que fait le plaignant de l'adresse qu'il faut déployer dans cette mission délicate et peu honnête, Pero Marquez juge que cette honorable dame a su si bien s'y prendre qu'elle mérite d'être renvoyée de la plainte. C'est encore Anna Diaz qui prend à partie cet écuyer chevauchant, lequel doit être chevalier avant la fin de l'an. Sous prétexte de lui procurer les faveurs d'une jeune mauresque, qu'il n'a jamais pu rejoindre, Anna Diaz lui a soutiré en diverses fois une bonne somme de cruzades. Pero Marquez décide que l'argent est perdu comme l'âme d'un Juif. L'écuyer demande que Yalcovitéira soit du moins condamnée à lui rendre ce qu'elle a reçu de lui. c Oui, si elle y consent. Consentez-vous, Anna Diaz? — Ma foi, non, monsieur le juge. — Eh bien, moi, je ne puis faire qu'elle vous donne l'amour de la mauresque. — Vive le juge ! "» s'écrie Anna Diaz, qui sort enchantée de l'audience.
Quatre frères se présentent à la barre ; leur père est mort, ne leur laissant pour héritage qu'un âne, qui doit appartenir à l'un d'eux, et l'héritier n'est pas nommé dans le testament. De ces quatre fils le premier est un paresseux, le second danse toujours, le troisième passe sa vie à faire des armes, et le quatrième parle $an$ trêve de ses amours. Le paresseux plaide en som-
meillant, le danseur en dansant; l'amoureux débite une élégie; le frère batailleur déclare au magistrat que, s'il ne lui adjuge pas l'héritage, il devra se battre avec lui. Pero Marquez décide que l'âne sera cité à une prochaine audience. En attendant, les plaideurs peuvent aimer, chanter, danser et s'escrimer ; le juge, lui, va dîner.
Dans la farce des Muletiers {farça dos Almocrevès), Gil nous montre la gueuserie d'un gentilhomme portugais, dont Torgueil, comme jadis celui du Cynique, se voit à travers les trous de son manteau. Ce fidalgo a un chapelain, un page, un intendant qu'il fait mourir de faim , et il ne peut payer même l'intérêt de la somme qu'on lui demande pour ses mules. Cette farce, où les fidalgos sont fort étrillés, fut représentée à Coimbre en 1526, devant la cour du Roi Dom Joâo III.
La farce des Médecins tend à prouver cette vérité, qu'on guérit mieux les chagrins d'amour par l'amour, que par les ordonnances de la faculté. Un pauvre clerc est amoureux fou de la belle Branca Denisa, et il a peur de se damner en nourrissant dans son cœur cette coupable passion, d'autant plus que la demoiselle a répondu, en déchirant sa lettre de déclaration, qu'elle ne voulait pas se donner à un excommunié. Le cœur de l'infortuné clerc se brise, son sang se gèle dans ses veines ; il ne dira plus de messe que dans l'Enfer I Une commère, Brasia Diaz, lui conseille, comme remède souverain, un cataplasme de fiente de porc et une friction de graisse de lapin dans la région lombaire.
Survient le docteur Felipe, qui s'assied gravement et tâte le pouls du malade. « Depuis quand souffrezvous? — Depuis avant-hier. — Y a-t-il longtemps que vous n'êtes sorti? Vous prendrez une infusion d'eau d'orge mêlée de son. Et savez-vous ce que vous mangerez? Une laitue firicassée. Faites ce que je vous dis, et cette fièvre passera. Mettez de côté les urines. Je les verrai demain. — 0 ma chère Denise, s'écrie le malade, comme tu me fais souffrir ! »
Le docteur Fernando succède au docteur Felipe : « Montrez-moi vos bras. Que lui donnez-vous à manger? — Du pâté de lièvre. — Il faut le nourrir plus légèrement : ni lièvre, ni lapin, ni porc, ni squale, congre ou lamproie, mais quelques légumes bien cuits et peu salés. Je reviendrai le voir demain. »Le docteur Ânrique, qui entremêle sa consultation de citations poétiques, arrive à son tour; il trouve que le malade est affecté d'une fièvre syncopique, mal incurable, et il ordonne les purgatifs. Le docteur Torrès, qui s'assied ensuite au chevet du clerc, explique la maladie par l'astrologie et la conjonction des planètes, et il ordonne pour toute nourriture des lentilles ou des courges bouillies. Enfin , vient le Frère confesseur, à qui le clerc avoue sa passion funeste. Le médecin de l'âme, plus judicieux que les médecins du corps, conseille au malade de commencer par cesser de s'afiliger et par demander pardon à Dieu. Deux années de souffrance méritent l'indulgence du ciel. Jacob aima ainsi Rachel. Les fleurs ne se cueillent pas sans épines. Dieu voulut que l'homme aimât, ce n'est pas
un crime ; celui qui doit avoir la conscience chargée est celui qui n'aima jamais. Le Frère guérit le malade en lui donnant l'absolution, et l'auteur ne dit pas ce qui s'ensuit.
Les ouvrages dramatiques de Oil Vicente, que je viens d'analyser aussi brièvement que possible, n'ont jamais, que je sache, été traduits dans aucune langue. Le fond est la satire des mœui*s portugaises au XVI® siècle, et principalement des mœurs monacales; la forme est celle des pièces espagnoles de la même époque, écrites par Juan del Encina^ Torrès Naharro et Lope de Rueda. La tendance railleuse du poëte lusitanien est toutefois plus accusée que celle de ses prédécesseurs et de ses contemporains , et, il faut le dire, sa verve comique et son expression sont de beaucoup supérieures. Il y a du Rabelais dans la façon spirituelle et pittoresque dont il trace les portraits de ses esquisses. Si, au lieu d'écrire pour les appartements royaux, Vicente eût écrit pour les places publiques de Lisbonne, son talent d'observation se f[!it sans doute développé, et ses créations ne se borneraient pas à des crayonnages. On ne doit donc pas s'étonner qu'avec des ailes coupées, il n'ait pas pris un plus large essor. Sa hardiesse alla pourtant assez loin, quand il traça ses portraits de moines et de fidalgos. Il est presque incroyable que la Barque de V Enfer ^ par exemple, ait pu être représentée devant le Roi Joâo, qui importa l'Inquisition en Portugal. Ce qui servait beaucoup les succès de Gil Vicente, et ce qui nous échappe aujourd'hui, c'est que la plupart de ses portraits étaient pris
sur le vif et livraient à la risée royale les gens les plus connus de Lisbonne, et souvent les plus importants par le rang ou par la naissance. Beaucoup, parmi les farces que nous avons passées en revue, sont basées sur des faits contemporains. Ce recueil est, pour ainsi dire, une collection de pièces de circonstances, rimées au jour le jour, comme un journal dramatique.
Le théâtre portugais ne pouvait avoir une source plus pure et pour les pensées et pour l'urbanité du langage, et il a droit de se glorifier de cette origine. Gil Vicente eut pour disciples Antonio Prestes^ les deux Chiado, Jorge Pinto. Le grand Camoëns lui-même marcha dans la route tracée par Vicente. Une école érudite s'éleva, vers le même temps, dans le royaume; nous examinerons plus loin ses productions. Terminons l'examen de Fécole nationale.
1>0 noies d* Antonio Prestes. — lies twmîm eemé-
dles du 0Aiii«ëii«.
Les œuvres dramatiques d'Antonio Prestes , imprimées en 1587, par Andrès Lobato, sont devenues d'une telle rareté, qu'aujourd'hui en Portugal on n'en connaît que deux exemplaires, l'un appartenante la biblio-
thèque royale, l'autre à M. Sousa Lobo, professeur du cours supérieur de littérature à Lisbonne. La publication de 1587 contient, outre les pièces de Prestes, les trois ouvrages dramatiques du Camoëns, un auto d'Enrique Lopez, d'autres encore de Jorge Pinto et de Jeronimo Ribeiro. Je dois à un érudit portugais, M. do Canto, la communication de ce document introuvable. Antonio Prestes n'offre qu'un reflet de Gil Vicente , et l'élève est loin de posséder l'originalité et la brillante exécution du maître. Il importe pourtant de le connaître un peu , puisqu'il a sa place dans l'histoire du théâtre portugais du xvi* siècle. Ses autos, édités par Andrès Lobato, sont au nombre de sept : auto de VAve Maria :
— auto do Procurador ; — auto do Desembargador ;
— auto dos Doiis Irtnaos {les Detix Frères)\ — auto da Ciosa (la Jalouse) ; — auto do Moço encantado ; — auto dos Cantarinhos.
Dans Y Ave Maria figurent : le Diable^ la Sensualité^ la VieilU^e^ la Jeunesse^ la Raison et autres allégories mêlées à des êtres humains. La seule liste des personnages indique une pièce compliquée. Il s'agit d'un chevalier, qui, entrsuné par la Sensualité et par les tentations et les ruses du Diable , a conservé pourtant l'habitude de réciter chaque soir un Ave Maria. Pour récompenser sa foi persévérante, il obtient de Dieu le pardon de ses péchés. L'archange Michel , qui fait le dénoûment de la pièce, après avoir reproché au chevalier ses débordements, lui dit : « Réconciliez-vous avec la Raison. :» L'ange Gabriel ajoute : (t Nous vous la donnerons pour épouse. r> Et l'ange Raphaël dit ^rès