CHAPITRE XXm
XVr SIECLE.
THÊATHE ANGLAIS.
La société anglaise au xvi« siècle. — Auteurs dramatiques de la l" période.-nJohn Heywood.— Les farces.— La tragédie à la mode de Sénèque.— La Reine Elisabeth auteur dramatique.
Pour comprendre le caractère du théâtre anglais au XVI* siècle, il faut se rappeler de quelle étrange société il est l'expression. Ce siècle, presque tout entier rempli par le Roi Henri VIII et par sa fille la Reine Elisabeth , ce siècle, en dépit de son haut degré d'intelligence et de son vernis de politesse affectée, déborde de cruautés et d'hypocrisies, qui naturellement doivent se refléter sur sa littérature dramatique. Ce siècle est brillant au dehors, sombre au dedans ; la bonne foi en est absolument bannie, et plus le rang est élevé, plus la corruption et la perversité sont grandes ; la soif
de posséder domine tout et rend les consciences faciles : un meurtre ou une apostasie ne pèsent pas un brin d'herbe pour acquérir la richesse ou le pouvoir. Henri VIII, l'adversaire de Luther, se sépare du Pape parce que le Pape refuse d'autoriser son divorce avec Catherine d'Aragon, et le Roi catholique -se fait chef suprême de l'Église d'Angleterre pour épouser Anne Boleyn et pour confisquer les biens des couvents. Anne Boleyn et Catherine Howard payent de leur vie l'honneur d'avoir épousé ce Barbe-Bleue couronné. Elisabeth, sa digne fille, qui succède à Edouard VI et à sa sœur Marie ; Elisabeth l'érudite, la fausse vierge de qui l'un de ses amants disait (c'était Essex) que ses idées étaient aussi biscornues que sa carcasse^ propos qui lui coûta la tète, cette Reine qui fit monter à l'échafaud tant de victimes, et qui établit dans son royaume l'Inquisition protestante, plus tyrannique que ne le fut jamais l'Inquisition espagnole, Elisabeth jurait comme un crocheteur , battait ses amants , souffletait ses filles d'honneur, prenait Hatton au collet, crachait sur sir Mathew Arundel, et se faisait un jeu de la vie humaine , comme de la liberté des consciences. Son extrême avarice lui fermait les yeux sur les trafics de places et de monopoles qui se pratiquaient autour d'elle parmi les gens de son entourage, qu'elle rétribuait si mal. Quand elle fut devenue vieille, elle se fardait le visage, le cou et la poitrine, et elle couvrait sa tête chauve d'une épaisse perruque rousse. Ses somptueux habits ne rendaient pas ses petits yeux plus grands ni ses dents moins noires. Après sa mort, on
trouva trois mille robes dans les cabinets de cette prétendue puritaine. Voilà la célèbre Reine sur qui se modelait la société anglaise de son temps. Cette-société, nous Talions voir reflétée dans le miroir des pièces de théâtre, et Ton ne s'étonnera pas du mélange de raffinement et de cruauté que l'on trouvera partout dans ses façons d'agir comme dans l'expression de sa pensée.
Le grand Shakspeare n'a pas surgi tout à coup au milieu de cette époque comme un champignon de fortune littéraire, poussé en une nuit sur une lande inculte. Les critiques anglais du xviii*" siècle, depuis Addison jusqu'à Blair, ont passé sous silence toute une période de l'histoire littéraire de leur pays, et ce n'est que dans notre siècle qu'on a exhumé de l'oubli une série de poètes dramatiques dont l'ensemble complète merveilleusement la chronique de ces anciens temps. Shakspeare, et cela doit servir à l'expliquer, a donc eu des précurseurs, des contemporains et des successeurs auxquels il se lie par le fil des idées communes. Malgré la différence des esprits, malgré la hauteur de l'un, l'honnête proportion ou la taille infime des autres, les dramatistes de cette époque sont bien de la même famille, du même terroir. En creusant le sol dramatique anglais, nous y trouverons la couche des auteurs de farces et des continuateurs de Mystères, celle des imitateurs de l'antiquité et de l'Italie , puis les créateurs originaux qui tiennent au tuf national par des racines profondes et toujours vivaces. Ces derniers sont les vrais, ceux qu'aime le peuple,
ceux qui feront souche, etiàse rattache immédiatement Shakspeare. Ce fond est une des assises du Moyen Age, sur laquelle vient à un moment se placer la préciosité italienne que met à la mode le poëte de cour John Lyly. C'est lui du moins qui la formule le premier, en donnant à ses personnages le langage apprêté des grands seigneurs du temps.
Les deux bouffons qui figurent dans les Mystères anglais^ le Vice et le Diable^ se rencontrent sous d'autres noms mêlés à toutes les pièces de l'époque shakspearienne, et le sel de leurs plaisanteries, qui nous paraît un peu gros aujourd'hui, rappelle à s'y méprendre celui de nos pièces du xv® siècle. La férocité des tyrans et de leurs satellites^ dont nous avons vu les effets dans le Mystère de la Passion de Jehan Michel, revit tout entière, grossie et exagérée dans les sanglantes compositions de Ghristopher Marlowe , de Kid, et même dans beaucoup de créations du poète d'Hamlet et de Richard III. Il y a dans tout le siècle une tendance générale à la clotvnerie populaire et aux péripéties tragiques les plus sombres. Le grotesque et l'horrible dominent cette Poétique anglosaxonne, qui a ses ombres, comme elle a ses lumières. Les génies les plus élevés ne peuvent échapper à cette sombre influence, car ce siècle a vu les échafauds de quatre Reines, et la tête de Marie Stuart est encore là, toute fraîche coupée, sur le billot, portant la marque des trois coups de hache qu'il a fallu pour l'abattre.
John Heywood, avec ses actions comiques, qu'il intitule Interludes (Intermèdes)^ représente plus spécia-
lement le côté bouffon et bourgeois du règne de Henri VIII. John Heywood puise à la source grivoise qui a produit les contes de Gantorbéry. La pièce nommée le Marchand d'indulgences^ le FrèrCy le Curé et le voisin Pratt^ n'offre qu'un reflet du Quêteur de Ghaucer,qui porte dans sa valise des pardons de Rome tout chauds {ail hot)^ comme la Joyeuse Histoire de Johan, de Tib sa femme et de sir Jhan le prêtre est bien de la famille et du tempérament de cette bourgeoise de Bath qui, dans Chaucer, devient amoureuse de son cinquième mari en l'apercevant à l'enterrement, derrière la bière du quatrième défunt.
Ce Johan, mari de Tib^ est ce qu'on appelle un henpecked, un mari soumis. Pendant un voyage de sa femme, il a été maître à la maison , et, quand elle revient au logis, il prétend conserver l'autorité dans le ménage. Tib rit de la prétention, et elle dépose sur la table un excellent pâté, que le prêtre Jhan va venir manger avec eux. Pendant le souper, on envoie le mari chercher du vin à la cave, puis de l'eau dans un seau qui fuit, et qu'il ne parvient jamais à remplir. Lôrsqu'enfm, à bout de fopces et de patience, il ose se plaindre de l'intimité qu'il surprend entre sa femme et son voisin, le couple se rue sur lui et le bat pour la conclusion morale de l'ouvrage.
La farce intitulée le Frère^ le Curé et le voisin Pratt laisse de côté la satire des bourgeois de Londres, pour tomber à outrance sur les Pardoners^ ou marchands de pardons de l'Église romaine. Vnpardoner et un moine ont obtenu d'un curéjl'unlapermissiondeprêcher dans
son église ; l'autre, celle d'y exposer des reliques. Les deux rivaux se rencontrent et se prennent aux cheveux ; le curé est obligé d'aller chercher le voisin Pratt pour les séparer , et celui-ci l'aide à les expulser de l'église.
Dans l'autre farce, intitulée les Quatre P, ou lePar^ doneVy le Palmer (Pèlerin)^ VApothicaire [Poticary) et le Colporteur {Peddler)^ John Heywood fait descendre le pardoner aux enfers pour réclamer une femme à laquelle il s'intéresse. Satan la lui rend gracieusement, parce que c'est toujours une de moins qu'il aura en garde. Il voudrait les renvoyer toutes, car elles le feraient damner s'il n'était damné d'avance. Satan n'impose au pardoner qu'une condition : c'est que dorénavant il distribuera toutes ses indulgences aux femmes sur la terre, afin que, allant au ciel, elles le débarrassent à tout jamais de leur présence.
La pièce du Temps (the play of the Weather) est conçue dans un tout autre système. C'est une pure allégorie. Phébus, Saturne, Éole et Phébé se plaignent à Jupiter de la mauvaise distribution du temps. La gelée de Saturne fait tort aux rayons de Phébus ; la pluie de Phébé contrarie à la fois la chaleur et la gelée ; Éole, de son côté, dérange tout le monde et n'est jamais content. Jupiter convoque, pour venir déposer comme témoins devant son tribunal, un gentleman, un marchand, un forestier, un meunier, une lady et une blanchisseuse. Chacun des témoins cités demande des temps différents, ce qui décide le maître
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des dieux, pour accorder tout le monde, à inventer les saisons.
John Heywood a composé deux autres pièces, sous les titres suivants : a A play oîLove {V Amour); A play of Genteelness and Nobility {Élégance et Noblesse). » John Heyv^ood, l'un des plus anciens auteurs de comédies de TAngleterre, eut une grande célébrité sous les règnes d'Henri VIII , d'Edouard VI et de Marie Tudor. Sous Elisabeth, le changement dans les allures dramatiques fut tel que le vieux compositeur de farces demeura complètement éclipsé.
A cette période appartiennent aussi deux farces célèbres : Gammer Gurton's needle (Y Aiguille de la mère Gurton) et Ralph Roister Doister. La première de ces farces , écrite par John Still, élève du collège du Christ, depuis évèque de Bath, fut jouée à Cambridge en 1566 ; son auteur avait alors 23 ans; la seconde, récemment découverte, est de NicholasUdall, professeur au collège d'Eton; elle est de 1551. L'Aiguille de la mère Gurton est une pure parade, sans complication aucune, et sans autre prétention que la bonne humeur.
La mère Gurton a perdu son aiguille en faisant une reprise à la culotte de son domestique, et elle la cherche partout. Un vaurien confie sous le sceau du secret à la commère que c'est sa voisine qui a volé l'aiguille, et il dit à la voisine que la commère Gurton l'accuse tout haut de lui avoir volé un coq. De là quiproquo, bataille entre les deux vieilles, injures , arrachement de cheveux, intervention du curé, qui reçoit des horions
dans la bagarre ; puis Fauteur de la noise fait tout à coup reparaître l'aiguille, en fi*appant le domestique à l'endroit raccommodé. Une charge qui devait être assez plaisante dans la bouche d*un bon clown, c'est celle du valet Hodge, essayant d'allumer sa chandelle dans l'obscurité aux yeux d'un chat, et criant au feu quand l'animal se sauve dans le grenier. Cette parade, excellemment jouée par les acteurs de l'époque, se maintint au théâtre jusqu'au temps de Shakspeare.
Ralph Roister Doister est plus compliqué que l'Aiguille de la mère Gurton. Le nœud de la farce est une lettre que Ralph a écrite à M°^® Constance, et qui, recopiée par un écrivain public avec une autre ponctuation, signifie tout le contraire de ce que son amoureux auteur a voulu dire à sa belle. Ralph et son valet Merrygreck ont des caractères assez plaisants, ainsi que le marchand Goodluck, rival de Ralph auprès de dame Constance.
La pièce intitulée Misogonus^ écrite par Thomas Richards, est une imitation de l'antique, vue à travers la comédie italienne. Il s'agit d'un bonhomme qui a fort négligé l'éducation de son fils, et qui s'y prend trop tard pour lui donner des maîtres. Misogonus jette par la fenêtre le pédagogue qu'on lui adresse, et il envoie chercher des cartes chez le curé de la paroisse pour jouer avec une gourgandine du nom de Mélissa, qui lui fait boire force muscadine et l'enivre. L'action principale est entremêlée des tours que joue le domestique de Misogonus à un fermier du père de son maître, en substituant de maigres poulets aux grasses
poulardes que le campagnard apporte. Bref, la découverte d'un frère jumeau de Misogonus, qui cause d'abord la fureur du jeune homme, finit par amener à la pièce un dénomment heureux.
Environ à la même époque, et côte à côte de la farce, la tragédie fait son entrée solennelle sur la scène anglaise avec une pièce composée en collaboration par Thomas Sackville (depuis comte de Dorset) et par Thomas Norton. Cette pièce, intitulée Ferrex et Porrex^ fut jouée devant la Reine à Whitehall en 1561 . Elle a pour sujet l'histoire des deux fils de Gordobuc, Roi de Bretagne, dont le cadet, Ferrex, tua son aîné, et fiit tué à son tour par sa mère, laquelle fut ensuite occise par le peuple, ainsi que son mari Gordobuc. Cette collection de meurtres charma le public, et servit de modèle à toute une série de drames lugubres, que nous verrons en leur lieu. Au même instant, Jasper Heywood , fils de John Heywood , auteur moins jovial que son père, traduisait de Sénèque les Troyennes et YHercule furieux, pendant que John Studley traduisait, de son côté, la Médée elYAgamemnon, et Thomas Nuce VOctavie. C'était beaucoup de Sénèque à la fois. Le petit groupe des païens, qui prétendit lutter contre le goût national par la contrefaçon des ouvrages grecs et romains, compte dans ses rangs, outre la Reine, qui traduisit YHercule furieux^ lord Brook, auteur d'un Mustapha; Samuel Daniel, père d'une Cléopdtre et d'un Philotas^ et quelques autres notoriétés bien oubliées aujourd'hui. Parmi ces derniers poètes , je ne nomme pas George Whetstone ,
l'auteur de la tragédie de Promos et CcLssandraj en dépit des théories classiques qu'il afficha, parce que ses théories furent démenties par ses productions. Il introduisit en effet les bouffons dans la tragédie, et il fournit à Shakspeare , outre le sujet de Mesure pour mesure^ celui des deux drames historiques qui portant pour titres Henri IV et Henri V,
lie» précDrsenr« de Sltal&spcare. — Chrisiopker
lHiirlovre.
Nous sortons du monde des essais pour entrer dans celui des œuvres. La pièce religieuse qu'on appelle Miracle-Play ou Morality^ et la farce de tréteaux, amusent toujours le bon public anglais; mais des théâtres d'une certaine importance viennent de s'ouvrir à Londres, et de véritables -poëtes imaginent une forme de pièces qui sera celle du drame national , et que Shakspeare perfectionnera bientôt en y incarnant la personnalité de son génie. Ce groupe des précurseurs de Shakspeare, dont plusieurs travailleront encore quand ce soleil paraîtra sur l'horizon dramatique de l'Angleterre, et absorbera tout autre gloire dans ses rayons, regroupe se compose principalement de Chris-
topher Marlowe, de Robert Greene, de George Peele, de Thomas Kid, de Nash, de Lodge, de Ghettle et de John Lyly. Ben Johnson ne paraît que vers 1596; à cette époque , Fauteur de Richard III et du Songe d'une Nuit d'été était déjà célèbre.
Christopher (ou Christophe) Marlowe, le véritable chef etrécrivain le plus remarquable de cette école nationale, naquit à Cantorbéry en 1563 ou 1564, de John Marlowe, cordonnier dans cette ville. Il fit ses études à King's School, collège fondé par Henri VIII pour cinquante élèves ; puis il prit ses degrés à l'université de Cambridge. On suppose que les frais de son éducation furent faits par sir Roger Manwood, chef baron derÉchiquier, qui avait une propriété à Saint-Stephen , près de Cantorbéry. Il est probable que la famille du jeune lettré le destinait à l'état ecclésiastique. Nous ne savons quelles circonstances l'amenèrent sur les planches du Curtain, l'un des théâtres de Londres, où il joua la comédie jusqu'au jour où, s' étant cassé la jambe et resté boiteux, il fut obligé de renoncer à sa profession ; ce fait est constaté par une vieille ballade que cite M. Dyce dans son introduction aux œuvres de notre poëte {Some account of 'Marlowe and his urriting; London, 1865). La vie de ces acteurs-auteurs, au temps d'Elisabeth, était, paraît-il, des plus misérables et des plus dévergondées; elle dépassait de beaucoup en ignominie celle des comédiens de la legua^ que nous a dépeints l'Espagnol Roxas dans son Viajeentretenido. Les deux états joints ensemble leur donnaient à peine la possibilité de vivre et d'entretenir leur garde-robe
de théâtre, sur laquelle ils empruntaient quand il fallait acquitter les bills de dépense à la taverne de la Syrène, lieu de leurs réunions habituelles. Digne compagnon de Lodge et de Greene, qui mourut d'une indigestion de harengs salés, Marlowe, après avoir mené la même vie de débauche que ses confrères en poésie, périt plus ignoblement encore que Robert Greene , dans une querelle avec un valet , son rival en amour. Il menaça le drôle de son poignard , et l'homme de livrée, lui tordant le poignet, lui enfonça dans l'orbite de l'œil la lame de son arme. Transporté chez lui,'Mar- ]owe mourut presque aussitôt ; il venait d'atteindre sa trentième année ! S*il avait vécu, il aurait certainement eu maille à partir avec les juges pour cause d'impiété et de blasphèmes. Un écrit de Thomas Beard, intitulé le Théâtre des jugements de Dieu^ le dénonçait publiquement comme niant Dieu et son Christ et digne du bûcher. Ce vaurien, tué à la fleur de Tâge par le valet Francis Âcher, et dénoncé comme athée à l'inquisition protestante, était animé pourtant d'un esprit sauvage et inventif, qui ressemblait à du génie. C'est lui qui écrivit le premier drame en vers blancs, et qui, avant Shakspeare, mêla la prose à la poésie.
V Edouard II de Marlowe, son Faust et son Juif de Malte contiennent des scènes admirables, sous le rapport de la pensée et du style , comme sous le rapport du mouvement scénique. Ses autres ouvrages sont un Tamerlan en deux parties {Tamburlaine the Great), une SaintrBarthélemy {the Massacre at Paris\ une tragédie de Didon^ reine de Carthage. Il a écrit en
outre un poëme en six chants sur Héro et Léandre ^ qui fut terminé par Chapman.
Les deux parties de Tamerlan le Grande qui marquèrent le début de l'auteur au théâtre, ont toute l'exubérance d'une imagination jeune et effrénée, qui prend l'extravagance pour le sublime, le pathos pour l'éloquence, et l'horrible pour le dramatique. On remarque pourtant, au milieu de ces incidents impossibles, de ces actions grotesques à force de vouloir être tragiques, une vigueur sans pareille , une versification nerveuse et variée, de grandes images, de pittoresques expressions. Le jeune poëte s'annonce dans le prologue de sa pièce comme un écrivain sérieux, qui veut chasser de la scène anglaise la bouffonnerie des clowns et la prétention afiectée des beaux esprits ; il ne s'aperçoit pas qu'en évitant un défaut il tombe dans le défaut contraire, et que l'emphase, chez lui, remplace trop souvent la trivialité; mais c'est le premier essai de son esprit, et il se corrigera de lui-même dans les pièces qui suivront.
Toute la vie du héros mongol est passée en revue dans le Tamburlaine the Great^ depuis son invasion en Perse jusqu'à sa mort, à Otrar, sur le Sihoun, dans le khanat de Kokand. Quoique le poëte fasse beaucoup circuler le spectateur, qu'il traîne à la remorque du guerrier voyageur, en Perse, en Scythie, en Afrique , la pièce est plus déclamatoire que mouvementée. La tirade domine toujours et partout. Le grand Tamburlaine se montre excellent rhétoricien, et l'on dirait que dans SCS pérégrinations il s'est quelque peu arrêté à
Cambridge ou à Oxford pour passer sa thèse de maître es arts. Il invoque à tous propos Jupiter, Junon et tous les dieux de l'Olympe grec et romain. À la troisième scène de la seconde partie, il paraît monté sur un char, auquel sont attelés, en guise de chevaux, les rois de Trébizonde et de Syrie. Bientôt il livre à ses soldats les harems des souverains et des seigneurs , et il se rend à Babylone toujours dans le même char muni de son attelage de rois ; mais comme, après cette longue traite, les monarques de Trébizonde et de Syrie ont besoin sans doute d'être relayés , il fait brider à leur place les Rois de Natolie et de Jérusalem. Le grand Tamburlaine rend enfin le dernier soupir, après avoir prononcé son dernier discours. Ce discours est d'une résignation très philosophique. Le héros y prend congé de ses soldats, car Tamerlan lui-même doit mourir sous le fouet de Dieu. Il brave le trépas, et il dit au serviteur qui l'assiste : c Regarde, là, mon esclave , ce monstre hideux, la mort, p&le et hâve de peur, qui recule à chaque regard que je lance ; et quand je détourne les yeux, eUe s'approche sournoisement pour me saisir (1). »
Quand Marlowe a jeté sa première gourme , son esprit inventif se dégage; sa pensée demeure toujours sombre, violente jusqu'à la brutalité, mais elle devient
(1) See where, my slave, the ugly monster, Death Shaking and quivering, pale and wan forfear, Stands aiming at me with his murdering dart, Who flics away at every glance I givo, And whpn I look away cornes stealing on ! .
profonde et logique. Son regard pénètre dans les replis de rame humaine, et ce n'est plus seulement pour étonner les assistants qu'il se livre à ce luxe d'atrocités que nous rencontrons dans le Juif de Malte.
La seconde pièce de Marlowe parait avoir été la Tragique Histoire du docteur Faust; la ballade, que le drame suivit probablement de près, venait d'être publiée à Londres en 1588.
C'est assurément une vigoureuse composition que ce drame de Marlowe ; il produisit, à l'époque où il vit le jour, une sensation qui fut tout un événement. Les consciences les plus larges, les esprits les plus exempts de préjugés , frissonnèrent en voyant traduire ainsi sur la scène la lutte ouverte de la négation contre le symbole, les appétits de la science aux prises avec la révélation. À cette époque on brûlait un homme pour moins que cela ; le drame de Marlowe sentait d'une lieue la chair grUlée. Un haro s'éleva, en effet, parmi les intolérants puritains^ plutôt que parmi les catholiques, et le jeune audacieux fut dénoncé à haute voix comme im athée. Il avait pris ses précautions, pourtant, en finissant le drame, ainsi que l'avait fait la légende parla damnation du sorcier sacrilège. Il ne fut pas poursuivi, mais l'accusation d'impiété et d'athéisme pesa sur lui^jusqu'à son dernier jour, qui était
proche.
M. François- Victor Hugo a publié une traduction française du Faust de Marlowe, ce qui me dispense d'une analyse détaillée de cet ouvrage hardi , où l'on retrouve l'épisode des amours passagers de Faust avec
la belle Hélène , que Gœthe croyait avoir inventés :
« Douce Hélène, rends-moi immortel avec im baiser. » ( Sweet Helen , make me immortal with a kiss.)
c Ses lèvres aspirent mon âme. )i ( Her lips suck forth my soûl.)
Gœthe a développé cet amour de Thomme de science du Moyen Âge catholique poiu* la païenne antiquité, et il a pu le faire sans danger; mais, sous la puritaine Elisabeth^ c'était déjà une audace bien grande que d'indiquer cette pensée, contraire à l'orthodoxie. La charmante figure de Marguerite, qui reste la création personnelle du poëte moderne allemand, et qui jette un si puissant intérêt sur le sujet tel que Gœthe Ta traité , ne trouve pas son analogue dans le drame de Marlowe.
La pensée du doute, la croyance aux esprits, la soif de connaître le pourquoi et la fin de toutes choses constituent l'entier élément de ce drame étrange. Le Faust anglais s'ouvre, comme son successeur germanique, par la scène du laboratoire, «c Un magicien profond est un demi-dieu. Travaille ici, ma cervelle, à gagner une divinité! » Puis il évoque le démon avec la formule usitée en pareil cas , et le valet de Lucifer, le rusé Méphistophélis , se met à son service et lui procure toutes les jouissances terrestres avant qu'il ait eu le temps de les désirer. Il le transporte tour à tour à Rome et chez l'Empereur d'Allemagne. Faust s'amuse des courtisans, à qui il joue des tours diaboliques; puis, le temps réglé par le pacte infernal étant sur le point d'expirer : « 0 Faust, dit-il, tu n'as plus qu'une heure à vivre : tu
vas être damné à perpétuité ! Arrêtez-vous , sphères toujours mouvantes des cieux, pour que le temps s'arrête et que minuit ne vienne jamais ! ]> Bientôt le remords, sous forme de vision, s'empare de lui. Il voit le sang du Christ qui ruisselle dans le firmament. Une seule goutte pourrait le sauver ! Il voudrait se dissoudre en vapeur, et que son âme s'élevât jusqu'au ciel , quand il entend sonner le premier coup de l'heure fatale. « Que Faust vive en enfer mille années, cent mille années, s'écrie-t-il, mais qu'il soit sauvé à la fin ! d L'horloge achève de sonneries douze coups, a Minuit ! minuit ! Maintenant , corps , vaporise-toi ; sinon Lucifer va t'emporter! 0 âme, change -toi en gouttes d'eau et tombe dans l'Océan afin qu'on ne puisse te retrouver ! »
0 soul be chang* d in to small water-drops, And fall into the Océan, ne' er be found 1
Enfin le dernier trait, qui résume bien la légende : « Ne bâille pas, enfer affreux! n'approche pas, Lucifer ! je vais brûler mes livres , 6 Méphistophélis ! »
Ugly hcll, gape notl come not, Lucifer 1 rii burn my books, 6 Mepiiistophilisl
On reconnaît là le personnage humain et vrai d'une époque où la sorcellerie était un fait de tous les jours, et où les bûchers consumaient à la fois les impiétés avec les impies, les hérésies avec les hérétiques. Le Faust de Marlowe ne plaisante pas la situation comme celui
. de Gœthe ; il ne s'amuse pas à déployer à tout propos le sarcasme de son ingénieux esprit : il doute, il tremble, il renie Dieu, veut revenir, et ne le peut.
Méphistophélis possède sa volonté, comme bientôt il possédera son corps et son âme : la damnation est prévue, elle est fatale ; elle pèse sur toute l'action , et elle conclut inexorablement. En un mot, le Faust anglais est du XVI* siècle, le Faust allemand du xviii*; l'un est fils d'un temps de croyance, l'autre d'un temps de négation. Les pensées si bien exprimées dans cet étrange ouvrage donnent à croire que tout n'était pas matière dans le cœur de ce fanfaron de vices que l'on appelait Christopher Marlowe.
Le Juif de Malte est le modèle d'après lequel Shakspeare a composé son Shylock du Marchand de Venise. L'abus de l'horrible est porté là à sa plus haute puissance. Le grand maître s'est bien gardé de tomber dans les excès que son prédécesseur semble avoir cherchés à plaisir. Barrabas fait le mal par amour du mal ; Shylock, pour venger les injures sans nombre qu'il a reçues, depuis le crachat au visage jusqu'au déshonneur de son nom par la séduction de sa fille unique. Barrabas passe les nuits à tuer les malades chrétiens. Médecin, il a enrichi les prêtres et les sacristains par les enterrements qu'il leur a procurés^ par les fosses qu'il leur a données à creuser. Ingénieur au service de Gharles-Quint, il faisait sauter indistinctement dans les airs amis et ennemis. Usurier, il remplissait les prisons de banqueroutiers et les hôpitaux d'orphelins. Il amenait ses débiteurs à se pendre de désespoir. Et avec
tout cela il a amassé une fortune assez grande pour acheter toute l'Ile de Malte. Il a, de ses deniers, acquis un esclave musulman, qui Taide à commettre toutes ses atrocités contre les chrétiens.
Shylock, lui, ne veut que la mort du marchand Antonio ; il est dans son droit strict. Il a été convenu que si le billet de trois mille ducats souscrit par le chrétien n'est pas soldé à l'échéance , il pourra se payer au moyen d'une livre de chair vivante qu'il coupera luimême sur le corps de son débiteur. En vain le juge lui offre-t-il le double de la somme : quand chacun de ces six mille ducats serait divisé en six parties , et quand même chaque partie serait un ducat , il refuserait de prendre ce qu'on lui offre ; il réclame le dû de son billet, rien que le dû de son billet. Ea fin de compte, quand il se voit évincé par le singulier jugement de Portia^ ce terrible Shylock consent à unir sa fille Jessica au chrétien qui l'a séduite et à reconnaître les nouveaux époux comme ses héritiers. Combien diffère de cette conduite celle du Juif de Malte ! combien aussi est différente l'in* tention des deux poètes ! Marlowe écrit une œuvre de haine contre la race proscrite , non par esprit de religion (nous avons vu qu'on l'accusait d'athéisme), mais entraîné par les préjugés de son temps ; Shakspeare, au contraire, réagit contre l'injustice populaire, au risque de se Étire jeter à la tête des trognons de pommes par le yard du Globe, et de £aire tomber sa pièce sous une tempête de sifflets.
Pressé par la pénurie des caisses publiques, le gouverneur de Malte, sans autre forme de procès, ordonne
392 HisToms universelle du théâtbe.
que Barrabas recevra le baptême ou qu'il donnera la moitié de ses biens. On s'empare de sa maison, où il tient un trésor caché, et on y installe un couvent de religieuses ; alors il oblige sa fille à feindre une conversion afin de l'introduire dans la place^ et pendant la nuit elle jette par la fenêtre les précieux joyaux de son père.
<( Mon père, recevez le bonheur. En voilà encore ! encore ! encore !
— 0 ma fille, mon or, ma félicité, force de mon âme, mort de mon ennemi ! Bienvenu soit le commencement de ma béatitude ! i>
Et, après avoir ramassé ses trésors, le juif regagne son gîte en méditant ses vengeances. C'est sur sa fille elle-même qu'il en fera tomber une partie, car, ainsi que la Jessica du Marchand de Venise^ l'Âbigaïl du Juif de Malte a l'audace de se laisser aimer par un chrétien. Ce chrétien, c'est Don Mathias, un chevalier sans doute, un gentleman, dit la liste des personnages. Comme Yago, Barrabas jette le levain de la jalousie dans le cœur de Don Mathias, et il l'amène à provoquer le fils du gouverneur, qu'il lui montre causant familièrement avec Abigaîl. Puis l'hypocrite se retire en lui disant :
a Mathias, si vous m'aimez, pas une parole ! »
Les deux jeunes gens se provoquent et se battent. Tous deux tombent morts sur la place, et le juif se frotte les mains et sort en murmurant avec un sourire : a Allons, adieu! adieu! » Mais Âbigaïl, désespérée, rentre au couvent, cette fois, pour abjurer tout de bon.
THÉÂTRE ANGLAIS. — XVl' SIÈCLE. 393
Son père, prévenu par Tesclave musulman, empoisonne à la fois toutes les nonnes, pour atteindre sa fille ; puis, non content de cet exploit, il fait étrangler un moine par son esclave Ithamore, et accuse du meurtre un autre moine. Il trahit successivement les chevaliers pour les Turcs, et les Turcs pour les chevaliers, dans l'intention de les faire périr les uns par les autres. Il est enfin pris à son propre piège, et Farnèse, le gouverneur de Malte, le fait tomber dans une chaudière bouillante, que le juif avait préparée sous le parquet de la salle du conseil pour y précipiter Sélim, le général musulman, et ses pachas. En vain le misérable s'écrie : « Secourez, secourez-moi, chrétiens ! Gouverneur, serez-vous sans pitié? » on le laisse bouillir, et il rend l'âme, à la grande joie du parterre, qui répondait sans doute par des hourrahs aux imprécations que lançait le moribond , du fond de sa cuve ardente, contre les chiens de chrétiens et les Turcs infidèles.
Si le Jew of Malta a pu inspirer à Shakspeare l'idée de son Shylock^ Y Edouard II de Marlowe n'a pas dû lui être inutile dans la composition de ses drames chroniques. On se rappelle l'histoire de ce faible Roi d'Angleterre, dépossédé de sa couronne et tué dans sa prison par l'ordre de sa femme et de Mortimer, qui lui-même est aussitôt mis à mort par le nouveau Roi. Deux scènes de cette pièce de Marlowe restent justement célèbres ; elles sont en effet fort belles, et se distinguent surtout par une allure toute shakspearienne. La première est celle de l'abdication, la seconde celle de la mort du Roi. Charles Lamb a dit de la dernière
de ces deux scènes qu'elle évoque la terreur oa la pitié autant qu'aucune scène ancienne ou moderne.
L'éyèque de Winchest» est chargé de fiûre accepter au Roi Edouard II son abdication en faveur de soa jeune fils, Edouard III, dont la Reine Isabelle reste la tutrice, avec l'appui de Mortimer, son amant. Le Roi résiste ; il ne peut y avoir deux Rois en Ân^eterre, et c'est sur sa tète qu'a été placée la couronne.
c Seigneur, répond Trussel, qui accompagne l'évèque , le Parlement doit avoir une prompte réponse. Par conséquent, dites si vous voulez abdiquer ou non.
Le Roi, furieux. — Je n'abdiquerai pas, mais tant que je vivrai je serai Roi. Traîtres! retirez-vous et joignez-vous à Mortimer. Elisez, conspirez, installez, faites a votre guise. Leur sang et le vôtre scellera ces trahisons.
L'EvÊQUE. — Nous porterons votre réponse, et ainsi adieu!
Leigester, au Roi. — Rappelez -les, seigneur, et parlez-leur gentiment, car s'ils s'en vont, le prince perdra son droit.
Le Roi. — Rappelle-les toi-même, je n'ai pas la force de parler.
Leicesteb, d Vévéque. — Milord, le Roi veut abdiquer.
L'ÉvÊQUE. — S'il ne le veut pas, laissez-le faire à sa fantaisie.
Le Roi. — Oh ! je voudrais pouvoir agir ainsi ; mais les cieux et la terre conspirent à me rendre misérable.
THÉÂTRE ANQLÂJS. — XYl'' SIÈCLE. 395
Tenez, recevez ma couronne. Vous la donnerai-je? Non, ces innocentes mains ne se souilleront pas d'un crime aussi infâme. Que celui de vous qui désire le plus mon sang et veut être appelé le meurtrier d'un Roi, que celui-là la prenne ! Quoi! êtes -vous émus, avez-vous pitié de moi ? Appelez alors l'impitoyable Mortimer et Isabelle, dont les yeux sont devenus des épées et jetteront du feu plutôt que des larmes. Mais, arrêtez! plutôt que de les voir, voici! voici! (il donne sa couronné.) Maintenant, vous. Seigneur des cieux, donnez-moi le mépris de cette pompe passagère, et que je m'asseye pour toujours sur un trône dans les firmaments ! Viens^ Mort ! et de tes doigts ferme mes yeux, ou, si je vis, puissé-je m'oublier moi-même.
L'ÉvÊQUE. — Maord!...
Le Roi. — Ne m'appelez pas milord. Loin d'ici ! hors de ma vue ! Âh ! pardonnez-moi , le chagrin me rend fou ! Ne laissez pas Mortimer protéger mon fils : on est plus en sûreté dans la gueule d'un tigre que dans les embrassements de Mortimer. Portez à la Reine ce mouchoir mouillé par mes larmes et séché par mes soupirs. {Il donne le mouchoir.) Si cette vue ne l'émeut pas , rapportez-le et plongez-le dans mon sang. Recommandez - moi à mon fils et dites - lui de mieux régner que je ne l'ai fait. En quoi pourtant ai-je failli, si ce n'est en montrant trop de clémence ?
Trustell. — Sur ce, très humblement, nous prenons congé.
Le Roi. — Adieu ! Je sais que la plus prochaine nouvelle sera mon arrêt de mort, et il sera le bienvenu ! »
Voici maintenant la seconde scène, celle de la mort du Roi, que Ton peut comparer, sans qu'elle perde rien de sa valeur, je ne dirai pas avec celle de la mort de Richard II dans Shakspeare, qui lui est de beaucoup inférieure, mais avec la mort de Clarence dans la tragédie du Roi Richard III :
Le Roi Edouard, dam sa prison. — Qui est là? Quelle est cette lumière ? Pourquoi viens-tu ?
LiGHTBORN. — Pour VOUS cousolor et vous apporter de joyeuses nouvelles.
Le Roi. — Le pauvre Edouard trouve peu de consolation dans tes yeux, scélérat I Je sais que tu viens pour me tuer !
LiGHTBORN. — Pour VOUS tuer, mon très gracieux seigneur? La pensée de vous nuire est loin de mon cœur. La Reine m'a envoyé pour voir comment l'on vous traite, car elle est touchée de votre malheur. Et quels yeux pourraient ne pas répandre des larmes en voyant im Roi dans ce misérable état?
Le Roi. — Pleures-tu déjà? Écoute-moi un moment, et quand ton cœur serait, comme celui de Gumey ou celui de Matrevis, taillé dans le Caucase, il s'attendrirait avant que j'aie fini mon récit. Ce donjon dans lequel ils me retiennent est le cloaque où se déversent les immondices de tout le château.
LiGHTBORN. — Oh! les misérables!
Le Roi. — Et là, dans la fange et dans l'ordure, je suis demeuré debout pendant ces dix jours écoulés, et pour m'empêcher de m'endormir on bat continuellement du tambour. Ils me donnent du pain et de
Teau, à moi qui suis Roi ! Ainsi, par manque de sommeil et de nourriture, mon intelligence m'abandonne, mon corps s'engourdit, et si j'ai des membres ou non je ne le sais pas. Oh! pourquoi mon sang ne peut-il couler de chacune de mes veines, comme cette eau découle de mes haillons (1) 1
LiGHTBORN. — Oh ! n'en dites pas davantage , milord, cela fend le cœur. Couchez-vous sur ce lit et reposez un moment.
Le Roi. — Ces regards ne peuvent renfermer que la mort. Je vois ma triste fin écrite sur ton front. Attends un instant, arrête ta main sanguinaire^ et laisse-moi voir le coup avant qu'il vienne ; qu'avant de perdre la vie mon esprit puisse plus fermement penser à mon Dieu.
LiGHTBORN. — Qu'a douc Votre Altesse, pour se méfier ainsi de moi?
Le Roi. — Qu'as-tu donc, toi, pour dissimuler ainsi avec moi ?
LiGHTBORN. — Ces maius ne se souillèrent jamais du sang innocent ; elles ne se tremperont pas aujourd'hui dans celui d'un Roi.
Le Roi. — Pardonne-moi donc d'avoir eu cette
(l) KiNQ E.— And there, in mire and puddle, havo I stood This ten days' space ; and lest that I shouid sleep, One plays continually upon a drum.
They give me bread and water, being a King ! So that, for want of sleep and sustcnance, My mind's distemper^d. and my body's numb'd, And wether 1 hâve limbs or no I Know not. 0, ^'ould be my blood dropp'd out from every vein, As doth tliis water from my tattrr'd robes 1...
pensée. Il m'est resté un diamant, accepte-le. . . Oh ! si tu renfermes le meurtre dans ton cœur, puisse ce présent changer ton dessein et sauver ton âme ! . . . ^
LiGHTBORN. — Vous êtos épié, mUord! couchezvous et reposez.
Le Roi. — Mais la douleur me tient éveillé. Je devrais dormir, car depuis ces dix jours je n'ai pas clos mes paupières; elles défaillent pendant que je parle, et pourtant la crainte les tient ouvertes. Oh ! pourquoi estu assis là?
LiGHTBORN. — Si vous me suspectez, je vais m'en aller, mUord!
Le Roi. — Non, non, car si tu veux me tuer tu reviendras. Reste donc. {Le Roi s'endort.)
LiGHTBORN, à lui-même. — Il dort.
Le Roi, s'éveillant. — Oh ! ne me tue pas encore ! Oh ! attends un moment!
LiGHTBORN. — Qu'y R-lril ?
Le Roi. — Quelque chose murmure à mon oreille et m'avertit que si je m'endors je ne me réveillerai jamais. Voilà la crainte qui me fait trembler de la sorte. Mais apprends-moi donc pourquoi tu es venu ?
LiGHTBORN. — Pour te délivrer de la vie. — A moi, Matrevis! {Entrent Matrevis etGumey.)
Le Roi. — Je suis trop faible pour résister. Assistemoi, mon Dieu, et reçois mon âme ! {Ils tuent le Roi.)
L'homme qui a écrit ces deux scènes n'est-il pas un vrai précurseur de Shakspeare ? Cette dernière, surtout, n'est-elle pas empreinte de tout le grandiose et de toute la couleur pittoresque des meilleures scènes du
maître ? Lorsque les assassins s'introduisent auprès de Glarence dans le Richard IIIj ils cherchent aussi à dissimuler leur sanglante mission, et Glarence aussi a le pressentiment qu'ils sont venus là pour le tuer.
« Vos yeux me menacent, leur dit-il, pourquoi êtesvous si pâles 7 Qui vous a envoyés ici 7 Dans quel but venez-vous ? Pour m'assassiner ! »
C'est le même instinct, c'est le même mouvement de scène que nous venons de voir dans l'œuvre de Mario we, et l'énergie de l'expression n'est pas moindre chez le poète qui travaillait sans modèle et qui mourut à trente ans.
John Lyly —George Peele, Robert Qreene.—Lodge.— Thomas Nash.
— Kid.
En regard du populaire Christophe Marlowe, le plus énergique, le plus audacieux des prédécesseurs immédiats de Shakspeare, il convient de placer comme contraste le poète de cour John Lyly, né dans le comté de Kent, en 1554, auteur de neuf pièces de théâtre, écrites entre les années 1579 et 1600, et qui furent jouées pour l'amusement de la Reine Elisabeth par les
enfants de Saint-Paul. La plupart des sujets de Lyly sont empnintés à la mythologie grecque, mais il s'éloigne également des anciens et des modernes par la façon dont il les traite.
Ce bon bourgeois de Londres, instruit dans les lettres anciennes, et au courant de Tart italien qu'il admire dans ses produits les plus subtils et les plus recherchés, publie, en 1580, im roman qui fait époque, et qui n'en est pas meilleur pour cela. Il est intitulé Euphit^y ou VAnatomie de V esprit [Euphes, or the Anatomy of wit). C'est le code du beau langage mis en œuvre pour la grande satisfaction des gens de cour, qui retrouvent là leurs façons précieuses de s'exprimer. Ce livre devient le guide de tout homme et de toute femme de condition qui se pique de savoir son monde ; on ne jure que par lui, on ne parle que comme lui, et le concetto italien se trouve, de par Lyly, intronisé en Angleterre sous le nom d'euphuisme.
Un peu plus tard, en EIspagne, le poète Gongora, qui, à cette époque, n'a que dix-huit ans encore, mettra en vogue le même langage, qu'on appellera le gongorisme, et, à Paris, l'Hôtel de Rambouillet adoptera une imitation de cette folie à l'usage des précieux et des précieuses. Euphuès, nom emprunté à Platon, désigne le héros du roman de Lyly, qui ne brille pas par un grand intérêt, mais qui disserte à perte de vue des facultés de l'esprit et de leur supériorité sur les dons corporels. Euphuès séduit la belle Lucile au moyen de ses arguments spiritualistes ; mais il est bientôt supplanté par un Napolitain tout matériel, et, pour déplo-
rer à son aise la légèreté des femmes, il court s'enfermer dans une retraite à Athènes.
Sur les neuf comédies de Lyly, sept sont écrites dans le même système que YEuphiLès : Alexandre et Campaspe^ Endymionj Sapho et Phcum^ Galathée^ Midas^ la Métamorphose de la Jeune Fille, la Métamorphose de r Amour. La Mère Bombie est un essai de style bouffon et populaire, ainsi que la Femme dans la Lune {Womanin the Moon). Cette dernière pièce est une attaque à la générosité de la Reine, qui essoufDait volontiers la Muse efiQanquée de Lyly, mais qui le laissait couvent manquer de pain.
Et pourtant il ne marchandait pas d'ordinaire les éloges à sa royale protectrice. Il l'incarnait tantôt dans le personnage de Sapho reprochant à Vénus son impudicité, tantôt sous la forme de Diane la Virginale donnant un chaste baiser à Endymion uniquement pour lui sauver la vie. D'autres fois, délaissant l'allégorie, il apostrophait directement la fille de Henri VIII dans ses prologues, et portait aux nues sa vertu immaculée devant un auditoire qui avait le courage de ne pas rire.
On retrouve dans Shakspeare, à plusieurs endroits, une trace de l'euphuisme de Lyly^ ou plutôt du style prétentieux de l'époque, dont Lyly ne fut que le reflet et l'innocent traducteur. Aujourd'hui que ce jargon est tombé en désuétude, le vide absolu se trouve au fond de cette œuvre, qui passionna toute une époque. Ainsi vont les choses , en Angleterre comme partout , au xvi^ siècle comme dans tous les temps ; une fois dé-