II
Bernardo s'échappe dans l'ombre, pendant que la servante feint de n'avoir pas reconnu son maître dans le visiteur nocturne qui frappe toujours à tour de bras.
Jusque-là tout va bien, en admettant, selon la Poétique du temps, que les récits remplacentl'action quand l'action devrait seule occuper la scène ; mais voilà qu'au cinquième acte le caractère du jaloux , si bien tracé jusque-là, se ment à lui-même, comme l'avare dans le dénoùment polonais substitué au dénoûment de Plante. Julio reconnaît que la vie qu'il a menée jusqu'à ce moment n'était pas la vie. Il était décidé, après son algarade de la nuit passée, à tuer sa femme et à mettre le feu à la maison ; il ne sait plus que déplorer les angoisses dans lesquelles il a fait vivre l'infortunée. Li via lui doit bien peu d'amour pour ses mauvais traitements, mais il compte sur le repentir qui purifie tout. Si jus qu'à présent sa femme a été sa prisonnière, à partir de ce jour elle sera la maîtresse de sa maison, de sa fortune et de lui-même. Il n'est plus ce misérable Julio qu'il était jadis. <xi La peste de ta chute! impertinent! »
La courtisane Faustina, qui vit grâce aux soins de tant de gens, et qui ne veut plaire qu'à son amant Octavio, dont elle supporte toutes les folies, est un caractère vrai et bien étudié. Faustina ne veut pas croire que les fausses paroles d'amour et les larmes plus fausses encore qu'elle employa toute sa vie pour dépouiller ses imprudents adorateurs , un homme à son tour puisse les employer contre elle. Elle a reçu le présent de Julio par l'entremise de sa duègne Oarita , qui regarde son honneur comme engagé à donnera
THÉÂTRE PORTUGAIS. — XVl'' SIÈCLE. 307
Julio la nuit promise. D'ailleurs, Octavio n'est pas le mari de Faustina. Qu'a-t-il à dire, lui à qui tout ce luxe ne coûte rien ? Clarita s'arrangera du reste pour qu'il ignore cette bagatelle. Au moment où Faustina craint de froisser les sentiments de son Octavio par une infidélité, c'est Octavio lui-même qui, pour assurer le tête-àtète de son ami Bernardo avec la femme du jaloux, vient prier Faustina d'exécuter le marché conclu par Clarita avec Julio. Cette scène ne se passe pas en vue du spectateur. Elle a lieu dans la coulisse, et Faustina, désolée mais toujours amoureuse, se décide enfin à recevoir Julio. Elle dit seulement à sa duègne : <3c Hélas ! peutil se faire qu'il existe de telles choses, et que les hommes soient ainsi? — Chère Faustina, vous deviez apprendre à vos dépens ce que vous ne vouliez pas apprendre aux frais d'autrui. — Sommes-nous assez misérables et assez sottes pour les aimer et pour courir après eux I reprend la désolée Faustina. Lui à qui je m'étais donnée tout entière, mon Octavio, mon maître ! — Que ne dites-vous plutôt mon rufian et mon traître ? interrompt la duègne.— Non, cela ne peut exister : il a voulu m'éprouver. — Oh ! comme je vous vois prête à vous fourrer de nouveau dans le feu. — Que ferai-je ? continue Faustina. Malheureuses que nous sommes, si nous aimons on nous abhorre, et si nous n'aimons pas il nous faut dépouiller les gens ! Et, après tout, le dernier parti est le meilleur, puisqu'il nous enrichit , et que les gens volés s'en vont encore contents !» Si ce n'est pas là de la saine morale, c'est au moins de la vérité, et nous pouvons l'entendre aussi bien que le
Cardinal-Roi qui fit représenter la pièce devant lui (i).
La comédie qui porte le titre de Bristo est la première qu'écrivit Antonio Ferreira; elle fut jouée par les étudiants de l'Université de Coimbre. A voir les personnages que l'auteur met en scène, on ne devine guère qu'il l'ait pu choisir pour la donner en exemple à la jeunesse. La profession avouée du protagoniste est celle d'alcoviléiro^ profession que nous avons déjà entrevue dans d'autres comédies.
Bristo s'annonce ainsi au premier acte de la pièce f « Un talent vaut mieux qu'un royaume, parce que le royaume , la fortune peut vous le retirer, tandis que le talent on le porte toujours avec soi, et que dans tout pays il vous nourrit. J'exerce le meilleur métier du monde ; il me donne le gîte et le vêtement. Je cours la terre comme les bohémiens, et , dans chaque ville où j'arrive , au bout de deux jours tous les habitants me connaissent. La première chose que je fais^ c'est de m'informer quelles sont les femmes bonnes et aimables, les gentilshommes qui jouent et qui dépensent. Je ris et je plaisante surtout avec les femmes, et je suis bien accueilli partout, j'appelle les vieilles, mademoiselle ; les grandes filles, mon enÊmt ; les jolies, mes anges ; les jeunes gens, je les trouve tous charmants. ]»
Toutes les fourberies imaginées par Bristo dans la comédie de Ferreira se concentrent autour d'une
(1) M. Ferdinand Denis a publié en 1S35 une excellente traduction du Jalovx d^ Ferreira et de la tragrdie du même autour, intitulée : Inès de Cf^firo.
jeune fille appelée Camilla, née de parents honorables, et que son père cherche à marier. Camilla est sage et ne se prête en rien aux marchés de Valcovitéiro. Celuici extorque de l'argent à tous les jeunes gens de la ville et à un chevalier de Rhodes fraîchement débarqué ; mais Camilla n'aime et n'écoute que Leonardo, qu'elle épouse à la fin, et à qui elle donne une fortune arrivée, pour le dénoùment, sur un navire d'outre-mer. Cette comédie a tous les défauts daJalouXy etelle n'a aucune de ses qualités.
Vlnès de Ccistro de Ferreira fut plus admirée en Portugal que le JalouXy qui se distingue pourtant par des qualités plus réelles. Le style héroïque de la tragédie d'Inès, l'ampleur de la période poétique» la sévérité et la simplicité du plan et des caractères, qui parfois rappellent le théâtre grec, sont la cause de la bonne renommée que lui ont conservée les modernes critiques portugais. Ferreira donnait sa pièce peu d'années après la Sophonishe du Trissino, et elle était certainement de beaucoup supérieure à la Cléopdtre de Jodelle, qui faisait au même moment les délices de la France littéraire. L'Espagnol Juan Bermudez, nous l'avons dit, s'aida beaucoup de la tragédie de Ferreira pour composer la première partie de sa bilogie sur Inès de Castro^ première partie qu'il intitule Nise Icistimosa. La Nise lastimosa finit en effet à la mort de l'héroïne, et c'est pour la seconde partie, Nise laureada^ que r^tuteur espagnol a résumé les vengeances de l'époux devenu Roi.
La pièce de Ferreira prend fin aussi à la mort de
l'infortunée princesse. La conduite de l'action est la même que dans le drame castillan. Le chœur s'y mêle à la manière antique. Les trois premiers actes de Ferreira servent à préparer la catastrophe , et le meurtre se décide au quatrième acte dans une magnifique scène entre le vieux Roi et ses deux ministres Pacheco et Coelho. Le Roi n'est pas convaincu par les raisons politiques, qui plaident pour la rigueur. Il ne veut pas donner la mort à une femme innocente, à la mère des enfants de son fils ; il finit pourtant par laisser faire. Ce consentement tacite suffit aux meurtriers. L'intention les sauvera auprès des hommes et auprès de Dieu. « Malheureux Infant, s'écrie le chœur, ceux-là qui s'appellent tes vassaux font expirer celle que tu appelais ton âme ; ils teignent leur fer cruel dans ton propre sang! ))
Le spectateur n'est pas témoin du meurtre, qui est censé s'accomplir dansl'entr'acte. Un messager apporte la funeste nouvelle à l'Infant Dom Pedro, au commencement du 5® acte. « Elle est morte ? — Oui. — Qui l'a tuée? — Ton père lui avait pardonné, ses cruels ministres n'ont pas craint de tirer l'épée contre elle et de lui percer le sein. Ils l'ont tuée pendant qu'elle embrassait ses enfants ! »
C'est alors qu'éclate la colère du prince, annonçant les terribles vengeances que rapporte l'histoire, «c Que tous ceux qui m'entendent, s'écrie l'Infant désespéré, pleurent mon malheur avec moi ! que les pierres pleurent, puisque dans les hommes il s'est trouvé tant de cruauté ! Et toi ville de Coimbre, couvre-toi de tristesse
pour toujours ! Ne ris plus jamais^ et que dans tes murs on n'entende plus que des gémissements et des larmes! Que Teau du Mondégo devienne du sang! Que les arbres se sèchent ainsi que les fleurs ! qu'ils m'aident à demander au ciel justice pour mon immense malheur ! Je t'ai tuée, ma dame ! je t'ai tuée ! J'ai payé ton amour par la mort! Mais je me tuerai moi-même plus misérablement encore, ou je vengerai ta mort par de nouvelles cruautés ! Que pour cela seulement Dieu me garde la vie! J'ouvrirai leurs poitrines de mes propres mains ! J'en arracherai les cœurs féroces qui ont osé accomplir cette cruauté (1) ! ]>
(l) Ghorexn meu mal comigo quantos m'ouvem 1 Chorem as pedras duras pois nos hom^s S'achou tanta cruezal E tuGoimbra, Gubre-te de tristeza pera semprel N3o se ria em ti nunca, nem s'ouça Sen3o prantos e lagrymasl Em sangue Se converta aqueUa agoa de Mondego I As arvores se sequem e as flores l Ajudem-me pedir aos Geos justiça Deste meu mal tamanho I Eu te matey, senhoral eu te matey t Gom morte te paguei o teu amor 1 Mas eu me matarey mais cruelmente Do que a ti matàram, senSo vingo Gom novas crueldades tua morte 1 Par' isto me dâ Oeos somente vida !
Abra eu com minhas mSos aquellcs peitos, Arranque délies hus coraçOes feros Que tal crueza ousàrami...
Malgré le succès du théâtre érudit, les autos sacramentaes continuèrent pendant tout le cours de ce siècle à faire partie, comme en Espagne, du programme des fêtes du Corpus Domini^ et cela en dépit de l'opposition des autorités civile et ecclésiastique. Les dernières années de ce même siècle virent naître en Portugal un nouveau genre de pièces qu'on appela iQscomédiesmar' giques. Elles furent inventées par un auteur renommé , le père Simon Machado.Il changea son nom de Simon en celui de Bonaventure; il était séculier, il se donna comme religieux franciscain ; il était Portugais, il se fit passer pour Catalan. La Bergère Alfea, écrite en vers castillans, est la première de ce genre qui fut jouée à Porto avec force transformations, machines, ballets et musique. Pendant ce même temps, les jésuites, établis en Portugal depuis 1541, composaient et jouaient des pièces religieuses en latin dans leurs collèges , à Lisbonne, à Coimbre et à Evora. Ces représentations ne finirentqu'aveclexvii* siècle. L'une de ces pièces, qui comptait jusqu'à 350 personnages, fut jouée avec une mise en scène très riche et très compliquée. Le spectacle pour les yeux fit bientôt oublier le spectacle littéraire de l'une et de l'autre école, et la domination espagnole acheva d'accabler le théâtre portugais , en amenant sur le territoire conquis son répertoire et ses auteurs.