‹ Histoire universelle du théâtreChapitre 25 sur 32 · II · texte numérisé non relu

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pouillée de son auréole d'emprunt, Tidole est devenue un pantin.

George Peele, qui fut ré^seur des spectacles de la cour, joua la comédie au théâtre de Blackfriars, où il figura parmi les camarades de Shakspeare. En 1584, sa pièce intitulée the Arraignment of Paris fut re^ présentée devant la Reine ; il était alors très jeune. Cet ouvrage fut suivi d'un Edouard /^, du Roi David et la belle Bethsabé^ et de Mahomet.

On lui attribue aussi un Alphonse^ Empereur d^ Allemagne^ qui est de Chapman. Cet ami de Marlowe , qui ne menait pas une meilleure vie que l'illustre auteur du Juif de Malte j décéda, en 1599, dans une grande pauvreté, de même que Robert Greene^ leur ami commun, celui qui fut emporté par une indigestion de harengs saurs arrosés de vin du Rhin.

Greene n'a pas craint de confesser les mystères de cette vie de Bohême dans un pamphlet qu'il intitule Quatre sous d'esprit (Groats worth of wit(). et où il invite Marlowe Peele et Lodge à ne pas mourir dans l'impénitence finale. La lampe de sa vie va s'éteignant, et il désire que ses amis puissent vivre en renonçant à rivrognerie et à la débauche. Lodge fut le seul qui suivit ce sage conseil. Il jeta par-dessus les haies son habit de comédien, et il se fit recevoir docteur en médecine à la Faculté d'Avignon.

Robert Oreene a écrit un Roland furieux, im drame féerique sous le titre de Frère Bacon; V Histoire comique d'Alphonse^ Roi d'Aragon; V Histoire écossaise de Jacques IF, tu4 à Flodden (1598), entremêlée de

la plaisante comédie d'Obéron^ Roi des Fées; V Histoire de Job.

Frère Bacon est de l'école du Faust de Marlowe. Ce savant moine franciscain, à qui l'on attribue l'invention de la poudre à canon et du télescope, est rabaissé dans la pièce au rôle de ruffian à la solde du Prince de Galles, n a imaginé un miroir magique dans lequel chacun de ceux qui viennent le consulter voit l'image de la personne absente qui l'intéresse.

Deux étudiants, amis de collège, consultent le miroir magique pour avoir des nouvelles de leurs pères. Ils aperçoivent les deux vieillards l'épée à la main, a Âh ! c'est cruel, Sirslby, dit l'un des étudiants à l'autre; ton père est coupable, il se bat avec mon père. — Tu mens, répond l'autre étudiant, malheur à toi si mon père succombe I » Ce combat fantastique continue , et les deux pères tombent morts , transpercés l'un par l'autre. Les fils, alors, tirent leurs épées pour les venger, et bientôt ils succombent également.

Le sorcier Bacon maudit son art funeste et se réfugie dans une cellule pour expier le mal qu'il a causé.

Robert Greene était un homme d'un grand esprit, mais un extravagant, aussi peu retenu dans son lan * gage que dans ses mœurs. Enfin, dit son biographe, Erskine Baker, dans la théorie comme dans la pratique ce fut un parfait libertin. La misère le força d'abandonner une femme charmante et un pauvre enfant qu'elle lui avait donné.

Thomas Nash, qui avait pris ses degrés de maître

ès arts à TUniversité de Cambridge, en 1585, était un écervelé de la même bande.

Le succès de sa comédie, Vile des Chiens {the Isle of Dogs\ le fit poursuivre par la justice, et l'on ferma le thé&tre qui avait osé jouer cette satire.

une des Chiens ne fut jamais publiée^ et Nash prétendit, pour sa justification, qu'il ne reconnaissait que le premier acte comme étant de lui. H affirma que les quatre derniers actes avaient été ajoutés sans son consentement par les comédiens. Pendant deux ans, il fut contraint de se cacher dans le Yarmouth, privé par son silence forcé de tous moyens d'existence.

Nash avait aussi commencé par écrire des pièces officielles a l'éloge de la Reine; mais, l'argent ne venant pas, il chercha dans le scandale une voie plus lucrative. Nash avait été le collaborateur de Marlowe dans la tragédie de Didon.

Il nous reste à parler de Kid et de Chettle pour avoir parcouru le petit groupe des prédécesseurs immédiats de Shakspeare. Kid écrivit deux pièces très fêtées^ très admirées dans leur temps : Hieronimo et la Tragédie espagnole. Hieronimo fut joué par le fameux acteur Âlleyn, qui avait créé le Juif de Malte et les autres grands rôles de Marlowe.

La première des deux pièces de Kid n'est que le prologue de la seconde. Encore un immense succès qui finit, 25 ans à peine passés, par le plus profond des oublis. Kid est le véritable disciple de Marlowe. C'est l'horreur pour l'amour de l'horreur : presque tous les personnages meurent de mort violente; le principal

d'entre eux, Hieronimo. s'arrache la langue et la jette sur la scène. Le carnage était à la mode. Il n'y avait pas de fête au théâtre sans quelque bon petit meurtre bien ingénieux. Au temps de Shakspeare , ce goût n'est point encore passé , et nous voyons , dans le Roi Léar^ le duc de Cornouailles écraser d'un coup de talon un œil au comte de Olocester, et lui crever l'autre œil aussitôt après pour que le droit ne soit pas jaloux du gauche.

C'est en 1588 que le tragédien AUeyn joua pour la première fois le Hieronimo de Thomas Kid, et quelques années après parut la seconde partie de cet ouvrage, qui porte pour titre la Tragédie espagnole. La Tragédie espagnole^ applaudie avec une rage frénétique, fut reprise en 4604, ornée de quelques modifications introduites dans le texte par Ben Johnson.

Comme tous ses camarades de taverne, Kid mourut jeune et pauvre. Dans la seconde pièce, Hieronimo, qui a trouvé son fils pendu à un arbre et frappé de plusieurs coups de poignard^ se venge en jouant une comédie dans le genre de celle de Hamlet^ où iltue^ sur un théâtre improvisé, les deux coupables, qu'il a trouvé moyen de s'adjoindre comme comédiens. Les Rois d'Espagne et de Portugal, qui assistent à cette tragicomédie, applaudissent à tout rompre, tant ils trouvent la pièce jouée devant eux représentée au naturel.

Henry Chettle ne veut pas rester en arrière de son ami Kid, et il donne au public de Londres le plus sanglant de tous ces drames^ sous le titre de Hoffmann^ ou la Vengeance d'un Père.

On voit rexécution de Tamiral Hoffmann, penda comme pirate et couronné d'un diadème de fer rougi. Sa chair tombe en lambeaux, et son squelette est exposé sur la potence. Le fils de l'amiral détache du gibet les restes de son père ; il les ensevelit pieusement en terre sainte ; il punit ensuite tous ceux qui ont contribué au meurtre. Il pend le prince Othon de Lunebourg, et lui place sur la tète une couronne de fer rougi, comme on a fait à son père. Il livre l'un des complices au duc de Saxe, son ennemi, qui le tue ; il empoisonne les autres , et il est enfin envoyé au supplice par la duchesse douairière de Lunebourg, qui venge ainsi la mort de son fils.

Tel était le goût du public anglais à Tavénement de Shakspeare. On comprend maintenant la filiation. Les plaisanteries populaires du grand poète ont leur point de départ dans - John Heywood; ses terribles péripéties, dans Christophe Marlowe, centre de toute une pléiade; sa grâce et ses afTéteries, dans John Lyly. Le Richard II de Marlowe lui indique le chemin qu'il suivra plus tard si victorieusement dans sa dramatisation des chroniques d'Angleterre. C'est de toutes ces scories, mêlées de métal précieux et d'argile, qu'il fondra la statue d'or de son œuvre.

Le point qui relie le mieux Shakspeare à ses prédécesseurs est formé d'une série de pièces apocryphes, attribuées par les uns au grand maître et repoussées par d'autres comme indignes de son génie. Ces pièces, au nombre de seize, constituent ce terrain mixte où ont tant bataillé et où bataillent encore les critiques

de F Angleterre et de FÂlIemagne. Les uns veulent que ces ouvrages soient de la jeunesse de Shakspeare ; les autres, qu'il les ait simplement retouchées ; d'autres, enfin, nient absolument toute intervention de Shakspeare dans ces œuvres. Johnson se révolte, ainsi que Farmer Upton et Malone. Les Allemands réagissent contre les Anglais : Schlegel, Tieck, Ulrici, prennent les armes pour les apocr3rphes ; l'Angleterre et l'Amérique rentrent dans la lice ouverte, et rien n'est encore ni prouvé ni décidé contre l'édition officielle de 1623, publiée par les amis et camarades de l'auteur. Dans cette polémique^ la critique française moderne me paraît avoir été la plus logique et la plus sage. M. Ouizot, avec cette hauteur de vue et cette sûreté historique qui ne l'abandonnent jamais, combat l'assertion de Schlegel I et il déduit ainsi ses raisons :

a Le caractère de sécheresse qui domine dans ces pièces (les apocryphes), cet amas d'incidents sans explication et de sentiments sans cohérence, cette marche précipitée à travers des scènes sans développement vers des événements sans intérêt, ce sont là les signes certains auxquels, dans les temps encore grossiei^s, on reconnaît la fécondité sans génie ; signes tellement contraires à la nature du talent de Shakspeare que je n'y découvre pas même les défauts qui ont pu entacher ses premiers essais, d

Les défauts signalés par M. Guizot sont bien, en effet , ce qui domine dans les seize pièces apocryphes qu'il faudrait joindre aujourd'hui, si l'on en croit les critiques et les découvreurs allemands, aux trente-

quatre ouvrages qui forment Tœuvre shakspearienne telle qu'elle nous a été léguée par ses contemporains. Certaines de ces pièces apocryphes contiennent évidemment de très belles scènes, mais nous avons commencé par établir et par prouver qu'avant Shakspeare il avait existé en Angleterre des auteurs d'un vrai mérite. Le nom de Shakspeare, imprimé deson vivant sur certaines brochures produites en fraude, ne prouve rien que la spéculation d^un libraire, et si l'auteur, enrichi malgré lui, ne réclama pas, il eut cela de commun avec Lope de Vega et bien d'autres, qui ne jugé* rent pas à propos de s'embarquer dans les frais d'un procès contre un ennemi sans responsabUité et sans consistance. Les retouches qui auraient été pratiquées par Shakspeare, l'un des principaux actionnaires de Blackfriars et du Globe, dans les ouvrages offerts aux comédiens pour obtenir les honneurs de la représen* tation, sont plus probables. Le journal du chef de troupe Philipp Henslowe, retrouvé au collège de Dul- \vich vers la fin du siècle dernier, nous montre que c'était l'usage du temps, et que l'arrangeur était payé de son travail par l'administration, laquelle devenait seule propriétaire de la pièce. Mais ces retouches shakspeariennes ne sont encore que des hypothèses, et il n'y a vraiment pas lieu de croire que les critiques allemands, avec toute Tintelligence que chacun leur reconnaît, en aient pu savoir sur ce sujet plus long que les premiers éditeurs de Shakspeare, Heminge et Cbndell, qui avaient été les camarades et les amis de l'auteur. M. Fr.-V. Hugo est entré à fond dans la dis-

cussion de ce point controversé. Il fait bon marché de la plupart des apocryphes au point de vue de l'authenticité, mais il réclame, comme étant bien à Shakspeare, Edouard III^ Arden de Feversham^ une Tragédie dans T Yorkshire et les Deux Nobles parents.

Avant de regarder en face Tœuvre shakspearienne , voyons d'abord notre futur poète arrivant de Stratford à Londres, portant dans sa tète un monde de pensées et dans sa pauvre bourse tout juste ce qu'il lui faut pour ne pas mourir de faim.

SliAkspcare.

l'homme.

Jamais la vie d'un grand homme ne fut plus entourée de mystère que celle de William Shaks^eare , ce qui n'a pas empêché les biographes de publier sur lui des volumes d'anecdotes. On sait que le poète merveilleux naquit le 23 avril 4564, à Stratford sur Avon , dans le comté de Warwick ; que son père fut marchand de laine selon les uns, boucher selon les autres ; qu'il reçut une éducation très sommaire à l'école com-

munale de sa ville; qu'à dix-huit ans il se maria, et qu'à vingt-deux il foulait le pavé de Londres, après avoir laissé à Stratford sa femme, Anna Hathaway, et ses trois enfants : Suzanna, Hamnet et Judith. Rien ne prouve la petite anecdote du braconnage du jeune William dans le parc de sir Thomas Lucy, son arrestation pour ce fait et la ballade qu'il composa, dit*on , pour se venger de cette ofiTense. Rien ne prouve non plus que pour gagner son pain il ait tenu les chevaux des gentlemen à la porte des théâtres. Quand les biographes manquent de faits, ils deviennent terribles, et pour enjoliver leur idole ils lui prêteraient les turpitudes les plus gratuites. Puisque nous sommes réduits aux conjectures, n'est-il pas bien plus simple de se demander ce que nous-mêmes nous aurions fait à la place du futur auteur de tant de chefs-d'œuvre , en voyant la misère d'un côté , la fortune et la gloire de l'autre ? Nous aurions baisé sur le front notre chère Anna et nos petits bambins , et nous serions partis bravement pour la grande ville. Le jeune émigrant savait d'avance qu'il trouverait plusieurs de ses compatriotes bien placés et en vogue dans les théâtres de Londres : d'abord son parent, Thomas Greene, auteur et acteur, qui était de Stratford et faisait partie de la troupe de Leicester ou du Lord chambellan; puis les Burbage, James et Richard, nés dans la banlieue de la ville, et dont l'un, James, avait fondé la scène. de Blackfriars. Trois autres compatriotes du comté de Warwick, Héminge (qui fut plus tard son éditeur), Slye et Thomas Pope, étaient aussi comédiens à Lon-

dres. La recommandation devait sembler suffisante à un jeune homme qui sentait en lui fermenter le levain créateur. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'arrivé à Londres en 1586, nous trouvons le jeune Will presque aussitôt installé à Blackfriars. Est-ce en qualité de caM-boj/, ou d'avertisseur^ pour veiller aux entrées des comédiens pendant les représentations, ainsi que l'affirme Rowe, l'un de ses biographes? je l'ignore ; mais, dans tous les cas, Shakspeare pouvait accepter cette place, tandis que celle d'aboyeur et de commissionnaire à la porte du théâtre aurait certainement répugné à sa nature fière et honnête.

Je sais qu'ici je marche à pieds joints sur les contes de bonne femme, dont on a fait une tradition ; mais cette tradition, qui ne s'appuie que sur des bavardages, me semble devoir être doublement rejetée, parce qu'elle a pour effet d'amoindrir la valeur morale de notre auteur. On a été , brodant sur ce thème de la garde des chevaux à la porte de Blackfriars, jusqu'à faire de Shakspeare un entrepreneur, monopolisant les gros sous produits par ce genre de commerce, au moyen de jeunes garçons à qui il donnait un maigre salaire et qui s'annonçaient en criant à chaque cavalier : a Je suis un garçon de Shakspeare ^ monsieur (J am Shakspear's boy^ sir), » Non , Greene, non plus que les Burbage, n'auraient laissé se dégrader ainsi leur jeune compatriote, venu tout exprès vers eux pour tenter les chances de la poésie dramatique sous ses deux espèces, la production et l'interprétation. Rien ne leur était plus facile que de le faire débuter dans ces rôles

d'utilités^ si nombreux au répertoire anglais, et c'est ce qui arriva sans nul doute, car un peu plus tard le débutant figure parmi les acteurs en titre, et il a sa part de sociétaire dans les bénéfices du théâtre. A cette époque, son nom s'inscrit officiellement, pour la première fois, au bas d'une requête adressée par les comédiens de la troupe à la Reine contre les persécutions des Puritains qui commencent à lever la tète.

Ce théâtre de Blackfriars, fondé par James Burbage sur l'emplacement d'un ancien couvent, en vertu d'un privilège donné par la Reine Elisabeth , le 8 mai 1574, à la troupe du comte de Leicester, avait ouvert enl576. C'était le meilleur de Londres au temps des débuts de Shakspeare, ce qui ne veut pas dire toutefois qu'il fiit bien perfectionné au point de vue du matériel de la scène et du comfort des spectateurs. Les seigneurs anglais qui avaient vu les merveilles de l'Italie devaient se trouver chez eux bien mal à l'aise. Un bâtiment en bois de forme pentagonale et non couvert ; un parterre debout , où l'on mange des pommes dont on lance les trognons sur la scène; une scène où se vautrent des deux côtés une nuée de gentilshommes désœuvrés^ fumant, jouant aux cartes et tournant souvent le dos au public et aux acteurs ; des échanges d'injures entre ces deux fractions de spectateurs, les gens du dessus et les gens du dessous (understanders); pour tous décors des rideaux de fond, sur lesquels on a soin d'indiquer par des écriteaux si la scène est à Londres , à Paris ou à Constantiuople : voilà le théâtre de BlRckfriars, le plus beau de Lon-

dres ; et le théâtre du Globe, qu'on lui adjoindra quelques années après (1594), et où Shakspeare donnera ses principaux chefs-d'œuvre , sera exactement le même. Le théâtre rival le Curtain ou le Rideau^ bâti en 1570 et desservi par la troupe du Lord amiral, ne vaut pas mieux, non plus, que celui de Whitefriars (1576) et celui de la Rose (1585). Le public garde un tendre souvenir pour les combats d'ours et de chiens, institués au Paris-Garden sous le règne de Henri VIII, et il ne manque pas un combat de coqs au Phénix, C'est du reste un auditoire excellent, plein de bonne volonté, qui. substitue aux pauvretés de la mise en scène les richesses de son imagination, excitée par le genièvre et par la bière. Dans le chœur qui ouvre le drame de Henri F, Shakspeare demande pardon à ses gentils auditeurs d'avoir osé sur un indigne tréteau produire un si grand sujet, a Ce trou à coq, dit-il, peut-'il contenir les vastes champs de la France ? (Can this cockpit hold the vasty ftélds of France ?) Pouvonsnous entasser dans ce cercle de bois tous les casques qui épouvantaient l'air à Âzincourt ? Oh ! pardonnez ! puisqu'un chiffre crochu peut dans un petit espace figurer un million ; permettez que, zéros de ce compte énorme, nous mettions en œuvre les forces de votre imagination... Suppléez par votre pensée à nos imperfections ; divisez un homme en mille, et créez une armée imaginaire. Figurez-vous, quand nous parlons de chevaux, que vous les voyez imprimer leurs fiers sa^ bots dans la terre remuée. Car c'est votre pensée qui doit ici parer nos rois et les transporter d'un lieu u

Tautre, firanchissant les temps et accumulant les actes de plusieurs années dans une heure de sablier. » {HenriV, acte 1^^, traduction de M. Fr.-V. Hugo.)

Au-dessus du parterre, qu'on appelait le yard ou la cour, \epit ou le trou, s'élevaient deux rangs de loges, où se plaçaient les femmes, généralement voilées. On dînait alors à midi, et le spectacle commençait à une heure, par un prologue qu'annonçaient trois sonnmes de trompettes. Ce prologue était récité par l'un des principaux acteurs, vêtu d'un manteau noir.

L'auteur s'y divertissait quelquefois aux dépens de ses confrères, quelquefois aux dépens du public luimême. Dans le prologue de Volpone, par exemple, Ben Johnson assure qu'on ne verra pas chez lui de ces machines monstrueuses capables de mettre Bedlam en insurrection, et qu'il n'a pas, comme tant d'auteurs, bourré sa pièce de mots dérobés aux tables d'hôte. Dans le prologue de la Femme silencieuse^ le même poëte dit que parmi les plats qu'il va servir, il y en aura pour les badins, pour les bourgeoises de la cité, pour les femmes de chambre et pour les laquais. Si quelqu'un prétend qu'on a voulu le désigner, c'est lui qui fera le libelle.

La farce ou le jig suivait la grande pièce pour congédier les spectateurs.

Si nous en croyons ses contemporains, Shakspeare fut un acteur de talent, mais il ne joua jamais les premiers rôles, même dans ses pièces. C'est à Richard Burbage, le comédien par excellence, adoré de la foule, qu'il les confia presque tous. Il joua, lui, le fan-

tome, dans Hamlet, et d'autres rôles du même ordre. Cette modestie était le calcul d'un esprit pratique admirablement organisé. Cet esprit pratique, si bizarrement uni à l'imagination la plus vaste et la plus fougueuse que l'on ait jamais vue au théâtre, n'abandonna Shakspeare dans aucun des actes de sa vie. Si les mal* tresses célébrées dans ses sonnets furent des fantaisies de sa verve poétique (la mode du temps était de sacrifier à des idoles imaginaires), peu importe à l'historien de sa vie; mais ce que j'oserais affirmer, c'est que, dans l'existence réelle, pas une femme ne lui fit faire la plus légère folie. Le poète campagnard était doublé d'un homme d'affaires, qui, du premier jour au dernier, sut mettre de c6té presque tous les bénéfices de la profession. En effet, dix ans après ses débuts, notre homme achète une belle maison à Stratford, dans sa ville natale, ce qui dit assez qu'il aspire au moment de s'y retirer. En 4602 et 1603, il y joint, pour s'arrondir, quelques bons lopins de terre; il agit de même, en 1605. Puis, tout à coup, en 1612, il quitte Londres pour sa maison de New-place , à Stratford , préparée de longue main à le recevoir. Il accomplit ce projet sans regret, sans nul esprit de retour, dans toute sa force et dans toute sa glohre, à l'âge de quarante-huit ans, après avoir donné son dernier ouvrage, la Tempête. M. Fr.-V. lïugo prétend faire remonter cette retraite de Shakspeare à l'année 1604, contrairement à ce qui est établi par tous les biographes , et cela sans donner aucune preuve à l'appui de cette singulière allégation. Mais jamais un auteur de quelque renom

n'aurait laissé les comédiens jouer neuf pièces nouvelles écrites par lui, sans être là pour les leur faire répéter. Et, parmi les neuf pièces à représenter, se trouvaient le Roi Lear ^ Macbeth^ Jules César et Timon d* Athènes. Non, l'abnégation d'un poète ne va pas jusque-là. Cette observation détruit d'avance toutes les dates de fantaisie que les fouilleurs de vieux papiers pourront encore nous apporter. J'en dirai autant de la prétendue révélation d'un vicaire de Stratford, ayant nom John Ward, affirmant qu'après son départ de Londres, Shakspeare envoya deux pièces nouvelles par année à ses anciens associés, les comédiens du Globe. Où sont donc ces pièces, et qui en a jamais ouï parler ? Encore une hypothèse démentie par le simple bon sens et par la logique des faits.

Lors de sa retraite à Stratford, Shakspeare avait réalisé, selon M. Collier, un revenu de quatre cents livres sterling, qui valaient bien quarante mille firancs de notre monnaie d'aujourd'hui.

Il mourut quatre ans après, à l'âge de cinquantedeux ans, juste le jour anniversaire de sa naissance, le 23 avril.

On a voulu bâtir tout un roman sur le texte du testament de Shakspeare. Le défunt institue pour légataire universelle sa fille Suzanna, mariée au docteur Hall ; à sa seconde fille Judith, mariée à un marchand de vin, il attribue un legs d'une assez grande importance. A sa femme Anna Hathaway, il ne lègue qu'un lit, le second après le meilleur (the second best). Est-ce une épigramme, comme quelques-uns le croient, épi-

gramme qui me semble peu dans le caractère de rhomme, ou bien Mistress Sbakspeare avait-elle une partie de la fortune assurée par son contrat de mariage ? Cette hypothèse me semble la plus vraisemblable. Rien n'indique que Sbakspeare ait jamais eu à se plaindre de sa femme, qu'il vint visiter chaque année dans sa petite ville^ pendant son séjour à Londres. Cette fille de fermier était sans doute une bonne ménagère, d'un esprit peu cultivé ; elle ne fit jamais parler d'elle, et ne sut peut-être jamais quels étaient les titres de gloire de son mari. Ce qu'elle n'ignorait pas, sans doute, c'est qu'il exerçait une profession bizarre, consistant à s'aller mettre tous les jours du rouge sur la figure, pour divertir les oisifs de la grande ville. Ce devait être, pour elle, une espèce de clown , prélevant , par son habileté, de fortes sommes sur la crédulité des bourgeois de Londres.

Sbakspeare vécut sous la pression constante de son état de comédien, qui le reléguait dans un cercle très restreint, composé de quelques rares amis de diverses conditions, en état d'apprécier son génie aussi bien que la douceur et l'honnêteté de son caractère. Dans cette société anglaise du xvi* siècle, où la naissance et le privilège étaient tout, il se trouvait déclassé, même parmi les bourgeois, et il avait hâte d'effacer son fard, pour aller respirer à l'aise un air plus pur et plus convenable à ses goûts. Dans l'un de ses sonnets, il compare l'état du comédien à celui du teinturier, lequel laisse une souillure qui ne s'en va jamais. Ces idées

expliquent sa brusque retraite et le silence qu'il garda II. ar

toujours sur les événements de sa vie. Son seul ami parmi l'aristocratie de Londres fut le jeune lord Southampton, qu'il célèbre dans ses sonnets à l'égal d'un dieu. Southampton était un original très passionné pour le théâtre, qui se moquait des préjugés du monde, et qui risquait sa tète pour épouser, malgré la défense de la Reine, une cousine d'Essex, Elisabeth Yamon, dont il s'était follement amouraché.

Quant aux dons de l'avare souveraine qu'aurait pu recevoir Shakspeare, ils se bornèrent, sans nul doute, à quelques compliments. La meilleure part de sa fortune lui vint de ses actions dans l'entreprise des deux théâtres, Blackfriars et le Globe, exploités par la troupe dont il faisait partie.

Les droits d'auteur n'ajoutèrent pas grand chose à ses revenus ; avant l'année 1600, jamais pièce ne rapporta à un auteur plus de huit livres sterling, une fois payée. En 4610, les registres d'Henslowe donnent le chiffire de dix livres; en 1613, douze livres. Il semble que dans quelques circonstances cette somme aurait été doublée, c'est-à-dire prélevée une seconde fois à la seconde représentation. Davenant le constate dans sa comédie intitulée To be let , où il dit : a C'est une vieille tradition, que dans les temps du vigoureux Tamerlan, du sorcier Faust et de Beauchamps le hardi , nos poëtes avaient coutume d'avoir un second jour (1). »

(1) There is an old tradition

That in the times of mighty Tamburlaino, Of conjuring Faustusand the Beauchamps bold, Your poets used to hâve a second day.

La mort de Shakspeare est restée aussi mystérieuse que sa vie. On ne sait pas même le nom de la maladie qui l'emporta. On ne sait pas davantage l'orthographe exacte de ce nom si célèbre. Tantôt Fillustre poëte a signé Shakspere^ tantôt par abréviation Shaks P. A., tantôt encore Shaksp. R. Les pièces imprimées de son vivant portent pour la plupart l'orthographe suivante : Shakspeare, D'après Malone et Steevens , depuis la fin du XVIII* siècle , on a écrit : Shakespeare. Sur l'acte autorisant le mariage du poëte et d'Anne Hathawey (sic), le nom du conjoint est écrit Shagspere.

La postérité du grand poëte dramatique de l'Angleterre disparut après la seconde génération.

Un buste qui surmonte son tombeau à Stratford, et qui fut exécuté selon Malone en 1623, sept ans après la mort de Shakspeare, nous donne une idée de ses traits. Il existe aussi un ancien portrait peint, qui diffère grandement du buste de Stratford. Ainsi l'énigme continue même après la mort, et les traits du merveilleux sphynx ne nous sont pas plus connus quesonàme. Ses contemporains, et ceux qui lui ont survécu, n'ont pas pris la peine de nous rien dire sur un aussi intéressant sujet. Sir William Dugdale, qui publia, trente ans après le décès de Shakspeare, un livre sur les antiquités de Warwickshire, n'a pas compris le barde de VAvon parmi les curiosités de sa province ; Fuller est resté muet; et, dans son Athenœ Oxonienses^ Anthony Wood a réservé ses éloges pour les élèves de l'Université d'Oxford. Un ouvrage du comédien-auteur Thomas He3rwood , contemporain de Shakspeare , nous aurait

certainement transmis des détails biographiques curieux; mais, jusqu'à présent, le manuscrit d'Heywood a échappé à toutes les recherches.

Sli»lLspe»re.

l'œuvre.

Shakspeare, comme poëte, subit de curieuses vicissitudes. Il fut le dieu de son époque, et ce n'est que sept ans après sa mort qu'on imprima ses œuvres. Sous le règne des Puritains, l'Angleterre l'oublia presque entièrement ; puis, quand vint la Restauration, on le retoucha^ pour le mettre au goût du jour. Enfin, sous la Reine Anne, Addison et Pope, les arbitres du goût^ les grands pontifes de la critique, affectèrent de parler du vieux lion avec une politesse pleine de réserve. Au dix-huitième siècle, Garrick le remit en vogue, en jouant tous ses grands rôles avec un merveilleux talent. Le peuple ne l'abandonna jamais, mais les gens de cour et les directeurs de spectacle l'éloignèrent tant qu'ils purent de la scène.

C'est par rAllemagne que Shakspeare a reconquis enfin, pour toujours, il faut Tespérer, l'empire qu'il exerçait jadis sur sa nation. Les Allemands écrivirent volume sur volume pour la réhabilitation du grand poëte, et, selon l'usage, dans l'excès de leur admiration, ils passèrent le but, en prêtant à l'auteur des idées qu'il n'avait jamais eues. Mais, il faut le reconnaître, l'art dut beaucoup dans cette circonstance aux efforts persévérants de Lessing, de Herder, de Gœthe, de Scblegel et de Tieck. Depuis que les philosophes se sont mis de la partie, on a trouvé dans l'œuvre mille intentions profondes, auxquelles le bon Shakspeare n'avait jamais pensé.

En France ce fut Voltaire qui prononça le premier le nom du grand dramatiste anglais. Voltaire avait fait le voyage d'Angleterre, et il était revenu enthousiasmé de ce qu'il avait entendu. Mais, quand Letourneur s'avisa de publier sa pauvre traduction du théâtre de Shakspeare, arrangée comme vous savez, avec toutes les sourdines et toutes les restrictions que nécessitait le sujet dans le pays du bon goût^ Voltaire lança, comme un foudre olympien, sa fameuse lettre à La Harpe, où il traite Letourneur de misérable^ pour avoir ainsi étalé devant le public français cet énorme fumier^ dans lequel , jadis , lui Voltaire , il avait été assez simple pour trouver quelques perles. L'esprit de boutique avait monté au cerveau du poëte , qui , sans doute , craignait pour la scène française, où il voulait régner en maître, des arrangements moins édulcorés que les siens. M. de Chateaubriand, de meilleure foi que

422 HISTOIRE UNIYEnSELLE BU THÉÂTRE.

Voltaire , attaqua d'abord Shakspeare , puis il fit amende honorable en ces termes : « J'ai mesuré autrefois Shakspeare avec la lunette classique, instrument excellent pour apercevoir les ornements de bon ou de mauvais goût, les détails parfaits ou imparMts, mais microscope inapplicable à l'observation de l'ensemble , le foyer de la lentille ne portant que sur un point et n'embrassant pas la surface entière. Dante , aujourd'hui l'objet de mes plus hautes admirations , s'offrit à mes yeux dans la même perspective raccourcie. Je voulais trouver une épopée selon les règles dans une épopée libre qui renferme l'histoire des idées, des connaissances, des croyances, des hommes et des événements de toute une époque ; monument semblable à ces cathédrales empreintes du génie des vieux âges, où l'élégance et la variété des détails égalent la grandeur et la majesté de l'ensemble. »

D'un bout à l'autre de l'Europe , le culte rendu à Shakspeare est aujourd'hui assuré. Les Letoumeurs de notre temps, sans crainte de trouver sur leurs pas les injures voltairiennes, peuvent se livrer en paix à la traduction la plus littérale et la plus pittoresque de l'inimitable modèle. M. Montégut et M. Fr.-V. Hugo font en ce moment l'épreuve de la sympathie du public d'élite, qui s'attache de plus en plus à leur patient et consciencieux travail . C'est merveille que ce commencement de retour à l'art dans une époque si peu se • rieuse en matière de littérature dramatique. Il est vrai que le livre se lit à jeun, et que les pièces se jouent devant un auditoire qui sort de table , et que toute

réflexion peut fatiguer si Ton n'y prend garde pour lui. De là, en grande partie, le répertoire folâtre et hygiénique qui sert à Téducation de notre brillante jeunesse. Sous prétexte de nouvelles découvertes, il ne se passe pas d'année que Ton ne dérange Tordre chronologique, fixé tant bien que mal et admis faute de mieux, pour les ouvrages de Shakspeare. Ces prétendues découvertes n'ont vraiment rien de sérieux. Un chiffre relevé sur le registi'e d'un inconnu, quand cet inconnu aurait vécu à l'époque de Shakspeare, n'est pas suffisant pour annuler un ordre établi par une longue tradition. Voici le tableau généralement accepté, sauf les rectifications possibles. Rien, assurément, n'est rigoureusement authentique, mais on peut croire que c'est le document qui se rapproche le plus de la vérité. Le premier chiffre indique la date de la pièce ; le second, l'âge qu'avait Shakspeare quand il écrivit cette pièce. Comme de juste, les pièces apocryphes ne figurent pas dans ce tableau.

Année. Agt.

Périclès 1590 26

V partie de Henri VI {ouvrage retouché

par Shakspeare) 1591 %1

(La l" est apocryphe).

3* partie de Henri VI {ouvrage retouché). 1591 Tl

Les Deux Gentilshommes de Vérone. . . 1591 27

Les Erreurs 159Z 28

Peines d*amour perdues.» 1592 28

Richard n 1593 29

Richard m 1593 29

Le Songe d'une nuit d'été 1594 30

La Méchante Femme mise à la raison. . 1596 32

Roméo et Juliette 1596 32

Aimée* Age.

Le Marchand de Venise 1597 33

^* partie de Henri IV 1597 33

2« partie 1598 34

LeRoi Jean ' 1598 34

Tout est bien qui finit bien 1593 34

Henri V 1599 35

Gomme il vous plaira 1599 35

Beaucoup de bruit pour rien 1600 36

Hamlet 16C0 36

Les Joyeuses Épouses de Windsor 1601 37

La Douzième Nuit * 1601 '37

Troilus et Cressida 1602 38

flenriVIII '. 1603 39

Mesure pour mesure 1603 39

Othello 1604 40

Le Roi Lear 1605 41

Macbeth 1606 il

Jules-César. 1607 43

Antoine et Cléopâtre 1608 44

Cymbeline 1609 45

Coriolan 1610 46

Timon d'Athènes 1610 46

Conte d'hiver 1611 47

LaTcmpôtCg 1612 48

Le champ de cette œuvre est immense, non peut être par le nombre, car les Grecs, les Latins et surtout les Espagnols ont de beaucoup dépassé ces chiffres, mais par l'abondante matière qui s'y trouve condensée. Ce sont des épopées humaines , ce sont des mondes solides , habités par des personnages de tous les temps, de toutes les conditions, de tous les caractères. Ces êtres, sortis du cerveau d'un homme, vivent de la vie réelle; tout cela parle, marche, agit et pense comme des créatures de Dieu. Eschyle, Sophocle, Euripide sont peut-être aussi profonds, ils ne sont pas aussi complets, ils ne sont pas aussi vivants. Les

types divers qm ont donné leurs noms aux pièces énumérées plus haut , et ceux qui figurent dans ces pièces, même sur les plans secondaires, possèdent une sève et une vitalité que nulle part ailleurs on ne retrouve.

L'esprit de système n'a pas gâté les idées de Tauteur et n'a modifié en rien sa manière naturelle d'exprimer ce qu'il sent. Il ne se croit pas obligé de passer au crible le sérieux et le bouffon d'un sujet donné, d'en faire deux parts, de les peser, de les doser, de les répartir dans le carton appelé, tragédie et dans le carton appelé comédie. Chez lui l'homme pleure et rit dans la même journée, quelquefois dans la même heure, comme cela se passe au réel. Il ne s'embarrassera pas non plus du temps écoulé entre l'entrée en scène de son héros et le dénoùment de l'action. L'imagination du spectateur le suivra également, et sans se lasser, où il voudra la transporter, comme elle suit les chapitres d'un Uvre. Ce que ce spectateur aura le droit de demander au poëte, c'est de l'action, de la vérité et des émotions incessantes.

A toutes ces qualités, qu'il possède au plus haut point, Shakspeare joindra, ce qui lui appartient en propre, des caractères fondus d'un bloc dans le bronze, les vues philosophiques les plus larges, le style à la fois le plus énergique et le plus gracieux, le plus terrible et le plus tendre qu'on ait entendu de mémoire d'homme. Il créera une langue à lui, lumineuse et rapide comme la foudre, qui touchera au même instant aux pôles opposés de la pensée humaine, dans laquelle

elle laissera un ébranlement profond et une lumière qui semble un reflet du ciel.

Nul n'a plus créé que Shakspeare, mais sa création n'est pas dans le thème ou dans l'argument qui sert de base à ses drames. Ce petit roman, dans lequel aujourd'hui on fait consister toute l'invention dramatique, Shakspeare s'en emparait là où il le trouvait : tantôt c'était une nouvelle italienne, tantôt une légende ou ime chronique, tantôt même une vieille pièce de théâtre hors d'usage. Telles furent les origines du Roi Lear^ du Roi Jean^ de Henri /F, de Henri F, de Roméo et Juliette^ à'OtheUOj de Mesure pour mesure et de tant d'autres. Mais tous ces personnages de convention n'ont pris un corps et une âme que le jour où le grand poète est venu les animer de son soufQe. Mettez en regard Holinshed^ Giraldi Cinthio^ Bandello^ la ballade écossaise de Macbeth y le Pecoronej qui a fourni l'argument du Marchand de Veniscy le vieux drame intitulé the Pityful Chronicle of King Lear et les chefs-d'œuvre qui en sont sortis : vous retrouverez des deux côtés les mêmes matériaux, cela est vrai ; mais ces vils moellons, au lieu de constituer des cabanes rustiques, sont devenus des palais de fées. Je n'excepterai de cette absorption, faite par Shakspeare, que notre vieux Miracle de Notre-Dame^ Othon Roi d'Espagne^ que j'ai analysé dans le chapitre du théâtre français au xiv^ siècle, et qui se trouve être le Cymbeline du poëte anglais. Shakspeare a-t-il connu le Miracle français ou bien a-t-il puisé son sujet dans le roman de la Violette ou dans quelqu'autre vieux

poème ou fabliau de notre pays ? voilà ce que je ne saurais dire. Toujours est-il qn'Othon Roi d'Espagne peut être lu sans déÊiveur après Cymbeline^ et Imogène, selon moi, n*6te rien de son charme à la séduisante Denise du vieux Miracle français.

là^muww^ mpmerjph^.

L'exécution de Shakspeare , toujours à la hauteur de sa pensée, porte avec elle une empreinte tellement nette, tellement caractéristique, que je ne puis conce- .voir que des savants , des penseurs , des philosophes habitués à l'analyse et à la synthèse des choses, aient pu supposer que les seize pièces apocryphes qui ont fait l'objet de tant de débats fussent des produits de ce puissant cerveau. Toutes ces pièces sont composées et écrites dans le système exagéré et boursouflé que Shakspeare est venu détruire, et qu'il critique si vertement dans Hamlet^ quand il dépeint Pyrrhus rôti par la fureur et par le feu , et qu'il parle d'envoyer la trop longue tirade chez le barbier, pour la faire raccourcir. Titus Andronicus , que l'on veut prêter à Shakspeare, est assurément beaucoup plus souillé

d'exagération que le Pyrrhus dont Hamlet se moque. La première partie de Henri FJ, quoique contenue dans rédition d'Héminge et Cîondell, n'est pas de Shakspeare. La seconde et la troisième partie sont seulement retouchées par lui. Une Tragédie dans V Yorkshire , apocryphe pour tout le monde , n'est qu'un mélodrame judiciaire sans valeur sérieuse. Les Deux Nobles parents^ attribués à la collaboration de Fletcher et de Shakspeare, m'ont tout l'air de l'imitation d'une pièce espagnole du temps. Cette imitation est galante et agréablement dialoguée. Les silhouettes d'Arcite et de Palémon, neveux du Roi de Thèbes, ne manquent pas d'une certaine grâce , et je préfère le genre poétique de cette composition à la lamentable et vraie tragédie de M. Arden de Feversham dans le Kent^ autre mélodrame extrait des dossiers criminels anglais. Il n'y a rien là des idées de Shakspeare. Si Shakspeare a retouché un travail primitif, comme le croit le jeune et habile traducteur M. Fr.-V. Hugo, qui a étudié la question de style de très près, je m'accuse le premier de n'avoir pas su reconnaître cette trace. Je m'en tiens toujours au vieiix Shakspeare du vieux temps , augmenté toutefois de Périclès , que je crois irrécusable comme authenticité. Edouard IIIj que M. Fr.-V. Hugo signale avec raison à l'attention de ses lecteurs , contient de très émouvantes scènes et de vrais caractères. S'il fallait absolument choisir parmi les apocryphes, je choisirais Edouard III^ pour l'ajouter aux drames historiques. Là, au moins, je ne trouve rien de contraire à la pensée de Shakspeare,

à ses combinaisons habituelles : deux belles et nobles figures, celle du Roi, celle de la comtesse de Salisbury ; plusieurs silhouettes bien tracées sur les plans inférieurs, le comte de Warwick, le Prince de Galles, la Reine Philippa, le Roi Jean; de la passion, point d'emphase; pas de petits moyens; enfin, le dessin d'un tableau d'histoire quelque peu mêlé de fantaisie avec la noblesse qu'il comporte.

Pope a déclaré Périclès apocryphe et indigne du nom de Shakspeare ; Dryden le reconnaît comme une œmTe du grand dramatiste ; Malone croit que la pièce fiit seulement retouchée. La vérité, entre tant d'opinions, c'est que la forme de cet ouvrage est tout à fait primitive , et qu'elle n'a rien dans sa contexture qui rappelle la grifTe puissante de notre auteur; mais, en y regardant de près, on retrouve facilement le style shakspearien, avec ses larges touches, avec ses ellipses qui étonnent, avec ses métaphores, dont la grandeur étrange équivaut à une signature. Puis, çà et là, des défaillances inattendues , des timidités , des périodes boursouflées comme certaines périodes de Marlov^e. L'effort dramatique n'est pas pondéré , et souvent il dépasse le but. La scène de Marina, au lupanar de Mytilène, est dans une gamme que plus tard le poëte ne se serait pas permise. Enfin, on reconnaît là l'œuvre d'un jeune homme fougueux et plein d'inexpérience; mais ce jeune homme est bien Shakspeare.

Mà*mwÊWjtm aiitlientl%iie.

Nous entrons maintenant dans l'œuvre authentique, car la jeunesse a été courte, l'expérience est venue vite. Trois ans après avoir écrit PéricUs , le jeune transfuge de Stratford faisait représenter Richard III ^ c'est-à-dire l'une des catastrophes les plus émouvantes de l'histoire de son pays, ressuscitée en chair et en os : Glocester le bossu , le mécréant , semant de cadavres humains le chemin du trône où il s'assied; puis, après sa série de meurtres heureux , la destinée l'abandonnant, et, sous la tente où il repose, au champ de bataille de Bosworth, les spectres de ses victimes lui venant jeter chacun sa malédiction : Henri VI, Clarence, Hivers, Hastings, les enfants d'Edouard, la Reine Anne, Buckingham. — a Désespère et meurs I s'écrie chacun de ces fantômes en s'ad ressaut à l'assassin couronné, et toi Richmond , rejeton de la maison de Lancastre, vis et fleuris! Que les bons anges te donnent la victoire ! » Nul effort , nulle embûche de l'enfer, nul pardon du ciel, ne sauvera le Roi Richard, car il est condamné par sa conscience, et cet homme terrible fuit pour la première fois de sa vie. a Un cheval ! un cheval I Mon royaume pour un cheval ! » Mais l'épée de Richmond lui barre le passage ; bien-

tôt le chien sanglant tombe flrappé à mort, et sa couronne, arrachée de son front, passe sur la tète de son rival.

Ce que le tableau chronologique du répertoire shakspearien nous montre de plus curieux, c'est la succession heurtée des sujets les plus dissemblables : ainsi , en 1593, Richard III; en 1594 , le Songe d'une nuit d'été^ c'est-à-dire les deux extrémités du monde de la pensée, le sombre drame historique donnant la main à la scintillante et rêveuse féerie d'Obéron et de Titania. A trente-deux ans, Shakspeare écrit le poëme d'amour de Roméo et Juliette; à trente-trois ans , le terrible Marchand de Venise; puis il se renferme deux ans dans les chroniques de Henri IV, du Roi Jean, de Henri V, qu'il entremêle de trois comédies gracieuses, pour arriver à Hamlet. Quand il dramatise la légende danoise, il a trente-six ans, et, comme pour se reposer de cet effort philosophique, il crée aussitôt l'épopée bouffonne de Falstaff, qui a nom les Joyeuses Épouses de Windsor. De 1604 à 1610, la pensée tragique semble dominer exclusivement. Shakspeare fait représenter successivement cinq drames terribles : Othello ^\e Roi Lear^ Macbeth^ Jules-César^ Antoine et Cléopdtre. Que s'est-il donc passé qui ait pu assombrir ainsi les idées du poëte, jusque-là partagées entre les sujets les plus variés, allant comme à plaisir et sans transition du ciel à la terre, du jeu sanglant des batailles à Texhilarante bouffonnerie ? Parmi les événements extérieurs , rien qui l'ait personnellement attristé. Dans cet intervalle, il avait pu voir la mort de

la Reine Elisabeth , l'avènement de Jacques d'Ecosse le fils de Marie Stuart, dont le couronnement brisa les fers du comte de Southampton, l'ami de Shakspeare, enfermé à la Tour, on se le rappelle, pour avoir voulu épouser, malgré la Reine, Miss Yamon , cousine du comte d'Essex. L'Écossais avait débuté sur le théâtre politique dans son rôle de Roi par une tragi-comédie, jouée sur un échafaud. Après leur avoir donné toutes les terreurs de la mort, il avait gracié les victimes. Markham, Grey, Cobham et leurs complices avaient été mis en liberté, après avoir confessé leur crime. Hormis la conspiration des poudres, qui jeta un moment l'alarme dans la ville de Londres , rien donc n'avait pu voiler de deuil la muse de Shakspeare. Cette succession non interrompue de cinq sujets tragiques tient uniquement à sa disposition d'esprit, et probablement aussi au goût du public et aux nécessités du répertoire. Comme aux anciens temps, le tragique poussé à l'extrême recommençait à remplir la caisse des théâtres. Voilà ce que nous montre la chronologie, et je regrette vivement que les éditeurs et les traducteurs de Shakspeare l'aient dérangée, sans aucune raison plausible, au lieu de la rectifier, s'ils avaient des raisons pour le faire.

Les comédies mixtes, mêlées de gracieux et de dramatique, sont plus qu'on ne croit des reflets italiens et espagnols , voilà ce qu'on n'a pas assez dit : ainsi la Méchante Femme mise à la raison^ qui vient en partie de l'Arioste et en partie d'un vieux conte transalpin, et qui est traitée tout à la manière italienne ; ainsi

Peines d'amour perdues^ où le concetto domine comme si nous étions à la cour des ducs de Ferrare ou d'Urbin ; ainsi Beaucoup de bruit pour rien , qui rappelle l'épisode de TÂrioste dont Âriodant et Ginevra sont les héros. Ces adorables figures de Benedick et de Béatrice ne sont elles-mêmes autre chose que le développement d'un concetto italien dans les proportions qu'a su lui donner le génie du poëte anglais. La Dour zième Nuit^ ou Ce que vov^ voudrez est l'enveloppe d'une vraie comédie espagnole. Nous avons vu souvent et nous verrons encore, sous des noms divers, castillans, aragonais ou andalous, cette charmante Viola, qui, travestie en cavalier, séduit la maîtresse de celui qu'elle aime en secret. Dans ce genre de comédies, Shakspeare maintient ses personnages plaisants sur le terrain de Yhumour^ et, dans cette mise en œuvre, il reste tout à fait lui-même. Vhumour n'est pas l'esprit français. Notre esprit est tout à la surface , celui des Anglais tient en dessous à la sentimentalité ; l'un ne se pique que de faire rire, l'autre fait à la fois rire et penser ; l'un réside plutôt dans le mot, et l'autre dans l'idée. De là ces plaisanteries anglaises à double face si difficiles à comprendre pour des Français. Ces ironies traduites perdent presque tout leur sel , et telle expression qui en anglais offre un sens charmant nous paraît souvent grotesque et de mauvais goût^ le grand mot, comme on sait, pour désigner ce que l'on ne comprend pas. Benedick et Béatrice, dans Beaucoup de bruit pour rien^ Rosalinde et Orlando, dans Comme

il vous plaira j sont des modèles à! humour ^ ou d'es- II. S8

prit anglais. Au fond, Béatrice aime Benedick, Bénédicte adore Béatrice^ et^ pendant toute la pièce, ils se font une guerre acharnée de quolibets qui vont jusqu'à l'insulte; mais sous les mots piquants on sent l'amour grandir jusqu'à l'explosion finale. Lorsqu'au dénoûment ils se marient , ils ont l'air de le faire à contre-cœur. « Ainsi, vous ne m'aimez pas ? dit Benedick à Béatrice. — Non, vraiment ! répond la jeune fille,

excepté d'une amitié reconnaissante — Allons, je te

prendrai ; mais je te prends par pitié. — Je ne veux pas vous refuser, mais je jure que je ne cède qu'à la contrainte, car on m'a dit que vous mouriez d'amour pour moi. — Silence ! s'écrie enfin Benedick en l'embrassant, je vais te fermer la bouche. »

Rosalinde, elle, éprise d'Orlando, qui de son côté l'aime à en perdre la tète, se travestit en homme, à la façon des héroïnes italiennes et espagnoles, et elle persécute son amant sans en être reconnue, jusqu'au moment où, après avoir repris les habits de son sexe, elle consent à lui accorder sa main. Quand Orlando raconte ce que l'amour lui cause de souffrances, elle rit de ses grands mots et déclare qu'elle connaît à certains signes un homme pris au piège de l'amour. « Quels sont ces signes? — Une joue maigre, un œil battu et cave , ce que vous n*avez pas ; un esprit qui ne souffre pas les interrogations; vos bas devraient être sans jarretières , votre bonnet sans rubans, votre manche déboutonnée, votre soulier dénoué ; enfin tout en vous devrait montrer la désolation : mais vous n'êtes pas un tel homme ; vous êtes plutôt très recher-

ché dans votre accoutrement, ce qui semble indiquer que vous vous aimez vous-même, et non que vous aimez une autre personne.» {Traduction de M. Montégut.)

Le Roi Ferdinand de Navarre et ses jeunes compagnonsi Biron, Longueville et Dumaine, qui ont juré haine éternelle aux femmes, donnent à la pièce intitulée Peines d'amour perdues une teinte humoristique très accusée. C'est là pourtant une faible pièce, qu'on ne peut comparer à celles que nous venons de citer, mais elle a sa valeur comme étant le premier essai de Shakspeare dans ce genre. Ici Yhumour se noie dans le flot de l'euphuisme, et le reflet de Lyly se manifeste sur tous les points.

Le pur comique anglais n'est pas non plus tout à fait le nôtre. Il admet dans l'action une plus grande dose de bouffonnerie, et son expression, surtout dans les vieux auteurs, passe souvent les bûmes de ce que nous pouvons supporter. Le personnage comique par excellence du théâtre de Shakspeare, le joyeux sir John Falstaflf, n'a jamais pu être présenté sur notre scène que considérablement amoindri. Son rôle, dans les deux parties de Henri 17, n'a pourtant pas trop heurté la pruderie de notre public , quand on l'a mis à la scène, en 1829. Les situations auxquelles il prend part dans la taverne d'Ëast-Cheap seraient des situations à eflet dans tous les pays et dans tous les temps. Mais son épopée grotesque chez Mistress Ford et au Chêne de Herne, textuellement reproduite, aurait bien de la peine à s'acclimater chez nous. Le fond de la pièce des

Joyeuses Épouses de Windsor est pourtant le même que celui de Y École des Femmes de Molière ; tous deux l'ont emprunté à une nouvelle italienne de Giovanni Fiorentino, un amoureux qui, sans le savoir, prend pour confident de ses aventures le mari de la femme qu'il courtise. La mise en œuvre de cette idée, selon le goût de chaque pays et selon le génie de chaque auteur, en fait deux pièces tout à fait dissemblables : l'une , charmante, tempérée, qui fait agréablement sourire ; l'autre, tout en dehors, agissant et forçant l'expansion de la gaité par les moyens les plus excentriques et les plus inattendus. Le vieux chevalier,, c cette baleine échouée sur la côte de Windsor, ]> ne ressemble guère à Horace, le rival d'Ârnolphe, pas plus que mistress Ford ne fait songer à l'innocente Agnès.

Vin.

I«e0 Féeries.

Les féeries de Shakspeare ouvrent pour ainsi dire et ferment son répertoire , puisque le Songe d'une nuit d'été est de 1594 et la Tempête de 1612.

Dans ce genre de la féerie, si adorablement mêlé de passion, de poésie, de comédie humoristique et de farce

THÉÂTRE ANGLAIS. — XVl' SIÈCLE. 437

amusante, Shakspeare se montre d'une originalité profonde. Ni avant lui, ni après lui, nul n'a écrit de pareilles choses. L'argument qui sert de fond au Songe d'une nuit d'été^ c'est-à-dire Thistoire du duc d'Athènes et d'Hippolyte, Reine des Amazones, est d'une insignifiance parfaite ; mais tout le merveilleux de l'invention consiste dans les épisodes amenés par les querelles amoureuses de Titania et d'Oberon, le Roi des Fées, et dans la spirituelle caricature des comédiens artisans, appartenant aux guildes des métiers. Les commentateurs veulent que cette caricature soit un souvenir de la f^te donnée par Leicester à la Reine, en son château deKenilworth, souvenir qui serait resté dans la mémoire du jeune Shakspeare, à cette époque âgé de onze ans. Le tisserand Bottom, à la tète d'âne, le charpentier Le Coing, Groin le chaudronnier, Flûte le raccommodeur de soufflets, seraient la reproduction des ouvriers de la guilde de Coventry, qui jouèrent chez le Duc une pièce de leur répertoire, peut-être cette même tragédie de Pyrame et Thisbé^ si bouffonne dans la forme que lui a donnée l'auteur du Songe. Sans contredire cette opinion des commentateurs, je crois que la critique théâtrale, qui s'étend si largement dans la pièce, va plus loin que les acteurs-artisans de Coventry, et qu'elle s'adresse parfaitement aux grands théâtres ^e Londres. N'avons-nous pas vu déjà comment Shakspeare, dans le prologue de Henri V, demande pardon aux spectateurs de la pauvre mise en scène dont il les prie de se contenter ? Dans ses conseils aux acteurs nomades venus à la cour de Danemark , Hamlet ne

plaisante-t-il pas à cœur joie les ouvrages et la déclamation à la mode du jour? Le lion, le clair de lune, le mur du Songe d'une nuit d'étéy sont Texpression un peu plus forcée de la même idée. « 0 mur, aimable mur, qui me sépare de ma Thisbé, s'écrie Pyrame, ouvre ta fente, afin que je puisse regarder au travers ! i Et le personnage qui représente le mur, tout enduit de chaux, écarte les doigts pour permettre aux amants de s'apercevoir. Pyrame collant ses lèvres aux doigts du Mur, et le Mur s'en allant quand il a fini son rdle ; le porteur de lanterne, qui représente la lune et ses cornes ; le lion , qui rugit dans la même perfection que luit la lune ; le couplet de grotesque désespoir débité par Pyrame quand il croit Thisbé mise en morceaux par le lion , tout cela s'applique parfaitement au théâtre du Lord amiral , et même au théâtre du Globe, qui joue, avec un aussi triste appareil, toutes les pièces de Shakspeare. Quoi de plus gracieux que la vaporeuse Titania, envoyant ses petits sylphes se cacher dans les boutons de roses musquées , ou guerroyer avec les chauves-souris, pour s'emparer de la peau de leurs ailes 1 Elle repose sur l'herbe verte, enveloppée dans un rayon delà lune. Le jaloux Oberon touche ses yeux du suc d'une herbe enchantée, qui la rend amoureuse du grossier Bottom , sur les épaules duquel le lutin Pucka mis une tête d'âne, pendant qu'il répète son rôle dans la tragédie de Pyrame. Elle caresse le rustre grotesque, elle lui déclare sa passion, elle lui donne pour serviteurs et pour gardiens, de peur qu'il ne s'échappe. Phalène, Toile-d' Araignée, Fleur-des-Pois et

Graine-de-Moutarde, ses sylphes favoris. « Nourrissezle d'abricots et de groseilles, leur dit la Reine des fées, nourrissez-le de grappes pourpres et de figues ; dérobez pour lui aux abeilles leurs sacs de miel. Pour flambeaux de nuit, coupez leurs cuisses enduites de cire, et allumez-les aux yeux enflammés du ver luisant. »

Quelle honte pour Titania, quelle vengeance pour Oberon quand le charme s'est dissipé ! Titania croit avoir rêvé ; elle demande pardon à son Roi bien-airaé, et tous deux s'envolent avec leur cour de sylphes et de lutins, pour aller assister aux noces de Thésée, Duc d'Athènes, où s'exécute la tragédie de Pyrame^ représentée par le tisserand Bottom , le chaudronnier Groin , et Flûte le raccommodeur de soufflets. Les aventures merveilleuses de la Tempête , et la petite teinte de drame qui colore cette fantaisie, frappèrent vivement les esprits anglais , encore tout émus de la découverte des Bermudes ou Iles des Diables , et de la relation de cette campagne, publiée par George Sommers. Le magicien Prospère , sa fille Miranda , son lutin Ariel , et son esclave Caliban , renouvelèrent au théâtre du Globe les beaux jours et les belles recettes du Songe d'une nuit d'été. Shakspeare se retira donc du monde dramatique par un succès populaire, qui ne fit que s'accroître, et qui dure encore aujourd'hui.

MM. Gervinus et Kreissig , célèbres critiques allemands, ont écrit de gros commentaires sur ce rôle de Caliban, qui, pour eux, représente les mauvaises passions des races sauvages, et subsidiairement le peuple sans éducation, gouverné par ses grossiers instincts.

Galiban-peuple réclame à tout propos la liberté, mais cette liberté est celle de s'enivrer et de fainéantiser tout à son aise. Il a un bon maître, il veut le tuer pour en servir un plus mauvais qui flatte ses vices.

Cette profondeur politique est encore un prêt gratuit fait par les philosophes à Shakspeare. Si Galiban était ce qu'on veut qu'il soit , l'auteur aurait commis une grande faute en n'accusant pas mieux sa pensée. Quand Shakspeare veut frapper sur une tendance qu'il blâme, il se montre plus net dans sa démonstration, et, pour preuves, les scènes populaires de Jules-César ^ celle, par exemple, où Marcellus reproche à la foule de jeter des fleurs sur le passage de celui qui marche triomphant dans le sang de Pompée^ que vous acclamiez autrefois, leur crie-t-il, bûches que vous êtes ! têtes de pierre ! qui jadis montiez jusque sur les toits pour voir le grand Pompée traverser les rues de Rome. Et cette autre scène qui suit le meurtre de César, où, après avoir salué de ses acclamations Brutus et Cassius, le peuple se retourne soudainement contre eux, après le discours d'Antoine : « 0 noble César ! vengeance ! Brûlons, incendions, tuons, égorgeons! que pas un traître ne vive ! » Voilà la touche de Shakspeare , ferme , large, bien accusée ; avec lui, jamais de doute, jamais de champ laissé à l'interprétation. Il dit ce qu'il veut dire, il le dit absolument, et il n'y a rien à ajouter ni dans la pensée ni dans l'expression.

I«e0 drames lilstori%iies.

En parlant de Jules-César, nous touchons à l'une des plus riches parties du domaine shakspearien, le drame historique.

Les chroniques anglaises avaient déjà été mises à la scène avant l'arrivée de Shakspeare à Londres ; nous avons vu même quel parti Marlowe avait tiré de l'histoire lamentable du Roi Edouard 11^ assassiné dans sa prison par Lightborn Matrevis et Gurney. Avant Shakspeare aussi, on avait représenté un Henri V d'un auteur inconnu, et une trilogie de Henri FJ, dont notre poëte retoucha largement les deux dernières parties. Ce Henri VI figure aujourd'hui dans son œuvre authentique ; mais il ne l'avoua jamais de son vivant comme étant de lui. La première partie de la trilogie est inscrite sur les registres du théâtre de la Rose , desservi par les comédiens du Lord amiral, à la date de 1591. Quand elle passa , on ne sait comment, du théâtre de la Rose à celui de Blackfriars, Shakspeare fut chargé des remaniements jugés convenables par les nouveaux propriétaires. De là les injures de Green, accusant son jeune rival de se parer des plumes de ses confrères^ et de porter un cœur de tigre enveloppé dans la peau

(f un comédien. (Voyez le pamphlet intitulé Quatre sous d'esprit.) Green .ou l'un de ses amis était sans doute l'auteur primitif du Henri FJ, joué par les serviteurs du Lord amiral. Laissons de côté ces douteux ouvrages. C'est par Richard II que Shakspeare commence la série de ses drames historiques, en 1593. Il est déjà bien lui, plein de grandeur et de nobles émotions. De profondes pensées , un style incomparable, des caractères d'une vérité et d'une fermeté merveilleuses. La scène du défi qui ouvre le drame, et qui expose ainsi d'une façon si pittoresque la haine déclarée entre Henri Bolingbroke, qui plus tard sera le Roi Henri IV, et le Duc de Norfolk ; cette autre scène du combat, où le Roi s'interpose ; la mort de Jean de Gaunt, la déposition de Richard , ses adieux à la Reine sa femme , peuvent se comparer aux plus belles créations du futur auteur de Henri V et de Richard III. Et pourtant , dans cette pièce si colorée, il ne s'écarte pas un instant de la chronique de Holinshed, et il se prive à dessein de l'élément comique, qu'il mêle ordinairement à l'action de tous ses autres ouvrages.

Après qu'Exton a tué le Roi Richard pour légitimer à tout jamais et sans retour l'usurpation de Henri Bolingbroke, viennent les deux drames de Henri IV. Le rebelle couronné voit se retourner contre lui les éléments qu'il a employés à élever sa fortune royale. Edmond Mortimer, désigné par Richard mourant, lui est opposé comme compétiteur au trône , et il lui faut recommencer, pour défendre son pouvoir, les guerres qu'il a jadis intentées pour le conquérir. Il trouve devant lui

rËcossais Douglas^ qui le cherche partout dans la mêlée pour le tuer de sa main, et le Gallois Ower Glendower, qui passe pour un magicien auquel obéissent les puissances occultes. La terre tremblait lorsque naquit Glendower ; le front du ciel était rempli de formes flamboyantes ; les chèvres s'enfuyaient des montagnes. Il seyante d'avoir trois fois mis en fuite Henri Bolingbroke en déchaînant la tempête. Le Roi d'Angleterre a contre lui aussi le bouillant Hotspur, fils du comte de Northumberland, qui ne connaît que le droit de la force et qui subordonne toute chose humaine à l'audace et au succès. C'est dans cette première partie de Henri IV que se trouvent les adorables scènes de la taverne d'East-Cheap, hantée par le Prince de Galles Henri et tous les chenapans de sa bande , Poins , Gadshill , Bardolph au nez rouge et le gros FalstafT d'amusante mémoire. La seconde partie de Henri IV conduit le spectateur par des chemins enchantés , jusqu'à la conversion du Prince, qui , sous le nom de Henri V, devient l'un des plus grands Rois de l'Angleterre. Il éloigne de lui ses compagnons de débauche, confirme dans ses pouvoirs le grand juge qui a eu le courage de l'arrêter au nom de la justice de son père, et il désire que ce digne magistrat vive assez pour voir un prince royal l'offenser et lui obéir comme il l'a fait lui-même. Le drame de Henri V termine cette épopée brillante. Les grands combats sur la terre de France , qui rempUssentune partie de l'ouvrage, devaient être bien ridicules, qu'on nous passe le mot, au milieu de cette scène du Globe, flanquée de deux rangs de spectateurs

assis sur des escabeaux ou vautrés sur le parquet. Où placer les camps firançais et anglais avec leurs masses de chevaliers armés de toutes pièces, le Connétable^ le Dauphin et le Duc d'Orléans, les Ducs de Bourbon et de Bourgogne, le Roi Henri V, le Duc de Glocester, le Duc de Bedford, Exeter, York, Salisbury, Warwick, Westmoreland ? Gomment montrer Harfleur assiégé par Tannée anglaise, puis Âzincourt, puis des palais, puis des champs de bataille ? La pièce n'en est pas moins très intéressante si Ton se contente de la lire , quoique dans ce héros aimable et galant l'on reconnaisse difficilement le terrible et implacable soudard qui fit tant de mal à la France.

Le plus grand tour de force qu'il fut donné à Shakspeare d'accomplir dans la série de ses drames tirés de la chronique nationale , ce fut de mettre en scène Ifenri VIII, le père de la Reine Elisabeth, et Anne Boleyn sa mère, le divorce du Roi avec Catherine d'Aragon, et son mariage avec la belle aventurière qu'il fit immoler plus tard par le glaive du bourreau. Ce Roi cruel et hypocrite n'est pas flétri par Shakspeare comme les autres mauvais rois dont la tyrannie pesa sur l'Angleterre ; mais, si le poète se tait, les faits parlent hautement , depuis la condamnation à mort de Buckingham jusqu'à la répudiation de la vertueuse Reine, obligée de céder son trône et son lit à sa fille d'honneur. La mère de la Reine Elisabeth a dans la pièce l'allure d'une intrigante , et tout le beau rôle est pour l'Espagnole répudiée. Le dernier sommeil de Catherine est une vision céleste où les anges la couron-

nent de palmes et saluent son martyre. « Quand je serai morte , dit-elle à ses femmes , en s'éveillant, couvrez-moi de fleurs virginales. Que le monde entier sache que j'ai été une épouse chaste jusqu'à la tombe... Quoique découronnée, que je sois enterrée en Reine et en fille de Roi ! t^

Cette pièce, que Ton peut dire audacieuse pour le V temps et dans les circonstances où elle fut écrite , se termine par un dithyrambe ea l'honneur de la Reine Elisabeth, qui parait sur la scène, enfant et portée à l'église de Wetsminster pour y recevoir le baptême. « Ciel ! s'écrie le héraut Jarretière , envoie une vie prospère et longue à la haute et puissante princesse d'Angleterre!— Cette royale enfant, dit l'évêque Cranmer, sera le modèle de tous les princes de son temps et de tous ceux qui leur succéderont. La vérité la bercera, les saintes et célestes pensées la conseilleront toujours. Restée vierge, elle passera comme un lis immaculé sur la terre, et tout l'univers la pleurera, d

Les critiques anglais ont beaucoup agité la question de savoir si cette flatterie finale est bien de la main de Shakspeare. Plusieurs d'entre eux ont pensé que ce compliment avait été ajouté, sous le règne de Jacques I^, par Ben Johnson. Le jour de la représentation de cet ouvrage , en 1613, le feu prit au théâtre du Globe, qui fut entièrement détruit et immédiatement reconstruit.

Quand Shakspeare voulut appliquer à l'histoire romaine le système qu'il avait suivi pour les chroniques anglaises^ il composa deux chefe - d'œuvre : Jules*

César et Antoine et Cléopdtre^ qui, pour avoir été moins loués que certains de ses autres ouvrages, n'en sont pas pour cela moins dignes d'admiration. Shakspeare a pris dans Plutarque le sombre personnage de Brutus, et il en a fait le héros de sa tragédie. Il adopte sans restriction cette nature farouche qui, dans son orgueil impitoyable, prétend juger l'humanité et la soumettre aux rêves de son esprit malade. Cet assassin monomane devient l'âme du drame de Shakspeare, et la grande figure de Jules-César s'efface devant lui et disparait avant la fin de là première moitié de la pièce.

Cette étude de Brutus livré tantôt aux bons instincts de son cœur, tantôt à ses raisonnements d'école, commence avec un grand éclat à la scène, où^ la nuit, dans son verger de Rome , fuyant sa couche que le sommeil ne vient plus visiter, il se demande s'il doit obéir à cette voix intérieure qui lui crie de frapper la tyrannie avec le tyran. Les raisonnements de Cassius , de Décius et de Cinna le décident à se fah^e bourreau. Pourtant, il voudrait pouvoir atteindre l'esprit de César sans déchirer César ; mais, hélas I il faut que César saigne : <K Tuons-le avec fermeté 1 »

Les scènes d'intérieur où Portia, femme de Brutus, et Calphurnia, femme de César, manifestent à leurs maris les tristes pressentiments qui les agitent, jettent sur le fond trop noir de la tragédie quelques teintes mélancoliques, qui font bientôt oublier la terrible catastrophe du meurtre, a Et toi aussi, Brutus ! — Meurs donc César! » Puis vient cette merveilleuse scène du forum, où Antoine, penché sur le cadavre de son ami,

appelle la malédiction du peuple sur les assassins ; puis la fuite des coupables, l'incendie de leurs maisons, la dispute et la réconciliation de Brutus et de Cassius, l'apparition du fantôme de César annonçant à Brutus qu'ils se reverront à Philippes. Par la faute de Brutus, qui a donné trop tôt le signal, la bataille de Philippes est perdue , Cassius est tué , et Brutus s'écrie : « 0 Jules-César, tu es encore puissant , ton esprit être par le monde et tourne nos épées contre nous-mêmes I )»

Et il se jette sur le glaive nu que lui présente Straton.

Malgré le parti pris en faveur de Brutus par l'auteur du drame, les faits, on le voit, concluent contre lui, et Shakspeare ne cherche pas un seul instant à échapper à la logique des Taits.

Le drame d'Antoine et Cléopdtre est pour ainsi dire la continuation et le complément du Jules-César.

Le héros de Philippes, qui réunit un tiers de l'empire romain sous son pouvoir direct, se perd par la volupté, comme César s'est perdu parla soif de la gloire. Les beaux yeux de la Reine Cléopâtre , déjà pourtant sur le retour, sont le flambeau où va se brûler ce lourd papillon romain, égaré dans un harem d'Egypte. Le jeune Octave, qui n'a pas encore combattu, précipite de son trône ce successeur d'Osiris. Le colosse tombe, et un regard de sa belle Reine sufiit pour le consoler de tous ses malheurs. .

I^es DMMue* de pa«Bl«i

Les grands drames de passion, c'est-à-dire Roméo et Juliette j Hamlet , Othello , le Roi Lear^ Macbeth , ont plus fait pour vulgariser en Europe la gloire de Shakspeare que la réunion de tous ses autres ouvrages. L'émotion produite par la combinaison des moyens scéniques a toujours plus d'effet sur les masses que les délicatesses du cœur et de l'esprit. Dans ces drames violents, les personnages ont cent coudées de hauteur, comme dans le répertoire d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. Je n'oserais dire qu'ils sont exagérés, mais on doit avouer qu'on De les rencontre pas souvent dans la vie. Le récit de l'Italien Luigi da Porto, amplifié par Bandello racontant les amours et la fin tragique des deux amants de Vérone, contient, sans en omettre un seul, si ce n'est toutefois la scène du balcon, tous les incidents de la pièce de Shakspeare. On y trouve même la scène finale ajoutée par Garrick, le réveil de Juliette après que Roméo s'est empoisonné. Shakspeare, qui avait lu cette histoire dans une traduction anglaise d'Arthur Brooke, arrangée pour le goût de la Grande-Bretagne, ne connut pas cette scène de Roméo portant déjà la mort dans son sein et voyant tout à coup ressusciter la bien-aimée qu'il a crue per-

due ; sans cela il n'eût pas laissé à Garrick le soin de l'ajouter à son œuvre. Ce qu'il y a de bizarre, c'est la simplicité , je dirai même la naïveté du récit italien, en regard de la recherche fleurie qui abonde dans le dialogue de la pièce anglaise. Quand le jeune amoureux anglais aperçoit la fille du Capulet au balcon : « Voilà l'Orient , s'écrie-t-U , et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur, parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même. »

Cet amour du concetto vient en droite ligne du poète Lyly. Roméo est de 1596 ; c'est un ouvrage de la jeunesse de Shakspeare, qui croit d'autant moins devoir éviter le langage précieux, qu'il fait parler des amoureux et des Italiens ; c'est une sorte de couleur locale dont il empreint son œuvre. Mais il se trouve plus italien que l'Italie.

Tous les incidents qui forment la tragédie d'Othello sont également empruntés à un autre Italien, à Giraldi Cinthio, dont nous avons plus haut analysé les œuvres. Le dénoùment seul est de l'invention de Shakspeare. Voilà ce qui concerne les faits; mais dans Othello comme dans Roméo , comme dans tous ses autres ouvrages, c'est le développement des caractères qui constitue l'invention réelle du grand poëte anglais. La nouvelle de Giraldi Cinthio attribue à un amour dédaigné l'abominable machination de l'Enseigne Yago. Shakspeare lui donne pour cause le dépit d'avoir vu le général lui préférer Cassio. « Cassio, un

garçon qui n'a jamais su ranger un escadron en ba« 11. 29

taille et qui ne connaît pas mieux la manœuvre qu'une jeune fille. » C'est ce Cassio qu'on a fait lieutenant, et lui, Yago, qui a donné des gages de son mérite à Rhodes, en Chypre et autres lieux, il demeure dans son grade d'Enseigne au service de sa seigneurie More. En servant ce chef qu'il hait, Yago se sert lui-même ; ce n'est ni l'amour ni le devoir qui le font agir, mais son intérêt personnel. L'invention de Shakspeare est donc d'avoir donné la vie à ces personnages, trc^ effacés dans la nouvelle du Cinthio. Yago et Othello sont devenus sous sa main deux types terribles, sans équivalents dans les autres créations du théâtre. Desdemena a pris un corps et une âme ; quand on l'a vue, on ne l'oubUe pas ; il semble qu'on l'ait connue. En la voyant éprise de cet homme violent, au visage noir, aux lèvres épaisses ; en entendant Brabantio, son père, désolé, accuser le More d'avoir pratiqué des enchantements pour séduire sa fille, on plaint Desdemona, on a le cœur serré, on prévoit la catastrophe. Elle a beau répondre à son père devant le tribunal du doge : <K Vous êtes mon seigneur selon le devoir, mais voici mon mari ; et autant ma mère montra de dévoùment pour vous en vous préférant à son père même, autant je prétends en témoigner légitimement au More, mon seigneur, t^ on n'approuve pas sans réserve sa conduite imprudente ; on a peu de sympathie pour ce soldat d'aventure, malgré le récit pompeux qu'il fait de ses malheurs et des dangers qu'il a traversés. Après l'avoir entendu, personne ne durait comme le bon doge : « Il me semble qu'une telle histoire séduirait ma fille

même, d Eh bien ! malgré ce premier mouvement de blâma et de répulsion, l'intérêt naît peu à peu dans l'âme du spectateur. Desdemona est si dévouée, si pure, si naïve dans son malheureux amour, qu'on le lui pardonne et qu'on tremble pour elle à chaque pas que Êdt la sombre intrigue de l'Enseigne, ce serpent venimeux qui s'avance sous l'herbe et qui enroule dans ses anneaux le couple infortuné dont il va broyer les os. C'est par son bon cœur que se perd Desdemona. Elle implore son mari pour le lieutenant Cassio, tombé en disgrâce , et de cette recommandation Yago se fait un prétexte pour jeter le poison de la jalousie dans le sein du More. Les mille façons dont il retourne le dard dans le cœur de ce pauvre insensé, qu'il torture à plaisir, constituent la vraie création de Shakspeare, et cette émouvante scène du meurtre, qui n'a pas d'égale, couronne majestueusement le drame le plus rempli de terreur et de pitié qui ait jamais fait palpiter un auditoire.

Macbeth est l'incarnation de l'ambition, comme Othello est l'incarnation de la jalousie. Depuis l'instant où les trois sorcières se sont montrées à lui dans la bruyère, depuis l'instant où, plaçant leurs doigts noueux sur leurs lèvres iOiétries, elles lui ont crié ces paroles fatidiques : « Macbeth, tu seras Roi, d il n'a plus ni trêve ni repos : il est comme prédestiné au meurtre ; pourtant son cœur ne s'est pas encore dépouillé du fond d'honnêteté qu'il renferme. Il a de l'ambition (comme dit lady Macbeth), « mais pourvu qu'elle soit sans malaise, i» Aussi lady Macbeth se dé-

fie-t-elle de la nature de son époux, qui est trop pleine du lait de la tendresse humaine. Sa bouche d'hyène chassera a tout ce qui éloigne Macbeth du cercle d'or dont le destin voudrait le couronner. 9

La fatalité, qui joue dans cette action le rôle qu'elle remplit d'ordinaire dans le drame antique , conduit justement le Roi Duncan sous le toit duThane de Cawdor. Malheur à lui ! Après un copieux festin, quand le Roi repose et que la nuit plane sur le manoir d'Inverness, lady Macbeth presse son époux hésitant et le traite de lâche s'il n'accomplit pas le serment qu'il a fait. Cet esprit faible jure de nouveau, et, sous l'hallucination fiévreuse qui précède le signal de cloche que doit lui donner sa femme, il dévoile le fond de son âme dans ce magnifique monologue qui commence par ces mots : a Is this a dagger wich I see before me? (Est-ce un poignard que je vois là devant moi ?) 9 La cloche sonne enfin, a J'y vais, et c'est fait! Ne l'entends pas, Duncan, car c'est le glas qui t'appelle au ciel ou en enfer ! » Sa femme est là lorsqu'il revient, regardant ses mains ensanglantées, balbutiant d'une voix émue : « Âh ! c'est là un triste spectacle ! 9 C'en est fait, ce sang a rejailli sur sa conscience. Macbeth a tué le sommeil, baume des âmes blessées ! Lady Macbeth, elle, demeure impassible. Elle emmène son mari dans sa chambre. Un peu d'eau va laver le crime.

Tout est consommé. Macbeth est Roi d'Ecosse. Le corps de Duncan a été transporté à Colmeskill, dans les caveaux de ses prédécesseurs ; mais Banque connaît la prédiction des sorcières , Banquo a deviné

le rôle joué par le Thane de Cawdor dans ce jeu sinistre du château d'Inverness. Banque mourra.

L'apparition du spectre de Banque dans le festin n'est que la conscience vivante du meurtrier couronné ; elle vient bien dans l'économie du drame, après la prédiction des sorcières dans la bruyère; elle relie entre eux les événements surnaturels qui se continuent par la seconde scène de sorcellerie, où un esprit annonce à Macbeth que nul être né d'une femme ne pourra triompher de lui.

A cet ordre surnaturel, on peut rattacher aussi la marche de la forêt de Birnam et la scène de somnambulisme où lady Macbeth , vaincue à son tour par le remords, mais vaincue seulement dans ôon sommeil, cherche à effacer la tache de sang qui souille cette petite main {this little hand) que tous les parfums de l'Arabie ne sauraient purifier. Macbeth es.t brave jusqu'au bout, et il ne perd l'espoir que lorsqu'il tombe sous le fer du jeune Macduff , qui n'est pas né d'une femme, puisqu'il fut arraché du ventre de sa mère avant terme. Quoique des passions grandioses soient là mises en jeu, Macbeth est plus rapproché de l'humanité qu'Othello et que Roméo.

D'abord, ses actions sont toutes le résultat naturel de son ambition, et puis son langage se tient toujours dans les limites de la vérité absolue. A l'exception de quelques plaisanteries de clown, comme celles du portier après la scène de l'assassinat du Roi, le style de toute la pièce est soutenu et se maintient à la hauteur de l'action. L'unité de cette action terrible est

irréprochable ; aussi cette condensation, peu habitaelle à l'auteur, produit-elle un effet d'ensemble d'une puissance extraordinaire. De tous les drames shakspeariens, Macbeth est le seul, peut-être, dont on puisse jouer la traduction littérale et complète sur les théâtres du Midi, aussi bien que sur les théâtres du Nord.

L'une des plus merveilleuses pièces de Shakspeare, pièce incomparable , qui n'a nulle part son analogue, c'est Hamlet; c'est celui de tous les ouvrages de notre poète qui a donné lieu au plus grand nombre de commentaires. C'est aussi la pièce où l'invention de Shakspeare a la plus large place. Quelques lignes de chronique lui suffisent cette fois pour base de son sujet; c'est son puissant cerveau qui enfante tous les personnages et tous les détails de cette action multiple.

Hamlet vengeant son père et poursuivant le meurtrier dont sa mère est la complice, cet argument est celui de l'Oreste grec ; mais le fond antique disparait presque tout entier sous les broderies de la pensée moderne. Encore cette pensée n'est-elle pas celle de l'Italie ou de la France. C'est le spleen du Nord, cette maladie de l'âme que le dégoût de toutes choses , le mépris des autres et de soi-même pousse au découragement, au doute et au suicide. Voilà pourquoi Hamlet ne sera jamais bien compris que dans le pays où Shakspeare Ta évoqué comme le fantôme d'un mal inhérent à ce sol et à cette atmosphère hantés par les diables noirs de la mélancolie. Le Werther de Goethe est un reflet d' Hamlet ; mais combien ce reflet parait bourgeois à côté des grandes douleurs* du

Prince de Danemark. Aussi, dès son apparition, et malgré Téclat de son succès en Allemagne, Tesprit français, qui ne comprenait pas le héros de Goethe, ne vit-il en lui qu'un prétexte à caricature, et l'excellent comédien Potier fit courir tout Paris aux grotesques incidents nés de la passion du jeune Werther pour la trop simple Charlotte.

Les hésitations d'Hamlet, après la révélation du spectre, ont été fort hlâmées par les critiques restés sous l'influence exclusive des idées païennes. Mais Hamlet n'est pas un païen, et encore moins un professeur de grec abruti par les textes. Hamlet porte en lui l'idée chrétienne. Il n'y a pas de fatum qui puisse excuser à ses yeux le parricide. Le meurtre, même le plus juste , lui répugne et le fait songer. Ce fantôme de son père, il l'a bien vu , il lui a parlé ; mais si ce fantôme , malgré sa réalité apparente , n'était qu'un rêve de son imagination malade ! Il lui faut , pour le conduire à l'action, une raison plus déterminante, plus sûre, plus palpable. Il feint la folie pour surprendre le secret terrible; il tente l'épreuve de la comédie qui reproduit les circonstances du meurtre ; il voit Claudius se lever et courir s'enfermer dans sa chambre, en demandant des lumières; c'est 'alors seulement qu'il parait ne plus douter, et pourtant il n'affirme pas encore absolument; il se contente de dire : a Oui, Horatio, je tiendrais mille livres sur la parole du fantôme. )) Sa mère le fait appeler, a Soyons inflexible , dit-il, mais non dénaturé. Ayons des poignards dans la voix, mais non dans la main. Quelques menaces

qu'il y ait dans mes paroles, ne consens jamais, mon âme, à les sceller de l'action. » C'est cette irrésolution produite par le doute qui jette dans le cœur d'Hamlet la pensée du suicide ; c'eât elle aussi qui l'arrête par la crainte de l'avenir, quand il pourrait se débarrasser des flagellations du monde.

Hamlet hésite jusqu'au dernier moment; c'est le hasard qui tranche pour lui la question.

Laerte, la Reine, Glaudius et Hamlet lui-même meurent par une espèce de loi providentielle, qui est la logique de ce drame étrange.

La pièce d'Hamlet est celle où Shakspeare a mis le plus de lui-même. Sa douce misanthropie, ses dédains pour les choses de la vie, pour nos grandeurs, pour nos misères, se trouvent là comme résumées. Il n'est pas jusqu'à ses opinions littéraires qu'il n'ait consignées dans ce poëme étonnant, ce Si vous braillez cette tirade comme font beaucoup de nos acteurs, dit-il aux comédiens qui doivent jouer la Mort de Gonzague^ j'aimerais autant faire dire mes vers par le crieur de la ville. Ne sciez pas trop l'air ainsi avec vos bras. Oh! cela me blesse jusque dans l'âme d'entendre un robuste gaillard à perruque échevelée mettre une passion en lambeaux, voire en haillons, et fendre les oreilles de la galerie, qui, généralement, n'apprécie qu'une pantomime incompréhensible et le bruit. »

Hamlet n'est pas même amoureux de la charmante Ophelia. Laêrte le sait bien , quand il dit à sa sœur : « Pour ce qui est d'Hamlet et de ses frivoles attentions, regardez cela comme une fantaisie, un jeu sen-

suel, une violette de la jeunesse printannière, suave mais sans durée, dont le parfum remplit une minute, rien de plus. )> Quand on le croit le plus épris , il pense au spectre et au suicide. La première fois que les deux jeunes gens causent sans témoins, Hamiet dit à la fille de Polonius : « Je vous ai aimée jadis. ï> Et il ajoute : « Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette vérité empoisonnée : sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'échapperas pas à la calomnie. Va-t'en dans un couvent, adieu! » La pauvre Ophelia, qui, ainsi que tout le monde, le croit fou, répond avec un soupir comprimé : <k 0 puissance du ciel, guérissez-le! ))Mais, quand le prince de Danemark tient ce langage, on sait très bien que sa folie est feinte, et, s'il parle ainsi à cette pauvre fille, c'est qu'il ne l'aime pas , c'est qu'elle ne compte pour rien dans sa vie, c'est que, tout préoccupé de la recherche des coupables, il ne s'aperçoit même pas qu'il est aimé de la plus aimable et de la plus vertueuse fille de la terre. « Je suis la plus misérable de toutes les femmes! murmure Ophelia en cachant ses larmes; moi qui ai sucé le miel de ses paroles mélodieuses, voir la forme et la beauté incomparable de cette jeunesse en fleur flétrie par la démence ! 0 malheur à moi! Avoir vu ce que j'ai vu, et voir ce que je vois! » Quand par mégarde il a tué Polonius, le père d'Ophelia, il n'a pas un regret, il ne songe même pas à la douleur qu'il va causer à celle qui donnerait sa vie pour lui. « Indiscret, imbécile, adieu ! je t'ai pris pour plus grand que toi ! » Voilà la seule oraison funèbre

pour le père d'Ophelia. Je ne le crois donc pas, lorsqu'il se précipite dans la fosse auprès de Laërte, en criant : ^ Me voici, moi, Hamlet le Danois ! J'aimais Ophelia. Quarante mille frères ne pourraient pas, avec tous leurs amours réunis, parfaire la somme du mien! ]» Sa sensibilité nerveuse a été surexcitée par la vue de ce cadavre virginal ; il est la seule cause de cette mort qui pèse sur sa conscience ; il éprouve un véritable désespoir, mais il n'aime pas, il n'a jamais aimé. Sans cela il ne quitterait pas ainsi la partie par un lazzi équivoque, en simulant toujours la folie et ne pensant qu'à sa vengeance qu'il n'accomplit pas. En effet, dans la scène suivante, il raconte tranquillement à Horatio toutes les péripéties de son voyage en Angleterre, et de la malheureuse Ophelia, pas un mot. En ne donnant pas au personnage d'Ophelia le développement qu'il comportait, Shakspeare a montré à quel point il connaissait le théâtre. Si Ophelia devenait intéressante, Hamlet deviendrait odieux. Il ne conserve la sympathie que par le vague répandu à dessein sur ses sentiments réels à l'égard de la sœur de Laêrte. Sa folie simulée, qui se confond dans certains passages avec la possibilité d'une folie véritable, aide encore à la pitia qu'il inspire et masque tout ce que sa conduite a d'inexplicable et de répulsif. Quelle rancune peut - on garder à cet homme qui n'a pas réellement la responsabilité de ses actes, et qui, d'ailleurs, va expier sa faute d'une si horrible façon ? Il meurt dans une affreuse agonie, et, dans cette agonie même, pas un mot de souvenir pour la malheureuse

fille qu'il a tuée ! Voilà pourquoi le drame d'Hamlet étonne plus qu'il n'émeut C'est plus une œuvre pensée qu'une œuvre dramatisée; c'est plus un poème philosophique qu'un poème scénique.

Je ne range pas, il s'en faut de beaucoup, Timon d'Athènes et le Roi Lear sur la ligne des drames de passion que nous venons de citer. Timon d'Athènes est encore une thèse philosophique où la discussion a plus souvent la parole que l'action. Il est vrai que cette thèse est soutenue par le génie d'un écrivain qui donne à tout ce qu'il touche une grandiose empreinte. Le sujet, pourtant, ne prête guère au drame^ et il n'en peut ressortir aucun intérêt. Timon se ruine sottement à gorger des parasites et se retire ensuite dans un désert, pour maudire l'humanité. En agissant de la sorte^ il n'a certes pas le beau rôle, et l'on a plus envie de rire de lui que de le plaindre. Aussi Gœthe le trouve-t-il plus comique que le Misanthrope de Molière, et Schlegel voit-il dans cet ouvrage une satire plus qu'un drame. Le critique anglais Coleridge veut prouver qu'en écrivant cette pièce, Shakspeare était sous l'impression de quelque vive contrariété. M. Guizot apprécie l'ouvrage de la façon suivante : « La misanthropie de Timon , aussi furieuse que sa confiance a été extravagante , le caractère équivoque d'Apimantus, la brusquerie des transitions, la violence des sentiments, forment un spectacle plus triste que vrai. »

On ne peut guère plaindre le Roi Lear, pas plus qu'on ne plaint Timon d'Athènes , lorsqu'on voit ce

vieux despote déshériter sa fille Cordelia, qui l'aime, et partager ses biens entre ses deux autres filles , Goneril et Regane, dont il devrait d'avance connaître le cœur avide et ingrat. Tous ses amis l'abandonnent, et ils ont raison. Lorsque après s'être dépouillé de ses richesses il va se mettre en pension chez sa fille aînée Goneril , mariée au duc d'Albany, sa fille se débarrasse de ce vieux querelleur, dont elle n'a plus rien à attendre , et le Roi chassé se réfugie chez sa seconde fille, qui le traite de la même façon.

Le voilà fuyant à travers la campagne, escorté d'un bouffon, le seul ami resté fidèle; l'orage l'assaille, la foudre gronde sur sa tète, une cabane de chaume lui sert d'abri. Les malheurs et les émotions poignantes font bientôt de ce Roi un homme en démence. Cordelia revient auprès de lui pour le protéger ; mais tous deux ils meurent sous les persécutions de leurs ennemis. La catastrophe qui prive également de la vie les deux filles dénaturées Regane et Goneril ne parvient pas à atténuer ce fâcheux dénoûment, que plus tard Garrick corrigea, en faisant triompher le Roi Lear et Cordelia.

Tel est en raccourci le contour du monde shakspearien, monde immense, lumineux, soleil mêlé d'ombres,

que la distance du temps et la différence des idiomes rendent parfois difficile à découvrir dans toutes ses surfaces. Nous n'avons plus les idées des contemporains d'Elisabeth et de Jacques P"; notre langue, en outre, diffère à ce point de la langue anglaise, que la plus excellente traduction n'offre souvent qu'un sens grotesque là où resplendit une pensée ingénieuse ou profonde. Les formes théâtrales , au sud et au nord , ne sont plus les mêmes. Broyées et pétries dans les unités de par les Grecs qui ne les ont pas observées, nous tendons toujours à renfermer notre action dramatique entre deux paravents, comme si les décors et les machines étaient encore à inventer. Les peuples du Nord, au contraire, donnent aux sujets qu'ils traitent toute l'ampleur que ces sujets comportent. Il résulte de cette convention d'abord une très grande variété qui aiguise' la curiosité du spectateur, ensuite la possibilité de tout mettre en action, au lieu d'accabler l'auditoire par des récits sans fin, qui, du reste, il faut le reconnaître, ne sont plus possibles aujourd'hui. De Shakspeare est né le théâtre allemand moderne, Goethe, Schiller et ceux qui ont marché sur leurs traces. Les Espagnols, sans le connaître, suinrent une route parallèle à la sienne et créèrent aussi chez eux une scène nationale. Ces deux pays s'affranchirent ainsi de l'imitation servile des Italiens , dans laquelle se traîna trop longtemps le théâtre français.

L'Allemagne a tout admiré dans Shakspeare ; l'Angleterre a tour à tour déifié et rabaissé son poëte, jusqu'à le mutiler; la France Ta consciencieusement

analysé et discuté, et les idées les plus justes sur cet intéressant sujet sont dues à MM. Guizot, Taine, Ph. ChasleSy Mézières, Montégut et Fr.-V. Hugo.

La question matérielle des décors et des costumes n'existait pas dans ce temps, où toute l'attention du public se concentrait sur le mérite des ouvrages. En Italie, les machines avaient, dès le xv^ siècle , fidt de grands progrès, comme nous avons pu le remarquer; mais c'était le seul pays où Ton se préoccupât de ces détails. La France, jusqu'à la fm du xviir siècle, fiit un modèle de ridicule pour ce qui concerne le vestiaire théâtral. Ces travestissements incroyables sous lesquels l'on produisait les héros ne choquaient pas le public, et n'empêchaient en rien le succès des pièces.

Avant la retraite de Shakspeare, Londres compta jusqu'à dix-sept théâtres, qui ne jouaient pas tous les jours, iTestvrai, mais qui donnèrent aune quantité d'auteurs Toccasion de produire non pas constamment des chefs-d'œuvre, mais enfin des ouvrages estimables à plus d'un titre. Beaucoup plus bas que Shakspeare, mais au premier rang après lui, il convient de placer Ben Johnson, le chef de la tentative de réaction classique en Angleterre.

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