II
drames traduits du flamand» entre autres le Êuneux Homulus j mentionné par Gervinus ( Histoire de la Poésie allemande). Cette pièce , imprimée en latin, en allemand et en flamand, est réellement flamande, et ellefut jouéepour la première fois à Anvers en 1520, dans un concours de réthoriciens où elle remporta le prix. Son auteur est Pierre Van Diest.
Ayrer profite de ce qu'il a vu, et il donne à ses pièces un développement que n'avait pas connu Hans Sachs. Les situations sont plus cherchées, plus * creusées ; la vraisemblance n'est plus aussi souvent choquée. Le sagace notaire prend aux Anglais leur clownj et l'introduit dans toutes ses actions comme élément comique obligé. La comédie de la Belle Phénicia traite le même sujet qu'a traité Shakspeare dans Beaucoup de hruit pour rien. Sidéa rappelle dans plusieurs parties la Tempête.
Parmi les pièces originales d' Ayrer, il faut citer RaYr\py le Sultan de Babylone, VHomme riche et le pauvre Lazare^ le Miroir du garçon ; mais ici , n'ayant plus pour se guider le plan de la pièce anglaise, abandonné à sa propre science de la scène, qui n'est pas grande encore, le bon notaire se tire péniblement de l'agencement de son scénario ; il tombe facilement dans les enfantillages ; son action languit , se noue mal , se dénoue plus mal encore. Il est de beaucoup préférable quand il suit la route de son maître le cordonnier, quand il laisse aller sa plaisanterie à travers champs , sans se soucier de nouer une intrigue compliquée. Malgré la banalité du sujet, le Lazare contient quelques curieux détails.
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Voici comment s'annonce Divès dans la pièce d'Ayrer, intitulée le Mauvais Riche et le Pauvre Lazare :
« S'il était en mon pouvoir de créer un homme par ma volonté et mon bon plaisir, je ne saurais trouver nulle part un meilleur modèle que moi-mâme. Je suis noble, jeune, bien portant et riche. J'ai des valets et des serfs ; mes terres occupent plusieurs lieues ; j'ai mes chasses, mon château, mon droit de marché et mon tribunal ; j'ai de beaux jardins; les soucis ne m'assiègent point, et je ne puis dépenser en trois jours mes revenus d'une journée. Pourquoi donc suis-je triste? »
La visite des Frères quêteurs du couvent, qui viennent pour attraper quelque somme de ce riche impie, est un vrai commentaire des thèses de Luther et des satires d'Ulric de Hutten.
« Nous sommes si pauvres , disent les humbles délégués , que le chapitre nous a envoyés près de vous pour obtenir de quoi réparer la porte de notre monastère. Nous vous offrons de prier pour vous et de dire des messes autant que vous le désirerez. — Je m'occupe très peu de prières, répond le mauvais riche ; mais priez à ma place, et je vous donnerai tous les ans vingt boisseaux de seigle.
— Votre Excellence peut dormir tranquille ,tout le couvent priera pour Elle. Votre âme ne court plus aucun danger. »
Le riche invite les moines à dîner, et le clown , le fou du logis , lui dit tout haut :
ce Eh ! mon maître, ne te fie pas à ces vauriens.
Si ta ne veux pas avoir soin toinnèaie de ton âme , le diable remportera. »
« La femme du riche veut faire distribuer aox pauvres les restes du repas que son mari abandonne ordinairement aux chiens; mais Divès s'y oppose , parce que les mendiants font trop de bruit , qu'ils sont sales et qu'ils le dégoûtent, tandis que ces honnêtes chiens l'amusent. La scène où Divès, alité par suite d'une indigestion , cherche à négocier avec la Mort , à qui il offre de l'argent pour le laisser en repos , est bien dans les idées de ce temps , et on croit l'avoir vue déjà représentée sur quelque panneau vermoulu.
Les pièces de carnaval d'Âyrer sont toutes dirigées contre le clergé cathoUque et contre le pouvoir militaire , les deux bètes noires de tout fidèle luthérien. Ainsi le Moine dans le panier à fromage Qlûnch im kœsekorh)^ Nul Lansquenet n'entre ni dans le Paradis ni dans V Enfer {Kein Landtsknecht in Himmel^ noch in die Hœlle kommt)^ sont bien la traduction des idées bourgeoises de ce temps de luttes et de polémiques religieuses.
Le Miroir du garçon laisse dormir un instant les diatribes luthériennes pour nous montrer les amours honnêtes d'un étudiant pauvre et d'une servante de Nuremberg. L'analyse de la première scène du deuxième acte donnera une idée de la manière dont Âyrer traite ces sujets d'intérieur.
L'étudiant Félix rêve de se marier avec une bonne fille qui lui apporterait de quoi ouvrir une école où il gagnerait sa vie. 11 a échangé des œillades avec la ser-
vante Régine , qui possède soixante florins de patrimoine et une maison à elle. Régine, de son côté, voudrait ne plus servir des bourgeoises capricieuses, qui , pour six florins de gages qu'elles donnent par année , se croient le droit de fatiguer et de gronder leur servante, qui les vaut bien. Les deux époux futurs, aussi raisonnables et aussi raisonneurs l'un que l'autre j causent avec beaucoup de naturel de leurs petites affaires sur le seuil de la porte , et c'est à qui se dépréciera pour vanter l'autre. Félix assure qu'il n'arrivera pas même à se voir maître d'école malgré son instruction , attendu que tout fils de paysan veut devenir médecin ou curé, et que la concurrence tue le métier. Régine regrette de n'être qu'une simple servante; sans cela^ elle se croirait heureuse de devenir la femme d'un maître d'école. Ils finissent par s'entendre et se donnent la main. Ils arrêteront à Facte suivant les conditions de ce mariage de raison.
Lé jeu de carnaval intitulé V Anglais Jean Possett^ et comme il servait ^ transcrit par M. Kurz, est la mise en scène de notre jocrisse. Le calembour sert de base à toutes les drôleries qu'il débite. Une traduction donnerait difficilement l'idée de cette farce mêlée de vaudevilles.
L'introduction de la musique et des clowns en Allemagne venait , dit-on , de l'Angleterre. Ces éléments existaient déjà dans les Mystères ; ils se développèrent au xvi« siècle. Partout, à cette époque, dans les pièces les plus sérieuses , on trouve le personnage bouffon, le clown. Il se nomme d'abord Jean Possett ,
puis Jean Clant , puis Eulenspiegel (le type flamand) , puis Pickelhering (hareng saur) ; il s'incarne enfin dans Hans Wurst (Jean Saucisson). Ce dernier nom s*est conservé jusqu'à nos jours, et il sert à désigner les pitres allemands. En 1541, Luther, dans un de ses écrits , appelle le duc de Brunswick un Hans Wurst.
Le petit-fils de cet adversaire du réformateur fiit auteur dramatique, et, dans un temps où la littérature était dédaignée par la noblesse, il fit son étude favorite de cet art , dans lequel il se distingua.
lie duc Jules de Braii«vrlclL«
Henri Jules , duc de Brunswick , dont nous venons de parler, ne se rattache pas aux nobles Minnesinger du siècle des Souabes ; il procède directement de Hans Sachs, comme le notaire Ayrer, et la farce a pour son esprit plusnJe charme que l'épopée chevaleresque. Le bouffon anglais est adopté et développé par lui jusqu'à la puissance de bêtise que nous prêtons à notre jocrisse , et il introduit ce type grotesque jusque dans les pièces bibliques. Pour échantillon de la manière du duc Henri -Jules, voici une scène lir^e de sa
Suzanne. C'est une conversation entre Helkia, le père de la chaste Juive, et Jean Glant (le clown), qui parle toujours le bas allemand , tandis que son maître se sert de Tallemand littéraire. Une remarque importante , c'est que le poëte princier écrit son dialogue en prose, à la manière anglaise :
a Ecoutez un instant, Monsieur, dit Jean Glant à son maître. J*ai entendu comment vous instruisez votre fiUe Suzanne dans la religion , mais je n'ai pas trop bien compris. Je vous prie de me répéter ce que vous lui disiez.
— Je n'ai pas de temps à perdre avec toi, je t'instruirai un autre jour.
— Mais , moi non plus , je n'aurai peut-être pas de temps à perdre avec vous un autre jour. Dites-moi maintenant ce que je vous demande.
— A quoi cela nous avancerait-il ? Tu ne me comprendrais pas. Les choses que j'ai expliquées à ma fille sont trop élevées pour toi.
— Mais , Monsieur, si elles sont trop élevées , baissez-les un peu.
— Eh bien! puisque tu veuxt'instruire, je vais té donner quelques règles à ta portée et te parler comme à un enfant.
— Oh! Monsieur, vous voyez bien que la barbe commence à me pousser.
— J'ai dit à ma fille qu'elle doit , avant tout , aimer Dieu, le craindre , l'adorer et se confier à lui.
— Bon ! voilà pour Suzanne ; mais moi , que faut-il que je fasse ?
— Bonté du ciel ! quel âne tu fais ! Ce que j'ai recommandé à ma fille, je te le recommande également à toi.
— Vous dites donc que je dois adorer et craindre Dieu qui est là-haut. Mais , écoutez donc , derrière la porte de notre maison il y a un vieux Dieu en bois ; il a une barbe grise , c'est un bel homme , beaucoup plus joli que moi : faut-il l'adorer aussi ?
— Un vieux Dieu en bois ? une statue dans ma maison? je n'en savais rien ; jamais je ne l'ai vue ; qui donc a pu l'apporter?
— Tranquillisez-vous , Monsieur, c'est moi.
— Et qui t'a ordonné de le faire ?
— Je me le suis ordonné à moi-même.
— Et qui t'a donné cette statue ?
— Monsieur , je n'ose vous le dire. — Parle ! — Monsieur, je n'oserai jamais.— Réponds, te dis-je ! — Eh bien, je l'ai achetée. — Où cela? — Je l'ai oublié. — Tu mens ! Où et de qui l'as-tu achetée ? — Je l'ai achetée pour dix florins. (// montre ses dix doigts.)^ Dix florins! Et à qui? — A cette grande église qui est là bas. — Fripon, tu l'as volée! — Non, Monsieur, je l'ai tout simplement enlevée et portée à la maison. — Et que veux-tu en faire ? — L'adorer.— Ne sais-tu pas que Notre- Seigneur défend le culte des idoles? — Que voulez-vous que j'en fasse alors? — Reporte cette statue où tu l'as prise. — C'est cela, pour induire les autres en péché? Mieux vaut la brûler! Mais, Monsieur, est-il permis d'adorer des créatures humaines, comme la Mère de Dieu saint Paul, saint Pierre, saint Jacques
et autres saints? — Ne t'ai-je pas dit que Dieu seul veut être adoré ? — C'est vrai , mais ce saint homme qui est à Rome ordonne le contraire : ne faut-il pas lui obéir ? — Que diable vient faire ici le Pape ? Mets-tu par hasard les ordres du Pape au-dessus de ceux de Dieu lui-même ? Tiens-toi à ce que je te dis, et laisse là le Pape et sa doctrine, qui est la doctrine du diable.— Que dites-vous ? La doctrine du Pape est la doctrine du diable? Voilà qui est joli, Monsieur! J'irai trouver le Pape, et je vous accuserai. Je lui dirai que vous êtes un méchant, et il vous fera brûler. Soyez bien sûr que j'aiderai à attiser le feu. Qu'allez-vous me dire, maintenant? — Eh! fou! que veux-tu que je te dise? Ce qu'on t'explique t'entre par une oreille et te sort par Tautre ! — Je vais en fermer une. Là, maintenant, Monsieur, vous pouvez continuer. »
La scène se poursuit ainsi : Helkia enseigne à Jean Clant qu'il ne faut pas jurer. « Mais , dit-il , vous avez juré tout à l'heure.— Moi? —N'avez-vous pas dit : que diable? — Je ne prenais pas la chose au sérieux. —Très bien ! alors : chaque fois que je jurerai, je ne prendrai pas la chose au sérieux. — Il ne faut pas, dit Helkia , avoir commerce avec les magiciens ou avec le diable. —Parbleu, dit Jean, j'aime bien mieux avoir commerce avec de jolies filles. » {Suzanna, acte !•', scène 3«.)
LienhartKulman.^Petrus Mockel.— Sébastien Wild.— Paul Rebhun.
— Fuukelin.
Les Allemands du xvi* siècle ont leurs dramatistes sérieux et religieux, qui rougiraient d'introduire la farce mondaine dans leurs productions. De ce nombre est Lienhart Kulman , né en 1498 , à Ejreilsheim en Wurtemberg. Élève des Universités d'Erfiith et de Leipsig, précepteur à Bamberg, sacristain à Ânsbach, puis recteur de l'hôpital de Nuremberg , puis enfin pasteur à Bernstadt, près Ulm, Kulman voulut surtout faire de la propagande populaire en matière de religion. Il combattit une des instructions de Luther, et fut destitué, pour ce fait, d'une place de prédicateur qu'il occupait à St-Sébald. Après plusieurs publications, il pensa que la forme dramatique était la meilleure pour vulgariser ses doctrines. Sa première pièce indique clairement le but qu'il se propose. Il déclare qu'il met sa morale en rimes, en chansons et en jeux de théâtre, afin que ceux qui ne veulent pas écouter le sermon puissent être gagnés par l'attrait du divertissement. Ce parti pris ne peut produire, comme on le pense bien^ que des homélies en dialogues, et non des drames. Nous nous bornerons à mentionner la Veuve , l'un des sermons dialogues de Kulman, dédié à la perle des veuves,
W*^^ Emilie « la femme du feu Margrave Georges de Brandebourg. Cette pièce est la mise en action du chapitre IV du livre des Rois. « Alors une femme de Tun des prophètes vint crier à Elisée et lui dit : « Mon mari, qui était votre serviteur, est mort. . . ; et maintenant son créancier vient pour prendre mes deux fils et en faire des esclaves. :» Elisée dit à la veuve, à qui il ne reste d'autre ressource qu'une cruche d'huile, de remplir avec le contenu de cette cruche tous les vases qu'elle pourra emprunter à ses voisins, et de payer son créancier avec le produit de cette huile qu'elle vendra.
Les personnages ajoutés au texte de la Bible servent au prédicateur non pas à renforcer la trame un peu légère de son action , mais à sermonner sur divers points de la morale. Le voisin de l'usurier prononce un discours sur la nécessité de l'épargne; puis il s'éloigne rapidement, après avoir fait remarquer au public qu'un bon ouvriei* ne doit pas si longtemps rester hors de chez soi.
Dans une autre scène, l'auteur s'élève contre la doctrine de la communauté des biens, prèchée par les anabaptistes ; et plus loin encore, il sanctifie le commerce, en disant qu'il est permis de s'y enrichir, pourvu que la charité subsiste et que le cœur ne s'endurcisse pas.
V Accusation de la race humaine^ de Petrus Meckel, appartient encore au genre de h prédication évangélique. L'ouvrage se divise en deux parties : le procès de Satan contre le Christ au sujet de l'homme déchu, et le dialogue du tentateur avec le pécheur.
L'œuvre de la rédemptiim, m aj?racbant l'homipe à
l'enfer, a brisé le pouvoir de Belzébuth. Il veut pourtant lutter encore, et il envoie Satan près de Dieu pour lui formuler sa plainte au nom de la justice qu'il invoque. Satan fait donc le voyage du ciel comme ambassadeur du Prince des ténèbres, et il se présente devant le trône céleste. Le souverain juge fixe l'audience au vendredi suivant, anniversaire de la mort du Sauveur, et il ordonne aux archanges de convoquer tous les peuples de la terre au son des trompettes. Au jour dit, Satan se présente : les hommes font défaut , mais l'ennemi des hommes insiste pour que la cause soit retenue et jugée. Dieu délègue alors le Christ pour défendre les hommes. Satan , dans son plaidoyer, invoque la parole de Dieu lui-même et le péché originel, qui lui a livré toutes les âmes ; il prétend que la première décision est la vraie, et que les choses doivent être remises en l'état.
Adam et Eve, par leur crime, sont tombés, eux et les leurs, dans le domaine de la mort et de la damnation. Mais le Christ demande que la malédiction retombe sur Satan seul, qui est l'auteur de la désobéissance de nos premiers pères. Lui , le Christ, il a racheté le premier péché au prix de son sang; il est venu non en faveur des seuls justes , mais en faveur de l'humanité tout entière.
Sous la plume du théologien Petrus Meckel, le Diable est bientôt à court d'arguments , et il se voit bien et dûment condamné sans appel.
Satan est donc débouté. Belzébuth reçoit fort mal son ambassadeur, qui, pour racheter le peu de succès de sa plaidoirie, va directement sur la terre, où il espère
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avoir meilleur marché du pécheur lui-même. Il Taborde avec le registre où sont consignées toutes ses &utes ; mais là encore il est vaincu. Malgré l'habUeté de ses arguties, il perd une seconde fois son procès. Le pécheur le réfute par le simple texte des Écritures.
La moralité de ce singulier ouvrage est que la foi suffit pour sauver le pécheur des embûches du démon.
Le ton général de la pièce de Meckel est grave et mesuré. Le Diable lui-même est sérieux et convaincu. Il ne se permet pas les plaisanteries en usage dans ses autres rôles. L'auteur a travaillé ses discours et pondéré ses vers avec un soin particulier.
Sébastien Wild a fait un tour de force plus grand et aussi inutile que celui du théologien Petrus Meckel. Il a mis en tragédie (c'est à ne pas le croire) le sujet de l'antique parabole venue en Europe par l'Arabie, et rimée par La Fontaine : le Meunier^ son Fils et VAne. Déjà, en 1530, Hans Sachs avait rimé le conte de d V Ermite et VAne, où personne ne satisfait le monde méchant. j> D'une idylle à une tragédie il y a loin. Sébastien Wild met en scène un sage Empereur, qui, malgré ses vertus , voyant qu'il ne peut satisfaire tous ses sujets, veut abandonner sa couronne; mais un docteur indien, qui traverse l'Allemagne en voyageur , lui dit qu'il possède ce grand secret, et qu'il le lui fera connaître.
Le fou de l'Empereur se moque du prétendu sage, dans lequel il croit voir un confrère ; mais l'Empereur déclare qu'il cédera son trône au sage Indien si celui-ci résout le problème qu'il a lui-même posé. C'est alors
qu'a lieu la promenade du docteur , de son fils et de râne, avec les complications d'aventures que nous connaissons. Le docteur et son fils, exaspérés par les critiques injustes qu'ils ont rencontrées sur leur chemin, jettent dans la rivière l'âne de l'Empereur, et s'en reviennent tout penauds, croyant à une exemplaire punition qu'a bien méritée leur outrecuidance. Mais le monarque leur pardonne et les admet parmi ses conseillers, convaincu que leur malheureux voyage a dû leur prouver la fragilité et la vanité des jugements humains.
Fidèle aux principes de l'école qui poursuivait partout et toujours la démonstration des vérités utiles, Wild a voulu prouver dans cette œuvre bizarre qu'aucun • gouvernement de la terre ne saurait obtenir la sympathie universelle de ses sujets.
Le Suisse Paul Rebhun appartient à cette même catégorie de poëtes moralistes et didactiques. Il a composé un Mystère de Suzanne j un Jeu de mariage (Hochzeitspiel) ayant pour sujet les Noces de Cana^ et une troisième pièce : la Plainte du pauvre homme {Klage des armen Mannes). Ce dernier ouvrage n'est qu'une suite de dialogues entre Isaac, Jacob, Adam , le Christ et autres personnages, et n'a nulle prétention à l'action dramatique. L'auteur y fait l'éloge de la miséricorde céleste et de la sollicitude de Dieu pour le pauvre. Ces pièces froides et sèches, et qui sentent d'une lieue leur pédagogue, n'ont rien de commun avec la bonne humeur de Hans Sachs, ni avec la verve fanatique qui distingue les Croque-Morts de Niclaus Manuel. Après
avoir parcouru la liste des principaux écrivains dramatiques de cette époque, il nous reste à parler de Jacob Funkeliuy citoyen suisse que l'on croit originaire de la petite ville de Biel ou Bienne, qui dépendait de l'évèché de Bâle et appartient aujourd'hui au canton de Berne. Funkelin aurait été maître d'école. Ce furent les jeunes gens de Bienne qui jouèrent son Mystère de la Conceplion en 1553, à l'occasion de la nouvelle année. Il écrivit ensuite un Lazare^ puis une collection de psaumes et de chants religieux qui fut imprimée en 1570. Les Mystères de Funkelin, qui sont loin d'être un progrès sur ceux qui les ont précédés d'un siècle , n'offriraient aucun intérêt à notre examen. Il suffira de parler de l'intermède comique introduit par l'auteur dans son drame biblique du Lazare , pour donner une idée de sa manière. Au lieu d'entreprendre l'analyse de cette farce, je donnerai amplement la traduction d'un passage du livre récemment publié à Leipzig par MM. Karl Gœdeke et Julius Tittmann, sous le titre de Poètes allemands du xvi^ siècle (Deutsche Dichter des sechzehnten jahrhunderts) :
d La Dispute de Vénus et de Pallas est un drame dans le drame, une représentation qui a lieu , devant la table d'un homme riche, au moyen d'interlocuteurs étrangers aux convives. C'est le fou du riche qui est l'ordonnateur de la représentation. Il introduit avec lui une compagnie bizarre, parmi laquelle on voit un «philosophe grec d'une moralité douteuse et un diable chrétien. On y voit aussi un juge avec son assistant, car il s'agit d'un procès en forme... Après une
allocution du héraut, Yargumentateur explique aux convives le sujet de la pièce; les deux voies dont parle le Christ, celle du salut et celle de la damnation, y sont représentées.
» Le fou et le héraut se réconfoitent en buvant un coup, et Vénus s'avance avec ses filles et son ministre, le Diable. Elle vante sa beauté, le bonheur, qui est son œuvre, les dons qu'elle peut ofirir. Sur son ordre, son ministre apporte la coupe avec le breuvage d'amour^ la corne d'où découle toute la splendeur du monde, et la médecine contre les suites du vice. Elle peut aussi donner de l'argent et du bien. Toutefois le Diable n'a que peu de succès; alors l'Amour, avec son arc, doit venir à son secours : mais il ne réussit pas davantage, car Pallas est aussi contre lui. La déesse s'avance, et, entre elle et son adversaire^ la dispute s'engage pour savoir qui , de l'Amour ou de la Sagesse, procure le plus de bonheur. Enfin, la protectrice de la vertu en appelle à la décision du juge. Celui-ci ouvre la séance en ordonnant aux deux parties de soutenir leurs affirmations par des preuves.
1» Au second acte, commencent les débats. Comme témoins, apparaissent Épicure et Hercule. Le premier se sent trop faible pour parler, et doit d'abord se réconforter par une bonne boisson que lui verse le Diable. D parle comme un esprit fort et un libertin. D'autre part, Hercule déroule la Uste de ses exploits, accompUs pour le sei^ice de la déesse. Mais il ne semble pas au poëte que des paroles suffisent. Poui* l'amusement du public, il amène sur la scène les
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vieux ennemis du héraut, et celui-ci doit recommencer encore ses combats avec Antée, Géryon, et le sauvage Cacus.
2> Le jugement arrive au troisième acte, annoncé par Targumentateur, -qui réclame le silence. Le juge décide naturellement que Pallas a gagné le procès. Il gratifie la déesse d'une couronne d'honneur, et il donne à Âlcide un globe en or, pour montrer que la vertu fait conquérir le ciel. Vénus, au contraire, est condamnée à l'enfer, et, après avoir essayé de se percer le sein avec l'une des flèches de l'Amour, elle est emmenée par son propre serviteur.
» Le héraut tire la moralité de l'histoire ; il montre dans les personnages en action l'antithèse d'un monde vicieux et d'une vie pieuse et humblement chrétienne : un jour, le Christ siégera comme juge et prononcera entre ces deux genres de vie. Enfin, le maître d'hôtel de l'homme riche renvoie les comédiens, en leur promettant une récompense.
» Nous pouvons nous prononcer sans hésitation sur la valeur du drame. A côté de tout le sérieux du sujet moral, se déroule devant les yeux du spectateur une action folle et joyeuse, telle qu'elle convient à une farce de carême prenant, car c'est là le ton de tout l'ouvrage. Le mélange de la vie antique et de la vie chrétienne donne lieu à des impressions variées. On passe en revue dieux, héros, diable, avec audition de témoins, distribution de prix, combats imaginaires et toute espèce de mascarades, entremêlées aux discours blasphématoires et aux sentences chrétiennes, n. 34
La conception ^ le plan et l'exécution de l'ouvrage nous font voir dans le poète une intelligence fine et déliée. )»
Le seizième siècle allemand, comme le seizième siècle français, continua donc^ d'une part, la vieille farce du quinzième, et il se fit, d'autre part, une arme politique et religieuse de la production dramatique contre sa grande ennemie la Rome papale. Tantôt nous le voyons exalté et l'injure à la bouche dans les Croque-Morts de Niclaus Manuel , tantôt^ railleur et narquois sous la plume de Hans Sachs, d'Âyrer et du duc de Brunswick, chercher à faire rire plutôt qu'à blesser. Les moralistes didactiques qui enveloppent le sermon dans la pièce de théâtre, tels que Kulman , Meckel et Rebhun^ afin d'en rendre la digestion plus facile aux adeptes, sont une classe à part tout à fait particulière à l'Allemagne.
Les auteurs que nous venons de passer en revue ont certainement dépensé beaucoup de verve et de talent; on ne saurait dire cependant que ce soit là encore une période littéraire pour la scène allemande. On peut les comparer à Gringore, mais non pas cer-
tainement aux Mystères cycliques de notre quinzième siècle.
Cette période d'enfance du théâtre allemand est pourtant curieuse à connaître pour l'histoire des idées et des mœurs ; c'est pourquoi nous avons cru devoir lui donner un certain développement.