II
17 novembre 1548, défendait la représentation des Mystères, cherchaient à se créer un répertoire profane sur leur nouvelle scène de l'hôtel de Bourgogne. Ils avaient bâti ce théâtre sur un terrain acquis de leurs deniers, après avoir été successivement expropriés à la Trinité et à l'hôtel de Flandre, pour cause de démolition. Leurs gouverneurs, c'est-à-dire les administrateurs et directeurs de l'association, étaient en ce moment deux maîtres maçons du nom de Leroy Gendreville , courtier juré de chevaux , et Jambefort , maître paveur. Peu habitués à l'interprétation des nouveaux ouvrages, les Confrères voyaient chaque jour le vide se faire dans leur salle. Leur ressource était de trafiquer de leur privilège exclusif, en autorisant , moyennant une redevance pécuniaire, les compagnies rivales à se montrer en public. Les collèges euxmêmes devinrent des théâtres, où les étudiants les mieux nés et les plus lettrés se firent honneur de paraître.
Selon la mode italienne renouvelée de l'antique , la Cléopdtre de Jodelle débute par un prologue où le Roi est encensé sur tous les tons : a La terre admire la grandeur de son saint nom , la mer le fait son Neptune , le ciel se mire au parfait de sa gloire. j> Bref, on met le monarque et sa suite au courant de l'histoire de Marc- Antoine et de la Reine d'Egypte, supposant qu'ils pourraient bien l'ignorer. Puis la tragédie commence par un monologue que récite l'ombre d'Antoine. Le vaincu d'Actium rappelle son fol amour pour la Reine d'É* gypte ; il annonce au public qu'il vient d'apparaître à sa
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chère Cléopàtre, lui conseillant de se tuer, comme il Ta fait lui-même,
Plutost qu'estre dans Rome en triomphe portée.
Après quelques confidences à ses femmes Eros et Charmium, confidences entremêlées des strophes et des antistrophes du chœur, après avoir cherché vainement à attendrir César en sa faveur , l'amante d'Antoine se décide à mourir pour échapper à l'esclavage qu'on lui prépare. Elle meurt hors de la vue du public, après le quatrième acte, et le cinquième acte est tout entier destiné à raconter cette mort par la bouche d'un coryphée, qui nous dépeint
Cléopâtre en son royal habit
Et sa couronne au long d'un riche lit Peint et doré, blesme et morte couchée Sans qu'elle fust d'aucun glaive touchée.
Naturellement tout se passe en récit, selon l'usage. La pièce ne se complique d'aucune combinaison scénique ; l'effet dramatique n'y est pas cherché un seul instant ; on n'y trouve pas même de ces mots de situation que le sujet amenait de lui-même ; c'est toujours le poëte qui parle et qui se drape dans le pathos^ qu'il confond, sans le moins du monde s'en douter , avec le noble et le sublime. Il n'est pas étonnant que Jodelle écrivit de pareilles pièces en quatre traites , c'est-àdire en quatre séances, ainsi qu'il le dit dans la préface de sa comédie.
Jodelle n'améliora pas sa manière en écrivant la
Didon six ans après la CUopàtre^ c'est-à-dire en 1558. C'est la même absence d'invention, le même vide d'action dramatique, le même abus de la déclamation et des latinismes. La Reine de Carthage parait au second acte, et déjà elle connaît la trahison d'Énée, ce qui rend impossible d'avance tout intérêt. Le sujet est condamné par ce fait à la monotonie. Après cette première entrevue, où les deux amants s'expliquent à fond, les autres scènes deviennent parfaitement inutiles. L'héroïne n'a plus raisonnablement qu'à passer à la scène du bûcher et à finir d'un coup cette trop longue histoire. Énée s'est embarqué sur ses vaisseaux dès la fin du 3* acte ; le 4'' et le 5* sont remplis par les doléances de la Reine délaissée, et, comme si toutes ces plaintes délayées dans un déluge de phrases n'étaient pas suffisantes, Barce, la nourrice , vient encore raconter la mort de la Reine.
On voit du premier coup d'oeil comment, en copiant les Italiens, la tragédie française est loin d'atteindre au mérite relatif de ses modèles. Quelle différence entre la Didon de Jodelle et la Sophonisbe du Trissiao I Je ne parle pas du style, puisque les deux langues étaient alors à un degré si différent de maturité, mais dans la combinaison des moyens, dans l'expression des sentiments, dans le dessin des caractères, dans les mots de situation !
Jodelle approcha plus du résultat qu'il se proposait, dans sa comédie d'J^u^éne, jouée devant le Roi Henri II, le même jour que la Cléopâtre captive. C'est tout ce qui nous reste de son bagage dramatique , quoiqu'il
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eût, selon l'expression de son ami et contemporain, Charles de laMothe, d'autres pièces achevées et pendues au croc.
Cette comédie d'Eugène est encore une imitation italienne^ mais cette fois la copie est faite d'après de bons modèles et ne se renferme pas dans la pure convention. L'auteur, prenant ses personnages dans la société de son temps, met en scène un abbé commandataire qui vit de l'Église sans en être. Tandis que les Rois , les nobles , les gens de justice, les marchands, les laboureurs, les artisans, sont sujets à mille maux et à mille soucis , les gens d'Église sont bien vêtus, bien nourris ; ils sont prieurs, chanoines, curés, abbés ; ils ont des prés, des bois, des plaines; ils ne reconnaissent nuls seigneurs ; quand il fait froid^ ils font bon feu , et, pour préserver leur peau tendrelette , ils ont
Le linge blanc, la chausse nette,
Le mignard peignoir d'Italie,
La vesture à Tenvi jolie ,
Les parfums, los eaux de senteurs...
Le perdreau en sa saison,
Le meilleur vin de la maison...
Eugène, cet abbé laïque comblé de tant de biens, est amoureux fou de la jeune Alix. Il l'a unie à ce butor de Guillaume, qui n'a de mari que le nom. Mais Alix, malgré les bontés d'Eugène est affolée à son tour d'un soudard appelé Florimond. Un second personnage de femme vient ici donner du corps à l'action et y introduit un peu de drame. Le beau capitaine est aimé d'une dame Hélène, sœur de l'abbé, jalouse d'Alix; cette
Hélène révèle toute l'intrigue à l'abbé et au capitaine. Celui-ci veut tuer l'infidèle Alix ; l'abbé tremble, le mari seul ne s'émeut pas ; enfin tout Timbroglio se dénoue par le mariage du capitaine Florimond avec Hélène^ et l'abbé Eugène reste en possession de sa maitresse illicite. La moralité, on le voit, est aussi italienne que l'action et que la Poétique d'après laquelle elle est traitée.
Malgré ses prétentions à l'invention , Jodelle n'a fait qu'imiter les Italiens dans la comédie comme dans la tragédie. Pourtant il possède des qualités à lui dans Iç détail et dans le pittoresque de l'expression. Eugène le chapelain, messire Jean, le capitaine Florimond sont des portraits du temps, sinon des caractères. La commère Alix, la femme de Guillaume, qai, en regardant son mari, fait cette réflexion, que les cornes lui sient fort bien^ Guillaume lui-même, ce rustaud malin qui ne s'aperçoit pas de son déshonneur parce qu'il est fructueux, rappellent la fi[*anchise du vice italien dont la source est dans Boccace. En. voulant s'éloigner des farceursy Jodelle ne renonce pas à leur liberté de langage ; ses plaisanteries ne 1 e cèdent en rien pour la hardiesse aux plus salées du répertoire des Halles.
Jodelle, malgré ses succès et sa renommée passagère, mourut misérable et oublié. Il avait perdu les bonnes grâces de la cour , après l'insuccès d'une mascarade qu'il fut chargé d'organiser à l'Hôtel-de-ViUe pour la réception du duc de Guise. Orphée, au lieu d'attirer, selon le programme, les rochersan son de sa lyre, attira les clochers^ par une erreur du machiniste, qui avait
mal compris ses instractions. Un éclat de rire fut le prélude de la disgrâce du poète. Il n*en fallait pas davantage alors pour tuer un homme.
Jacques Grévin, de Clermont en Bauvoisis , Tun des amis de Ronsard, l'un des poètes de la Pléiade, écrivit une tragédie^ César ^ et deux comédies, la Trésorier e et les Esbahis. Cette dernière pièce fut représentée au collège de Beauvais, en 1560, en présence de la cour et de la jeune duchesse de Lorraine , pour les noces de laquelle l'ouvrage fut écrit par ordre du roi Henri II. On représenta le même soir la tragédie de César du même auteur. Jodelle avait imité les Italiens, Grévin imite Jodelle, surtout dans la comédie de la Trésorière^ qui n'est au fond qu'une reproduction de V Eugène avec de nouveaux noms de personnages.
La comédie des Esbahis est aussi l'imitation d'une comédie italienne du répertoire des Intronati de Sienne, intitulée : il Sagrifizio. L'action est double, et cette fois les deux intrigues sont assez mêlées pour arriver à une unité suffisante. Gérard, honnête marchand parisien, veut marier sa fille Madelèneàmessire Josse, marchand comme lui, vieux comme lui, riche comme lui et de plus veuf d'une première femme. La belle Madelène a pour amoureux un jeune avocat, qui , sous le costume du vieux Josse, s'introduit dans la chambre de la jeune fille et devance la cérémonie du . mariage. Le beaupère reproche le fait à son gendre, qui se déclare innocent de tout, et qui redemande les présents qu'il a faits. Armé en guerre comme Sganarelle, il vient chercher querelle à Gérard ; mais sa première femme qu'il a crue
morte , et qui a simplement voyagé avec un seigneur italien , Madame Âgnos, se présente tout à coup, et pour ses péchés il est obligé de la reprendre pendant que l'avocat répare sa faute en épousant Madelène.
L'allure de la comédie de Grévin est très firanche, les scènes sont bien conduites, le style est généralement d'un naturel parfait, comparé aux affectations des autres pièces du temps. On trouvera le sel des plaisanteries parfois un peu gros, mais c'est la plaisanterie courante de cette époque en France comme en Italie.
Rémi Belleau, l'un des sept poètes de la Pléiade, celui que Ronsard appelait le Peintre de la nature^ voulut aussi Êûre sa comédie, et il écrivit en vers charmants cinq actes auxquels il donna pour titre la Reconnue. C'est au fond le même sujet que Walter Scott inventa plus tard sous le titre de Lucie de LammermooTy une jeune fille à qui l'on fait croire que son amant est mort afin de la décider à en épouser un autre. Mais dans la pièce de Rémi Belleau il n'y a ni drame ni intention de drame : l'événement tourne au comique, et le capitaine Rodomont n'a rien à voir avec Edgar de Ravenswood, pas plus que Monsieur l'advocat, tuteur de la jeune fille, avec le terrible Âsthon.
La Reconnue est une pièce bourgeoise qui se passe dans le ménage d'un avocat, et qui contient beaucoup de détails très amusants sur la vie domestique de cette époque. M°>® l'avocate gourmande sa suivante, comme elle le ferait aujourd'hui, sur ce qu'elle met trop de bois dans la cheminée de la cusine, sur ce qu'elle n'écume pas son pot-au-feu. La verdugale de Madame est dé-
faite ; Madame a quelque chose qui la gratte dans le dos ; elle prie Jeanne de l'accoustrer . Maître Jean, le clerc de l'avocat, décrit ainsi Thomme de chicane :
Il est l'amorce et 1* hameçon.
Et vous, vous estes son poisson ; C'est l'ambre, vous estes la paille ; Cest Taimant, et vous la limaille De fer; ses mains sont des gluaux, Bt vous, vous estes ses oiseaux.
L'amoureux invoque la pitié du cruel fils de Vénus. a Prens-moi à merci, » lui dit-il ,
Ou me fay perdre la mémoire De ses yeux, de sa dent d'y voire, De la belle et blonde crespinc^ De ses cheveux, de sa poitrine, De sa taille, de son tétin.
De sa bouche qui sent le thym Quand elle a les lèvres décloses ; Des lis, des œillets et des roses Qui fleurissent dessus son sein.
Cette pièce de la Reconnue ne fut jamais représentée ; on la trouva dans les papiers de l'auteur après sa mort, qui arriva en 157 7.
Jean de la Taille, qui appartenait aussi à la Pléiade, traduisit, en l'arrangeant, le Negromant de l'Arioste, et il composa de son chef une comédie en prose intitulée les Corrivaux. Il mourut jeune, ainsi que son frère Jacques, et, ni l'un ni l'autre, ils ne laissèrent un grand renom après eux.
Nous rencontrons enfin vers la fin du siècle un écrivain dont la réputation a survécu dans ce naufrage général des écrivains dramatiques français : c'est le chanoine Pierre de Larivey, qui publia neuf comédies où Molière et Regnard puisèrent, assure-t-on, quelques idées. Disons-le bien vite, Larivey n'est nullement orignal ; c'est un simple traducteur des Italiens. Du Ragazzo^ de Lodovico Dolce, il a fait le Laqtuiis; de la Vedova^ de Niccolo Buonaparte, il a fait la Veuve; de VAridosio^ de Lorenzino de Médicis, les Esprits; de la Gelosia^ doGrazzini, le Morfondu; aux Tromperies, du Secchi (gV Inganni)^ il a emprunté celle de ses pièces qui porte le même nom; ses Jaloux appartiennent à Gabbiani ; ses Escaliers et sa Constance^ à Razzi.
Le chanoine Larivey, d'origine italienne, quoique champenois de naissance, est tout entier sous l'influence littéraire italienne. Il avait déjà traduit, en 1572, les Facétieuses Nuits du seigneur Straparole^ et, en 1577, la Philosophie fabuleusCy extraite des ouvrages de Firenzuola et de Doni. C'est en 1579 qu'il publia ses six premières comédies. Plus tard, au commencement du siècle suivant, il traduisit encore T-Humanité de Jésus-Christ^ de Pierre Arétin (1604). Larivey est donc tout Italien, même dans la forme, quoi
qu'on en ait dit. Il fait parfois quelques rares changements dans le plan des pièces qu'il emprunte: il allonge ou raccourcit quelquefois les répliques des personnages, il change les noms et le lieu de la scène ; mais enfin l'on ne peut, avec la meilleure volonté du monde, laisser dire plus longtemps que ce soit là un auteur original , lorsqu'au contraire son texte comparé reproduit presque toujours mot à mot le texte italien de son modèle. Ainsi, prenons pour exemple la première scène de la Gelosia du Grazzini , dont Larivey a fait le Morfondu. Alfonso , devenu Philippe dans la pièce française , dit à la servante Claire (la faute Orsola) :
ce Oste cette chandelle, que tu ne sois veue en cet accoustrement. i^
Et dans Grazzini :
« Leva via quel lume, che tu non fossi veduta in coteste abito. d
a Qui pensez-vous qui soit à ceste heure par les rues? »
a Chi voleté voiche sia à quest'ora perle vie? »
Et ainsi de suite jusqu'à la fin^ sauf quelques coupures et quelques mots changés.
Dans le LaquaiSy reproduction du Ragazzo^ Syméon expose le sujet en ces termes, dialoguant avec Valère son serviteur :
« Enfin, quand j'y ay bien pensé, je trouve qu'Amour est un grand seigneur.
— Mais un grand fol, deviez-vous dire !
— Que dis-tu?
— Je dy qu'il a une sœur beaucoup plus grande dame que luy; aussi est*elle suyvie d'un monde de courtisans.
— Voilà dont je n'avois jamais oy parler. Et comme a-t-elle nom ?
— Dame Folie, laquelle n'est seulement sœur, mais corps et âme d'Amour. »
Et dans le Ragazzo de Ludovico Dolce, Messer Cesare dialogue ainsi avec Valérie son valet :
<K Infine, quando io uo bene tra me stesso discorrende, io trovo cbe Amore è gran signore.
— Gran pazzo era più bel dette !
— Cbe dice costui?
— Io dico padrone cbe egli ba una sorella cbe le avanza di signoria e ba maggior copia di caualieri cbe la cortegiano.
— Questo io non bo più inteso. E corne sicbiama eUa?
— La signera Pazzia, la quale non è pur solamente sorella, ma corpo e anima di Âmore. »
Les Esprits commencent par ces mots, écbangés entre Hilaire et Elisabetb, sa femme :
« Ce que je dis est vray, et vous asseure que la pluspart des mœurs et coustumes de la jeunesse, soient bonnes ou mauvaises, procedde de leurs pères et mères ou de ceux qui en ont la cbarge.
— Oy bien pour le regard des pères et précepteurs, mais non quant aux mères, parce qu'estans femmes, elles ont autant petite part en cecy comme aux autres cboses du monde, d
VAridosiOj dans sa première scène, fait causer ainsi Marc-Antoine et Mona Lucrezia, sa femme :
n Certo è com'io ho dette che la maggior parte dei costumi dei giovanni, o buoni o cattiviche si siano, procedano dai padri e madri loro o da quelii che in luogo di padre et di madré il custodiscono.
— Egli è vero che i padri o fattori o i maestri lo possano fare, ma le madri no ; perché sendo donne in questo comè nelle altre cose dei monde hanno pochissima parte, t^
Et ainsi de suite jusqu'au compliment final au public^ sauf les coupures et les atténuations.
Voilà l'auteur original signalé dans toutes les histoires littéraires.
Si Molière et Regnard ont emprunté quelque chose
à la comédie des Esprits^ l'un dans V École des maris^ l'autre dans le Retour imprévu^ ainsi que le prétend
Suard (ce qui me paraît encore être une de ces phrases toutes faites qui traversent impunément les siècles)^ c'est à YAridosio de Lorenzino de Médicis qu'il faut en reporter l'honneur, et non pas à Larivey. Je constate seulement des faits et je renvoie au théâtre italien tous les éloges si légèrement donnés à ce prétendu précurseur de Molière.
En 1581 mourut, à Poitiers, le premier président de la Cour des Monnaies, Odet de Toumebu ou Tournebeuf, auteur d'une comédie intitulée les Contens^ en 5 actes et en prose. Cette comédie a toute l'allure d'une pièce italienne ; j'avoue pourtant que, malgré mes recherches, je n'en ai rencontré nulle part l'original. Quoi qu'il en soit, la pièce est une des meilleures et des plus intéressantes de cette période^ tant pour le naturel du langage et pour le dessin des caractères que pour les renseignements qu'on y trouve sur la vie intime de l'époque.
L'action est celle d'une comédie d'intrigue, mais elle n'est pas trop embrouillée. Trois amants se disputent la main d'une jeune fille ; c'est en calomniant sa protégée auprès de deux de ces amants que dame Françoise, dont la profession n'est pas indiquée, mais que Plante qualifierait de meretrix et Machiavel de ruffiana^ que dame Françoise, dis-je, amène le mariage de la belle avec le troisième galant que son cœur préfère.
Le capitaine Rodomont, l'un des soupirants de Geneviève, fille de madame Louyse, résume en lui toutes les qualités vantardes du bravache. Il dit à son laquais Nivelet qu'en restant à son service il trouvera bientôt la fumée des canons et mousquetades plus aromatisante que la civette, le musc et l'ambre gris. A quoi
le philosophe Nivelet répond qu'il aimerait mieux se donner par le corps d'une lance de fougère, pleine de bon vin blanc d'Anjou, que d'une balle de mousquet ou de fauconneau. Ce capitaine, fendeur de naseaux^ raconte qu'à la bataille de Moncontour il a coupé deux hommes par }a ceinture, d'un coup d'épée en taille ronde, et qu'à la bataille de Lépante il a abattu quatre tètes de Turcs d'un seul revers. Son général n'achète les cuirasses pour ses hommes qu'après que lui, Rodomont, n'a pu les enfoncer d'un coup de poing.
D'après le portrait qu'en trace Françoise, la jolie Geneviève est bonne catholique, riche et ménagère. Elle dit bien et écrit comme un ange ; elle joue du luth, de répinette, chante sa partie sûrement et sait danser et baller aussi bien que fille de Paris, ce Et quant à ce qui est de la besogne en tapisserie, soit sur l'estamine, le canevas ou la gaze, je voudrais que vous eussiez vu ce que j'ai vu. t^ Geneviève, d'ailleurs, ne se farde pas, c'est ce qui décide le jeune Eustache à se mettre sur les rangs. Il ne veut pas savoir <{ quel goust a le sublimé, le talc calciné, la biaque de Venise» le rouge d'Espagne, le vernis, l'argent vif, la racine d'orcanète et autres telles drogues dont les dames se plastrent et enduisent le visage, au grand préjudice de leur santé, d'autant que, avant qu'elles ayent atteint l'âge de trente-cinq ans, cela les rend ridées comme vieil cordouan, ou plustost comme vieilles bottes mal graissées... j>
Dame Françoise, toutefois, trouve moyen, tout en faisant l'éloge de Geneviève, d'en dégoûter Eustache,
dans rintérèt du troisième rival, Basile. Elle confesse incidemment et contre toute vérité que la jeune fille a des imperfections cachées, ce qui modifie les projets du futur époux.
L'une des meilleures scènes est celle où le père Girard gronde son fils Eustache, pour s'être permis d'aller rendre clandestinement visite à une femme qu'il ne nomme pas.
« Qui vous a dit cela ? répond Eustache : jamais je n y pensai. D'ailleurs elle est mariée.
— Que dis-tu, s'écrie le père, Geneviève est mariée? A qui?
— Ce n'est pas d'elle que je parle.
— Comment donc! aurais-tu fait une seconde faute? 0 Dieu! quel enfant ai-jenourry ? Au lieu que le pouvoir accuser d'une simple paillardise il me confesse en outre un adultère qualifié ! »
Le père continue à soutenir que son fils a visité secrètement Geneviève pendant que sa mère était au sermon.
a Qui vous a fait ce beau conte ?
— C'est Louyse mesme, laquelle a juré ses grands dieux qu'elle nous en ferait repentir ; et ne m'a rien servi de luy dire que tu l'espouserois.
— Moi, que je l'espouse? Je m'en garderay fort bien, puisqu'un autre en a fait ses chous gras. Qu'elle aille chercher un gendre ailleurs !
— Notre-Dame! qu'est-ce que j'entends? s'exclame le bourgeois étourdi. »
Eustache annonce alors que celui qu'on a pris pour
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lui est son ami Basile. Madame Louyse, voyant son dessein échoué^ se rejette sur le capitaine. Mais le capitaine a connu aussi Thistoire qui a couru, et il décline l'honneur qu'on lui fait. « Sans mentir, dit-il, je l'ai aymée, pendant qu'elle estait fille, d'aussi bon amour que jamais gentilhomme ayma; mais depuis que j'ai descouvert qu'un autre estait le mieux venu en son endroit, et qu'elle avait laissé aller le chat au fromage» je ne suis pas délibéré de m'en rompre jamais la teste. » — Le capitaine est intraitable, car il a tout vu et il a entendu les deux amants dire que le mariage était consommé. Mais ce qu'il ignore, c'est que le galant qu'il a surpris avec Geneviève était une femme travestie en homme, la grande ressource des imbroglios italiens. Bref, Basile reste seul sur les rangs et M™« Louyse se voit forcée de le prendre pour gendre, au grand contentement de sa fille.
La comédie des Néapolitaincs , de François d'Amboise, advocat au Parlement, à qui sont dédiées les six premières pièces de Larivey, continue l'imitation de l'imbroglio italien, semé de quelques portraits assez ingénieusement crayonnés. Le gentilhomme espagnol Don Dieghos ne le cède en rien au capitaine Rodomont des Contens pour sa hâblerie et pour ses intempérances de rhétorique. Il porte comme devise une abeille avec ces mots : Flécha y mielj voulant donner à entendre par la flèche et le miel qu'il est brave guerrier et amoureux tout ensemble. Il est si terrible qu'il n*y a homme si valant qui ne tremble devant lui cent pieds dans le corps. Son chant à la castillane ne
dément point le reste, avec sa guitare assez mal accordée. Il est vrai que sa grâce accoustre tout. Il semble menacer les étoiles quand il danse la pavane avec la cape retroussée sur l'épaule et la main sur la han* che, ce qui ne l'empêche pas d'être dupé par Madame Angélique, Tune des Napolitaines, et par sa servante Béta. n reconnaît enfin « qu'il se peut bien torcher la bouche et que ce n'est pas pour lui que le four chauffe. Il a battu les buissons, et un autre lui vient arracher d'entre les mains les oisillons. Heureusement qu'il trouvera à se consoler dans son pays, où son père lui a préparé un riche mariage, Gaster, laquais de l'Espagnol, est un ancêtre de notre Frontin. Il manie son maître castillan à courbettes et à passades. De ce mauvais payeur il a fait l'homme le plus libéral du monde. Tous ses amis s'ébahissent de voir Gaster toujours si bien nippé et si bien en ordre, vu qu'il n'a ni rente, ni maison, ni état avoué. Les uns pensent qu'il fait de l'alchimie et qu'il souffle le charbon; les autres, qu'il a découvert quelque trésor. D'aucuns disent: c'est un ambassadeur d'amour, un poisson d'avril ; et par li ils le méprisent. Gaster, du reste, se soucie peu du nom qu'on lui donne, pourvu que le profit s'y trouve. Il n'est pas contraint de se lever de bonne heure et de travailler tout le jour comme les artisans. Il s'attache aux jeunes seigneurs nouveau venus à Paris. Si son maître se vante d'être homme de guerj^e, il le fait un Achille ; s'il se donne à l'amour, il le fait un Paris ; si aux lettres, un Âristote, et ainsi de toutes choses. C'est de la sorte qu'il s'est mis dans les bonnes grâces de Don Dieghos
et qu'il use à son gré de sa bourse. Quand celui-ci sera parti, il en retrouvera d'autres : le monde n'est point dépourvu de telles manières de gens. Ce sont pigeons: les uns s^en vont^ les autres viennent.
Béta, la servante de Madame Angélique, est une Célestine au petit pied. Les deux amoureux de Madame Angélique et de sa fille Virginie ne se montrent pas plus retenus dans leurs actions que dans leurs propos : l'un reste l'amant de l'aventurière après le départ de l'Espagnol, l'autre épouse sa maîtresse après lui avoir fait violence entre le second et le troisième acte. « 0 le meschant, le paillard, le brigand! où est-il allé? Il m'a ruinée. C'est fait de moy ! non pas moi seulement, c'est peu de chose, mais la pauvre damoiselle Virginie. Je suis vraiment une bonne gardienne. J'étais bien sotte de la laisser toute seule ! t> C'est par ces mots que la servante Corneille commence le récit, qu'elle fait au public, de cette aventure un peu risquée. Tout se répare, heureusement, par le mariage, et l'auteur a le bon goût de ne pas faire reparaître la jeune fille au dénoûment.
Les Déguisés^ comédie en 5 actes et en vers, de Jean Godard, furent joués le même jour qu'une tragédie du même auteur, intitulée la Franciade (1594). La Franciade est une tragédie complètement insignifiante, composée et écrite selon la convention du temps, c'està-dire avec des personnages étrangers à la nature humaine et parlant un langage à l'avenant. Quant à la comédie, elle essaye de se rapprocher du vrai; mais, en somme, ce n'est qu'une simple imitation de la comédie
de VÂrioste, I Suppositi^ que l'auteur français a tâché de rendre moins compliquée.
En cherchant à l'améliorer, Godard a plutôt gâté qu'embelli l'Arioste, car il a introduit dans l'ouvrage italien, déjà peu lié, tout le décousu de son inexpérience personnelle. C'est ainsi que l'exposition, au lieu de se faire par une scène à deux, comme dans la pièce de l'Arioste, se fait par deux monologues successifs de plus de cent vers chacun. Les vers de Jean Godard sont, du reste, faciles et surtout bien rimes, et les masculines se trouvent entremêlées avec les féminines, ce qui est une nouveauté dont Robert Garnier eut la primeur. Grévin n'employait que parfois ce système du mélange des masculines et des féminines et ne s'en faisait pas une loi. Rémi Belleau, et même Jodelle, dans ses tragédies, ne s'étaient pas non plus soumis à ce qui devint plus tard une règle absolue. Cette époque fut très féconde en mauvaises tragédies. Jean de la Taille donna deux pitoyables essais en ce genre, Saûl furieux et les Gabaonites (1562). Jacques de la Taille, son frère, mit en scène la Mort d'Alexandre (même année). Nicolas Filleul fît représenter le même jour, devant le Roi Charles IX, au château de GaiUon. sa Lucrèt'.e et ses Ombres (1566); son Achille avait déjà été joué, en 1563, au collège d'Harcourt. Passons sur le Philanire^ de Claude Rouillet, poëte bourguignon, sur le Jephté, de Florent Chrestien, sur la Panthée^ de Jules de Guersens (1571). Ce Guersens fut si ravi de son œuvre qu'il l'imprima sous le nom de sa belle, Mademoiselle Des Roches, croyant lui faire un
présent céleste en lui sacrifiant sa gloire. Le Régultts^ de Jean de Beaubreuil, avocat de Limoges, appelé le poète du Roi, ne mérite pas plus une mention que le Méléagre^ de Pierre Boussy, VEsther^ de Pierre Mathieu, ou le Thyeste, de Rolland Brisset, sieur de Sauvage ; les tragédies de Nicolas de Montreux , /sabelle^ Cléopdtre^ sont à la hauteur de ses pastorales ou fables bocagères, Athlètej Diane^ Arimène. Pierre de Laudun, sieur Daigaliers, auteur oublié d'un Diodétieriy fit imprimer, en 1597, un Art poétique, ni plus ni moins qu'Horace ou Aristote. La Sophonisbe^ de Montch rétien, ne vaut pas mieux que les autres imitations tragiques du Trissin, toutes entachées du goût bizarre qui régnait alors à la cour de France. Montchrétien, croyant rester dans le style noble, fait dire à la Reine de Numidie, au moment où elle va s'empoisonner :
« Sophonisbe, tu crains, ta face devient pâle.
Ce n'est rien qu'un poison I Bon cœur, avale, avale.
0 liqueur agréable 1 ô nectar gracieux !
En boit-on de meilleur à la table des dieux ? »
Jean Heudon, dans sa tragédie de Pyrrhe^ compare Oreste
« Âce dangereux ours Qui cherche à revancher le tort de ses amours. »
Lorsque Hermione essaye d'excuser Oreste auprès de Pyrrhus, elle dit :
II n'a jamais commis nulle meschancct^.
Et le Roi lui répond :
Non, il n'a seulement que massacré sa mère.
Dans la tragédie de Ctortnde, composée par Âymard de Vins, la belle guerrière expire en prononçant ces paroles :
Adieu 1 je vois le ciel qui m*ouvre son allée. Heureuse je vais là reprendre ma voilée.
Au temps où ces pièces furent représentées, ce mélange de mots et d'images grotesques ne provoquaient nullement le rire. C'étaient des essais que tentaient les auteurs, croyant donner plus de naturel au langage, et le public acceptait ces innovations comme quelque chose de neuf et d'osé.
Robert Garnier , qui écrivait sous Henri III et sous Henri IV, est le seul auteur de tragédies qui ait laissé après lui des œuvres, incomplètes sans doute et toutes hérissées de locutions bizarres et triviales , mais avec lesquelles la critique doit cependant compter. Ce lauréat de rÉglantine aux Jeux Floraux de Toulouse , ce lieutenant général criminel au siège présidial et sénéchaus-
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sée du Mans, cet auteur dramatique, regardé par ses contemporains comme le plus grand de son siècle, composa huit tragédies qui aujourd'hui ne sont plus guère connues que de nom. En le comparant à ses devanciers et à ses contemporains on reconnaît pourtant sa supériorité. Tout empreint qu'il est de l'afifectation et de la préciosité de ce temps , le style de ses tragédies est relativement très bon ; on voit dans l'agencement des scènes une certaine recherche de la situation dramatique, surtout dans Marc-Antoine^ dans la Troade et dans Hippolyte. Cornélie et Sédécie sont les ouvrages les plus faibles et les plus vides d'action. Bradamante et Antigone ont du mouvement et de la chaleur. Racine s'est souvenu de la Troade de Robert Garnier dans sa scène d'Ândromaque, où la veuve d'Hector défend son fds contre l'envoyé des Grecs; c'est Pyrrhus dans Racine, dans Garnier c'est Ulysse. Hélas ! s'écrie Andromaque en s'adressant à Ulysse :
J*ai perdu père et mère, et frères et mari; Royaume, libertez, tout mon bien est péri. Rien ne m'est demeuré que cette petite âme Que j'avais arrachée de la troyenne flamme. Laissez-le-moy, Ulysse, et qu'il serve avec moy I Hé ! peut-on refuser le service d'un Roy?
Puis Andromaque ouvre le tombeau d'Hector, où Astyanax est caché, et elle lui dit :
Sortez, chétif enfant, de cette sépulture :
Voilà que c'est Ulysse, et n'estrce pas de quoy,
De quoy mettre aujourd'huy mille maux en effroy 1
{A son fils :)
Sus! jet(*z-vous à terre et de vos mains faiblettes Embrassez ses genoux ; songez ce que vous estes,
Demandez qu^il vous sauve, il est votre seigneur \ N'en faites pas refus, ce n*est point déshonneur. Oubliez votre ayeui, son sceptre et diadème
Portez- vous en esclave et humble à deux genoux, Suppliez-le qu*il ait quelque pitié de vous.
Et quand Ulysse, malgré les supplications de la pauvre mère , ordonne à sçs soldats d'enlever TenÊint , Ândromaque éclate en invectives contre les Grecs, puis elle s'attendrit encore et veut embrasser son fds une dernière fois :
Or, va mon cher soleil, et porte cette plainte
Aux saints mdnes d'Hector
Mais avant que partir que je te baise encor.
Or, adieu, ma chère âme.
— Hé? ma mère 1
— Pourquoy,
Pourquoy, pauvret^ en vain réclamez-vous à moy ?
Pourquoy me tenez-vous?
— Hé ! ma mère ! il m'emmène.
— Ils vous prendront de force, ainsy qu'en un troupeau
L'on voit un grand lion prendre un jeune taureau
Près des flancs de sa mère et l'emporter d'audace,
Quoyque pour le sauver son possible elle fasse.
VHippolyle de Robert Garnier est curieux à comparer à la Phèdre de Racine. On voit, par les emprunts que les deux poëtes ont si largement faits à Euripide et à Sénèque, la différence des idées et du goût qui sépare le temps de Henri III de celui de Louis XIV. Racine , sans suivre précisément la simplicité grecque, qui bornait trop son horizon dramatique, empininte à Sénèque, comme l'avait fait Garnier, l'entrevue de Phèdre et
d'Hippolyte, l'aveu de l'amour fatal do la belle-mère pour le fils de Thésée, avec tous les détails passionnés qu'il contient, et jusqu'au moyen un peu forcé de répée restée aux mains de la Reine pour la catastrophe du dénoûment :
Ensemqiie trépida liquit attonilus fuga; Pignus teneinus scelerU.
Seulement, Racine resserre habilement le texte trop déclamatoire du poète romain, et arrive à cette admirable concision que nous connaissons, lorsque Garnier, au contraire, ajoute encore à la prolixité de son modèle. Le vieux dramatiste français trace assez bien le portrait d'Hippolyte, quand la Reine semble parler de Thésée,
(Juum prima puras barba signarti gtnas,
lorsque son menton cotonnait d'une frisure d'or et que des boucles de cheveux lui blondissaient la tête. La Phèdre àe Garnier, comme celle de Sénèque, pousse l'aveu de son amour jusqu'au bout ; Racine se borne à l'indiquer par une allusion assez claire cependant pour qu'Hippolyte ait le droit de s'indigner. Le poëte grec, plus chaste que tous, évite cette scène et fait mourir son héroïne après que la nourrice a pris sur elle de tout révéler au jeune prince. « Elle m'a perdue (dit Phèdre dans Euripide) en racontant ma misère à bonne intention pour guérir mon mal, mais en blessant l'honneur. . . Je ne sais qu'une ressource : c'est de mourir au plus vite. » VHippolyte de Garnier est un bellâtre comme
celui de Racine; il devrait porter le pourpoint de velours et non le costume rustique du jeune chasseur qui ne veut adorer Vénus que de loinpour conserver sa pureté^ et qui n'aime pas les divinités dont le culte a besoin des ombres de la nuit. Cette remarque n'est pas une critique. Racine aurait vu tomber son magnifique ouvrage s'il n'en avait pas approprié la forme aux idées de ses contemporains. Il en est et il en sera toujours ainsi.
Tout le premier acte de Marc-Antoine^ dans la tragédie de Gamier qui porte ce titre, est uniquement rempli par un monologue du rival d'Octave ; ce monologue n'a pas lùoins de 150 vers, et le second acte commence par un autre couplet, qui passe 80 vers et que débite le philosophe Philostrate. L'entrée de César au 3® acte a une certaine grandeur. Il remercie les dieux immortels par ces paroles :
Vous avez élevé jusquos au ciel qui tonne La romaine grandeur par Teffort de Bellone, Maîtrisant l'univers d'une horrible fierté, ^ L'univers captivant veuf de sa liberté.
Toutefois aujourd'hui cette orgueilleuse Rome,
Sans bien, sans liberté, ployé au pouvoir d'un homme.
Son empire est à moi, sa vie est en mes mains.
Je commande en monarque au monde et aux Romains,
Je fay tout, je peux tout, je lance ma parole,
Comme un foudre bruyant, de l'un à l'autre pôle.
Les autres pièces que Gamier a empruntées aux Grecs et aux Romains sont construites dans cette même forme peu savante, procédant toujours par monologues et récits déclamatoires plus que de raison. On y retrouve
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le même abus des latinismes et le mélange de termes choisis à des mots devenus vulgaires, mais qui évidemment ne l'étaient pas alors. Les faveurs dont deux Rois comblèrent Tauteur, les éloges unanimes des esprits distingués de son temps qui accompagnèrent chacun de ses pas dans la nouvelle carrière qu'il venait d'ouvrir, prouvent la réalité de l'enthousiasme qu'il excita.
Bradamante^ sujet tiré du poëme de l'Ârioste, fut l'inauguration de la tragi-comédie, qui donna naissance à un genre moins tendu que la tragédie pure, et qui par cela ouvrit les voies au drame. Bradamante fut composée longtemps après les autres pièces de l'auteur (1582). Gamier dit dans sa dédicace à M. de Chevemy, chancelier de France, qu'il s'était depuis nombre d'années retiré de la hantise et communication des mtiseSy et esloigné de leur saint Parnasse.
Charlemagne, Renaud, Roger, c'étaient les demidieux de la chevalerie substitués aux héros et aux dieux de l'Olympe antique. Malheureusement la forme donnée à la fable dramatique par Gamier demeure toujours la même. Sous ce rapport il n'existe pas le moindre essai d'amélioration. Le public, fort amateur de périodes poétiques, se délecte au beau langage et ne ressent pas le besoin de l'action.
Certains passages de cette tragi-comédie, pour la netteté des idées et la fermeté déjà remarquable de la langue, font pressentir une prochaine réforme dans le langage. Voici comme parle Roger lorsque, sous l'armure de Léon, fils de l'Empereur de Byzance, son protecteur et son ami, il va combattre la belle guerrière
Bradamante, qui a mis cette condition au don de sa main, sachant bien que Roger seul peut la vaincre :
0 fatale misère, à me nuire obstinée,
Quel harnois est ceci? Contre qui Tai-je pris?
Quel combat ay-je à faire? Hé, Dieu! qu'ai-je entrepris?
Me voici déguisé, mais c^cst pour me tromper ; Je porte un coutelas, mais c'est pour me frapper. J'entre dans le combat pour me vaincre moy-mesme ; Le prix de ma victoire est ma dépouille mesme.
Le récit du combat de Bradamante et de Roger, sous l'armure de Léon, est d'une longueur démesurée, selon l'usage (il a une centaine de vers) ; mais il est assez pittoresque. Il montre Roger voulant vaincre celle qu'il aime, parce que son honneur y est engagé, mais ménageant sa belle adversaire : •
1] prend garde à frapper où sa dextre ne nuise.
Bradamante s'en courrouce, et son ardeur à vaincre est cause de sa défaite. Elle abandonne son bouclier, saisit à deux mains son épée et bat sur le harnois de son adversaire comme sur une enclume. Tous ses efforts sont vains , et Charlemagne déclare que le combat est fini, et que Léon , le fils de l'Empereur, a conquis la main de Bradamante ; mais le prince grec , ayant découvert la générosité de son champion, cède la main de la guerrière à celui qui Ta si bien méritée.
On le voit , cette seconde période de la littérature dramatique française au xvi® siècle ne donne pas encore de bien riches résultats. Sa pauvreté tient à ce qu'elle s'est plutôt occupée à définir la tragédie et la
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comédie^ qu'à les produire. Passe encore pour la tra • godie: la langue gracieuse et maniérée que Ton écrivait alors se pliait mal au ton d'Euripide et de Sophocle ; mais dans la comédie on avait pour modèle la farce et son chef-d'œuvre, le Pathelin. Où trouver mieux? Le développement de ce genre national aurait pu suffire en attendant mieux; mais aller piller les Italiens , sans choix , sans discernement , et souvent les traduire mot pour mot sans prévenir personne, voilà une œuvre assurément peu méritoire et surtout peu consciencieuse. On ne saurait dire pourtant que les souverains n'encouragèrent point les poëtes. Franchement, les princes ne devaient pas beaucoup se divertir en voyant jouer ces pièces décousues, qui rarement se relevaient par le détail du style ou par la grâce de la pensée. Henri II, qui récompensait les essais d'Etienne Jodelle, préférait de beaucoup un brillant tournoi , ou les spectacles que lui donnaient les villes quand il faisait son entrée solennelle.
Après les fêtes que Lyon lui offrit, à l'occasion de son mariage avec Catherine de Médicis, en 4549, Rouen voulut surpasser sa rivale, et elle donna aux souverains de la France le plus étrange des spectacles, trois cents sauvages nus, simulant les jeux et les combats des Indiens du Brésil. Une relation très curieuse de cette fête, avec une gravure qui la représente au naturel^ fut imprimée il y a vingt ans, par M. Ferdinand Denis, le savant conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
Le Roi était accompagné de la Reine Catherine, de
Diane de Poitiers, de Madame Marguerite de France, et de toutes les dames et damoiselles de la cour. La municipalité de Rouen possédait cinquante sauvages Tupinambas et Tabagerres , bien authentiques , envoyés d'outre-mer pour réjouir leurs bons alliés les Français. Pour faire nombre , elle joignit à ces cinquante peaux-rouges deux cent cinquante matelots des ports normands, qui avaient visité le Brésil, et qui connaissaient les us et coutumes du pays. Ces matelots prirent le costume académique des Tupinambas et des Tabagerres , et ils figurèrent dans la fête, vêtus de leur seule innocence, sous les yeux du Roi et des dames. Celles-ci y montrèrent fcxe joyeuse et riante, et le lendemain, à la demande de la Reine Catherine, la municipalité de Rouen donna une seconde représentation de la sauvagerie , à laquelle assistèrent également , outre les dames , Messeigneurs les révérendissimes cardinaux de Ferrare, de Bourbon, de Guise, de Vendôme, habillés de leurs capes de camelot rouge cramoisi, et les Ducs de Guise, d'Âumale, de Longueville, de Nemours et de Montpensier. L'emplacement choisi pour ces esbatements américains était une prairie de deux cents pas de long et de trentecinq de large, plantée et ombragée par endroits, située entre les murs de la ville et la Seine. Le tronc des arbres avait été peint, et on avait déguisé leur feuillage avec des floquarts de buis et fresne^ ressemblant à la végétation brésilienne. Sur ces arbres grimpaient des singes lâchés pour la circonstance. Les sauvages, vrais et faux, avaient le visage enluminé de
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vermillon, les lèvres elles oreilles entrelardées de pierres longuettes de V étendue d'un doigta de couleur d'émail blanc et verde émeraude. Les uns tiraient de l'arc, les autres couraient après les singes, les autres se balançaient dans des hamacs. Ceux-ci coupaient du bois et en formaient des radeaux, ceux-là simulaient le troc des marchandises. Un combat réglé entre les deux nations des Tupinambas et des Tabagerres finit la fête, avec accompagnement d'incendie d'un village bâti tout exprès. Le combat fut entremêlé de danses , menées selon les us du pays, au son de la janubia, trompe de guerre formée de la cuirasse du tatou, et de l'instrument sacré appelé maraca. On entendit aussi les cangoerasy espèce de flûtes que fabriquaient les sauvages avec les tibias de leurs ennemis. Le Roi et sa suite rentrèrent au Louvre dans un enthousiasme qui put faire du tort aux tragédies de Jodelle.
La cour du Roi Henri III préféra également, et cela se conçoit, les divertissements improvisés dans les appartements du Louvre aux tragédies de Robert Garnier. Ronsard et Baïf reçurent chacun deux mille écus de gratification pour les vers de leur composition, que l'on chanta dans les mascarades royales et les carrousels, aux fêtes du 15 novembre 1581, lors du mariage du Duc de Joyeuse. L'ordonnateur principal de ces fêtes fut un certain, valet de chambre italien , nommé Baltazarini, que le Roi tenait de Madame sa mère, Catherine de Médicis, et qu'il avait chargé de la direction de sa musique. Ce Baltazarini, virtuose distingué . célèbre par son talent sur le violon, prit le
nom mieux sonnant de Balthazar de Beaujoyeux, et acquit une sorte d'importance sous ce nom. Il mit en honneur à la cour de France la pastorale italienne mêlée de chants, de danses et de symphonies. C'est lui qui composa et fit représenter le £simeux ballet comique de la Reine ^ joué pour les noces du favori de Sa Majesté avec M"« de Vaudémont, sœur de la Reine. Le travail de Baltazarini se borna toutefois à soumettre à la Reine et aux dames de son entourage le scénario de la pièce, et il pria Sa Majesté de donner la charge du poème , des musiques et peintures à per^ sonnes qui pussent dignement s' en acquitter. La Chesnaie, aumônier du Roi, fut choisi pour la partie poétique ; Beaulieu (qui était à la Reine) fit la musique, aidé par Salmon et par les musiciens de la chambre ; Jacques Patin, peintre du Roi, entreprit la peinture des décorations et l'exécution des machines. Une salle fut improvisée au Louvre avec deux rangs de loges superposés, s'étendant sur les deux côtés de la scène. Le Roi et la famille royale prirent place sur le parquet même où jouaient les acteurs; ce parquet était de plain-pied, sans exhaussements d'aucune espèce. Sur la droite et sur la gauche, on planta des bosquets , on aligna des parterres tapissés d'herbes et de fleurs faites de soie brochée d'or et d'argent, et peuplés d'une infinité de conils (lapins) courant sans cesse d'un bois à Vautre. Sur une motte de terre rapportée trônait le dieu Pan, vêtu en Satyre, enveloppé d'un mandillet de toile d'or^ tenant à la main ses flageolets ou tuyaux dorés , desquels il devait sonner en temps ordonné.
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Dans la grotte qui remplissait le fond de la scène, et derrière Vhuys d'icelle^ était placée la musique des orgues douces. Tous les arbres du bois furent chargés de lampes à Vhuile faites en forme de petits navires^ dorés d'or de ducat. Â la voûte, un gros nuage tout plein d'étoiles, servant à la descente de Jupiter et de Mercure, complétait le système d'éclairage. Ce fut le di* manche 15 octobre 1581 qu'eut lieu cette ffete, qui commença à dix heures du soir et ne se termina qu'à trois heures et demie du matin, parce qu'après la représentation il y eut bal et souper.
Le scénario de Beauj oyeux, non plus que les paroles de l'aumônier, n'offrent rien de bien merveilleux; la musique, qui nous a été conservée^ ressemble beaucoup à un chant d'église ; mais le luxe déployé dans la mise en scène et dans les costumes, ainsi que le personnel des acteurs, devaient beaucoup plus intéresser les spectateurs que ne l'aurait fait une tragédie. Les machines devaient être aussi d'un grand effet, à en juger parles dessins qui ornent le Ubretto assez rare du virtuose italien. La Reine représentait une simple naïade; elle avait pour compagnes dans son groupe la princesse de Lorraine, les duchesses de Mercœur, de Guise, de Nevers^ d^Âumale, de Joyeuse, la maréchale de Raiz et quelques autres dames et damoiselles. C'était Beaulieu, l'auteur de la musique, qui représentait Glaucus, et sa femme remplissait le rôle de Thétis. Tous deux portaient des robes de satin blanc passementées d'argent^ et des manteaux de toile d'or violette.