THÉÂTRE SLAVE
Groupes slaves, oriental et occidental. — Thcàtro bohème. — Thé&tro polonais. -* Origine du UiéAtre russe.
Je commence l'histoire du théâtre slave au xvi' siècle, quoiqu'il date de plus loin ; mais comme la matière ne fournit pas un grand nombre d'ouvrages, je réunirai dans ce chapitre tous les faits existant depuis les origines jusqu'à la fin de la Renaissance, et j*empiéterai même sur la première période du xvii® siècle pour pouvoir présenter un suffisant ensemble de documents.
La conversion des peuples slaves au christianisme eut lieu principalement dans le courant du ix"" siècle et pendant que le schisme de Photius triomphait à Constantinople. C^tte scission décida de l'avenir reli-
gieux et politique de ces peuples, en les partageaDt en deux groupes désormais hostiles l'un à l'autre. Le groupe oriental, à savoir : la Bulgarie, la Serbie et les Russies, en adoptant les rites grecs, se trouve dès lors sous l'influence plus ou moins immédiate de la civilisation byzantine. Ces contrées s'isolent de leurs sœurs de race qui composent le groupe occidental : la Dalmatie, la Croatie, la Bohème et la Pologne, demeurées fidèles à Rome. Ce groupe appartient aux phases ultérieures de l'histoire du catholicisme et de la civilisation latine. Il résulte naturellement de ce fait que les premiers vestiges de Fart dramatique se trouvent chez les Slaves du rite cathoUque , et principalement chez les Bohèmes ou Tchèques.
La plus ancienne pièce connue du théâtre tchèque porte le titre de Mastickar. On en trouve le texte édité soigneusement dans la grande collection des chefsd'œuvre de la littérature bohème, pubUée à Prague en 1845 (Vybor literatury Ceské). Les savants éditeurs Hanka, SafTariket Erben pensent que ce Mastickar n'est que le fragment d'une pièce plus étendue. Le manuscrit de Mastickar ne porte aucune date ; mais, de l'avis unanime de ces mêmes savants , il ne serait pas antérieur aux dernières années du xiii* siècle, ni postérieur à la première moitié du xrv^. Hanka dit : e L'écriture de ce drame porte les caractères des manuscrits intermédiaires entre le xiii* et le xiv* siècle. Je pense qu'il précéda la fondation tles écoles supérieures à Prague en 1348 , et qu'il faut le rapporter au règne de Wenceslas II, qui jeta les premiers fondements deTUniver-
site de Prague en 1294. }) Le mot mastickar veut dire charlatan^ vendeur de drogues et d'onguent (masti).
Ici nous rencontrons une singulière coïncidence. Ce Mastickar bohème de la fin du xiii* siècle ou du commencement du XIV® se trouve être la reproduction^ avec un autre texte , de la farce allemande intitulée MerccUor, analysée dans notre cinquième chapitre du xiv^ siècle, et tirée du célèbre manuscrit dlnspruck de 1391. Le nom même du valet de l'apothicaire est resté le même, Ruben. Il y a là, évidemment, imitation de VOsterspiel allemand par le tchèque, ou de l'intermède tchèque par l'allemand. Je dois la communication du Mastickar et de presque tous les documents de ce chapitre au savant professeur de littérature slave-au collège de France, M. Alexandre Chodzko. On connaît l'analyse du Mercator ; voici celle dii Mastickar, aussi succincte que possible. Les indications de scène sont en latin, comme dans le jeu de Pâques allemand.
La scène s'ouvre par un dialogue entre le marchand Séverin et son apprenti Ruben. Ils préparent des drogues au moyen de matériaux vulgaires, et ils les font passer ensuite pour des médicaments de grand prix , venus des pays étrangers.
Les acheteurs arrivent en foule, et, parmi eux, les trois Marie de l'Évangile, qui entrent dans la boutique du charlatan en chantant des cantiques, latins et tchèques, sur la passion du Sauveur. Elles demandent des aromates de myrrhe et d'aloès pour Tensevelissement du Christ.
<( Bonjour, mes belles dames ! leur dit Ruben. Votre
noble allure et vos belles tètes rappellent celles des biches de nos parcs. Vous cherchez des onguents précieux : la boutique de mon maître en est pleine. » La mise en scène du livre dit en latin :
Statim priina Maria canteU
Et la première Marie chante en effet la première strophe d'un cantique commençant par ces mots : « Omnipotens Pater altissime. » Ensuite elle parle en langue bohème, disant : c Seigneur tout-puissant, Roi des Anges, comment ferons-nous pour te voir? >
La seconde Marie chante à son tour, puis elle dit en bohème : <i Nous avons perdu notre Maître, notre Jésus- Christ divin. Nous avons perdu notre consolation ; les Jui£3 nous Font arrachée ! Ils ont assassiné Jésus plein de grâce, l'ami fidèle des hommes, qui a souffert pour nous. Des blessures saignantes couvrent tout son corps. »
C'est alors le tour de la troisième Marie de chanter son cantique latin, et elle ajoute en langue vulgaire : « Nous voici délaissées et privées de notre Maître céleste, de Jésus qui faisait notre joie. )» Le marchand de drogues chante à son tour les mêmes paroles que dans le Mercator :
Hoc ungitenium si vullis emere Cum quo bene potestis ungere, etc..
Et il ajoute : a Faites oindre, Mesdames, vos joues et vos mentons. Vous conviendrez avec moi que c'est là un onguent merveilleux.
— Maître chéri, répondent les Marie, nous ne cherchons pas à plaire aux jeunes gens. L'onguent n'est pas pour nous ; nous sommes en proie à une grande affliction. Notre Jésus est enseveli dans un sépulcre. Nous voudrions oindre son corps et l'honorer des derniers devoirs. As-tu l'onguent composé de myrrhe et d'aloès? as-tu des aromates, de l'encens et du baume ? Si tu possèdes ces objets, vends-les-nous. })
Séverin ouvre un grand coffre, et leur dit que sa drogue rend aux corps en putréfaction la fraîcheur et la beauté. Les Marie demandent ensuite le prix. Séverin vend ordinairement trois pièces d'or chacune de ses fioles, mais il se réduit à deux pièces d'or, eu égard à l'affliction que montrent les saintes femmes. C'est alors que la femme de l'apothicaire intervient , comme dans l'intermède allemand, et cherche querelle à son mari, parce qu'il vend sa marchandise à trop bon marché. Séverin s'excuse auprès des Marie en disant que sa femme est ivre, a Combien de femmes dans ce pays, ajoute-t-il , ont la Ameste habitude de prendre une
goutte de trop I Alors c'est un déluge de paroles. Allons, femme, va te reposer et tâche de te dégriser un peu. Va filer ta quenouille, et ne me provoque plus. Tu sais que j'ai la main leste et un peu dure, d
On voit la ressemblance des deux intermèdes. Quel est celui qui a été imité? L'intermède tchèque, étant plus simple, me semble avoir beaucoup de chances pour être le plus ancien.
Le Maslickar fut joué souvent par les étudiants de l'Université de Prague. On en trouve, le texte dans la
collection de manuscrits bohèmes de la bibliothèque du musée de Prague. Cette scène, ainsi que le Meroafor allemand, fait partie d'un mystère de la Passion. Ce qui autorise à faire remonter l'intermède bohème à la fin du xin« siècle , c'est qu'il existe d'autres légendes en langue tchèque écrites à la même époque, comme la légende des douze Apôtres, celles de sainte Anne, de sainte Dorothée, de saint Procope, etc... La meilleure de ces productions est sans contredit la légende de sainte Catherine, trouvée il y a quelques années à Stockholm, où il existe beaucoup d'autres manuscrits tchèques apportés pendant la guerre de trente ans.
La littérature polonaise est de beaucoup plus riche en drames hiératiques que sa sœur de Bohème ; mais ces drames ne remontent pas à une antiquité aussi reculée.
Des chroniqueurs du pays parlent bien du bon accueil que recevait l'art dramatique à la cour des Rois de Pologne. Il y avait , parait<-il , des drames historiques contemporains des premiers Mystères. Ainsi, par exemple , le chroniqueur Kadlubek dit qu'à l'occasion de la mort du Roi Kazimir, en 1194, on récitait des dialogues, c'est-à-dire des représentations scéniques, pour distraire la famille et les magistrats, affligés d'avoir perdu leur souverain bien-aimé. On voyait figurer sur la scène les personnifications de la foi, de la tristesse, de la liberté, de la prudence et de l'équité. Des acteurs, revêtus d'autant de costumes représentant ces déesses, venaient, en donnant au défunt le tribut de leurs éloges, pleurer sur la tombe de Kazimir. Sous le
règne de Lesko, successeur de Kazimir, le goût pour les théâtres avait gagné même le clergé. On possède encore un bref du Pontife Innocent III, où il est question de Afortô^ra I»art;arum, c'est-à-dire non-seulement des acteurs, mais aussi des jeunes prêtres, diaconi^ presbyteri et subdiaconi , qui paraissaient dans des drames organisés pour l'amusement du peuple et de la noblesse. Il existe même des instructions et conseils donnés à ceux qui voudraient organiser des théâtres particuliers. On leur enseigne l'art de transformer les habits de ville en costumes de théâtre, et de simuler les accessoires nécessaires au jeu.
Il parait aussi qu'en Pologne les drames profanes avaient précédé les drames hiératiques. L'historien Olugosz parle de représentations scéniques données en présence du prince Premislas en 4290, où l'on voyait apparaître l'ombre de sa femme, dont il était le meurtrier. Toutefois, le texte d'aucune de ces tragédies populaires n'est parvenu jusqu'à notre temps. Le répertoire du théâtre polonais commence par des dialogues et Mystères dont le plus ancien porte la date de 1521, et le plus moderne celle de 1623. On représentait ces ouvrages pendant les solennités de la Fête-Dieu. Les pièces sérieuses se jouaient surtout pendant les six jours de la semaine sainte, et les drames pour rire, les jours de fêtes et de réjouissances. La plus ancienne pièce de ce répertoire polonais appartient aux Pères dominicains de Cracovie. C'est une suite de dialogues que les élèves de leur collège jouaient pendant quatre journées consécutives, à partir du dimanche des Rameaux. Ce réper-
toire se composait de cent huit scènes. On raccompagnait de tableaux vivants représentant Notre-Seigneur, la Vierge Marie , sainte Madeleine, saint Jean , saint Pierre, les anges et les démons.
Voici un petit échantillon de cette littérature primitive, dont tout le mérite consiste dans son ancienneté. Laissant de côté le répertoire des Mystères, je cite seulement le fragment d'une farce intercalée dans une action sérieuse.
Après avoir représenté le Christ délaissé par ses disciples^ trahi et livré aux mains des bourreaux, l'auteur fait intervenir une féerie.
Le Diable demande à Judas un bout de corde. Il lui conseille d'aller se faire pendre par amusement. La pendaison une fois accomplie, le Diable se met à danser sous le gibet, en chantant : a Bonjour, sieur Judas ! bonjour, fin et vieux matois ! tu as donc eu l'idée de vendre le Seigneur? Te voilà crevé! D'ailleurs, qui sait! peutêtre vis-tu encore. Voyons , essayons si ce n'est qu'un évanouissement, dont tu reviendras facilement en buvant une gorgée de poix bouillanfe. »
Là-dessus entrent plusieurs démons cherchant partout de la poix. Arrive un paysan conduisant une charrette toute remplie de résine de sapin et de goudron. Les démons lui disent : « Veux-tu nous vendre de la résine, frère? »
Le paysan répond : a Tu peux m'en acheter ; je ne demande qu'un écu pour tout le contenu de ma charrette.
^ Soit , dit un démon, je ne marchanderai point,
mais tu me suivras en Enfer pour y recevoir ton écu. Tu te trouveras au milieu de ta famille. 11 y a déjà làbas ta grand'mère, ton aïeul et tes neveux ! »
Ces plaisanteries allaient quelquefois plus loin : elles s'attaquaient aux abus et aux vices des gens de la noblesse et de la cour.
Tandis que le bas peuple s'amusait de ces représentations burlesques , et parfois obscènes , la noblesse avait son théâtre en latin. En 1516 on joua au théâtre de la cour de Cracovie un drame intitulé : Ulyssis prudentia in adversis. Le récit qu'en a laissé un témoin oculaire prouve que Cracovie possédait à cette époque non-seulement une salle construite spécialement pour les représentations, mais aussi un certain luxe de costumes et de décors appropriés aux sujets.
Six années plus tard , les élèves des Pères Jésuites jouèrent devant le Roi^ les seigneurs et les dames de la cour, un drame intitulé : Judicium Paridis. Aucune comédie de ce temps ne nous est parvenue^ mais les chroniques contemporaines en parlent souvent. Ainsi, à la cour d'un prince de Prusse, alors tributaire et vassal de la couronne de Pologne, on jouait des dialogues comiques destinés à tourner en ridicule le système planétaire de Copernic.
De ce double élément historique et biblique, contenu dans les drames religieux écrits en polonais et les drames latins , naquit la littérature dramatique en Pologne. C'est à ce point de vue que ces premiers essais, tout informes qu'ils sont, méritent d'être signalés. Avec Nicolas Rey, le premier des auteurs nationaux
réguliers, commence le théâtre digne de ce nom. Son drame Zywot Jozefoio {la Vie de Joseph)^ dédié à la sœur du Roi Sigismond- Auguste, fut livré à l'impression en 1565. Quelques années plus tard, le plus remarquable poëte de la littérature jagellonide^ Kochanoroski, composa une véritable œuvre dramatique puisée dans l'histoire grecque. Mickiewiez en a donné une belle analyse dans son cours professé au collège de France (vol. II, p. 185).
Ainsi, le drame national polonais se dégagea peu à peu de la source commune de la littérature scénique de toutes les nations européennes, je veux dire les Mys^ tères du moyen âge. La Réforme ayant pénétré en Pologne, le drame national prit la défense du catholicisme. En 1553 parut à Cracovie un livre : a Conv^sations polonaises^ » qui obtint beaucoup de vogue. On y remarque un dialogue entre le paysan Jean, son fils Kilian et le curé du village. Ce dialogue montre quelles étaient les idées religieuses à cette époque. Il s'agit de Tobservation du carême, du mercredi des cendres , et autres devoirs des fidèles de l'Église catholique. Kilian revient de Kœnigsberg, où il a fait ses études. Il sympathise avec les doctrines de Luther, et le père fait tout son possible pour le ramener aux croyances de l'Église nationale.
Sous le règne du Roi Sigismond III (mort en 1632) l'art dramatique, alimenté par les modèles grecs ainsi que par les théâtres du moyen âge de l'Allemagne, de l'Italie et de la France, atteignit un certain degré de développement. Parmi les principaux drames de cette
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époque, il faut citer Jephté^ tragédie dont le sujet est emprunté à la Bible, et la forme imitée de Ylphigénie enAulide d'Euripide. Voici la scène où le père infortuné lutte entre le devoir d'accomplir son vœu et l'amour qu'il ressent pour sa fille.
Le chœur, qui représente le peuple, s'exprime en ces termes :
« Hélas! ainsi s'éclipsent les jours de bonheur; ils disparaissent avant l'arrivée de la nuit. La fortune, semblable à une biche sauvage, s'enfuit aussitôt qu'elle a paru, et s'éloigne des hommes.
Jephté. — Seigneur Dieu ! où sont les foudres vengeresses de ton ciel 7 Pourquoi ne brisent-elles pas le bras infanticide du père, avant qu'il se rende indigne de ta miséricorde? Pourquoi retardes-tu l'heure de mon châtiment? Âh! jette-moi plutôt, précipite-moi dans ces abîmes de feu où le criminel doit renoncer à l'espoir d'être pardonné.
Le Chœur. — J'ignore qui je dois plaindre davantage : est-ce ce pauvre père retenu dans les entraves des obligations que lui impose un vœu insensé, ou bien dois-je plaindre le sort de cette adorable fille, élevée avec soin et habituée à pratiquer toutes les vertus qui honorent son sexe ? Pauvre fille ! à peine échappée au danger de devenir la proie d'un conquérant barbare, elle doit tomber sous le couteau de son propre père! »
Un autre drame, qui jouissait d^une grande vogue depuis l'année de sa publication à Cracovie, en 1604, porte le titre de Scilurus. C'est le nom du père de
trois fils : Hercule, P&ris et Diogène, c'est-à-dire de trois types de la jeunesse contemporaine en Pologne, le militaire, l'homme du monde et le savant. Ce drame est remarquable surtout par son style. La langue, partout pure et élégante, se recommande par toutes les qualités des auteurs de l'âge d'or de la littérature polonaise, sous le règne des Jagellonides.
L'auteur, Jean Swikowski, a eu sous les yeux des modèles étrangers, qu'il refait de manière à leur donner une apparence nationale. Scilurus, se sentant mourir, appelle devant lui ses trois fils, à peine de retour d'un long voyage.
« Dieu vous a envoyés, leur dit-il, juste au moment où je vois la fin de mes nombreuses années. En descendant sous la terre je continuerai à vivre en vous. Vous porterez dignement mon visage et mon nom. Encore une fois , racontez moi comment vous avez profité de vos voyages.
Hercule. — J'ai passé mon temps à accomplir des labeurs immenses. La guerre, les intempéries des saisons et autres peines, je les ai supportées sans me plaindre, n'ayant d'autre lit que les herbes des champs. Du pain sec, voilà ma bonne chère, que j'assaisonnais quelquefois avec de la viande de cheval. Mes danses, à moi, c'était d'escalader les retranchements des Turcs infidèles, et de leur courir sus. Mon amusement favori fut d'essayer la trempe de mon sabre sur le dos des païens. Mes passe-temps consistaient à embourber mon cheval jusqu'au ventre dans les mares du sang ennemi, ou bien à traîner en laisse les pri-
sonniers musulmans, comme autant de chiens. Vois-tu, père, cette cicatrice profonde sur ma poitrine? C'est par cette ouverture qu'un janissaire maudit voulait pénétrer en moi pour me ravir mon âme. »
Tout le récit d'Hercule n'est qu'un éloge de la vie des jeunes gentilshommes du pays, qui passaient leur temps à combattre les Turcs et les Tatars, contre lesquels ils défendaient les frontières de la Pologne.
Les récits des deux autres fils de Scilurus sont moins édifiants. Ainsi Diogène dit à son père qu'il a étudié dans les universités étrangères V alchimie spirituelle. Il explique plus loin que cette science enseigne à maîtriser la fougue de ses passions et à ne pas s'enorgueillir du succès.
Le troisième fils, Paris, est un vaurien, qui n'a de bon que la franchise. Il avoue qu'il a passé toutes ses années à parcourir les pays étrangers pour y apprendre l'art de s'amuser et de faire bonne chère. Le père leur dit :
a Toi , Hercule , qui aimes mieux la Podolie que Padoue, tu recueilleras les lauriers qui doivent orner le front d'un guerrier polonais. Toi, Diogène, tu siégeras au Sénat, pour le guider par tes lumières acquises à l'étranger. Quant à toi, Paris, misérable dissipateur, tu n'as rien qui soit digne des vertus mâles de nos ancêtres. }>
 ce moment on voit apparaître la Mort, qui porte une couronne au front et une &ux à la main : « Comment te portes-tu, seigneur Scilurus? Ta santé ne vaut plus une obole.
SciLURUS. — Je te payerais bien cher la foculté de pouvoir respirer encore, de vivre quelques moments de plus !
La Mort. — Aucune herbe médicinale ne saurait te guérir. Dépèchons-nous, monte sur mon char, et en route!
SciLURUS. — Sœur chérie, patiente un peu, je te donnerai un château. Choisis le plus beau de mes villages, je te les offre tous. Mets de côté cette vilaine faux.
La Mort. — Je ne fais aucun cas de tes richesses. ÂUons-nous-en ! )» (Scilurus expire ; entre un diable.)
Le Diable. « Bonjour, frère! te voici enfin arrivé! Je t'attendais depuis longtemps, car tu avais un scélérat de fils ; toi-même tu lançais plus d'une pierre contre l'Église pendant ta vie. Tu n'aimais qu'à serrer des écus dans tes coffres. »
Un ange descend alors du haut du ciel et dit : a Démon, ta force ne peut rien contre cet homme. Dieu veut qu'il soit sauvé pour avoir élevé deux fils dans les voies de la religion et de la vertu. »
Le démon se venge de son insuccès en emportant aux enfers l'âme de Paris.
Les meilleures pièces dramatiques de la Pologne, de ce temps, ont été écrites sous le règne de Wladislas IV (1632-48). En donnant ici l'idée de deux drames de ce répertoire, nous finirons cette esquiss'e sur les origines du théâtre slave.
Le mart3rre de saint Stanislas, tué par le Roi Boleslas II . a fourni le sujet d'un drame représenté , pour
la première fois, en 1638, par les élèves du collège des jésuites de Lublin.
Dans le prologue, la Pologne, assise sur un trône, est entourée de différents symboles mythologiques ; on y voit, entre autres, la personnification des quatre vents, auxquels la Pologne ordonne d'amener devant elle les quatre parties du monde. L'Europe apparaît la première sur un char d'or, attelé de deux chevaux blancs. Elle s'incline, et, après avoir fait l'éloge des guerriers polonais , elle sollicite la Pologne de continuer à défendre toutes les nations européennes contre les invasions des Tatars et des Turcs.
Ces discours provoquaient les applaudissements d'un public enthousiaste, flatté dans ses sentiments d'orgueil national.
Après l'Europe parait l'Asie, montée sur un chameau et habillée à la turque ; elle apporte de riches présents et un rameau d'olivier. Elle prie la Pologne de consentir à conclure la paix.
Vient le tour de l'Afrique.
Elle arrive sur un éléphant, et dépose sur les marches du trône polonais un magnifique casque d'or. Elle regrette les victoires de la Pologne, qui dépeuplent l'Egypte et d'autres contrées africaines, forcées de fournir des contingents à la Turquie.
Enfin, un rideau se lève et découvre l'Océan et l'Amérique. La déesse qui personnifie le Nouveau- Monde entre^ montée sur un dauphin. Elle ordonne aux nymphes et aux tritons qui l'entourent de faire résonner leurs cors, et d'offrir à la Pologne des ri-
chesses d'outremer, comme un tribut de reconnaissance pour la protection qu'elle accorde aux chrétiens toutes les fois qu'il s'agit de les défendre contre les incursions des païens.
La Pologne ne s'enorgueillit point de tous ces hommages du monde chrétien. Dans un chant plein de tristesse, elle déplore le meurtre de saint Stanislas, archevêque de Gracovie, qu'elle adopte pour son patron et pour son intercesseur auprès de Dieu.
Tout à coup la scène change. On voit la ville de Kiew et son prince Wsévolod, qui prépare une expédition. Au-dessus de cette ville on aperçoit, dans un nuage noir, Satan priant Pluton de protéger Wsévolod et de faire descendre en Pologne les deux filles de l'Enfer, l'Impiété et la Luxure. Ce sont elles qui jettent le trouble dans l'âme du Roi Boleslas, et lui inspirent l'idée d'assassiner le saint archevêque.
Encore un changement de décor. Les démons descendent sur la grande place de Gracovie, en apportant les sorcières sur leurs fourches infernales. Il serait trop long de mentionner tous les tableaux de ce drame, composé de cinq actes, quarante scènes et deux intermèdes. Il finit par un épilogue, représenté par vingtquatre jeunes gens, portant chacun un flambeau et une branche d'olivier. Us annoncent que Dieu, grâce à l'intercession de saint Stanislas, pardonne aux sujets d'un Roi criminel.
A côté de ces essais de drames la comédie figure pour un nombre d'ouvrages assez considérable.
Le Paysan-Roi, comédie de P. Barika, parut à Gra-
covie. C'est l'épisode des contes arabes intitulé le Dormeur éveillé^ reproduit sur toutes les scènes de l'Europe. L'auteur a cherché à rajeunir le sujet en y introduisant des types nationaux polonais. L'intérêt de la pièce consiste principalement dans l'actualité du genre, dans la reproduction de personnages que tout le monde connaissait à la cour. Les vers en sont beaux et le langage partout classiquement correct.
Plus tard, sous le règne de Stanislas* Auguste, le plus célèbre des auteurs comiques polonais, Zablocki, prit aussi pour point de départ de ses compositions comiques cette comédie du Paysaiv-Roi.
Le peuple polonais, adonné avant tout à la culture de ses champs, se plaisait beaucoup aux scènes qui lui reproduisaient les types de ses paysans.
« Nous prions humblement notre public, dit l'auteur d'une de ces comédies rustiques, de vouloir bien nous écouter en silence. Notre drame, pour être simple et sans prétention, n'en est pas moins véridique. On y parle des abus commis à propos de l'anathème et de la dtme. ]»
En effet, voici ce dont il s'agit :
Les paysans d'un village refusant de payer la dîme à leur curé, celui-ci envoie son sacristain (Klecha) pour s'en plaindre au seigneur du village. « Tu mérites d'être bien récompensé, dit un paysan au messager du curé, car tes peines sont aussi difficiles que variées. Ouvrir l'église, sonner les cloches, servir la messe chaque dimanche^ que sais-je! Tu es maître descéré-
monies ecclésiastiques et en même temps sonneur. Il te faut, en outre, servir comme domestique du curé, charge bien lourde ! courir dans sa grange, serrer ses gerbes de blé, faire les foins sur ses prés, couper du bois pour le chauffer, que sais-je ! et tout cela pour ne pas perdre ta place de subalterne, qui te rapporte si peu!... B
Le seigneur, qui, de prime abord, ne partageait pas Topinion du curé sur la nécessité absolue des dîmes, finit par se laisser entraîner. Ils font cause commune pour vivre du travail de la classe agricole.
Ces essais dramatiques prouvent que, dès la fin da xv^ siècle, le véritable drame national existait déjà en germe sur le théâtre polonais. Le peuple afSuait aux représentations des comédies et des drames historiques.
Le public éclairé , les seigneurs , dont la jeunesse était élevée en Italie et en France, inclinaient pour la traduction et pour l'imitation des ouvrages en vogue dans ces pays.
Le premier drame russe fut représenté à Kiew, vers 1645, par les séminaristes de cette ville et sous les yeux de leur métropolitain, Pierre Mohyla. Les leçons données à l'Université de Riew se faisaient alors sous l'influence de l'Académie de Cracovie , pour la plupart en langue polonaise et aux frais du Roi de Pologne. Grâce à cette initiative, le drame s'introduisit aussi en Russie. En 1671, le Tzar Alexis faisait représenter à Moscou un ballet mêlé de chœurs.
Telle fut l'origine du théâtre moscovite. Les catholiques slaves habitant les côtes de l'Adriatique, surtout les Dalmates, ont une littérature très riche en poésie ; malheureusement leurs drames hiératiques et autres, écrits en langue serbe, n'ont pas été publiés jusqu'ici.
ivr SIECLE.
Piècos Ccithoiiquos et protestantes. — Le chevalier clirètien
d*£isieben.
Les pièces de théâtre sont très nombreuses en Allemagne au xvi® siècle, et presque toutes sont des productions locales qui ne sortaient guère de la ville qui les avait vues naître.
Comme partout, elles se divisent en deux grandes catégories : les pièces tirées des livres saints et les pièces profanes. Les premières sont traitées au point de vue catholique ou au point de vue protestant. Les catholiques les écrivent le plus souvent en latin , les luthériens en allemand. Le puritanisme des nouveaux sectaires ose rarement mettre le Christ en scène, et il
préfère dramatiser les épisodes de l'Ancien Testament. L'esprit de polémique natw*el à la nation allemande multiplie les ouvrages quasi-philosophiques, où l'auteur veut toujours prouver quelque chose, ce qui donne à ce genre de pièces, comédies ou drames, un air plus didactique que scénique. Ainsi, ThiroIfT compose l'histoire de l'union d'Isaac et de Rebecca, pour prouver que le mariage des prêtres est d'institution divine. Mauritius écrit la Vie de VÉcole^ et Isaac Giihausen sa Grammatica, joye\ise comédie pour les jeunes commençants^ contenant la clef de tous les arts, et où les rudiments de la grammaire sont décrits brièvement et d'une façon amusante. Rudolf de Bellinghausen va plus loin : il publie un Donatus dans lequel il personnifie les cinq déclinaisons latines et les six cas. Thomas Birken personnifie de la même manière les figures du jeu de cartes.
Quelques-uns se servent du théâtre comme d'une chaire, pour tonner contre la grande prostituée, c'està-dire contre la Rome papale, et nous retrouvons là les audaces de Théodore de Bèze, accrues de la violence de Texpression germanique de ce temps.
Bartholomé Ringswaldt, dans son Spéculum mundi^ met en scène un personnage persécuté pour ses idées libérales et pour son amour de la vérité. Martin Rinckhard, sous le titre du Chevalier chrétien d'Eisleben^ lance un réquisitoire dramatique contre le Pape. Il nous montre un Roi de sa façon, qu'il appelle Emmanuel, laissant pour héritiers ses trois fils : l"* Pseudo-Petrus (le Pape), lequel se rend en Italie;
2* Martin (Luther), qui se retire à Eisleben; 3* Jean
(Calvin), qui jartpour la Suisse. Pseudo-Petrus, en
dépit du testament paternel, s'empare du pouvoir, et
devient le tjrran de ses sujets. Martin proteste contre
l'usurpation, mais Pseudo-Petrus passe outre. Jean
proteste aussi de son côté, mais c'est avec l'intention
de s'emparer du pouvoir à son profit. Pour finir le
débat, Jean offre à ses frères de décider la question
par la voie du sort. Chacun des trois fils tirera sa
flèche, et le corps du père servira de cible. A celui qui
atteindra le cœur appartiendront la couronne et la
domination sur tous. Pseudo-Petrus accepte, Martin
refuse; le Roi Emmanuel^ qui n'était pas aussi mort
qu'on l'a cru , reparait alors et pose la couronne sur
le front vertueux de Martin.
Les Mystères tirés de l'Ancien Testament, comme
Y Adam j de Rueff, son /aco&, son Lazare, Y Abraham
de Herman Haberer, le Saûl de Mathias Holzwart,
n'oifrent pas de scènes que nous ne connaissions
déjà. Il faut arriver aux pièces profanes et aux satires
allégoriques pour rencontrer quelques auteurs originaux.
IVIelaiis Hanael.
Dans cet ordre, nous trouvons d'abord Niclaus Manuel, citoyen de Berne, né en 1484, qui étudia la peinture sous Holbein et sous le grand Vénitien Tiziano. En 1522. il marche avec l'armée confédérée, pour aider François P'' à reconquérir Milan. La guerre terminée, il devient bailli d'Erlach, prend une part active aux progrès de la Réforme, et il meurt en 1530.
Le théâtre ne fut pour Niclaus Manuel qu'un moyen de propagande religieuse. Dans sa Danse des Morts ^ il attaquait déjà vertement le papisme et le clergé ; mais il leur fit surtout une guerre acharnée dans ses trois pièces de carnaval {Fastnachtspiele)^ jouées à Berne en 1522, et principalement dans celle qu'il intitula les Croque-Morts (dans le sens de mangeurs de morts : die Todten fresser). Ces croque-morts sont, comme on le pense bien, tous les membres de l'Église catholique, depuis le Sainl^Père jusqu'aux moines mendiants. L'auteur les représente comme tirant leur principal revenu des cérémonies en usage dans l'office mortuaire. Les apôtres saint Pierre et saint Paul assistent au refus que fait le chef de l'Église d'entrer dans la ligue contre les Turcs, parce qu'il aime mieux batailler en Italie, la guerre contre les
infidèles ne rapportant que des horions, et naturellement les Apôtres blâment la conduite du Pape. Cette succession de diatribes dialoguées ne ressemble guère à une pièce de théâtre, ce qui n'empêcha pas les Croque-Morts d'obtenir un grand succès devant le public bernois, qui ne venait pas là pour suivre le fil banal d'une intrigue amoureuse entre M. Lubin et M^*® Colette, mais pour s'encourager dans le combat qu'il soutenait au prix de son sang, et qui était la grande affaire de sa vie.
La satire de Niclaus Manuel est acre et bouffonne à la fois; peu lui importe de frapper juste, pourvu qu'elle frappe fort sur le Pape et sur le clergé.
« Monsieur le curé, dit le sacristain Valentin, payez-moi la bonne nouvelle. On vous apporte, avec un riche appareil de deuil , un maire opulent qui vient de trépasser.
— Bien! répond le curé; mais un, ce n'est guère.
— Mon Dieu, j'aimerais mieux sonner pour dix.
— Saint Luc, répond le curé , n'a pas dit que les cloches attirent la miséricorde de Dieu, mais cela conduit toujours les poissons dans nos filets. Les enterrements sont plus lucratifs que les baptêmes.
— Benedicite^ chers messieurs, interrompt l'économe qui survient, voici un bon oiseau en cage; il a fondé des messes, réjouissez-vous! Avant que vous n'ayez mangé celui-là. Dieu vous en enverra un autre. »
Le Pape, qui vient d'arriver, ajoute que la mort est son meilleur gibier.
Si l'Évangile était bien compris, le Vicaire du Christ