II
Monte-Gassiano ne se seraient pas doutés que c'était là le descendant d'une antique maison^ qui possédait le fief de Monte-Sputoli, quand elle se soumit aux lois de Florence. Il est vrai que, depuis , sa famille, compromise et ruinée à cause de son attachement au parti guelfe, ne lui avait laissé aucune fortune pour élever ses enfants, dont l'un fut prêtre, et l'autre chevalier de Saint- Jean.
Les autres pièces de Machiavel sont loin d'avoir le mérite de la Mandragore, quoiqu'on y reconnaisse pourtant la plume d'un grand écrivain. La Clizia n'est, à vrai dire, qu'une imitation libre de la Casina de Plante, qui, elle-même, n'était qu'un emprunt fait au Grec Diphyle par le poëte latin. Dans le prologue, l'auteur italien annonce au public que son action est renouvelée des Grecs ; mais il ajoute que le même fait s'est récemment passé à Florence. <( Ne cherchez pas à reconnaître les masques, attendu qu'on a changé tous les noms. » Il prévoit que quelques-uns pourront trouver la chose très risquée ; mais l'expression voilera les pensées, et les femmes pourront entendre la pièce sans rougir.
L'argument de Machiavel est absolument celui de Plante ; les .noms seuls et les phrases sont changés. Le vieillard latin Staline, amoureux de Casina, est devenu le vieux Nicomaco, amoureux de Clizia; la matrone Cléostrate, femme du senex amator Casinœ^ s'est métamorphosée en Madonna Sofronia, épouse de Nicomaco ; le fermier Olympio et ChaUnus, les deux prétendants à la main de la jeune fille, ont pris \es^
noms d'Ëustachio et de PiiTO : hors de là, ce sont les mêmes événements. La pièce italienne est, toutefois, malgré ses légèretés, beaucoup plus honnête à la lecture que celle du poëte latin, qui parfois risque dans son dialogue de telles énormités, que les copistes qui nous ont transmis l'ouvrage ont cru devoir y pratiquer des coupures. Les plaisanteries qu'ils ont laissées donnent une singulière idée de la portée de celles qu'a fait disparaître leur pudeur. Et, avec tout cela, le bon La Harpe voit dans la pièce de Plante un sujet d'opéra comique, et il trouve qu'une jolie musique rendrait l'ouvrage très piquant. On se rappelle peut-être le sujet de la Casina ou de la Clizia , car c'est tout un. Un vieux débauché a imaginé, pour jouir des faveurs d'une jeune fille, de la marier à son fermier, dont il prendra la place le soir même des noces, à la faveur de l'obscurité. La femme du vieillard, pour lui donner une leçon, substitue à la Clizia ou à la Casina un jeune et vigoureux paysan, qui corrige de la belle façon le vieux débauché, quand il vient se glisser clandestinement dans le lit de la mariée. Le récit de cette nuit fatale, qui arrive au cinquième acte dans les deux comédies, est un chef-d'œuvre de drôlerie ; mais il est poussé dans des extrémités telles, que c'est à ne pas comprendre que cette pièce ait pu être représentée. Dans la pièce italienne, c'est le vieillard lui-même qui fait le récit; dans Plante, c'est le fermier Olympio, ce qui donne à l'auteur plus de liberté de parole, et il en use.
VAndrienne est une simple traduction de la pièce
de Térence, dont toutefois le prologue se trouve supprimé. Quant à la comédie en prose, elle n'a que trois actes. On l'attribue à Machiavel, mais on n'a jamais bien prouvé qu'elle iùt de lui ; le dialogue est pourtant écrit dans sa manière. C'est encore un sujet scabreux .que celui de la Comédie sans titre, qu'on peut appeler, si l'on veut^ Frère Albéric, du nom de son principal personnage. Ce frère Âlbéric est un Tartufe en herbe ; il ne dépouille pas encore le vieil Amerigo, l'Orgon de la pièce, mais il lui souffle sa femme bel et bien, et ne se contente pas de la convoiter. Son hypocrisie n'est pas profonde, comme celle du personnage de Molière : eUe prend tout au plus la peine de se dissimuler un peu. Frère Âlbéric n'arrive pas toutefois au degré de perversité du Timothée de la Mandragore; il est jeune, il ne pense encore qu'à se divertir. Madame Catherine se plaint des assiduités de son mari auprès d'une voisine ; le bon Frère, qui trouve l'épouse irritée fort à son goût, conçoit aussitôt la pensée de profiter de sa fureur pour obtenir ses bonnes grâces. Il persuade au vieux séducteur d'aller la nuit trouver la voisine dans la chambre où elle l'attendra, dit-il; et il décide Madame Catherine à s'aller mettre dans le lit, au lieu et place de la commère. Après s'être assurée de la scélératesse de son époux, elle aura le droit de le confondre et de le quereller le reste de ses jours. Madame Catherine est ravie de l'invention ; mais avant le mari infidèle, c'est le Frère qui va trouver la femme, et qui, au milieu de l'obscurité, prend sa dime sur le bien du coupable. La querelle se termine à l'amiable dans le
ménage, grâce àrintervention du bon Frère, qui débite aux époux un sermon sur le pardon des injures, et il assure au vieil Amerigo qu'il peut se vanter de posséder la femme la plus sage non pas seulement de Florence, mais du monde entier. Le mari demande pardon, et il se soumettra à la pénitence que le bon Frère voudra bien lui imposer. Le mari et la femme, réconciliés, jurent de n'avoir jamais d'autre confesseur que le frère Albéric. Il accepte la charge pour l'amour de Dieu et pour le salut de leur âme.
Je ne mentionne que pour mémoire une autre pièce en cinq actes et en vers, que Ton a fait figurer dans quelques éditions de Machiavel, et qu'on désigne, comme la précédente, par ces mots : Comédie sans titre.
M. Perfetti, l'éditeur de la petite édition in-32 publiée à Florence en 1863, déclare dans sa préface que la comédie en vers, qu'il joint pourtant aux autres, est indigne en tous points de l'auteur de la Mandragore^ et il a raison.
TliéAtra de r Arétlii.
Si les auteurs qui succédèrent à Machiavel avaient suivi ses traces, la grande comédie de caractère et de
mœurs aurait été fondée dès le commencement du xvi« siècle ; mais l'imitation servile des Latins prévalut, et la comédie d'intrigue, habillée à la mode de Plante et de Térence, fit malheureusement école. Quelques écrivains cherchèrent, par instants, à se maintenir dans la voie nouvelle; mais l'impulsion donnée eut bientôt entraîné tous les autres.
Un ami de l'Arioste , Ercole Bentivoglio, produisit vers 1540 une pièce dont le titre semblerait annoncer une comédie de caractère, le Jaloux; mais , se laissant aller bientôt aux amusantes complications de l'intrigue, Bentivoglio ne montra que de profil ce caractère du jaloux, qui plus tard fut développé au théâtre sous toutes les formes^ depuis Othello jusqu'à Sganarelle.
Vers la même époque paraît l'Arétin, dont le nom est resté plus que les œuvres. Ce nom lui venait de la ville d'Arezzo, où il était né, en 4492, de la liaison passagère d'une fille de plaisir, appelée la Tita, et d'un gentilhomme du pays, nommé Bacci. Le futur auteur de tant de libelles naquit dans un hôpital et mourut dans un palais. C'était une fine intelligence, mais un homme à tout faire pour arriver à la richesse et aux jouissances épicuriennes, le but final de tous ses désirs. Il pouvait vivre de l'épée ou de la plume, les deux industries les plus lucratives à cette époque. De sa nature Pietro Aretino n'était pas très brave ; il résolut donc de faire la guerre sans risquer sa peau, et, quoique son éducation première iùt très sommaire et très négligée, il aiguisa sa plume en poignard et pratiqua, sur une immense échelle, cet art de menacer les timorés
et d'exploiter les dupes, que la police correctionnelle punit aujourd'hui sous le nom de chantage.
Cela n'est que trop vrai : le fils de la Tita, le bâtard, Taventurier, Tex-apprenti relieur, l'ecclésiastique manqué^ fit chanter tous les princes de l'Italie et tous les grands artistes \ il fit chanter les Este et les Gonzague, le Pape Léon X, le Roi François I^ et jusqu'à l'Empereur Charles-Quint. Il fut le commensal et l'ami de ce terrible chef des bandes noires^ Jean de Médicis, qu'à cause de ses cruautés on avait surnommé le Grand-Diable ; il fut l'ami du Titien, qui, à diverses reprises, reproduisit sa figure de renard, ses yeux caves et luisants, sa mâchoire avancée comme celle d'un animal qui va mordre. Il traîna partout, à Rome comme à Venise, un luxe de potentat et afficha des mœurs de sultan. On appelait les odaliks de son sérail les Arélines. Son palais du grand canal à Venise étincelait d'orfèvrerie, de statues, de tableaux de maîtres, de meubles précieux, cadeaux extorqués pour prix de quelques éloges en prose ou en vers. Ses seuls déboires furent quelques coups de bâton et un guet-apens où il faillit perdre la vie, à propos d'un amour de cuisinière. Il eut pourtant des bonnes fortunes plus raffinées : Franceschina, la cantatrice, Anzela ZafTetta, la beUe courtisane de Venise, Perina Riccia, la pâle poitrinaire, qu'il aima comme aime un amoureux de quinze ans, qui le trompa et qui obtint de lui son pardon.
L'Ârétin croyait lui-même à son génie, la vanité lui donnant le change sur les causes de son incroyable succès. C'est ce malheureux pamphlétaire qui osait
écrire au Tasse persécuté les lignes suivantes, que Ton trouve dans sa volumineuse correspondance : a Je ne vous dirai pas que les hommes de mérite devraient regarder le jour de ma naissance comme un jour mémorable , moi qui, sans servir les cours, ai forcé tout ce qu'il y a de grand dans le monde à payer tribut à mon talent. La renommée n'est occupée que de moi. En Perse et dans l'Inde mon portrait se trouve et mon nom est connu. Repentez-vous donc et cessez de vous élever au-dessus des étoiles en rabaissant des hommes tels que moi. ]>
Pierre Arétin fut appelé le Divin et le Fléau des vrinces. Ce nom de Divin, qui a l'air d'une antiphrase 4uand on se reporte à la vie peu édifiante du personnage, témoigne de la popularité qu'il obtint dans son temps. Tiraboschi le maltraite fort, dans son Histoire de la littérature italienne^ lorsqu'il dit : a L'Ârétin publia beaucoup de comédies dignes de lui, c'est-à-dire fameuses seulement par l'impudence avec laquelle elles sont écrites, i^
Cette bizarre intelligence, assez élevée malgré ses vices, mérite pourtant une place spéciale parmi les auteurs comiques de son siècle, pour l'esprit et le mouvement de son dialogue, pour sa verve diabolique, pour la hardiesse saisissante avec laquelle sont retracés à grands traits les travers et les vices de ses contemporains. Cet homme, qui se fit frapper des médailles comme un triomphateur couronné, et qui, après ses obscénités poétiques (seize sonnets servant de texte explicatif aux seize compositions peintes par Jules
Romain et gravées par Marc Antonio Raimondi), eut l'audace d'aspirer au chapeau de cardinal, vécut et mourut en riant. Après avoir reçu le dernier sacrement^ il dit à ses amis : « Maintenant que me voilà huilé, préservez*moi des rats. ]>
C'est avec ses sonnets et ses dédicaces que le poëte d'Arezzô avait coutume de battre monnaie pour subvenir aux dépenses de ses festins et de ses maîtresses. Ses comédies ne lui rapportaient rien : il les composait pour sa gloire, à laquelle il croyait plus que personne; aussi sont-elles comptées, parmi ses productions, comme 'celles qu'il a travaillées avec le plus de conscience et de soin. Elles sont au nombre de cinq, toutes en prose et en cinq actes. Le style de l'auteur ne peut être taxé de latinisme, et pour cause; mais il conserve une tendance marquée à ce que plus tard nous appelâmes en France le précieux.
n n'est pas une seule de ces pièces en cinq actes qui ne se réduirsût à trois ou même à deux si on la dégageait des épisodes inutiles. Ces épisodes n'ont quelquefois aucun lien, aucune corrélation; ils se suc^ cèdent sans se suivre, et rappellent involontairement cette soirée célèbre, donnée chez le Pape Léon X, où l'on représenta alternativement, dans la même séance, deux pièces différentes, en les entremêlant, un acte de l'une après un acte de l'autre. Les cinq pièces de l'Arétin sont intitulées : le Maréchal (il Marescalco}^ la Courtisane (la Cortegia/na) ^ le Philosophe (il Filosofo)^ V Hypocrite et la Talanta.
Le^Maréchal se borne à la mise en action d'une plai-
santerie du duc de Mantoue, qui fait accroire à son grand dignitaire qu'il va le marier malgré lui. Un page du duc joue le rôle de la fiancée. Tout le monde finit par rire, et le bon maréchal en est quitte pour la peur.
Dans la pièce intitulée la Cortegiana il ne s'agit pas d'une Laïs ou d'une Olimpia, mais bien du métier d'homme de cour, que le principal personnage veut apprendre pour arriver à la conquête d'un chapeau de cardinal. C'est encore un pauvre diable que l'on berne à plaisir^ comme on berne le Bourgeois gentilhomme. La première leçon que maître André donne au crédule Maco est celle-ci : « Il importe avant tout que l'homme de cour sache blasphémer, qu'il sache être joueur, envieux, coureur, hérétique, flatteur, médisant, ingrat, ignorant, âne.
— Comment fait-on pour être ignorant? demande Maco. — En restant bête. — Et envieux? — En crevant du bonheur d'autrui. — Flatteur? — En louant toute coquinerie. — Comment fait-on pour être ingrat? — En feignant de n'avoir jamais vu les gens à qui l'on doit un service. — Ane, comment le devient-on? — Interrogez là-dessus jusqu'aux escaliers du palais, i^
M. Mercure, médecin, fait prendre des pilules à Messer Maco pour le préparer au cardinalat ; puis il le conduit au bain et le plonge dans une cuve, qu'il appelle le moule des cardinaux. Parallèlement à cette action se déroule celle d'une autre dupe, Messer Parabolano, seigneur napolitain. La duègne Âlvizia vient le trouver de la part d'une dame, qui veut lui mettre le ciel dans la main.
€ Vous êtes la nourrice de mon ange? demande le Napolitain.
— Je suis votre servante et la gouvernante de cette dame, dont vous êtes la vie, Tâme, l'espoir. Mais la tendresse que je lui porte me conduira en enfer.
— Pourquoi donc, ma révérende mère ?
— Parce que l'honneur est le trésor du monde. Mais je veux que ma maîtresse vive. Je prie votre seigneurie de se laisser aimer par elle. Qui ne s'amouracherait d'un aussi gentil seigneur?... Mais j'ai honte de parler à un illustre docteur, vêtue de cette vieille robe.
— Que ce collier t'aide à en acheter une neuve ! » Parabolano finit par s'apercevoir qu'il a été dupé par
les coquins qui l'entourent, et que son laquais, Rosso, s'entendait avec eux pour le dépouiller. Mais comme il est clément, il pardonne à tout le monde ; il réconcilie même Messer Maco avec ce fourbe de maître André, et il invite cette honorable compagnie à venir souper chez lui. Dans son compliment au public, le Rosso, s'excusant de la longueur de la pièce, met ce défaut sur le compte de la cour de Rome, car ses scandales, ditil, on n'aurait pas fini de les raconter in sœcula sœculorum.
La comédie du Philosophe est composée de deux actions qui auraient pu constituer deux pièces diiTérentes. Dans la fable, dont la comédie porte le nom, le principal personnage joue le rôle de Georges Dandin ; on peut même dire, sans craindre beaucoup de se tromper, que le sujet de cette pièce a été emprunté
par Molière à TArétin. Nos auteurs du xvii* siècle usaient largement du droit d'emprunt, et je ne les en blâme pas. S'ils n'avaient agi comme ils l'ont fait, nous n'aurions aujourd'hui ni le Cîd, ni le Menteur. Revenons au Philosophe de l'Arétin.
Le seigneur Plataristotile a épousé une femme qui le trompe avec un jeune galant, nommé Polidoro. Il enferme l'amant de sa femme dans une chambre du logis et va chercher la mère de la dame, afin qu'elle soit témoin de sa honte. Mais pendant sa courte absence, Madame Tessa a fait évader l'amoureux, et, quand le mari revient, c'est un âne tout brayant et pétaradant qui sort de la chambre, où la servante malicieuse l'a fait enfermer. On gourmande le mari, qui s'avoue vaincu et jure désormais de ne plus se plaindre de rien.
La seconde action, juxtaposée à celle-ci, nous montre une courtisane qui s'empare d'un nouveau débarqué appelé Boccaccio, l'emmène chez elle, et, après un bon dîner, le fait tomber dans la fosse aux immondices. Puis elle le met dehors, au milieu de la nuit, sans argent, en chemise et tout empuanti. Boccaccio est arrêté par des voleurs qui le forcent à les aider à dépouiller de ses joyaux, de sa crosse et de sa mitre un évèque enterré dans une église ; puis, abaissant sur leur complice forcé le couvercle de la tombe, ils s'enfuient pour se partager la dépouille. Délivré par un hasard de comédie, Boccaccio sort du monument et rentre paisiblement à son logis. Mais il a eu soin d'emporter la bague du défunt évèque, que les voleurs
n'ont pas eu le temps de lui prendre. Ainsi il a plus gagné qu'il n'a perdu, car sa conscience ne lui dit pas que son devoir serait de remettre le joyau dans les mains de la justice. « J'ai perdu mon argent sans cartes, dit-il, et je l'ai regagné sans dés. i^ Boccaccio, on le voit, n'est pas d'une philosophie moins facile que le Philosophe lui-même. L'auteur trouve prohablement le fait irréprochable, car il ne dit pas un mot pour l'atténuer.
Le titre de Y Hypocrite semble indiquer une ébauche du Tartufe^ il n'en est rien. La liste des personnages de la pièce donne comme profession au protagoniste celle de parasite. Voici comment, dans la première scène, Messer Lyseo crayonne son portrait : « Un homme qui parle lentement, qui porte certain manteau étroit, usé, un maigre hère, regardant toujours à terre, le bréviaire sous le bras. On le trouve ordinairement dans une église ou dans une bibliothèque, r^ Mais ce Tartufe prétendu n'est au fond qu'un bonhomme, qui désire bien manger sans qu'il lui en coûte rien. Il met ses talents au service des cinq filles de son hôte, et il les marie à leurs amoureux, après les avoir tirées d'un mauvais pas où elles s'étaient engagées. L'action se complique d'une ressemblance de deux frères jumeaux, qui amène des quiproquos renouvelés des Ménechmes.
Dans sa comédie de la Talanta , l'Ârétin trace un caractère très fin et très complet de la vie des Âspasies de son temps. La donnée anecdotique de la pièce ne brille pas par l'intérêt dramatique; elle amène plus de
confusion que de mouvement dans Faction, qui a la prétention pourtant d'être très forte d'intrigue. Si l'on écarte les scènes accessoires qui n'ont pas trait au sujet, il reste en somme un argument assez banal, mais le détail est charmant. Il s'agit de deux enfants pris par les Turcs en Sicile, emmenés en esclavage à Constantinople et vendus à un homme d'Âncône quand ils ont atteint la puberté. La fille porte des habits masculins , le frère un costume de femme. Un capitaine et un marchand de Venise, qui les ont achetés à Âncône et amenés à Rome, font présent des deux esclaves à la Talanta, dont ils sont les assidus soupirants. Mais les esclaves se sauvent, et, quand on les rattrape, ils retrouvent leur père qui marie la fillegarçon à un jeune seigneur qu'elle aime. Quant à la Talanta, après tous les tours qu'on lui a vu jouer à ses trois amants, au lieu de se trouver punie au dénoùment, elle reçoit encore deux bourses d'or bien garnies pour compenser la perte que lui fait subir la libération de ses deux esclaves. La Talanta excuse sa conduite en disant : « L'industrie de mes pareilles naquit de la lésinerie des premiers qui nous firent courtisanes. Ainsi nous n'avons point de charité, pai*ce qu'ils ont montré, eux, une dureté sans pareille à notre égard. C'est pourquoi leur faire le plus de mal possible est œuvre méritoire.» Elle se moque du capitaine Rodomont et du vieux Vénitien, qui se ruinent pour ses caprices. Quant au jeune Orfinio, qu'elle préfère aux Céladons, elle ne l'en estime pas beaucoup plus ; elle le trompe comme les autres, et lui attrape tout ce
qu'elle peut, a Ce qu'Orfinio aime en moi, dit-elle, ce n'est pas ma personne, c'est le plaisir que je lui donne : il dépense non pour mon profit, mais pour sa propre satisfaction. Suppose un gourmand qui achète une perdrix, ce n'est point pour l'amour qu'il porte au volatile, mais pour l'envie qu'il a de le manger. Maintenant voici la conclusion : Tant que les filets que ma ruse a tendus dans la haie de leur libéralité n'auront pas pris le petit Sarrasin que le Vénitien m'a promis et la petite esclave que doit me donner le capitaine^ Orfinio ne doit pas remettre les pieds chez moi. :»
Orfinio se fâche et finit pourtant par revenir auprès de l'infidèle; elle l'accueille à merveille , lui jure qu'elle n'aime que lui ; mais il faut qu'il lui accorde trois jours de pleine liberté! Les jours d'hiver sont si courts ; en retour elle lui en rendra dix de ceux de l'été, qui sont si longs, n Quoi ! vous voulez que chacun de ces personnages vous possède tout un jour? — Ni plus, ni moins. — Traîtresse! — Je serai ce que vous voudrez. »
La Talanta lui promet qu'une fois le terme expiré elle se retirera avec lui à la campagne pour y rester toujours, parceque les grandeurs et les beautés de Rome sont là où est et où va son Orfinio. Le jeune amoureux demande pardon à genoux, et sa maîtresse interrompt ses extases pour lui dire tranquillement : a Le beau petit rubis que vous avez au doigt ! —Qu'il soit à vous, Talanta, je vous en fais présent. »
L'heure où elle attend le barbon vénitien vient à sonner; elle engage son amant à partir, «c Encore une
moitié de parole, Talanta! — Dites-la tout entière, vraiment! —Non, un mot seulement. Quelle belle médaille vous avez là, cher Orfmio ! J'en aurai une pareille ou je mourrai de dépit ! — Détachez-la de ma chaîne, car elle est à vous, d
La dernière prière d'Orfinio, en s'éloignant, est que la belle le suive des yeux tant qu'elle pourra le voir, a: Je ne saurais faire autre chose, répond-elle^ quand même je le voudrais, i^ Puis survient la servante qui demande à sa maîtresse quel a été le résultat du colloque. Talanta lui répond : a Si tu n'étais pas arrivée, j'allais lui enlever ses fer rets d'aiguillettes tout comme je lui ai attrapé cet anneau et ce médaillon. »
Le marchand vénitien Vergolo, l'un des amants de Talanta, est vraiment une figure locale très joyeuse. Le bonhomme n'a jamais cheminé qu'en gondole. Arrivé dans les rues de Rome et au moment de monter sur sa mule, il demande quel pied il doit poser le premier sur rétrier. Il refuse les éperons qu'on lui apporte et les fait mettre aux talons de son serviteur Ponzio, qui doit le suivre à pied. ^ Lui aussi, dit-il, il aura l'air d'aller à cheval. )) Il tient sa bride comme une rame ; il semble qu'il vogue et non qu'il chevauche. Les monuments de Rome lui semblent bien mesquins auprès de ceux de son pays. Il admire les arcs du Forum, mais le Bucentaure aussi ne peut se voir sans admiration. Qu'est-ce que le cortège du Pape et des cardinaux auprès de la descente du Conseil de la Magnifique Seigneurie de Venise? — On l'arrête enfin à la porte de la Talanta^ qui lui fait des signes du haut de son balcon.
« Allons, desœndez-moi de ma mule, dit-il à Ponzio.
— Cette femme vous adore, Monsieur.
— Elle a parbleu raison. »
Suite des Corneilles.
La Talanta est dédiée par TArétin au Duc perpétuel de Florence, et l'épilogue de la pièce au Piccolomini, archevêque de Fatras, qui fut aussi Tun des bons auteurs dramatiques de cette époque, quoique nous n'ayons de lui que trois comédies : l'Amor costantej VAlessandro etVOrtensio. Comme l'Arétin, cet archevêque de Patras était membre de l'Académie des Enflammés, et, selon la coutume du temps, il entremêlait les compositions sacrées et profanes. Aujourd'hui il écrivait une comédie très libre, et demain son sermon sur le bras droit de saint Jean-Baptiste, et il envoyait ce sermon à son ami et collègue Pietro Aretino.
Piccolomini composa sa comédie de V Amour constant pour être jouée par les académiciens pendant le séjour que l'Empereur Charles-Quint fit à Sienne. Comme le cardinal Bibbiena et comme l'Arétin, il adopta la prose pour ses comédies, afin de les mettre