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SUITE DES COMÉDIES

Théâtre de l'Arlonte.

C'est en 4514 que TArioste , le grand poète épique de VOrlando furioso, acheva les deux premières de

ses cinq comédies, la Cassaria (du nom de cassa; c'est une caisse qui forme le sujet de la pièce); / Supposili. nies avait d'abord écrites en prose vers 1494. Après vingt années d'oubli, il se résolut à les mettre en vers. C'est lui qui donne ces dates dans le prologue de la Cassaria^ où il apprend aux spectateurs que vingt ans auparavant, la pièce a été jouée sur ces mêmes planches :

... La Cassaria Ch* un' altra vol ta, già venti anni passano, Vcder si fcce soprà questi pulpiti.

Cette représentation avait eu lieu pour le mariage d'Alphonse II et de Lucrèce Borgia.

La comédie intitulée le Negromante est de 1520, la Lena et la Scolastica sont de 1528; cette dernière, restée inachevée , fut terminée par le frère du poëte.

L'Arioste avait toujours aimé le théâtre.

L'alné de dix enfants, il traçait déjà, dans son jeune âge, des ébauches dialoguées qu'il récitait, avec ses petits frères, sur une scène improvisée. Au collège de Ferrare, il étudiait spécialement Plante et Térence , sous la direction de son professeur, Grégoire de Spolète. Quand le prince Alphonse d'Esté hérita de la couronne du duc Hercule son père, l'Arioste quitta, pour suivre sa fortune, le service du cardinal d'Esté, et le gentilhomme poëte devint, selon l'usage, l'un des commensaux du palais. En même temps qu'il combinait dans sa tète ce monde de per.^^onnages grandioses, gracieux ou plaisants, qui peuple sa merveilleuse épo*

pée de Roland furieux , il revenait par instants à ses premiers souvenirs littéraires, et il écrivait ses comédies, à la sollicitation du duc. Il avait la joie de les voir représenter par les brillants seigneurs et les belles dames de la cour de Ferrare. Il trouvait encore le temps d'improviser en vers toscans et latins ses admirables satires, ses sonnets, ses canzoni^ ses madrigaux tout empreints de cette grâce et de cette élégance de forme qu'il savait donner à tout ce qui sortait de sa plume. La faveur dont il jouissait auprès du Pape Léon X et de tous les princes italiens ne lui inspira jamais la moindre idée d'ambition; il mourut modestement comme il avait vécu, mais laissant un nom immortel.

Les comédies de l'Arioste furent regardées partout comme le dernier mot de l'art. On les estima à l'égal de son épopée, dont le succès était devenu si populaire que les ouvriers et les paysans en récitaient par cœur des strophes entières. Les érudits, qui critiquaient VOrlando, admiraient sans réserve les comédies; le préjugé du temps était si fort, que l'imitation semblait supérieure à l'invention. Lorsqu'une idée , bonne ou mauvaise, s'empare d'une génération, elle règne d'un pouvoir si absolu, que personne n'échappe à son influence. C'est avec un profond étonnement qu'on voit le créateur de tant de beautés originales écrire ceci dans sa préface des Sxippositi (version en prose) : « L'auteur avoue qu'il a suivi Plante et Térence, et que non-seulement dans les mœurs, mais aussi dans les sujets , il veut être l'imitateur des anciens. » Et,

partant de ce pokit , il se met bravement à copier dans les Supposai les Captifs de Plante et YEunuque de Térence. Il en est de la mode littéraire comme de toutes les modes : ce que nous avons trouvé gracieux et excellent nous paraîtra plus tard ridicule et détestable ; mais comment se fait-il que des gens sensés aient pu tous ensemble se tromper ainsi ?

Il y a un livre curieux à écrire : c'est l'histoire du succès.

La Cassaria et les Suppositi sont des sujets tout de convention. Dans la première de ces pièces, il s'agit d'une cassette pleine d'or, qu'Éropbile, fils de Crisobule, dérobe en l'absence de son père, pour la mettre en nantissement chez un marchand d'esclaves nommé Lucramo, propriétaire de la belle Eulalia, dont le jeune homme est amoureux. Par ce moyen il acquiert sa maltresse, et la cassette restera en gage jusqu'à ce qu'il ait payé le prix convenu de deux cents ducats. Quand le père d'Érophile revient de son voyage, le valet Volpino, reproduction des valets de Térence, persuade au bonhomme que le marchand d'esclaves a volé la cassette, et il l'engage à aller reprendre son bien, aidé de quelques amis. Le plan s'exécute malgré les cris de Lucramo ; celui-ci intente un procès devant le juge. Volpino conseille alors au père de son maître de payer deux cents écus pour faire retirer la plainte, et tout le monde est content.

Sur ce scénario, renouvelé des latins, l'Arioste a écrit de charmantes scènes, pleines de bonne humeur, et semées çà et là de traits d'esprit contre les vices et

les travers du jour. Au moment d'aller se plaindre au juge du vol dont il est victime, Chrysobule, rappelant la mauvaise renommée de sa partie adverse, s'écrie : c  qui ces grands jnattres (les gens de justice) donnent-ils plus de crédit qu'aux rufTians ? Ils les préfèrent aux gens de bien. A qui tendent-ils plus d'embûches qu'à nous autres marchands, parce que nous avons la réputation d'être riches?... Si je vais trouver le juge, il me fera répondre qu'il est sur le point de se mettre à table ou qu'il vient de sortir pour affaire urgente. Je connais bien les manières de ceux qui nous gouvernent. Ils ne sont jamais si occupés que lorsqu'ils jouent aux échecs ou aux tarots ; ils placent à la porte un serviteur pour introduire les joueurs et les ruffians, et expulser les honnêtes citoyens et les hommes vertueux. :»

Dans les Suppositi^ on voit le maître et le serviteur changer de rôles. Le jeune étudiant Érostrate prend le costume de Dulippo, son valet, pour courtiser la belle Polymneste, après s'être fait accepter pour le service de la maison, tandis que Dulippo, son domestique, tient sa place à l'Université. Le père de l'étudiant arrive de ssuprovince à Ferrare, où il trouve non-seulement un homme inconnu, sous le nom et dans le logis de son fils; mais un père de comédie inventé pour les besoins de l'intrigue, et qui liû soutient hardiment que c'est lui qui est le véritable Philogone, père d' Érostrate. Tout se débrouille par une reconnaissance finale, à la manière du dénoùment des Fourberies de Scopin, où Argante reconnaît à un bracelet

sa fille, qu'on lui avait volée à Tâge de quatre ans. Ici c'est le docteur Cleandro, d'abord rival d'Érostrate auprès de Polymneste, qui reconnaît dans le faux étudiant un fils qui lui fut jadis enlevé à Olrante par les Turcs. Ce sont là des réminiscences du théâtre latin que nous retrouvons chez nous pendant toute une période du xvii® siècle.

Lorsque Philogono, le père d'Érostrate, se présente chez son fils à Ferrare, le cuisinier Dalio lui refuse la porte, en alléguant que la maison est occupée. « Par qui? — Par Philogono. — Philogono? — Philogono, père d'Érostrate, qui arrive de Sicile 1 II y a deux heures à peine qu'il est descendu de cheval à l'auberge de l'Ange; les chevaux y sont encore. Érostrate l'est allé chercher et l'a amené ici. j>

Le véritable Philogono croit que le valet de son fils est ivre, et il appelle l'hôte nouveau de la maison. Celui-ci parait à la fenêtre, a Vous me demandez, seigneur? — Je voudrais savoir d'où vous êtes. — De Sicile. — De quelle ville? — De Catane. — Votre nom? — Philogono. — Votre profession? — Marchand. — Quelles marchandises avez-vous apportées?— Aucune. Je suis venu pour voir mon fils , que je n'ai pas vu depuis deux ans. — Il se nomme? — Érostrate. — Érostrate est votre fils? — Oui. — Et vous êtes Philogono? — Je le suis. — Marchand de Catane? — Qu'estil besoin de vous le redire? En ai-je menti? — Absolument, vous êtes un fripon, le pire des hommes! — Vous avez grand tort de me dire des injures. — Au lieu de t'en dire, je devrais t'en faire, homme sans

pudeur, qui veux me donner à croire que tu es ce que tu n'es pas. — Je suis Philogono, comme je vous Tai dit. — 0 mon Dieu ! quelle audace ! quelle effron* terie ! y>

Ici le domestique intervient et injurie à son tour le nouveau venu : « Je ne souffrirai pas que vous disiez des injures au père de mon maître. Si tu ne quittes cette porte, bête brute, je te mettrai en fuite à coups de bâton. Malheur à toi si Érostrate venait à rentrer! )»

Cette scène peut donner une idée du dialogue, qui ne manque pas de naturel.

La Lena, dont le nom sert de titre à la troisième comédie de TÂrioste, est le même personnage que la Celestine espagnole. Elle fait le même métier avec autant de conscience et d'habileté. Aux jeunes galants qui la viennent visiter, elle répond tout d'abord que pour les servir elle ne se contentera pas de paroles, mais qu'il faut de l'argent. « Tu ne me feras pas croire, Flavio, dit-elle à un jeune écervelé qui sollicite son entremise auprès d'une jeune fille, que tu ne peux trouver vingtcinq florins? Tes pareils trouvent toujours de l'argent! Si tes amis ne veulent pas te prêter, tu as sous la main les usuriers. Envoie tes beaux habits chez les juifs, tu en as de rechange. »

La jeune personne dont Flavio est amoureux est la fille d'un vieux débauché nommé Fazio, qui fut jadis l'amant de la Lena, et qu'aujourd'hui elle aide à vivre du fruit de ses exploits. Le portrait est d'une vérité et d'une abjection inouïes.

Corbolo, le valet de Flavio, parvient à soutirer les

vingt-cinq ducats au père de son maître, vieil avare, en lui faisant croire que- le jeune homme vient d'être assailli de nuit par des bandits, qui l'ont dépouillé de ses habits, et qui ne }e rendront que contre la somme demandée. Pendant le récit fantastique que lui débite le valet, le bon Ilario, qui, au fond du cœur, aime son fils, tremble qu'il n'ait été blessé. Il ne veut pas aller déposer sa plainte au «juge, parce qu'il faudrait aborder ce magistrat la bourse en main, ce Que faire alors, monsieur? — Prendre patience. — Flavio n'aura pas celle d'attendre. — Puisqu'il est hors de danger! Ah! Dieu lui a, crois-moi, accordé là une belle grâce. »

Survient le juif chez qui Corbolo a mis en gage les vêtements de son jeune maître, et dont les révélations peuvent tout compromettre ; l'habile fourberie de Corbolo le tire de ce mauvais pas ; il finit par avoir les vingt-cinq florins et par procurer, à l'insu de la Lena, un rendez-vous à son maître avec Licinia, la fille du vieux Fazio. L'esclandre se termine par un mariage, car Ilario cède aux menaces de Fazio et aux prières de son (ils. La morale seule n'est pas satisfaite de toutes les péripéties de cette étrange histoire. Pour n'être pas plus édifiante, la fable de la Célestine est bien autrement conçue, et le caractère du principal personnage y est surtout traité d'une façon plus magistrale. Il est impossible cependant de ne pas remarquer la ressemblance de quelques-unes des scènes que j'indique avec les scènes de Molière dans les Fourberies de Scapin. Flavio et son valet Corbolo sont bien les ancêtres de Léandre et de Scapin, comme Ilario est bien le

sosie de Géronte. L'antre des bandits a inspiré probablement la galère du Turc.

Le Negromante ou le Sorcier est encore une pièce d'intrigue, mais la plus compliquée de toutes celles de TArioste. C'était la forme qui plaisait alors. Il s'agit d'un jeune homme nommé Cinthio, qui a épousé en secret une jeune fille appelée Lavinia, et qui est contraint par son père, à qui il n'ose avouer sa désobéissance , de s'unir une autre femme. La bigamie est, comme on voit, le point de départ de l'action. Cinthio, pour rester fidèle à son épouse secrète, feint de ne pouvoir accomplir ses devoirs de mari avec sa seconde femme, afin que ce nouveau mariage soit dissous légalement. Un fripon de Négromant est requis par le beau-père pour désensorceler son gendre. Il est en même temps payé par Camillo, l'amoureux de la seconde mariée, et aussi par Cinthio, pour qu'il aide à la dissolution de cet hymen forcé. Le magicien et son serviteur emploient mille ruses pour arriver à la ruine complète des sots qui croient au pouvoir de leurs enchantements. Le coffre, qui joue un si grand rôle dans la Calandria du cardinal Bibbiena, apparaît dans cette action compliquée et augmente l'imbroglio à peu près de la même manière, en servant de cachette à l'amoureux. Le Négromant s'enfuit pendant que ses dupes se débrouillent.

Cette comédie, du Négromant fut toujours tenue en grande estime par les critiques italiens. Signorelli ne tarit pas en éloges sur ses beautés, et il cite comme des plus comiques la scène où Cinthio s'entretient, avec

son valet Temolo^ des prodiges opérés par le sorcier, prodiges que le valet réfute avec son bon sens naturel, plus concluant que la demi-science de son maître, «c On dit que le sorcier fait le jour et la nuit à sa fantaisie. — J'en puis faire autant ! répond le valet. — Comment? — En allumant une bougie pendant la nuit et en fermant les fenêtres pendant le jour. Que fait encore notre sorcier? — Il se rend invisible. — L'avez-vous jamais vu en cet état, mon maître? — Imbécile ! cela est-il possible ? » Cinthio ajoute que le Négromant prend à sa volonté la forme de toute sorte d'animaux, et le valet répond qu'il a vu des notaires et des banquiers se changer en loups et en renards, et des conseillers se changer en ânes. Quant à ceux qui prennent la forme de bêtes à cornes, il n'en veut pas parler. Signorelli compare ce comique à celui d'Aristophane dans les Nuées.

Lorsque l'Ârioste mourut, il laissa un acte et demi d'une comédie intitulée : la Scolastica. Son frère Gabriel acheva la pièce sur les plans retrouvés. Elle prend son nom des deux principaux personnages, qui étudient la scolastique. Cette comédie se nommerait en français les Étudiants. C'est la moins bonne des cinq comédies formant le répertoire de Fauteur del'OrZando furioso. S'il l'avait écrite jusqu'au bout, les caractères y seraient sans doute mieux accusés et suivis ; le chagrin de Claudio se croyant trahi, les sentiments d'Euriaie et d'Ippolita seraient plus chaudement exprimés ; le rôle de Piston, le valet imbécile, contiendrait plus de mots plaisants. Flaminia, la maîtresse de Claudio, ne parait

pas dans la pièce. Le rôle de Tecclésiastique casuiste qui, en vertu d'une bulle, promet au bonhomme Bartolo de lui remettre ses péchés aussi bien que pourrait le faire le Saint-Père lui-même, n'a pas les développements nécessaires pour produire l'effet que s'était sans doute proposé le premier auteur. En un mot, le plan de TArioste n'a pas trouvé dans le frère du grand poëte un écrivain capable de l'interpréter.

Tbéàtre de MaclilAvel.

Niccolo Machiavelli, le profond penseur qui écrivit les Histoires florentines^ le Traité de Varl de la guerre et le Livre du Prince^ nous a laissé la meilleure comédie de son siècle, cette célèbre Mandragore^ qui se jouait dans les appartements du Pape et à la cour des princes italiens les plus éclairés, cette Mandragore dont La Fontaine fit l'un de ses plus charmants contes, mais qu'aujourd'hui notre pruderie regarde comme l'une des excentricités les plus légères des anciens jours.

Chacun a lu pourtant, tout haut ou tout bas, sinon la comédie du Secrétaire florentin , du moins ]e conte de

La Fontaine, dont la simple transcription pourrait servir d'analyse à la pièce. On n'a pas oublié certainement madame Lucrèce et son mari Messer Nicia Calfucci.

Ce fut un sot en son temps très insigne ; Bien le montra lorsque bon gré mal gré 11 résolut d'être père appelé.

On se souvient du moyen que lui suggère, dans le conte comme dans la comédie, le jeune Callimaque : une infusion de racine de mandragore à donner en boisson à sa femme ; puis , comme le poison pourrait devenir funeste au mari, y exposer un homme de rien qu'on prendra dans la rue :

On bandera les yeux à ce paillard.

Il ne saura qui, quoi, n'en quelle part, N'en quel logis, ni si dedans Florence, Ou bien dehors, on vous l'aura mené.

Lorsque Mme Lucrèce refuse d'accepter l'épreuve, c'est son confesseur. Frère Timothée, qu'on lui dépêche pour la décider, et l'aventure se suit de point en point, comme elle est relatée dans le petit poème de La Fontaine.

C'est assurément là un singulier sujet pour être mis en action et représenté devant une assemblée de cardinaux présidée par un Pape.

Ce qui distingue cette comédie de toutes les autres, c'est la netteté et la précision avec lesquelles sont dessinés les caractères ; ce ne sont pas là des personnages de convention, mais des portraits vivants, la pure ex-

pression des mœurs florentines du temps des Médicis. La Mandragore a une valeur historique au moins égale à sa valeur littéraire. On retrouve dans ce dialogue, toujours cultivé et rempli de traits d'observation, cette société italienne du xvi" siècle qui rappelait celle d'Athènes par ses qualités comme par ses vices, et où l'on voyait la courtisane Imperia toujours entourée d'une cohorte de prélats et d'abbés, ainsi que jadis Âspasie était entourée des disciples de Socrate, des artistes et des premiers magistrats de la cité. Comme aux jours de Périclès, les courtisanes étaient alors instruites dans les lettres et dans les arts, et leur fréquentation devaitalors, comme jadis, avoir une vive influence sur les mœurs. La comédie qui nous traduit les allures de cette société doit, pour demeurer vraie, être ce qu'elle est; il nous faut donc l'apprécier à son point de vue et non pas au nôtre.

n y a trois études de caractères dans la Mandragore : Nicia, Frère Timothée et Mme Lucrèce, toutes trois traitées de main de maître. Messer Nicia, le mari de Mme Lucrèce, n'est pas un niais ordinaire, c'est un docteur es lettres latines et grecques : il a appris tout ce qu'on peut apprendre, mais il ne sait rien de ce qu'on doit deviner. CalUmaque, qui arrive de l'Université de Paris, conquiert tout d'abord la bienveillance de Messer Nicia en lui parlant latin, et, après leur première entrevue, celui-ci dit au jeune homme : « J'ai plus confiance en vous que les Hongrois dans les épées. » La vertu de la racine de mandragore, qui a guéri de la stérilité la Reine de France et une foule

d'autres princesses du royaume, ne lui semble pas impossible, puisqu'elle est affirmée par un docteur de Paris qui parle latin comme Cicéron. Quand il s'agit de faire neutraliser le venin de la racine par le mode indiqué , le docteur éprouve quelque répugnance ; mais il se résigne à ce moyen, puisque tant de princes et de rois l'ont pratiqué ainsi. Ligurio, l'ami de Messer Nicia, lui demande vingt-cinq ducats pour les offrir au confesseur afin qu'il décide Mme Lucrèce à se soumettre à l'épreuve convenue ; Nicia les lui donne, car il sait l'avidité de ces Frères, gui n'ont tant éC influence que parce qu'ils savent leurs péchés et les nôtres. Et quand le tour est fait, par sa faute et avec son aide, le savant imbécile, mais toujours logique dans sa sottise, croit devoir remercier son ingénieux conseiller. Messer Nicia a une telle confiance dans ses propres mérites que jamais l'idée ne lui viendra que quelqu'un soit assez fin pour le tromper.

Frère Timothée est un de ces pauvres porte-besace, hypocrite par nécessité, avide par appétit, et qui ne se prête à mal faire quelorsque sa bourse est complètement à sec. Il pratique son état non pas par vocation, mais par habitude, comme il exercerait le métier de cordonnier ou de maçon; seulement il aime mieux être assis que debout, tenir un bréviaire qu'une alêne ou une truelle.

Quand Ligurio vient lui proposer quelques centaines de ducats à distribuer en aumônes à sa volonté, il est d'avance disposé à tout. L'émissaire du docteur Nicia, qui veut voir jusqu'où peut aller sa conscience, lui dit qu'il s'agit d'une jeune fille au couvent qu'il faudrait

THÉi^TRE ITALIEN. — XVI* SIÈCLE. 47

aider, au moyen d'une potion, à sortir d'une situation qui déshonore sa famille. Frère Timothée a d'abord des scrupules, mais il finit par demander la fiole et le nom du couvent où il faut la porter. Ligurio lui avoue alors qu'il a voulu rire et il n'a pas de peine à décider le Frère à proposer à Mme Lucrèce l'expédient imaginé par Callimaque, ce qui devient une bagatelle après l'acceptation de l'autre proposition. Ce qui rassure Timothée, c'est que ceux qui l'emploient ont intérêt au secret ; la seule difficulté sera donc de décider Mme Lucrèce. Quand il se trouve vis-à-vis d'elle, il épuise tous les charmes de son éloquence pour prouver à la jeune femme que le cas est fort simple^ et que, dans cette action, il n'y aura de sa part aucun péché. Ce n'est pas le corps qui pèche, c'est la volonté ; ce ne peut être une faute que de faire plaisir à son mari, a Je vous jure, ajoute-t-il, que vous ne commettrez pas là un plus gros péché que si vous mangiez de la viande un mercredi, et ce péché s'en va avec de l'eau bénite. »

Quand le sacrifice va se consommer, le remords se fait jour dans l'âme du Frère, a Malheureux que je suisi se dit-il, est-il possible que je vive entre de telles

craintes et de telles espérances ? Je ressemble à un navire poussé par des vents contraires^ d'autant plus en péril qu'il est plus près du port Je me dis quelquefois : ignores-tu quel peu de félicité l'homme trouve dans la satisfaction de ses désirs relativement à ce qu'il a espéré ? D'autre part, le pis qui puisse arriver, c'est de mourir et d'aller en enfer. Il y a tant de gens qui sont morts, et il est en enfer tant de gens de bien!

Regarde en face ta destinée ; fuis le mal, et si tu ne peux le fuir, supporte-le en homme. » Il complète sa pensée dans un autre monologue au quatrième acte : « Ils disent vrai ceux qui disent que la mauvaise compagnie conduit l'homme à la potence, et souvent on se perd pour être trop bon comme pour être trop méchant. Dieu sait que je ne méditais de faire de mal à personne ; j'étais dans une cellule, je disais mon ofBce, j'entretenais mes ouailles. Ce diable de Ligurio m'a fait mettre le doigt dans une faute où a bientôt passé le bras et tout le corps. Je me rassure pourtant en réfléchissant que lorsqu'une chose intéresse beaucoup de monde, beaucoup de monde s'en occupe. »

L'événement ayant tourné au gré de celui qui aurait eu le droit de s'en plaindre, il ne reste plus qu'à rendre grâce à Dieu. Frère Timothée précède la famille à l'église, récompensé de ses soins et remis de toutes ses émotions.

Quant à Mme Lucrèce, femme de Messer Nicia Calfucd, elle a dans le pays une grande réputation de beauté et en même temps de sagesse. Callimaque dit lui-même qu'elle est tout à fait étrangère aux choses de l'amour. Son mari est très riche et se laisse en tout gouverner par elle. On ne la voit à aucune fête ; elle ne recherche aucun plaisir. Ses gens la respectent et sont incapables de la trahir, ce qui oblige le jeune galant à se faire aider dans cette attaque difficile par le propre mari de la belle. On sait comme il s'y prend. Mme Lucrèce a eu déjà à se plaindre d'un moine qui^ dans l'église des Frères Servîtes, où elle allait prier Dieu

pour obtenir un enfant, se permit de lui parler sur un ton trop mondain. Ce n'est qu'avec prudence qu'elle écoute le discours de Frère Timothée, renforcé de l'éloquence de Mme Sostrata, mère de la jeune femme. Mais à ce que veut son mari il faut bien que la vertueuse épouse se décide^ surtout après la consultation de son confesseur. Aussi lorsque, au dénoùment de la pièce, Nicia lui présente Callimaque en disant : « Voici celui qui nous aura procuré un bâton pour notre vieillesse, » elle répond candidement : « Je l'aime beaucoup, et il sera le parrain de notre enfant. is>

Telle est cette Mandragore^ que Voltaire préférait à toutes les comédies d'Aristophane. On croit que c'est pendant son exil à San-Cassiano que le secrétaire florentin, faisant trêve à ses chagrins, s'improvisa ainsi auteur comique, et marqua du premier coup sa place au premier rang. La Mandragore est en prose simple et élégante, comme les trois autres pièces du même auteur, la Clizia^ la traduction de YAndrienne de Térence, et la comédie qu'on désigne par ces mots :

La Comédie sans titre.

Machiavel écrivit la Mandragore au milieu de sa vie rustique d'exilé, quand^ pour passer ses loisirs, il jouait à la cricca avec le boucher, le meunier et deux chaufourniers du village. Ce petit homme au visage olivâtre, au sourire narquois, savait se placer au niveau de ceux avec qui la fortune le condamnait à vivre , tantôt profond et dissimulé avec les politiques et les princes de l'Église, tantôt plein de gaieté et de saillies piquantes avec ses amis et avec les femmes. Les paysans de

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