‹ Histoire universelle du théâtreChapitre 27 sur 32 · II · texte numérisé non relu

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rante shillings pour une autre pièce, dans laquelle Chettle leur était adjoint; enfin, une troisième somme de vingt shillings est attribuée à Ben Johnson, à-compte sur une tragédie qu'il devait écrire seul. La tragédie ne vit jamais le jour ; mais l'année suivante, en 1600, on joua un autre ouvrage de Johnson, intitulé les Fêles de Cynthia (Cynthia's Revels).

Avec les ressources de ses ouvrages, qui, plus tard, s'augmentèrent de sa pension de poète lauréat de la cour, Johnson put subvenir aux besoins de sa famille. Il perdit sa femme la même année où le Roi Jacques P^ lui accorda sa pension (1616).

Les reproches d'ingratitude adressés à Johnson, à propos de Shakspeare, paraissent peu fondés. Ils ne reposent que sur ces mots écrits par le poète incriminé : <( Je me rappelle que les comédiens mentionnaient, à l'éloge de Shakspeare, que, dans ses écrits, il ne raturait jamais une ligne ; je répondis: Plût à Dieu qu'il en eût raturé mille ! » On ne cite généralement que ce passage à la charge de Ben Johnson ; mais voici comment il explique plus loin sa pensée : ce Les co* médiens attribuèrent cette réponse à une idée malveillante. Je ne répéterais pas cet entretien pour en instruire la postérité, si ce n'était le désir que j'ai de signaler l'ignorance de ces hommes qui, pour louer un ami, choisissaient justement le point par lequel il péchait, et, en même temps, je veux justifier ma franchise , car j'aimais l'homme et j'honore sa mémoire autant qu'on peut aimer la mémoire d'un homme sans aller jusqu'à l'idolâtrie. » Rien, du reste, n'indique que

les deux poètes aient jamais cessé de se voir à la taverne de la Syrène , où , chaque soir , ils faisaient assaut d'esprit. Un contemporain a comparé, à ce propos, Johnson à une galère espagnole, solide, mais lente dans ses évolutions, et Shakspeare à une légère frégate anglaise, virant de bord avec soudaineté et profitant de tous les vents (fuller^s worthies). Ces disputes littéraires, qui égayaient les soirées de la Syrène, mettaient aux prises leurs théories sur l'art, si opposées, nous le savons ; du reste , ils n'en demeuraient pas pour cela moins bons camarades.

Le véritable ennemi du pauvre Ben, celui qui le maintint dans la gêne, et qui, enfin, le conduisit au tombeau, ce fut le vin des Canaries, où il retrempait trop souvent sa verve humoristique.

Les derniers moments de sa vie furent tristes ; il se vit accablé à la fois parle besoin et par la maladie. Ce colosse, qulavaitl'encolure d'un athlète, mourut du scorbut, compliqué d'hydropisie etdeparalysie.il éprouva la douleur de voir la chute de ses derniers ouvrages, dont l'un, New Inn (la Nouvelle Auberge) ^ fut outrageusement sifQé (1630). Il n'avait plus alors ni femme ni enfants ; tout était mort autour de lui, et il restait seul cloué sur son lit de douleur, dans l'agonie du corps et de l'esprit. Il implora les bontés du Roi Charles P', qui venait de succéder à son père, le priant de convertir en livres sterling les cent marcs de sa pension. Le Roi lui accorda généreusement sa requête, et, connaissant le faible de son poëte, il joignit à l'argent la rente annuelle d'un petit tonneau de vin des Canaries. La double mu-

nificence du Prince n'empêcha pas le poëte lauréat de mourir. Il avait alors soixante-six ans. On l'enterra à Westminster. Sur la pierre de son tombeau abandonné, un passant, pour la somme de dix-huit pence, fit graver un jour par un manœuvre la simple inscription suivante : « 0 rare Ben Johnson / » On projeta plus tard de lui élever, par souscription nationale, un monument en marbre surmonté de sa statue ; mais les malheurs des temps ne permirent pas l'exécution de ce projet.

Son ami Drummond, qui ne l'épargne guère dans ses appréciations, prétendit que Johnson était trop grand admirateur de son propre mérite, et qu'il aimait à rabaisser celui des autres. Ce terrible compagnon ajoute que notre poëte préférait la perte d'un ami à celle d'un bon mot. Il lui reproche également son ivrognerie. Pour compléter le portrait, il dit encore qu'il était susceptible et colère, et qu'il cherchait querelle à tout propos. Cette apologie posthume, par Drummond, son amif n'est, à vrai dire, que la répétition de tout le mal que disaient de Ben ses ennemis acharnés, dont le nombre augmentait en raison non pas seulement de ses succès, mais des violentes satires personnelles semées par lui dans les rôles de ses comédies. Ben était caustique, c'était sa tournure d'esprit, mais il n'était pas méchant. Il y a loin d'un mot piquant à une action mauvaise. Je ne veux d'autre preuve de son caractère généreux que le trait suivant , rapporté par tous ses biographes : Sous le Roi Jacques, Marston (devenu depuis son ennemi capital) et Chapman furent arrêtés

pour avoir fait jouer une comédie intitulée : Eastward Hoe (le Cri de VEst)^ où l'on médisait des Écossais. Ils allaient avoir le nez et les oreilles coupés (c'était la censure répressive de ce temps-là), quand le courageux Ben s'alla aussi constituer prisonnier, déclarant , ce qui était vrai, qu'il avait collaboré secrètement à la pièce. Le Roi Jacques, ne voulant pas défigurer son lauréat, fit grâce à ses deux complices.

Ben Johnaoïft.

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