II
devrait cheminer sur un ftne, et il possède des milliers de chevaux. Si les laïques s'avisent de souffler mot, il a le privilège de les envoyer au diable. Il est le seigneur de l'univers. Une goutte d'eau bénite, un peu de sel, la valeur de trois noisettes, des bulles d'indulgence, voilà ses déboursés. Moyennant cela, l'or arrive à lui ; s'il ne vient des vivants, il vient toujours des morts.
Le cardinal porte un chapeau rouge parce qu'il aime le sang chrétien versé dans les batailles. L'évèque ne regrette pas les premiers temps de l'Église, car il serait berger et le voilà prince. Il a ses brebis, dont il tond la laine, dont il boit le lait, et qu'il mimge au besoin.
Telle est en substance la comédie des Croque-Morts. Le langage y affecte une violence et une crudité dont on ne peut se rendre compte sans l'avoir lue. La seconde pièce de carnaval de Niclaus Manuel est un parallèle établi par deux paysans entre l'humble vie du Christ et le luxe de son représentant. Deux processions traversent le théâtre : à la tète de l'une, Jésus sur sa simple monture, entouré de ses pauvres disciples ; de l'autre côté, le Pape à cheval, escorté de ses cardinaux et de ses évèques, en costumes princiers. Deux brochures écrites en prose, et qui n'ont pas la forme dialoguée, complètent l'œuvre de Manuel et sont dirigées contre la messe, l'un des grands épouvantails de la pruderie luthérienne au xvi* siècle.
Hans Saelis.
Le chef de l'école dramatique allemande du xv(* siècle, le véritable créateur du théâtre allemand , est un bon cordonnier de Nuremberg, né en 1494, et qui mourut en 4576, après avoir produit deux cent huit comédies, tragédies et farces, jouées dans les cabarets de sa ville.
Hans Sachs n'était pas lettré. De sept ans à quinze ans, il avait appris à l'école les pueriliaj c'est-à-dire les éléments de l'allemand et du latin ; puis , le bâton à la main , il avait fait son tour d'Allemagne, comme compagnon cordonnier. Pendant cinq années, il avait ainsi visité tour à tour les capitales de l'Empire, confectionnant avec la même ardeur ses souliers et ses poésies. Reçu maître après son voyage, il ouvrit btmtique à Nuremberg, et devint bientôt célèbre, sinon par la qualité, du moins par la quantité de ses produits poétiques. Outre ses deux cent huit pièces de théâtre, Sachs a composé, pendant sa longue carrière, douze cent quatre chants, selon les règles de la tabulature des maîtres chanteurs, onze cent sept fables et poés:i0s légères, soixante-treize chansons populaires ou religieusies, et, en total, 10,844 pièces de vers. Ceci ne
l'empêcha pas de gagner une certaine aisance dans sa profession, d'avoir sept enfants de sa femme Cunégonde, et de prendre une grande part aux discussions religieuses, comme partisan de la Réforme luthérienne.
Qui a vu un tableau de Michael Wohlgemuth ou de Lucas Kranach, ou de quelque autre vieux maître allemand du xv* ou du xvi® siècle, peut se figurer la composition dramatique de Hans Sachs. Soit que le poète nurembergeois s'attaque à la Bible ou à l'histoire profane, soit qu'il choisisse ses personnages dans l'antiquité ou dans le monde de son temps , soit qu'U fasse parler des Allemands ou des Italiens, ce sont toujours des bourgeois de Nuremberg qu'il nous montre, avec leur bonnet et leur robe bordés de fourrures, avec leurs vices ou leurs petits ridicules physiques et moraux, avec leur cruauté brutale ou leur bonhomie boutiquière, avec leur épée batailleuse ou leurs larges besicles perchées sur un nez diapré de verrues bleuâtres. Sans qu'il soit un grand poète, car ses vers ressemblent souvent à de la prose rimée, le champ sur lequel son esprit s'exerce est toutefois beaucoup plus vaste que celui de ses contemporains; sa forme est plus arrêtée ; on trouve en lui , du moins en germe, toutes les qualités du dramatist^. Son dialogue a du naturel, ses effets sont préparés avec une certaine habileté. Nous éliminons de son œuvre les drames bibliques, qui n'ont rien à nous apprendre, et les drames dits historiques, qui ne ressemblent guère à ce que nous avons appris.
Hans Sachs appelle tragédie toute pièce qui finit
par une mort, et comédie tout ce qui se termine heureusement, quand bien même les spectateurs auraient assisté aux aventures les plus émouvantes. Les recueils de nouvelles italiennes, alors en vogue, et traduites en allemand, furent la source féconde où le Nurembergeois puisa ses meilleurs sujets. Boccace lui fournit, entre autres, l'argument d'une de ses plus célèbres pièces, Lisabetha. Il le confesse lui-même dans le prologue de sa tragédie :
Trois marchands, les trois frères de Lisabetha, Baptista, Ambrosio et Antonio, ont découvert une intrigue entre leur sœur et leur jeune commis, nommé Lorenzo. L'un des frères veut qu'on défère le coupable à la justice; l'autre refuse d'accepter ce moyen, qui ébruiterait la honte de sa sœur; le troisième n'imagine rien de mieux que de tuer le galant et d'aller enfouir son cadavre dans la forêt voisine. Sa proposition est acceptée, et les trois frères emmènent Lorenzo hors de la maison, sous prétexte d'une promenade. « Oh allez-vous si matin? demande Lisabetha qui se méfie de quelque sinistre projet. — Tais-toi, lui répond le féroce Antonio, et reste à la maison, i»
Les trois frères reviennent seuls de leur expédition ; Lisabetha les interroge, en tremblant, sur l'absence du jeune commis, qu'elle a vu partir avec eux. Baptista lui défend, sous peine de la vie, de jamais prononcer le nom de ce misérable. La pauvre fille devine tout. Elle va dans le petit bois vers lequel elle a vu se diriger Lorenzo en compagnie de ses frères, et, après bien des recherches, elle revient à son logis, cachant sous
son manteau la tète du malheureux Lorenzo qu'elle a déterrée. Elle dépose la triste dépouille dans sa chambre, où elle s'enferme en pleurant : « Oh ! comme eUe est pâle cette bouche jadis si rosel comme ils sont ternes ces yeux jadis si clairs ! J'espère, mon Lorenzo, que tu seras vengé, quoique tes meurtriers soient mes frères! ]d
La servante, à qui elle a confié le fatal secret, lui conseille de cacher la tète du mort dans une caisse, de la recouvrir de terre et de planter dans cette terre un arbrisseau précieux. Ainsi, elle pourra conserver la sainte relique de son cher Lorenzo. Lisabetha exécute ce projet. Chaque jour, elle arrosera ces pauvres fleurs de ses larmes.
La tristesse croissante de leur sœur avertit les frères qu'elle pourrait bien avoir découvert la vérité. Ambrosio s'empare de la caisse de fleurs que Lisabetha réclame en vain.
<K Que peut-elle avoir enfoui dans cette caisse? demande Antonio ; sans doute de l'argent qu'elle nous aura volé ! ]>
Les meurtriers restent stupéfaits lorsque, après avoir brisé la caisse, ils voient rouler sur le parquet la tête de leur victime.
Les frères criminels, pour éviter la justice, quittent la ville, et Lisabetha meurt désespérée.
Le dénoùment n'est pas moral, mais la moralité vient après la pièce, dans un épilogue récité par l'un des acteurs de la troupe. L'orateur résume ses recommandations en cinq points ; l"* il fetut marier les jeunes
filles en temps utile, pour éviter la honte et le malheur ; 2^ gardez-vous des entremetteuses, et surtout des servantes, qui aiment les cadeaux ; 3^ une jeune fille doit savoir se garder elle-même, surtout quand elle habite sous le même toit qu'un jeune homme, car l'amour vient sans s'annoncer, comme un voleur de nuit; 4^ conseil aux parents de cacher la faute si elle est commise, plutôt que de recourir à de criminelles extrémités; 5^ ne croyez jamais qu'un crime reste éternellement caché : tôt ou tard il sera découvert. Et que tout le monde tire une bonne leçon de cette tragédie, c'est le désir de Hans Sachs, qui vous salue.
Le poëte nurembergeois a aussi emprunté à Boccace le sujet si touchant de Griseldis, traité antérieurement en France et en Italie. L'imphidente épreuve tentée par Gautier, marquis de Saluées, pour s'assurer des vertus de sa femme, fit verser, paraît-il, de douces larmes aux bons bourgeois de la ville impériale. Pour varier leurs plaisirs, l'illustre cordonnier leur arrangea, à sa manière, une petite imitation de V Electre^ d'Euripide, qui fut accompagnée du PZwtus, d'Aristophane, des Ménechmes, de Plante, et de VEunuque, de Térence. Il leur débita ainsi, en détail, un assortiment d'antiquités. La comédie intitulée les Filles diS" semblables d'Eve (die Ungleichen Kinder Eva's) garde encore une certaine célébrité. Elle n'a pas été réimprimée, et on ne la trouve que dans l'édition originale, dont il n'existe pas un seul exemplaire dans les bibliothèques de Paris.
La pièce ouvre par un prologue exposant briève*
ment le sujet ; puis l'auteur nous introduit dans le ménage d'Adam et d'Eve, retirés comme de bons bourgeois dans un coin du monde où ils expient leur désobéissance. Leurs affaires sont en bon train. L'autre jour, l'ange Gabriel leur a fait visite, et il leur a annoncé que le Seigneur n'avait plus de colère contre eux. Il se propose même de venir à son tour les visiter ; il veut voir comment ils s'arrangent dans leur petit intérieur et comment ils élèvent leurs en&nts. Adam recommande à sa femme de faire prendre des bains à la petite famille, de la bien nettoyer, et d'habiller les gars de lem^s habits de fête. Elle doit aussi tout ranger dans le logis et semer le pavé de rameaux frais.
L'arrivée prochaine du Seigneur réjouit médiocrement Caïn et les cinq frères qui lui ressemblent, car nos premiers pères ont dans la pièce douze enfants : six bons, semblables à Abel; six mauvais, semblables à Caïn. Dieu, suivi de son ange, entre dans la maison en prononçant ces mots accompagnés de sa bénédiction : <K La paix soit avec vous, petits enfants, t^ Adam et Eve tombent aux genoux de Dieu, en le remerciant de sa sollicitude pour ces pauvres créatures. Les enfants passent tour à tour devant le bon Dieu pour lui donner la main. Abel et ses petits frères se montrent polis et bien élevés. Caïn offre sa main gauche sans même ôter i;on bonnet. Dieu fait alors subir un examen à la jeune famille. Abel répond à toutes les questions d'après les doctrines de Luther, et le Seigneur est enchanté. Le quatrième acte nous montre Caïn et
les mauvais frères en conférence avec Satan. Us causent de leurs plaisirs et de leurs amusements, des dés, des cartes, des bons repas, des vins généreux. Quand Dieu vient interroger Gaïn, celui-ci montre Tignorance la plus complète et les plus mauvais instincts. Eve s'excuse : elle a tout fait pour instruire ce garnement, mais ses efforts sont demeurés infructueux. Dathan, Nabal et les autres compagnons de Gaïn ne sont pas plus instruits. Ainsi l'un d'eux, Âchan, interrogé sur le désir de faire son salut, répond : « Je sais fort bien ce qu'il y a ici sur terre, mais ce qu'il y a là-haut je n'en sais rien. Pourtant, si Dieu m'a destiné à faire mon salut, je puis agir comme je l'entends. Je n'échapperai pas à mon sort. ^ Essau et Nemrod ne sont pas moins catégoriques. Ce dernier dit notamment : n Ce que mon regard peut saisir, mon cœur le croit. Je n'élève pas ma pensée au delà des choses qui peuvent tomber sous mes sens. Je ne demande pour ma part que les honneurs, la richesse et le plaisir, et je vous laisse volontiers votre paradis. »
Irrité de leur impiété, le Seigneur les condamne à vivre dans la misère et dans la fatigue.
Le cinquième acte raconte le meurtre d'Abel tel qu'il est exposé dans la Bible. A la fin, le Seigneur vient en scène pour consoler Adam et Eve de la mort de leur enfant bien-aimé, et il leur promet que de la race de leur fils Seth sortira le Messie.
La pièce se termine par un épilogue moral.
Telle est la prud'homie avec laquelle le bon cordonnier de Nuremberg traite les sujets religieux. Cette
naïveté, pourtant, ne manque pas d'une certaine gr&ce.
C'est dans les pièces dites de carnaval, espèces de vaudavilles où le chant vient se mêler, qu'excelle Hans Sachs, quand il peint des caractères populaires, des paysans courts d'esprit, des voleurs de chevaux, des époux trompés, des entremetteuses pleines de ruses, des vieilles mégères au caractère indomptable. Ici, une femme, pour faire enrager son mari, jette une grosse pierre dans un puits et fait proclamer partout qu'elle s'est noyée de chagrin. Là , c'est un dévot qui confesse sa femme et qui, après ce qu'il a entendu, se trouve guéri de sa jalousie.
Les novellieri et les vieux fabliaux constituent le fond des sujets traités par le cordonnier nurember* geois ; mais ce qui lui appartient en propre, c'est sa verve satirique, ce sont ses expressions naturelles et pittoresques, et la reproduction au vrai des types qu'il a sous les yeux.
M. Kurz, dans son Histoire de la Littérature aU&' mande (Geschichte der deutschen Literatur% reproduit le texte d'un Fastnachtspiel , de Hans Sachs , à quatre personnages , intitulé : la BeUe-Mère entremetteuse et le Vieux Marchand^ dont le sujet a été puisé à la même source que le Viejo Zeloso^ de Midiel Cervantes.
Un vieux marchand, nommé Simplidus, obligé de voyager pour ses affaires, laisse à la maison sa jeune femme, une créature qui lui coûte beaucoup d'argent et qu'il confie à la garde de sa belle-mère. A peine »-
THÉÂTRE ALLEïiAND. — XVI* SIËGLE. 347
t*il tourné les talons que les deux femelles se moquent de ce vieil ours, de ce tyran qui clôt toutes les fenêtres pour empêcher qu'on ne voie ceux qui passent dans lame.
<( Imitez^moi , ma fille, dit la mère : j'avais aussi un vieux mari ; je le trompais, mais je prenais soin de le flatter devant le monde, et il me tenait pour la femme la plus vertueuse. Toute la question, c'est d'éviter le scandale, j^
Survient Pangratz, l'amant de la jeune femme. Pendant que le couple festoie et se réjouit, on entend Simplicius frapper vivement à la porte. Une indisposition subite l'a forcé de rentrer chez lui. Pour avoir le champ libre, la femme fait croire à son époux que le bailli va l'écrouer dans la prison pour dettes, en raison d'un effet de 3,000 florins qu'il n'a pu payer. Après avoir caché Simplicius dans le pigeonnier, elle se remet à table avec son amant. Mais Simplicius, qui grelotte dans ce pigeonnier, descend bientôt de sa retraite en plein vent, et veut aller se réchauffer dans son lit, auprès de sa chaste épouse. En traversant le jardin, il manque d'être écrasé par Pangratz, qui, l'entendant venir, a sauté par la fenêtre. La femme et la belle-mère veulent persuader au mari que c'est le bouc qui a sauté et qui l'a renversé, a Mais ce bouc n'a pas de barbe ! s'écrie le vieillard irrité ; il a^ au contraire, le menton bien rasé ! » Pour finir^ les femmes battent et exorcisent le malheureux Simplidus , en lui disant qu'il a le diable dans le corps. Le mari débonnaire conclut ea reccmnaissant qu'il a été victime d'une haK
lucination, et pour effacer ses torts il fait cadeau de deux belles robes de toile à sa chère épouse et à son honnête belle-mère.
Le détail de cette farce est assez plaisant, mais j'aime mieux celle que Sachs intitule : Comment le Diable prit une vieille femme en mariage. Satan veut savoir ce que c'est que le mariage, qui fait damner tant de personnes sur la terre. Comme une jeune femme n'aurait pas voulu de lui, il épouse une vieille. Cette mégère lui fait endurer tant de tourments qu'il se voit contraint de se sauver de chez lui et de se retirer chez un médecin. Pour payer l'hospitahté qu'U a reçue, il entre dans le corps des plus riches bourgeois de la ville, et il n'en déguerpit que sur une ordonnance du docteur, avec qui il partage, du reste, le produit de cette industrie. Il ne s'est pas fait Nurembergeois pour rien. Quand il apprend que sa femme a découvert sa retraite, et qu'elle va, de par la loi et justice, reprendre possession de sa personne diaboUque, il se décide à retourner en Enfer, quitte à recevoir un coup de patte de monseigneur Lucifer, son suzerain, pour s'être ainsi absenté sans congé.
Le Paysan au Purgatoire (der Bauer in dem Fegefeuer) est une autre farce d'un assez franc comique. La femme du paysan Hans Duppel vient se plaindre à son abbé que son mari, brutal et jaloux, la querelle et la bat du matin au soir, e: Nous le guérirons, lui répond l'abbé, et je connais pour cela im moyen excellent. D La commère envoie donc son brutal au couvent pour porter un panier de poires. L'abbé cause avec le
manant, le fait boire et l'endort au moyen d'un narcotique. D'autres villageois, qui l'ont vu tomber privé de sentiment, vont répandre partout le bruit que Hans est mort subitement. L'abbé le fait déposer en un tombeau de marbre dans le chœur de l'église. Hans, après avoir cuvé son vin, s'éveille, et, ne sachant où il se trouve, il appelle au secours. Le moine Ulric est à ses côtés, et lui adresse la parole en grossissant la voix. « Hélas 1 où suis-je ? s'écrie Hans. — Tu es au Purgatoire. — Je suis donc trépassé? — Oui, tu es mort, et ton corps repose dans la terre. — Alors je ne suis plus qu'une pauvre âme ! — Tu dois souffrir en expiation de ta jalousie. ))
Ce disant, il saisit une poignée de verges et rosse le paysan d'importance.
« Mais tu es donc le diable? s'écrie Hans. — Non, je suis une âme également, et je souffre comme toi. )» Après l'avoir bien battu, le moine lui offre à manger et à boire : « Voici du pain et du vin que ta femme a offerts à tes mânes.
— Oh ! la bonne créature ! elle pense donc encore à moi ? Mais dis-moi : les âmes mangent et boivent donc aussi ?
— Oui, vraiment ; c'est une vieille coutume contractée sur la terre et qu'il serait difficile d^abandonner. )>
Hans voudrait de la lumière. « Sa femme ne lui a donc pas offert un cierge ? — Si vraiment, mais tous ont été brûlés aux funérailles. — Quand sortirai-je d'ici? — Dans une centaine d'années, à moins que l'abbé de ce couvent n'obtienne par son intercession
que ta puisses retourner sur torre et reprendre tcm corps. » Alors le paysan prie et supplie ; on loi donne un nouveau narcotique et on le ramène au village ; fl demande pardon à sa femme et il jure d'être désormais le modèle des maris.
Les £èmmes, dans les pièces de carnaval, sont généralement l'objet de la satire de Hans Sachs ; il les mUe de traits et d'épigrammes. Voici un nouvel exemple de ses inventions :
D'après lui, la femme n'a pas été créée d'une cAte d'Adam. Lorsque Dieu eut arraché cette côte^ comme il avait les mains tout ensanglantées, il la posa près de lui pour se débarbouiller. Survint un chien qui saisit l'os et s'enfuit. Dieu, s'apercevant du lardn, se mit à la poursuite du voleur, qu'il attrapa par la queue. Mais le chien était si bien lancé que sa queue resta entre les mains du Créateur , et c'est de cet appendice que fut formée la femme.
Hans Sachs a été tour à tour déprécié et loué outre mesure par les critiques allemands. U faut reconniutre qu'on ne saurait lui attribuer raisonnablement une première place parmi les écrivains de son pajs. Il manque de profondeur dans la pensée et d'élégance dans la forme.
On doit totftefois rendre justice à l'honnêteté de ses sentiments et à la netteté de son observation toujours vraie, quoique toujours superficielle. Dans ses pièces de carnaval (la partie de son œuvre la plus originale) il n'imita personne. Plus inventif et moins grossier que le barbier Hans Folz et que le peintre d'armoi-
ries Hans RosenblQt, il méritait que d'autres suivissent la route qu'il avait tracée.
C'est bien ainsi que le comprenait Goethe, lorsque, dans l'une de ses plus charmantes poésies, il cherchait à tirer le poëte populaire de l'injuste oubli où le peuple allemand l'avait laissé tomber :
« Dans son atelier, le dimanche matin, voici notre cher maître. H a posé le tablier de cuir ; il porte un décent pourpoint; il laisse dormir le Ugneul, le marteau et la pince ; l'alêne est plantée sur la table à ouvrage.' Lui aussi il se repose, le septième jour, de maints coups d'aiguille et de marteau. Aussitôt que parait le soleil printannier, le repos lui suscite un nouveau travail ; il sent qu'un petit monde couve dans son cerveau; que ce monde commence à s'agiter et à vivre , et que volontiers il lui donnerait l'essor. Son regard est sincère et pénétrant ; il est aussi fort bienveillant pour voir clairement mainte chose et tout s'approprier. Il a aussi une langue qui sait verser à flots les paroles fines et légères ; les Muses mettent en lui leur joie ; elles veulent le proclamer maître chanteur. j>
Gœthe fait alors intervenir l'Honnêteté, qui salue le poète de Nuremberg d'une façon amicale, lui annonçant qu'il sera simple et droit, qu'il verra le monde tel que l'a vu Albert Durer dans sa vie puissante et sa virilité. Une petite vieille se glisse auprès de lui. On la nomme Historia^ Mythologia, Fabula ; elle lui montre un grand tableau gravé sur bois, représentant Dieu le Père qui catéchise les enfants, Adam et Eve et toutes sortes d'hommes et de femmes illustres. Notre maître
recueille de tout cela de bons exemples et de bonnes leçons.
Puis, alors, parsdt un fou qui lui fait sa cour avec des sauts de bouc et de singe, et lui prépare un joyeux intermède, n traîne derrière lui à un cordeau tous les fous , grands et petits, bêtes et spirituels. Avec un grand nerf de bœuf, il les gouverne comme des singes dansants.
Après le fou, Goethe évoque la Muse, qui environne le maître de sa clarté. Pour reposer son esprit des sujets lugubres et des folies de carnaval, elle lui montre dans le petit jardin de la maison une gracieuse jeune fille assise au bord d'un ruisseau, près d'un buisson de sureau en fleur. La tète et les yeux baissés , elle a cueilli des roses dont elle tresse une couronne. Cette couronne est pour le vieux poëte. La postérité lui en destine une autre qui sera de feuilles de chêne toujours vertes, et elle repoussera dans la mare coassante toute cette multitude qui méconnaît son maître.
^mmmh Ajrer.
Le notaire Jacob Âyrer procède du cordonnier Hans Sachs, et il faisait partie comme lui de l'association poétique des Meistersœnger de Nuremberg. Ayrer écrivit environ cent pièces, tant tragédies que comédies, et Fastnachtspiele. Un peu postérieur à Sachs , il put étudier les effets scéniques dans les ouvrages anglais traduits et joués alors en Allemagne. Il put même voir représenter la première série des drames de Shakspeare, parmi lesquels Richard III ^ le Songe , Roméo et Juliette^ puisqu'on 1593, il payait, d'après les archives de Nuremberg, la somme de dix florins pour l'exercice de son droit de citoyen dans la ville impériale.
Dans le dernier quart du xvi' siècle, nous trouvons tout à coup, et sans aucune préparation, le répertoire anglais traduit et installé sur toutes les scènes allemandes. Les compagnies qui importaient ces ouvrages étrangers prenaient le nom de Comédiens anglais , ce qui a fait croire à quelques historiens que ces drames se jouaient réellement en langue anglaise, fait impossible, car ils n'auraient été compris de personne. Au même moment, d'autres troupes nomades prirent le titre de Comédiens néerlandais^ et elles jouaient des