‹ Histoire universelle du théâtreChapitre 7 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

Les enchantements de Circé forment le fond du sujet de la pastorale. Circé poursuit un gentilhomme qui veut se soustraire à la passion qu'elle a pour lui. Jupiter intervient pour sauver le gentilhomme, et il frappe de sa foudre la magicienne , à qui pourtant il pardonne et qu'il ressuscite, pour donner lieu au divertissement final. Cette action se passe tantôt en récits, tantôt en morceaux chantés ou joués par un double orchestre, tantôt en pantomime et en ballets. Le divertissement final se compose de quarante pus^ sages ou figures géométriques de danse, auxquels prennent part des tritons, des naïades, des syrènes et même des monstres marins. Les acteurs finissent par se mêler aux spectateurs, et tout le monde danse à la fois. La Reine a donné le signal, en allant, dans son costume de naïade, offrir la main au Roi, qu'elle gratifie d'un beau médaillon d'or représentant la figure d'un Dauphin nageant en la mer, allusion qui eut beaucoup de succès.

 l'exemple de la Reine , toutes les autres dames qui avaient des rôles dans la pièce allèrent présenter la main aux seigneurs désignés, et leur offrirent également un médaillon. M™® la princesse de Lorraine donna une syrène à M. de Mercœur; en revanche, W^ de Mercœur donna un Neptune à M. de Lorraine; M. de Guise eut un cheval marin des mains de M"^ de Nevers.

L'action mimée et dansée, appelée Ballet^ parut pour la première fois dans tout son éclat à cette représentation. La danse, sous les règnes précédents, n'avait

figuré que comme intermède dans les fêtes des cours. Sous les règnes suivants, nous verrons le ballet prendre des proportions considérables et recruter le personnel de ses sujets parmi les Rois, les Reines et la fleur delà noblesse. Louis XIII et Louis XIV ftirent de véritables artistes danseurs. Â cette époque la danse constituait l'une des parties essentielles de l'éducation. On peut concevoir qu'avec les costumes pleins d'élégance qui se portaient alors, la grâce dans les mouvements du corps fut l'un des buts de l'enseignement. Nos pères ne faisaient en cela qu'imiter l'antiquité. Homère, Hésiode, Platon, Athénée, Lucien, sont tout remplis d'éloges de la danse. Socrate ne se contentait pas de la louer, il la pratiquait. Aujourd'hui l'on n'est plus danseur , mais on est cocher ou jockey.

Au moment où le Roi Henri III dépensait douze cent mille écus pour les noces du Duc de Joyeuse et de Mademoiselle de Vaudémont , le trésor était vide ; des bandes de brigands armés pillaient les environs de la capitale, emportant jusqu'aux litSy et les ambassadeurs des cantons suisses se mettaient en route pour venir réclamer à la France six cent mille écus d'arrérages , prix des soldats qu'ils avaient fournis, menaçant, si on ne les payait^ de passer du côté des Espagnols.

432 HISTOIRE UNIVERSELLE Hp THÉÂTRE.

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Alexandre Hardy. * Le théâtre du Marais. — Les décors.

1«» TIERS DU XVII« SièCLE.

Henri IV ne fut pas plus tendre à la tragédie que ne l'avait été Henri HL II avait vu assez de tragédies vraies pour ne point goûter les tragédies imaginaires. Le bon plaisant qui, après avoir reçu à la lèvre le coup de couteau du fanatique Jean Chastel, avait dit ce mot comique : a Fallait-il que les Jésuites fussent convaincus par ma bouche, ]> s'était assez ennuyé dans sa vie d'aventures pour chercher à se réjouir un peu quand il assistait à la représentation d'une pièce de théâtre. Aussi le passetemps chéri du Béarnais était-il de faire venir au Louvre, pour jouer dans une alcôve, le grand farceur de ce temps, Robert Guérin, dit Gros-Guillaume. Le Roi ne manquait jamais de lui faire grimacer la charge de quelques gentilshommes gascons, afin d'échauffer la bile des soudards de son entourage, et de se donner ainsi une double comédie. Pour flatter le goût public, Henri IV n'en nomma pas moins le grand tragique d'alors, Alexandre Hardy, son poëte ordinaire. ' Quiconque a lu, sans perdre patience^ les quarante

et une tragédies^ pastorales et tragi-comédies qu'Alexandre Hardy jugea convenable de livrer à la publicité, après les avoir choisies comme les meilleures des six ou huit cents qu'il composa, dit-on, s'étonnera profondément du succès de ce successeur de Robert Carnier, lequel lui était de tout point supérieur, surtout parle style. Scudéry, qui se vante d'être le disciple de Hardy, fait dire à propos de lui à l'un des personnages de sa Comédie des comédiens : « Il faut donner cet aveu à la mémoire de cet auteur, qu'il avait un puissant génie et une veine prodigieusement abondante (comme huit cents poëmes de sa façon en font foy), et certes à luy seul appartient la gloire d'avoir le premier relevé le théâtre français, tombé depuis tant d'années. Il estait plein de facilité et de doctrine, et quoy qu'en veuillent dire ses envieux, il est certain que c'estoit un grand homme^ et s'il eût aussi bien travaillé par divertissement que par nécessité, ses ouvrages auroient sans doute esté inimitables ; mais il avoit trop de part à la pauvreté de ceux de sa profession, et c'est ce que produit l'ignorance de notre siècle et le mépris de la vertu. »

Alexandre Hardy était fort pauvre, en effet. Les huit cents pièces de théâtre que lui attribue Scudéry ne lui procurèrent d'autre fortune que le pain de chaque jour. Après avoir couru les provinces avec des troupes nomades, il s'était engagé comme poète à l'année^ pour fournir à lui seul le répertoire des comédiens du Marais, qui venaient de s'établir, en 1600, au quartier du Temple, dans une maison appelée l'hôtel

d'Argent. Cette maison formait le coin de la rue de la Poterie, près de la Grève. La nouvelle société, qui payait une redevance d'un écu tournois par représentation aux comédiens privilégiés, se transporta en 1620 dans un jeu de paume au haut de la vieille rue du Temple. Hardy défraya le théâtre du Marais pendant vingt ans, et il lui fit passer en revue tous les genres à la mode. La comédie ne figure pas malheureusement dans son'programme ; sans cela il nous aurait laissé peut-être quelques esquisses de mœurs, au lieu du fatras de conventions tragiques dans lequel il se plut à se noyer.

Quoiqu'il ne s'impose pas le joug des unités dites d'Aristote, il n'en est pas moins vide d'action et ennuyeux plus qu'il ne convient, même au genre solennel qu'il exploite. On croit l'excuser en objectant qu'il n'avait pas le temps de combiner ses plans, puisqu'en quelques jours il devait livrer à la compagnie la commande en cinq actes et en vers dont elle avait besoin. Mais Lope de Vega, qui se trouvait dans le même cas à Madrid, fut bien plus fécond que Hardy, et son œuvre brille encore des mêmes beautés qu'on admira jadis.

Il faut reconnaître qu'outre l'ennui qujelles inspirent, les tragédies et tragi-comédies de Hardy sont assez grossièrement ajustées, et qu'on n'y rencontre que bien rarement une scène d'un effet médiocre. Avec tout cela, la forme est loin de relever le fond. Le style du dramatiste parisien est lâche et tramant, sans aucune élégance et d'un terre-à-terre que l'enflure des mots rend trop souvent grotesque. L'absence complète de

style, voilà le vrai défaut de Hardy, et tout le monde sait que c'est surtout par la forme que les écrivains restent. C'est pourquoi la renommée de cet auteur si fécond ne devait pas survivre et n'a pas survécu à son temps. Si l'on cherche maintenant pourquoi il a réussi, pourquoi il a occupé le premier rang au théâtre jusqu'à la venue de Corneille, la question sera difficile à résoudre, et le fait lui-même ne pourra guère s'expliquer de prime abord qu'en rejetant la faute sur l'ignorance du public et sur l'absence de producteurs littéraires plus délicats ou plus sensés.

Il faut confesser pourtant que la grande variété des sujets traités par le poëte du Marais, et un certain appareil théâtral introduit à propos dans quelques-uns de ses ouvrages, ont pu lui servir à se maintenir dans la faveur de ses contemporains. Le mérite des comédiens de la troupe, dont l'auteur connaissait à fond les ressources, et qu'il savait exploiter, dut aussi concourir dans une très large proportion à la réussite de ses ouvrages.

Laporte, qui dirigeait le théâtre du Marais avant la venue de Mondory, et Marie Vemier, sa femme, étaient, ainsi que Valeran, des acteurs fort en vogue dans le genre sérieux. Dans le genre comique, le Marais possédait les farceurs les plus divertissants qui eussent jamais paru sur des tréteaux français.

n est probable que les farces et les chansons, toujours mêlées aux pièces sérieuses dans la composition des affiches de spectacle, contribuèrent aux recettes du théâtre plus que le répertoire de Hardy.

Ces recettes n'étaient pas considérables, à ce qu'il semble. Tallemant des Réaux dit que Valeran ne savait que donner à chacun de ses acteurs, et qu'il recevait l'argent lui-même à la porte. Le médisant auteur des Historiettes ajoute que les comédiens des deux théâtres (la troupe royale et celle de l'hôtel d'Argent) étaient foil mal vus sous le rapport de la moralité : « C'étaient presque tous filous, et leurs femmes vivoient dans la plus grande licence du monde. » Les mœurs du théâtre s'améliorèrent dès l'entrée de Gaultier Garguilie dans la compagnie. Ce farceur était un bon bourgeois bien rangé, bien économe, bien fidèle à sa femme, laquelle était fille du fameux Tabarin. Il passait sa vie à étudier dans la petite maison à colombier qu'il possédait près de la porte Montmartre.

Hardy, le pauvre diable de poète mercenaire, se donna bien du mal toutefois^ et il gagna certainement et au delà la maigre pitance que lui accordèrent les comédiens, soit ceux du Marais, soit, avant eux^ les nomades dont il accompagna dès ses jeunes années les charrettes sur les grands chemins. Il commença par rimer^ en huit tragédies de cinq actes chacune, le roman grec d'Héliodore, Théagène et Chariclée\ puis, en 1603, il emprunte à Virgile le sujet de Didon, qui lui valut ces vers de Théophile Viaud :

« Je marque entre les beaux esprits Malherbe, Bertaud et Porchères, Dont les louanges me sont chères Gomme j'adore leurs écrits.

Mais à Tair de tes tragédies On verroit failly leur poumon,

THÉÂTRE FRANÇAIS. — XVIl" SIÈCLE. 137

Et comme glaces du Strymon Seroient leurs veines refroidies.

Tu parais sur ces carbrisseaux Tel qu'un grand pin de Silésie, Un Océan de poésie Parmi ces murmurans ruisseaux. »

Scédase^ Panthée, Méléagre^ Ariane^ la Mort d'Achille^ Coriolan^ sont des sujets empruntés aux Grecs et aux Latins ; mats ces sujets sont traités de façon à plaire au peuple de pages et de laquais qui encombre les petites places. Peu s'en faut, par exemple^ qu'on ne viole en scène les filles de Scédase, et après cet exploit les meurtriers les jettent dans un puits où leur père les retrouve.

Hardy emprunte aux Nouvelles de Michel Cervantes sa tragédie de la Belle Egyptienne et la Force du sang ou VHistoire de Léocadie. Il passe de la pastorale d'Alcée^ jouée en 1610, à la Gigantomachie^ poëme dramatique que Ton vanterait comme une œuvre originale s'il était écrit d'un autre style. La Terre, qui a déclaré la guerre aux dieux^ partage d'avance les déesses prisonnières entre ses vaillants fils. Â Typhée appartiendra la fière Junon ; Âlcionée aura Minerve la mijaurée ; à Encelade écherra Vénus. Jupiter, très épouvanté de cette guerre, envoie Mercure commander des foudres à Vulcain ; mais Yulcain rechigne et profite de l'occasion pour manifester sa mauvaise humeur contre le maître de l'Olympe. Au quatrième acte a lieu l'escalade du ciel. Les Titans pénètrent dans la place. Porphirion a saisi la dédaigneuse Junon par sa robe, et il va la traiter comme les deux jeunes Spartiates

traitèrent les filles de Scédase, lorsque Junon s'écrie :

Jupiter! au secours! Un sacrilège infâme S'adresse violent à l'honneur de ta femme !

Jupiter, nanti enfin de la fouçjiiture pyrotechnique de Vulcain, lance ses carreaux traditionnels sur les Titans, qui tombent précipités dans les espaces. La Terre se désespère, et les Dieux, réunis dans un banquet, fêtent leur victoire en se grisant, pendant qu'Apollon leur chante des couplets grivois.

Hardy rentre ensuite sur le territoire espagnol et met à la scène sa Félismène^ tirée de la Diane de Montera ay or ; puis il revient aux sujets grecs dans la Mort d* Alexandre et dans Aristoclée^ et il prend enfin congé du public, en 1623, par la pastorale intitulée le Triom^ phe de V Amour.

Toutes ces œuvres, si bien oubliées, sont mal combinées, mal écrites surtout, et si l'auteur ne continue ni Jodelle ni Gamier, il faut avouer qu'il n'ouvre aucune route, malgré les licences qu'il se donne. C'est donc à tort qu'on le regarderait comme l'un des fondateurs de notre théâtre moderne, et que l'on voudrait en faire, par l'intention du moins, une espèce de Shakspeare sans génie. Alexandre Hardy ne vaut pas le dernier des dramatistes anglais du xvi* siècle.

Il existe à la bibliothèque impériale, dans les manuscrits de la collection La Vallière (n** 58), un cahier de dessins à la main , œuvre signée Laurent Mahelot, représentant les décors de plusieurs pièces de l'Hôtel de Bourgogne, parmi lesquelles figurent divers ouvrages

d'Alexandre Hardy. Ces dessins sont la confirmation matérielle du système décoratif que nous avons décrit à propos des Mystères du Moyen Âge, juxtorposition et non pas superposition des lieux divers où se passe Taction. Ainsi le décor de la Félismène reproduit par Mahelot est ainsi : un palais au fond^ du côté gauche une grotte et un rocher ^dn côté droit une chambre avec une table, des sièges, des houlettes et un flageolet. Le décor de Comélie nous montre d'un côté un ermitage, de l'autre une chambre qui s'ouvre.

Le plus compliqué de ces décors multiples juxta-posés se trouve dans VAgarite de Durval (1635) : « Au fond, une chambre avec un lit, à gauche une forteresse où se puisse mettre un petit bateau, laquelle forteresse doit avoir un antre d'où sort le bateau. Autour de ladite forteresse doit avoir une mer haute de deux pieds huit pouces , et à côté de la forteresse un cimetière garni d'une cloche et de trois tombeaux. »

De l'autre côté on aperçoit la boutique d'un peintre garnie de tableaux, et à côté de la boutique du peintre « il faut un jardin ou un bois où il y ait des pommes et un moulin, i»

La Poétique de La Mesnardière, publiée en 1640, règle les conditions de ce système décoratif. « Il faut, ditelle (ch. XI, p. 412), que le grand du théâtre, le proscenium des Grecs, je veux dire cette largeur qui limite le parterre, serve pour tous les dehors où ces choses ont été faites, et que les renfondrements soient divisés en jjlusieurs chambres parles divers frontispices, portaux, colonnes ou arcades; car il faut que les spectateurs

distinguent par ces différences la diversité des endroits où les particularités que le poète aura démêlées seront exactement dépeintes, et que les distinctions de scène empêchent que Ton ne trouve de la confusion en ces lieux....

» Le spectacle des prisons étant assez ordinaire parmi les actions tragiques , il faut que l'endroit de la scène qui représente les cachots soit fermé par des clôtures qui puissent vraisemblablement arrêter les prisonniers. Jamais la personne captive ne doit sortir en parlant hors des bornes de sa prison, pour se jeter de ce lieulà sur le devant du théâtre, car cet endroit de la scène marque, dans la plupart des poëmes, les dehors de

chaque maison , et le spectateur est choqué s'il voit que les prisonniers, qui se promènent à leur aise par ces espaces indéfmis , ne se sauvent pas dès l'instant qu'on leur laisse la liberté d'aller partout où il leur plaît. »

Ce système décoratif^ qui fut celui du Moyen Age, se maintint en France jusqu'à la venue de Pierre Corneille.

Les preuves matérielles que nous donnons à l'appui de ce que nous avons établi dans le volume précédent nous semblent concluantes.

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