De Rebus metallicis, Rouen
Roger Bacon. Né en 1214, à Ilchester, R. Bacon fit ses études à Oxford et à Paris, et entra, à l'âge de vingt-six ans, dans l’Ordre des Cordeliers. Doué d’une sagacité rare, il fit des découvertes merveilleuses en optique et en chimie, ce qui lui valut le surnom de Docteur admirable. Cette supériorité lui attira la haine de ses confrères ignorants. Tant que vécut Clément IV, qui s'était déclaré le protecteur du savant frère Roger, celui-ci n’eut rien à craindre. Mais après la mort de ce pape, la haine, longtemps contenue, éclata publiquement. Le frère Roger fut accusé auprès de Jérôme d’Esculo, légat du pape Nicolas III, de magie, et d’avoir fait un pacte avec le diable. A l’accusation de magie, il répondit par son écrit de Nullitate magiœ. Quant aux expériences physiques et chimiques que les moines, ses confrères, regardaient comme l’œuvre du démon, voici sa réponse : « Parce que ces choses sont au-dessus de votre intelligence, vous les appelez œuvres du démon. » Mais le fanatisme était plus fort que la raison. La science perdit son procès. Roger Bacon fut jeté en prison et ses écrits furent proscrits comme renfermant « des nouveautés dangereuses et suspectes » . Il resta dix ans privé de sa liberté. Il faut que cet homme de génie ait eu bien à se plaindre de ses contemporains, pour qu’il se soit écrié sur son lit de mort : « Je me repens de m’être donné tant de mal pour éclairer les hommes. »
Quelques-uns seulement des écrits de R. Bacon, qui nous sont parvenus, traitent de la science dont l’histoire nous occupe ici.
Dans son Spéculum alchimiæ il parle d’une flamme produite par la distillation des matières organiques. « Les sophistes m’objecteront sans doute, dit-il, qu’il est impossible d’emprisonner la flamme dans un vase. Mais je ne vous demande pas de me croire avant que vous en ayez vous-même fait l'expérience. Serait-il question ici du gaz d’éclairage?
R. Bacon parle aussi d’un air « qui est l’aliment du feu » ( aer dbus ignis ), et d’un autre air qui éteint le feu. Le premier ne pouvait être que l’oxygène, tandis que le dernier était probablement l’azote ou l’acide carbonique. Pour montrer que l’air contient l’aliment du feu, il rappelle que lorsqu’on fait brûler une lampe emprisonnée sous un vase, elle ne tarde pas à s’éteindre.
R. Bacon a été à tort présenté comme l’inventeur de la poudre à canon, puisqu’elle était déjà connue comme nous l’avons montré, de Marcus Græcus. Voici le passage sur lequel on s’était appuyé: «Nous pouvons, dit Bacon, composer avec du salpêtre et d’autres subs-
MOYEN AGE
tances un feu susceptible d’être lancé à toute distance. On peut aussi parfaitement imiter la lumière de l’éclair et le bruit du tonnerre. 11 suffit d’employer une ty’ès-petite quantité de nitre pour produire beaucoup de lumière, accompagnée d’un horrible fracas ; ce moyen permet de détruire une ville ou une armée entière... Pour produire les phénomènes de l’éclair et du tonnerre, il faut prendre du salpêtre, du soufre, et luru vopo vir can utriet 1 ». Ces derniers mots paraissent être l’anagramme de la proportion de charbon pulvérisé. L’auteur répète à peu près la même chose dans son Opus majus, ajoutant que le pétard était connu comme un jeu d’enfance dans beaucoup de pays, et que ce jeu consistait à envelopper du nitre dans un feuillet de parchemin et à y mettre le feu. Il est donc hors de toute contestation que l’on connaissait au moins dès le treizième siècle le mélange explosible ayant pour base le nilrate potasse.
Thomas d’Aquin. — Disciple d’Albert le Grand, Thomas d’Aquin (né en 1225, mort en 127A) eut, en dehors du temps consacré à ses immenses travaux théologiques, assez de loisir pour s’occuper d’alchimie. Son Traité sur l'essence des minéraux (imprimé dans le tome V du Theatrum Chemicum ) contient un passage fort intéressant sur la fabrication des pierres précieuses artificielles, c II y a, dit le Docteur angélique, des pierres qui, bien qu’elles soient obtenues artificiellement, ressemblent tout à fait aux pierres naturelles. C’est ainsi qu’on imite, à s’y méprendre, l’hyacinthe et le saphir. L’émeraude se fait avec la poudre verte de l’airain. La couleur du rubis s’obtient avec le safran de fer. » L’auteur ajoute que l’on parvient à imiter la topaze en chauffant la masse vitreuse avec du bois d’aloès, et que tout cristal peut être coloré de diverses nuances. Ces faits d’ailleurs étaient connus depuis longtemps. L’art de peindre sur verre était pratiqué dès les premiers siècles du moyen âge, et cet art fut rapidement perfectionné, comme nous l’apprend Théophile, moine du onzième siècle *. Les vitraux des cathédrales sont peints avec des oxydes métalliques, qui ont été, brûlés dans la substance du verre.
Dans le même Traité, Thomas d’Aquin nous apprend ce que les alchimistes entendaient par lait de vierge, lac virginis. « Ce lait se
1. Epistola de secretis operibus et nullitate magiæ ; Paria 1542 ; (souvent réimprimé).
2. Yoy. Charles de l’Escalopier, Essai sur divers arts; Paris, 1843.
prépare, dit-il, en faisant dissoudre de la lilharge dans du vinaigre et en traitant la solution par le sel alcalin (carbonate de potasse ou de soude). » Le lait de vierge n’éiait dont autre chose que Peau blanche des pharmaciens.
On y trouve aussi la description d’une opération que les alchimistes avaient coutume défaire, pour donner à croire qu’ils savaient changer le cuivre en argent. Cette opération consistait à projeter de l’arsenic blanc sublimé sur du cuivre. Celui-ci blanchit, en effet, et se change par là en un alliage qui a tout à fait l’aspect de l’argent.
Alphonse X. — Nous venons de voir un saint, le Docteur angélique, initié à l’alchimie. Voici un roi, que ses études de prédilection firent surnommer le Savant. Alphonse X, roi de Castille et de Léon (mort en 128â), auquel les astronomes doivent les Tables alphonsines, passe pour l’auteur d’un opuscule, intitulé Clef de la Sagesse *. On y lit que le roi Alphonse, admettait, comme les anciens, quatre élé ments. Mais l’explication qu’il en donne est curieuse. « Le feu est, dit-il, un air subtil et chaud ; l'air est un feu grossier et humide ; Peau, un air grossier froid et humide ; la terre, une eau grossière, froide et sèche. »
Voici comment l’auteur comprend la nature et la génération des minéraux. « Tous les minéraux renferment, dit-il, de l’or en germe. Ce germe ne se développe que sous l’influence des corps célestes ; les planètes produisent la couleur, l’odeur, la saveur, la pesanteur, qui nous frappent dans les substances soumises à notre observation. Les corps composés peuvent se réduire en leurs éléments, de même que ceux-ci peuvent se réunir pour former un composé. Ainsi le feu se change en air, et réciproquement Pair en feu. L’œuf minéral (ovum minérale) est le germe de tous les métaux; ce germe est lui-même produit par l’union du feu et de Peau. »
Tels sont les principes d’une physiologie minérale, mis en avant par le royal auteur de la Clef de la Sagesse.
Arnaud de Villeneuve. — Comme presque tous les savants de son époque, Arnaud de Villeneuve eut une vie très-agitée. Il parcourut l’Espagne, la France et l’Italie, laissant après lui la renommée d’un médecin expérimenté et d’un habile alchimiste. Il périt dans un naufrage sur les côtes de Gênes vers 1319, à un âge très-