‹ Histoire universelle du théâtreChapitre 8 sur 32 · TIEES DU XVII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

TIEES DU XVII* SIÈCLE

Théophile : son Pyrame. — La Sylvie de Mairet. — Le Marquis de Racan. — Les Farceurs : Gros-Guillaume, Gautier Garguille et Turlupin. — Bniscambille. — Un petit jeune homme arrive de Rouen. — Hélite. —Premiers pas de Pierre Corneille. — Fin de l'influence italienne. Commencement de Tinfluence espagnole.

Théophile Viaud n'est pas assurément un auteur dramatique beaucoup plus habile qu'Alexandre Hardy, qu'il admirait^ comme le témoignent les vers cités plus haut ; mais du moins le poëte élégant de la Mort de Socrate, des odes, des élégies et des sonnets, se retrouve parfois dans la tragédie de Pyrame et Thisbé^ jouée avec un très grand succès en 1617, entre VAdul* 1ère puni et VAlcmène de Hardy. Boileau^ qui s'est égayé sur un vers ridicule de ce petit poême^ aurait pu en trouver d'autres qui auraient mérité sa louange, s'il avait été dans sa nature de louer quelque chose. La mise en scène du sujet est, du reste, trop enfantine pour que l'on doive s'arrêter un instant à un ouvrage qui, parfois, rappelle trop bien la spirituelle charge du clair de lune^ du mur et du lion, dans le Songe d'une Nuit d'été de Shakspeare.

La Sylvie de Mairet, représentée en 1621, continua

lâ vogue de Pyrame et Thisbé, et dut nuire aussi aux intérêts du vieux Hardy, qui, deux ans après, prit enfin sa retraite. Mairet fut le premier auteur qpui fit imprimer ^J^ nom sur les affiches de spectacle. Les noms des acteurs n'y figurèrent que dans la seconde moitié du XVIII® siècle. La tragédie pastorale de Sylvie fut jouée pendant quatre années consécutives. C'est encore là un fait inexplicable, vu le peu de mérite réel de l'ouvrage. La mode était alors aux Bergeries renouvelées du PcLstor fido de Guarini, et, en fait d'afféterie, les pièces françaises de ce genre poussaient la recherche plus loin, s'il est possible, que leurs modèles transalpins. Je transcris le portrait que l'amoureux Thélame trace de sa bergère dans la pastorale de Mairet :

0 dieux 1 sans me pasmer puis-je nommer Sylvie? G*est elle qui m'arreste en des liens dorez, Qui mesme par un Dieu devroient estre adorez. Les dons d'âme et de corps dont elle est bien pourvue Charment à mesme temps et Tesprit et la vue. Son visage, où jamais ne s'appliqua le fard, ignore les attraits qu'on emprunte de Fart; On n'y voit point blanchir la céruse et le plâtre Gomme en ceux qu'aujourd'huy nostre cour idolâtre. Diane dans les bois, Aréthuse dans l'eau, N'eurent jamais le teint ni plus frais ni plus beau.

Voilà ce qui enchantait la société galante de Paris au temps de la jeunesse de Louis XIII. VArténice du marquis de Racan avait, trois années auparavant, obtenu un pareil triomphe. On ne tarissait pas sur la naïveté et la noblesse de son style. Le berger Alcidor valait, en effet, de tous points le berger Thélame. Le sujet était à peu près le même, c'est-à-dire une vague

imitation du Pastor fido de Guarini, dont Arténice reproduisait le dénoùment tant célébré en Italie. La langue toutefois était meilleure, plus nette, moins chargée d'oripeaux que celle de la Sylvie. On reconnaissait l'élève de Malherbe, cet élève de qui le maître disait que de lui et de Maynard on aurait fait un grand poète. En feuilletant les innombrables auteurs dramatiques de cette époque restés dans la poussière de Toubli, on trouve çà et là de bonnes scènes, et surtout de bons vers, qui valent certainement mieux que la plupart de ceux des illustrations du même temps. Les Corrivaiuc de Troterel, sieur d'Avès, sont d'une gaillardise un peu verte ; mais cette comédie est vraiment plaisante et semée de mots très bien trouvés. L'Impuissance ^ tragi-comédie pastorale du sieur Véronneau, en dépit de son plan décousu et de sa moralité plus que douteuse, se fait remarquer par un style poétique, quoiqu'un peu trop émaillé de précieux langage. L'épouse livrée aux froideurs de Sylvain, son vieux mari, vient se recueillir dans l'ombre des bois.

La lumière du jour qui &*enfuit étonnée Icy cède à la nuit comme à sa sœur aisnée, Et pour voir les beautés dont l'œil est enchanté Le jour ne vaut pas tant que cette obscurité. C'est Taile des amours qui semble en ce lieu sombre Donner un corps solide aux espaces de Tombro. Je yeux donc descouvrir dans ces bois si couverts Le subject importun de mes pensers divers, Et desjà les zéphirs, retenant leur haleine, Semblent prester Toreille au récit de ma peine. Mais je les forceray bientôt de soupirer Quand ils sauront le mal qu'il me faut endurer. Beaux arbres, écoutez le tourment qui me force :

Vous avez de l'amour sous votre dure ëcorce ;

Je vois que vos rameaux 1*ud dans l'autre enlacez

Gomme avecques des bras se tiennent embrassez.

Mais quoyl dedans l'excès du mal qui me possède.

Arbres, ce n'est pas vous qui tenez mon remède.

Insensibles au deuil qui me mène au trépas,

Vos branches ny vos troncs ne s'en esmeuvent pas.

Pardonnez donc aux traits du tourment que j'endure

Si je me voy contrainte à vous faire une injure.

Et si je dis ici que je compare à vous

Les imperfections de Sylvain mon époux.

Et plust aux dieux qu'il eust augmenté votre nombre,

Car vous couvrez nos corps ne donnant que de l'ombre;

Et je ne reçois rien pour tout allégement

Que l'ombre d'un plaisir dans ses embrassements.

Mais des vers agréables ne constituent pas un sys* tème dramatique, et celui qui règne dans cette première période du xvii* siècle est insaisissable, par la bonne raison qu'il n'existe à aucun degré. Le théâtre français se traîne ainsi dans le vide et dans Fincertitude entre la tragédie ennuyeuse et la monotone pastorale. Mairet triomphe successivement avec la Sylvor nire (1625), avec les Galanteries du duc d'Ossone (4627); Rotrou débute tranquillement par l'Hypocondriaque et Scudéry par Lygdamon et Lydias^ sans que Fart fasse un pas en avant. Je ne parle ici que des succès ; on peut juger de ce que pouvaient être les ouvrages secondaires des Nicolas Chrétien, des Pierre Brinon, des Mainfrey et des Pichou, taillés sur ce patron banal. La comédie prenait des allures de Sorbonne et passait, en matière d'ennui, la tragédie ellemême. La vieille farce, replâtrée en langage nouveau, déridait seule quelquefois le front des spectateurs, surtout dans la période des trois illustres grotesques

Gros-Guillaume, Gktultier Garguille et Turlupin, qui émigrèrent ensuite au théâtre rival.

L'hôtel de Bourgogne et le théâtre du Marais se faisaient à ce moment une concurrence acharnée. Le premier, où jouait la troupe royale, avait pour directeur Bellerose; et le second^ Mondory. Ces deux chefs de troupe passaient pour les meilleurs acteurs de leur temps. Pourtant, si Ton en croit Tallemant des Réaux, Bellerose était a un comédien fardé, qui regardait où il jetterait son chapeau, de peur de gâter ses plumes; il disait bien certains récits et certaines choses tendres, mais il n'entendait point ce qu'il disait. j> Sa femme faisait partie de la troupe royale, ainsi que W^^^ Beaupré et Vallotte, personnes aussi bien^aites qu'on en pût voir.

Mondory comptait parmi ses bons acteurs Lenoir et sa femme, qui avaient été au prince d'Orange. Le comte de Bélin^ qui avait Mairet à son commandement, faisait faire des pièces à condition que la Lenoir y eût le principal rôle. M"* Villiers était aussi Tune des illustrations du théâtre de Mondory. Ce fut M. de Bélin qui mit en vogue la troupe du Marais, en obtenant de M"* de Rambouillet qu'elle laissât représenter dans son hôtel la Virginie de Mairet.

« Mondory n'était ni grand ni bien fait, dit Tallemant ; cependant il se mettait bien, il voulait sortir de tout à son honneur, et, pour faire voir jusqu'où allait son art, il pria des gens de bon sens et qui s'y connaissaient de voir quatre fois de suite la Marianne de Tristan l'Hermite (où il jouait le rôle d'Hérode). Ils re«

marquèrent toujours quelque chose de nouveau; aussi, pour dire le vray, c'estoit son chef-d'œuvre, et il était plus propre à faire un héros qu'un amoureux. »

Gros-Guillaume, Gaultier Garguille et Turlupin soutinrent longtemps la réputation de la troupe du Marais à l'hôtel d'Argent; mais, en 1626, le cardinal de RicheUeu, qui les avait fait jouer chez lui dans une alcôve, et qui s'était beaucoup amusé de leurs lazzis , donna l'ordre aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne de se les adjoindre sur-le-champ. Gros-Guillaume, dont le vrai nom était Robert Guérin, Gros-Guillaume, avec son ventre ballonné, cerclé de deux courroies aux hanches et aux aisselles, avec sa calotte munie d'une mentonnière de peau de mouton, ses chausses rayées, ses gros souliers gris à bouflettes de laine et sa Ggure enfarinée, faisait rire à force de sérieux et en débitant des sentences. Gaultier Garguille (de son nom Hugues Guéru), aussi maigre que Gros-Guillaume était ventru, représentait les vieillards de farce^ et rien que par sa démarche et la dislocation de ses membres il déchaînait les gorges chaudes du parterre. Il portait un pourpoint noir à manches rouges, de larges pantoufles, un bonnet plat sur la tète^ un bâton à la main ; c'était le costume de tous ses rôles. Il jouait masqué, ainsi que son compère Turlupin ou Henry Legrand, qui se faisait aussi appeler Belleville dans le grand emploi, comme Gros-Guillaume se faisait appeler Lafleur, et Gaultier Garguille Fleschelle, quand ils abordaient les rôles sérieux. Gaultier Garguille écrivait les prologues burlesques qui ouvraient chaque représentation, et il

composait aussi les chansons grivoises qui finissaient le spectacle.

C'était Deslauriers, dit Bruscambille^ qui écrivait les prologues de l'hôtel de Bourgogne. Bruscambille avait été le compère de Topérateur Jean Farine sur les places publiques; il avait ensuite joué la comédie à Toulouse. Les uns et les autres jouissaient dans ces prologues de leur franc-parler vis-à-vis du public. S'adressant aux gens debout qui se promenaient à grand bruit pendant que Ton représentait, Bruscambille leur disait : a Si vous avez envie de vous pourmener, il y a tant de lieux pour ce faire. Vous répondrez peut-être que le jeu ne vous plaît pas. C'est là où je vous attendais : pourquoi y veniez-vous donc ? Que n'attendiezvous jusqu'à Amen pour en dire votre râtelée ? Ma foy , si tous les ânes mangeoient du chardon, je ne voudrais pas fournir la compagnie pour cent écus. »

Les beaux esprits du temps protestaient contre les farces garnies de mots de gueule, Bruscambille déclare que la plus chaste comédie italienne est cent fois plus dépravée de paroles et d'actions.

L'entrée des trois farceurs à l'Hôtel de Bourgogne porta le dernier coup aux comédiens italiens, qui alternaient leurs représentations sur ce théâtre avec la troupe française. Scapin fut contraint de faire retraite devant Gaultier Garguille. Le jeune Roi Louis XIII tenait pour les comiques français, la Reine mère pour les italiens, si bien qu'en 1614 elle avait donné pour parrain et pour marraine le Roi et sa sœur au fils de son compatriote Arlequin.

Le théâtre, ainsi ballotté entre la Êtrce et le faux tragique, menaçait de ne plus sortir de cette impasse. La langue, malgré les efforts tentés dès le temps de Henri IV par Malherbe pour l'épurer et la clarifier, retenait toujours une multitude de vocables étrangers et de tournures de phrases embarrassées , qui la rendaient parfois inintelligible. Les mots les plus vulgaires continuaient à se mêler aux mots nobles dans le style épique et tragique, et la galanterie outrée venait broder ses arabesques sur les sujets qui pouvaient le moins supporter Téclat criard de ce clinquant. Quelle différence entre les vers que nous avons cités parmi les meilleurs de ce temps, et les vers suivants que Malherbe, dès Tannée 1610, avait adressés à la régente Marie de Médicis :

Tu nous rendras alors nos douces destinées ;

Nous ne reverrons plus ces fascheuses années

Qui, pour les plus heureux , n*ont produit que des pleurs.

Toute sorte de bien comblera nos familles ;

La moisson de nos champs lassera les faucilles,

Et les fruits passeront les promesses des fleurs.

Quoi qu'en ait pu dire Régnier^ Malherbe ne fit pas a que proser delà rime et rimer de la prose, » il donna à notre langue cette clarté qui servit si bien les grands génies du siècle qui s'ouvrait.

Le temps était venu pour le théâtre de prendre enfin son essor et, dans le langage comme dans la combinaison des moyens scéniques , de briser le moule étroit dans lequel la routine et les beatuc esprits le tenaient enfermé.

Enfin, un beau matin, débarque de Rouen, parle coche ou par lapatache, un petit jeune homme qu'accompagne Facteur Mondory. Il apporte aux comédiens du Marais une pièce en cinq actes qu'on lit , qu'on répète et qu'on joue. La pièce, accueillie avec étonnementpar le public aux premières représentations, devient bientôt un succès fou. Pourtant, au style près, qui se distingue par son naturel, par sa clarté, par sa correction, par une élégance tout à fait différente des concetti et despoin^àlamode, cette pièce n'est pas au fond beaucoup meilleure que les autres. Elle est intitulée Mélite^ et le jeune auteur normand, qui compte à peine vingt-trois ans, porte le nom obscur de Pierre Corneille.

De 1629 à 1636 le petit poëte rouennais grandit dans l'estime publique , quoique, pour dire vrai, il ne soit pas lui-même bien enchanté de ce qu'il produit ; mais il a le succès en poupe, et il en profite pour faire successivement réussir Clitandre^ la Veuve^ la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale^ Médée et V Illusion comique. Tous ces ouvrages sont bien reçus, mais jusque-là le poète acclamé n'a pas montré la moindre originalité. Il le sent bien, et il cherche à réaliser ce qu'il rêve. Le Cid est le moment de sa floraison subite. C'est à l'Espagne, et non aux Grecs et aux Romains, coupables de tant de méfaits dramatiques, qu'il va demander l'étincelle qui doit faire jaillir le génie caché encore dans un coin de son cerveau. Pierre Corneille a entrevu la lumière à l'horizon de l'Espagne. Il se familiarise avec cette belle langue, que viennent

d'illustrer Cervantes et Lope de Vega. Il suit les pas de géant de cette littérature dramatique si grandiose , si passionnée et si nouvelle pour lui. A mesure qu'il avance dans ses lectures, le voile du doute se déchire, il découvre tout un monde de pensées qu'il n'avait pas soupçonné jusque-là. Son âme droite et pure est au niveau de ces fortes idées ; il possède en lui les mâles sentiments exprimés dans ces poètes énergiques qui parlent un si beau langage. Pierre Corneille a enfin trouvé sa voie. Nourri de la moelle des lions^ il ne récrira pas une fade Mélite , ou même une Médée à la mode de Sénèque ; il adoptera pour fils le Cid et le Menteur.

C'est à dater de cette année 1636, année où le Cid français parut sur la scène parisienne^ que Pierre Corneille conquiert son propre génie. C'est alors que s'ouvre pour la France, sous l'inspiration espagnole, le grand siècle de notre littérature dramatique, qui commence à ce point précis , et dont nous suivrons le développement dans le troisième volume de cet ouvrage.

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