‹ Histoire universelle du théâtreChapitre 19 sur 32 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

lui : c Qu'elle vive en vous, et vivez en elle^ et soyez bon chrétien. Laissez là les vains plaisirs, et mettez mieux vos jours à profit. :» La pièce finit par un Lath date Dominum y omnes gentes.

L'auto appelé auto du Procureur (do Procurador) est une manière d'intermède bourgeois qui se passe entre un procureur, sa fille, sa servante, son clerc et un écuyer. L'écuyer, nommé Âmbrosio Pegado, veut épouser la fille du procureur, qui le croit riche et noble, et qui tombe dans le piège sans beaucoup de peine ni d'intrigue. Cette petite action est doublée de celle du clerc Duarte, qui, ayant surpris une lettre d'amour adressée à la servante Felippa, lui vend le secret au prix de ses faveurs. C'est l'intermède ou le paso espagnol dans toute sa primitive simplicité.

Le Desembargadorj qui donne son nom à l'un des autos d'Antonio Prestes, est un magistrat de la cour suprême de Lisbonne. La scène principale de cette bluette montre une audience à Vimpromptu donnée malgré lui par le Desembargador. C'est au moment où il se met à table qu'un certain gentilhomme, un commandeur, se glisse auprès de lui, et lui détaille tout au long ses griefs contre l'un de ses fermiers. Le coquin de paysan lui a dérobé un bœuf. Pour se rendre le juge favorable, le gentilhomme énumère les qualités et la valeur de l'animal, «c C'était un maître bœuf, dit-il , c'était la crème des bœufs. On l'appelait le bœuf amoureux. Toute génisse qui le voyait à la charrue lui adres* sait mille sonnets {Ihe fazia mil sonetos). — C'était donoile Pétrarque des bœu&? interrompt le secrétaire

du Desembargador. — Qu'appelez-vous Pétrarque ? fait le commandeur en fronçant le sourcil. Le mien était bien autre chose ! »

Le magistrat, ennuyé de ce verbiage, interrompt Tignorant gentilhomme en lui disant : € Seigneur commandeur, je ne puis me tenir si longtemps sur mes pieds; je vous quitte pour aller souper. Quant à votre affaire , soyez sûr que je l'ai déjà oubliée, j^

Malheureusement les pièces de Prestes sont semées de grossièretés nombreuses , et Ton y rencontre des altérations de texte dues sans doute au peu de soin apporté à la correction des épreuves. On peut dire, à la louange de Prestes, que , sur beaucoup de points, il montre une instruction peu commune , et que ses ou* vrages sont pleins d'excellentes maximes. La langue qu'écrit cet auteur semble plus vieille que celle de Gil Vicente. Nombre de mots qu'il emploie sont tombés en complète désuétude, et ne peuvent être compris, même par les Portugais, qu'avec le secours d'un glossaire.

Le grand Camoêns, le chantre des Lusiades, voulut aussi, à l'exemple du Tasse et de l'Ârioste, faire une incursion dans le domaine du théâtre, et il écrivit trois pièces : une imitation, en cinq actes en vers, de l'Amphitryon de Plante; le Roi Séleucus^ acte mêlé de vers et de prose, et FilodemOj comédie pastorale en cinq actes et en vers. L'imitation de Y Amphitryon par Camoêns, comme celle qu'avait déjà donnée, en 1515, l'Espagnol Francisco de Villalobos, n'est qu'une traduction libre avec quelques interversions et quelques

suppressions. Cette création empruntée à Plante, en Espagne par Yillalobos, en Italie par Dolce, en Portugal par Camoëns, en Angleterre par Dryden, en France par Rotrou et par Molière, demeure toujours l'un des plus beaux titres de gloire de l'esclave ombrien.

La reproduction de Camoëns est timide et terre

à terre. Au lieu d'ouvrir bravement l'action par la mise en présence de Sosie et de Mercure, ainsi que l'ont fait Plante et Molière, et d'entrer ainsi de primesaut dans le sujet, Camoëns débute par des mièvreries, que débite Alcmène, sur l'absence de son cher général thébain : a Ah ! seigneur Amphitryon , où ètes-vous, mon bien ? Puisque mes yeux ne vous peuvent voir, je parlerai avec mon cœur, où vous êtes renfermé. Laquelle de nos deux âmes séparées court les plus grands périls et souffre le plus cruellement, vous au milieu des ennemis, ou moi parmi mes regrets 7 :» La serrante Bromia en fait autant que sa maîtresse avec son amoureux Feliseo, Portugais renforcé sous le manteau grec. Tout le premier acte se passe ainsi, sans que Jupiter ait encore pris la forme de l'infortuné mari qu'il veut duper. Ce n'est qu'au second acte que le maître des dieux se présente à la belle Alcmène sous les traits de son époux. Arrivé à ce point, Camoëns ne reproduit plus qu'un calque de la comédie de Plante. Quoiqu'on ignore la date de ces compositions dramatiques, on s'accorde à penser qu'elles sont de la jeunesse du poète, qui dut les écrire avant son départ pour les Indes.

La comédie intitulée le Roi Séleucus est Fhistoire si connue de Stratonice, fille de Démétrius Poliorcète, cette belle princesse qui épousa Séleucus Nicator, Roi de Syrie, et qui inspira un si violent amour à Antiochus Soter, fils de son royal époux. Camoëns a encadré dans un prologue bouffon, en prose, un acte sérieux en vers, reproduisant Tamour d'Ântiochus pour sa belle-mère, et le piège tendu au Roi par le médecin Érosistrate, disant à son tout-puissant maître : c Seigneur, la maladie qui conduit votre fils au tombeau provient du violent amour qu'il a conçu pour une femme, i» Sur les instances du Roi, priant le médecin de sauver les jours de son enfant en lui abandonnant la femme qu'il aime, Érosistrate répond à Démétrius que c'est à lui de conserver les jours du prince, puisque c'est Stratonice qui le fait mourir d'amour.

Ce petit acte poétique, composé sans doute pour une fàte, et qui finit par des danses et du chant, n'a rien d'intéressant ; mais le prologue en prose qui lui sert de cadre est une farce amusante par ses détails. On y voit un entrepreneur de spectacle faisant les préparatifs d'une représentation. Il invite ceux des auditeurs qui ne trouveront pas la pièce assez nouvello à se promener au soleil sur la place, ou à s'en aller causer dans la rue Neuve chez l'apothicaire : là ils ne manqueront pas de nouveautés. Pendant que les acteurs s'habillent, deux spectateurs dialoguent avec l'entrepreneur. Le senhor Ambrosio, invité à jouer aux cartes dans une maison distinguée, vient, en attendant l'heure, voir l'auto pour se curer les dents (para esgaravatar

08 dénies). Il demande quelle pièce on va lui montrer. A son avis, un auto ennuyeux endort plus profondément qu'un long sermon. A quoi Tempresario répond que Tauto qu'il représente lui a été vendu pour bon, et qu'il Ta pris sur sa renommée. Il avoue, toutefois, qu'il n'est pas de plus grand supplice que d'entendre un misérable acteur qui arrache du fond de sa goi^e des mots sans plus de saveur qu'une poire cotonneuse ou qu'une fille pourrie d'amour (podre de amor)^ prêchant comme un apôtre et plus dévote qu'une lamentation. Ce spectateur dirficile craint que les actrices n'aient la voix rauque comme des cigales. Le gracioso de la troupe se moque de monsieur l'écuyer, à qui il faut des femmes si parfaites. « Te joues-tu de moi, drôle ? interrompt Dom Ambrosio en se tournant^ de son côté. Viens ici! Où es-tu né? — Je suis né, seigneur» dans les mains d'une sage-femme. — Sur quelle terre? — La terre est d'un seul morceau. D'ailleurs je vins au monde dans une maison j[>arquetée et bien balayée, où il n'y avait pas un grain de terre. — De qui es-tu fils? — De mon oncle. — Comment? — Mon père était ecclésiastique, et les ecclésiastiques ont coutume d'appeler leurs enfants leurs neveux. — Tu es un bon bouffon ; seigneur entrepreneur, où l'avezvous trouvé ? — Seigneur, je l'ai ramassé sans sou ni maille et je l'ai pris pour gracioso ; il rime une chanson aussi bien que vous et moi. 3 Le moçd,pour donner un échantillon de son talent de poëte, déclame les vers suivants : « Pour l'amour de vous, Briolanja, je m'en » vais mourant par la faute de mon grand-père qui

» louche... » — Oh! comme c'est galant, s'écrie le spectateur. Mais dis-moi, garçon, en quoi les défaveurs de ta dame sont-elles la faute de ton grandpère? — « Vos yeux sont si terribles, continue le gra- » cioso, que dans mon cœur on ne trouverait plus » deux réaux de cumin. Ma belle passe sans que ma » mort lui fasse faire la moue, et cela par la faute de » mon grand-père qui louche. » — Très bien, répond récuyer Martin ; mais que diable le cumin a-t-il à voir avec ton cœur? — Seigneur, le cœur, les poumons, la rate et tout autre abatis ne se mangent pas sans être assaisonnés de cumin. Ajoutez que ma dame était fort tendre ; tel est le vrai sens de ma poésie, i^

Ce dialogue est une satire des agudézas ou pensées recherchées dont les poètes d'alors parsemaient leurs œuvres galantes. Cette bouffonnerie est curieuse venant du grave auteur des Lusiades. Cependant le grand poète épique qui vient de railler les pointes s'y livre lui-même très sincèrement, quand il en trouve l'occasion, tant est puissante l'attraction de l'exemple.

Filodemo est une pastorale en cinq actes, entremêlée de prose et de vers. Ce mélange, qu'on retrouve plus tard dans Shakspeare, n'est pas habituel aux auteurs de la péninsule ibérique. Quand la situation s'élève et prête à une expression plus raffinée des sentiments, l'auteur abandonne la prose, qu'il emploie de préférence pour expliquer les détails vulgaires de son action. Filodemo rappelle les pastorales italiennes, dont YAminta et le Pastor Fido restent les prototypes. Le naturel ne s'y rencontre que par hasard,

Tauteur tendant toujours, de parti pris, au raffinement exagéré de Tidée et de l'expression.

Le sujet de Filodemo est des plus baroques et des plus invraisemblables qui se puissent voir. Le prologue raconte aux spectateurs qu'un fidalgo portugais , étant devenu Tamant de la fille du Roi de Danemark, fut obligé de quitter ce royaume, et qu'il fit naufrage sur la côte d'Espagne, où périrent l'équipage et les passagers. La princesse seule échappa et mit au monde un fils et une fille qu'elle laissa bientôt orphelins. Ces enfants furent recueillis par un paysan castillan, qui les éleva. Dès qu'ils furent grands, le jeune homme, qui avait reçu le nom de Filodemo, partit pour la ville, où il entra au service d'un seigneur très riche. Don Lusidardo, frère de son père, lequel ne connut que plus tard cette parenté. Filodemo^ habile chanteur et brillant joueur de guitare, devint à son tour amoureux de la fille de son maître, et^ de son côté, Dionysia, la fille du fidalgo, s'amouracha du beau chanteur. Parallèlement» et comme contre-sujet de l'action de la pièce, Venadoro, le fils de Don Lusidardo, rencontre à la chasse une de ces bergères telles qu'on n'en voit que dans les pastorales, et il s'éprend d'elle au point de se faire pasteur et de l'épouser sans en prévenir sa famille. Le fidalgo, après s'être bien lamenté sur l'absence prolongée de son fils, tombe par hasard au milieu de la noce, dans la sierra, et il permet que la cérémonie s'achève. Pendant qu'il est en train de clémence, il unit aussi Filodemo à sa fille Dionysia. Il est vrai qu'il agit ainsi après la

découverte du grand secret révélé dans le prologue. Filodemo est le neveu du fidalgo , et la bergère est sa nièce. Les deux orphelins se trouvent ainsi rétablis dans leur position primitive.

Décidément le Camoêns n'était pas né pour la carrière dramatique. Ses trois ouvrages de théâtre prouvent suffisamment que là n'était pas sa voie. Il serait injuste pourtant de refuser tout mérite à ces compositions. Au milieu de cette fabulation décousue, de ces caractères de convention et de ces agudézas trop abondantes, Fi'Iodemo renferme des scènes pleines de grâce, semées d'ingénieuses pensées. Au second acte de la pièce, la servante de Dionysia, chargée par Filodemo de remettre un billet d'amour à sa fière maîtresse, s'y

prend de la façon suivante. Elle lui demande la permission, pour la divertir, de lui montrer une lettre

qu'on a déposée, dit-elle, dans sa corbeille à ouvrage. C'est un papier sans adresse qui ressemble à une déclaration d'amour. <( Montrez-moi cela, lui répond la damoiselle, je ne vous trahirai pas. Qui a écrit ce billet? — Je ne sais, madame. — Si, vous le savez. — Je l'ignore, sur ma foi I — La lettre s'expliquera, d

La lettre s'explique en effet, et si bien, tout en ne nommant personne, que Dionysia devient rêveuse. Elle a deviné que cet amant anonyme est le jeune chanteur qu'elle entend la nuit soupirer des lais d'amour en l'honneur de sa beauté. Elle ne sait si Filodemo éprouve vraiment pour elle cette passion effrénée qu'il avoue, mais elle désire que cela soit. La servante Solina se réjouit tout bas en voyant le poisson

dans les filets^ et elle chante les louanges de son protégé, que tout le monde croit d'une illustre naissance, parce que de si hautes pensées ne peuvent venir d'un cœur vil.

Lorsque le fils du fidalgo, égaré dans la sierra, rencontre la bergère Florimena : « Belle montagnarde, lui dit-il, par quel hasard vous trouvé-je sous ces arbres, quand votre place est au ciel ?» La fille de la sierra lui offre à boire l'eau de la source et lui propose de le remettre dans son chemin puisqu'il s'est égaré. Il refuse sa compagnie parce qu'il se perdrait davantage. Du reste il ne croyait pas, quand il se perdit, qu'il allait gagner autant :

Porque quando me perdi NSo cuidei de ganhar tanto.

Ces scènes sont assurément gracieuses, si l'on veut faire la part des afféteries, qui sont comme le costume de l'époque. Un critique portugais du dernier siècle, Dom Antonio das Neves Pereira, écrivait dans un mémoire à l'Académie de Lisbonne, les lignes suivantes sur le théâtre de Camoêns (1) : n Celui qui connaît l'auteur des Lusiades ne le reconnaît pas dans ses comédies; mais Virgile ne fut pas Térence... La nature ne donne pas tout à un seul homme... Comme le comique du style dans la comédie dépend des caractères et des situations^ les compositions dramatiques où il n'y a ni caractères ni situations, et qui n'observent pas

(1) Memorias de litteratura portugeza. Tome V.

les lois de la vraisemblance, ne peuvent avoir ce comique dont nous parlons, et c'est vainement qu'on l'y

chercherait. Ces comédies ne sont la plupart du temps

qu'une collection de vers ; le dialogue est un tissu de

galanterie entremêlé d'équivoques, d'allusions, de

jeux de mots et autres choses semblables, dont le

nombre et la qualité varient selon le goût de l'auteur,

ou celui du public à qui elles sont destinées. Je ne dis

pas cela pour faire entendre que les comédies de

Camoêns sont absolument privées de mérite quant au

style général; ce que je veux dire, c'est qu'au point de

vue d'aujourd'hui ce n'est pas la perfection du style

comique. "»

S^i de Miranda. — Os Estrangeiros. « Os Vilhalpandos. — Antonio Ferroira. — firisto. — 0 Cioso. — Inès de Castro. — Les autos sacramentâes. — Les comédies magiques.

Après OU Vicente et ses élèves, le théâtre portugais vit paraître l'école érudite, qui eut pour chefs Sa de Miranda et le docteur Antonio Ferreira. Les successeurs de Gil Vicente comptaient dans leurs rangs l'Infant Dom Luis, fils du Roi Dom Manoel, à qui l'on attribua quelques autos ; un fils de Vicente, qui mourut aux

Indes ; Braz de Resende, Enrique Lopez, Jorge Pinte, Sebastiao Pires, Chiado, Ribeiro. Le parti classique, qui traduisit ou imita les anciens, se recruta d'£staço, commentateur des poétiques d'Horace et d'Âristote, d'Antonio de Gouvèa, que la mort interrompit au milieu de ses travaux sur Térence, de Joâo Âffonso de Béja, de Lobo de Souza Cotinho, guerrier, historien et poëte, traducteur de Sénèque.

C'est après un voyage en Espagne et en Italie que Sa de Miranda revint en Portugal avec l'intention arrêtée d'implanter sur le sol de sa patrie l'imitation des anciens, qu'il avait admirée chez le Trissino et chez les résurrectionnistes de la comédie latine. La comédie érudite fut accueillie en Portugal comme en Espagne, c'est-à-dire avec un froid respect par les lettrés , avec indifférence par les bourgeois et par le populaire. Le Roi Joâo III resta fidèle au souvenir de Viceute , mais sous le Cardinal- Roi Dom Enrique^ la réaction littéraire fut encouragée et les appartements royaux retentirent des applaudissements donnés aux Étrangers (os Estrangeiros) et aux Vilhalpandos^ les deux comédies du poëte nouveau. Dans un mémoire lu àl' Académie de Lisbonne, un littérateur portugais moderne, Dom Francisco Manoel Trigozo d'Aragâo Morato, appréciait en ces termes le talent de Miranda : a On ne peut nier que ses pièces ne soient moulées (moldadas) sur celles des Latins etdes Italiens, principalement sur Térence et sur l'Arioste... S'il avait osé marcher de lui-même, il serait non-seulement le plus illustre de nos auteurs comiques classiques , mais encore le découvreur (descobri-

dor) de la comédie. Malheureusement ni lui ni ses contemporains n'arrivèrent à ce résultat, x»

Puisque Sa de Miranda voulait imiter Plante et Térence, il aurait dû leur etnprunter au moins la logique de leurs plans et la combinaison de leurs intrigues ; ces qualités son1>> absolument absentes de ses compositions. Pas d'action , pas d'effets marqués , de trop longs monologues, un grand abus des scènes épisodiques. Souvent le principal personnage arrive vers la fin de la pièce , les dénoùments se font dans la coulisse , et c'est un acteur secondaire qui en instruit le public. Ce qui maintient cet écrivain au rang qu'il occupe dans la littérature de son pays, c'est son dialogue vif, original et vraiment comique. Les sujets traités par Sa de Miranda sont d'une simplicité par trop grande, et, sans les épisodes qui les traversent, quatre ou cinq scènes pourraient remplacer les cinq actes qu'ils occupent. Voici, pai* exemple, à quoi se résume au fond le sujet des Étrangers. Amente est un jeune homme qui voyage avec son gouverneur en Sicile. Il s'éprend d'une jeune fille de Palerme nommée Lucrecia. Après toutes sortes de traverses, chacun des deux jeunes gens retrouve une paternité sur laquelle ni l'un ni l'autre ne comptaient^ et, riches tous deux^ ils se marient sans obstacles. La comédie intitulée les Vilhalpandos nous offre, de son côté, un reflet très affaibli des Ménechmes dans la personne de deux capitaines, tous deux nommés Yilhalpando, et qui tous deux courtisent la fille de la Ouiscarda, la charmante Âurelia. Tous deux sont arrivés à Rome, dans cette ville où tout est encre et papier;

tous deux sont Espagnols , vantards, fanfarons ; tous deux ont la tète crépue , le visage bruni, et semblent taillés dans un même radis noir. Parallèlement à cette histoire se déroule celle de Pomponio et de son fils Césarion, troisième soupirant d'Aurelia.

Le dénoùment se fait hors de la scène dans les deux pièces. Dans la première , c'est le Representador qui vienti comme un régisseur, annoncer au public que le fils s'est jeté aux pieds de son père , et que les noces auront lieu à Valence d'Aragon ; dans la seconde, l'héroïne n'a pas une seule scène avec son amant, et le mariage se conclut également dans la coulisse.

Le précepteur du jeune Amente dans les Étrangers rappelle une comédie moderne italienne (VAio nelP inharrazzo). « Encore derrière moi, Cassiano ! lui dit son jeune élève. Est-il possible d'endurer une pareille captivité ? — Hélas I répond le précepteur , n'est-ce pas moi au contraire qui suis votre captif 7 — Veux-tu me tuer, Cassiano 7 — Et vous, voulez-vous me perdre 7 — Dois-je être toujours traité en enfant ? — Vous avez plus que jamais besoin du gouverneur. Je dois vous suivre comme votre ombre. — Mon ombre, au moins, ne me suit pas la nuit. Cessons tous ces débats, je rentre à la maison, vous garderez la porte si vous voulez. — — Hélas 1 répond lé pauvre précepteur, autrefois les fils de famille respectaient leurs gouverneurs; voyez aujourd'hui dans quel monde nous vivons : il &ut être sourd et aveugle. »

Amente s'est donc amouraché d'une jeune étrangère nommée Lucrecia ; il en perd l'esprit , et son gouver-

neur, traîné à la remorque dans toutes les péripéties de rintrigue, est prêt de faire comme son élève. La vieille Ambrosia ^ mère de Lucrecia , cherche un riche parti pour son enfant ; elle ne voudrait pourtant pas la sacrifier. A sa servante Aida, qui lui vante un prétendu d'un âge un peu trop mûr, elle répond : « Tu m'avais bien dit qu'il était riche , mais tu ne m'avais pas dit qu'il était chauve. — Ce richard , dit la servante, aime tant votre fille , que malgré sa pauvreté il est capable de la prendre en chemise (a tomara en camisa) . i» Comme la scène se passe en Sicile , Fauteur trouve moyen d'intercaler dans sa pièce une sortie contre les Espagnols. « Jusques à quand, s'écrie Dorio, l'un des Siliclans de la comédie, porterons-nous le joug de ces Espagnols? Jusques à quand dormirons-nous dans l'oubli de notre liberté? Quand leur chanterons-nous d'autres vêpres siciliennes ?» Le docteur Petronio^ le conseiller de la vieille Ambrosia, formule ainsi son opinion sur le mariage : « Si l'on nous vend un cheval boiteux ou une mule malicieuse, il y a mille lois pour nous défendre , une nuée de procureurs pour parler et argumenter; s'il s'agit d'une femme, pour qui nous laissons là père et mère, toute protection nous fait défaut, et il n'y a que la mort qui nous en délivre, i^

Les deux cogiédies de Sa de Miranda sont écrites en prose. Miranda était poëte pourtant, et comme tel il fut loué par Lope de Vega et par Antonio Ferreira , son successeur immédiat dans la royauté dramatique. Sa de Miranda, né en 1495 , mort en 1558, fut protégé par le Cardinal-Infant , depuis Roi, qui fit représenter

les Étrangers et les Vilhalpandos dans son palais, devant révèque de Viseu et le grand chapelain d'Âlcobaça. Miranda était grave, mélancolique, d'une conversation facile et agréable. Il se montra toujours bon catholique et composa plusieurs de ses cancaos en Thonneur de la Vierge. Beaucoup de ces églogues sont dialoguées et pourraient aussi bien passer pour des pièces de théâtre que celles de Torrès Naharro. Il les dédia au Roi Joao III, à rinfant Dom Luis, au Duc d'Aveyro, et à Antonio Pereira, seigneur de Basto. Les Étrangers sont dédiés au cardinal Dom Enrique.

Le docteur Antonio Ferreira, qui reconnaissait Sa de Miranda pour son maître, l'égala bientôt en réputation et le dépassa par la pensée , sinon par le brillant de l'exécution. Il y a certainement chez Antonio Ferreira un progrès véritable, surtout dans la comédie intitulée le Jaloux (o Cioso). C'est certainement la première fois qu'un auteur moderne abandonne les faciles épisodes de la comédie d'intrigue pour subordonner les diverses parties de son ouvrage à l'idée première et fondamentale, la peinture des caractères. Pour la combinaison des moyens scéniques, Ferreira ne dépasse pas les Italiens, qu'il a pris pour modèles; ce sont toujours les interminables monologues et les récits substitués à l'action , enfin Fauteur parlant toujours par la bouche de ses personnages. La comédie du Jaloux a le mérite pourtant de ne pas mêler d'actions étrangères dans l'action principale, car la contre-partie, qui retrace les amours du jeune Octavio avec la courtisane Faustina, se lie parfaitement avec la tyrannie de Julio dans son

ménage , voulant garder sa femme sous triples verroux et séduire avec des présents la maîtresse d'un autre. On reconnait dans cette donnée la manière des maîtres de notre scène du xvn" siècle. Jaloux sans amour , Julio s'est donc épns de la Faustina , et il a obtenu la promesse d'une nuit de tète-à-tête moyennant une bague d'un grand prix qu'il a donnée à Clarita , la duègne. Pendant que Jûlio est chez sa belle, Bromia, la servante de la malheureuse Livia^ l'épouse sacrifiée , a fait pénétrer au logis un ancien soupirant de Livia, Bernardo , à qui la jeune femme conte ses peines en pleurant. Cette scène, qui pouvait être pleine d'intérêt^ est racontée par Bernardo dans un monologue selon la manière de l'école érudite : « Livia est venue recevoir son ancien amilesyeuxbaignés de larmes. «Vous 2> m'avez aimée, lui a-t-elle dit^ et je vous ai aimé; mon 9 père m'a mariée à un autre. )) En parlant ainsi, ses larmes coulaient en telle abondance qu'un instant ses paroles furent interrompues ; puis voilà que celles de Bernardo leur font compagnie. Alors elle lui raconte sa vie, et, pour mieux dire, sa mort continuelle. En dernier lieu elle lui dit : a Je vous en supplie, Bernardo^ que )» personne ne connaisse notre entrevue I L'heureuse :» femme que vous épouserez , traitez-la mieux qu'on » ne m'a traitée. »

Pendant que les deux amants se livrent à cet honnête épanchement de leurs sentiments passés, le jaloux est chassé du logis de la Faustina par l'amant de la belle , et il rentre chez lui tout décontenancé. En l'entendant frapper à la porte, Livia est à demi morte de terreur, et

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