‹ Histoire UniverselleChapitre 150 sur 184 · Claris sapientiæ, imprimé dans lo Theatr. Chem. T. V · texte numérisé non relu

Claris sapientiæ, imprimé dans lo Theatr. Chem. T. V

MOYEN AGE

avancé. Ses écrits alchimiques, imprimés dans la collection de ses Œuvres (Lyon; 1532, in-fol.), ne donnent pas une haute idée de son esprit d’observation. Ou y lit, entre autres, que le soufre, l’arsenic, le mercure et le sel ammoniac sont les âmes des métaux, parce qu’ils s’élèvent comme des esprits pendant la calcination. « La lune (argent) est intermédiaire entre le mercure et des autres métaux, comme l’âme est intermédiaire ( medium ) entre l’esprit et le corps... L’âme est un ferment : de même que l’âme vivifie le corps de l’homme, ainsi le ferment anime le corps mort et altéré par la nature. »

Raymond Lulle. — La réputation de R. Lulle (mort vers 1330) est loin d’être justifiée par les ouvrages qui portent son nom. A l’exemple de la plupart des alchimistes, il assimile la formation des métaux aux fonctions des êtres vivants. « Les fruits sont, dit-il, astringents et acidulés au commencement de l’été; il faut du temps et toute la chaleur du soleil pour qu’ils deviennent sucrés et aromatiques. La même chose arrive à notre médecine extraite de la terre des métaux : elle est fétide et repoussante avant qu’une digestion prolongée l’ait rendue plus agréable. »

Parmi les nombreuses découvertes, inexactement attribuées à R. Lulle, la seule qu’on puisse revendiquer pour lui, c’est celle du nitre dulcifié (acide nitrique alcoolisé).

Daastin. — Contemporain de Raymond Lulle, Daustin expose, dans son Rosaire 1 sur la composition de tous les corps de la nature, une théorie qui mérite d’être citée : « Tous les corps peuvent, dit-il, être distribués en trois classes : 1° les êtres sensibles et intellectuels (animaux et hommes); 2° les végétaux ; 3° les minéraux. Le semblable tend perpétuellement à s’unir à son semblable. Les éléments de l’intelligence sont homogènes avec l’intelligence suprême ; c’est pourquoi l’âme désire ardemment rentrer dans le sein de la Divinité. Les éléments du corps sont de même nature que ceux du monde physique environnant ; aussi tendent-ils à s’unir à ceux-ci. La mort est donc pour tous un moment désiré. » Paroles à méditer.

L’époque où l’on cultivait le plus ardemment l'alchimie en France coïncide avec les règnes des rois Jean et Philippe le Bel, qui passent pour avoir le plus abusé de l’altération des monnaies. Nous nous bornerons à citer parmi les alchimistes d’alors, Guillaume de Paris, Odomar, Jean de Roquetaillade et Ortiiolain.

1. Rosarius sive secretum secretorum, manuscrit latin n° 7108 de la Bibl. Nat. de Paris.

Maître Orthoiain écrivit, en 1358, sous le règne de Jean, une Pratique alchimique, qui contient un chapitre remarquable sur la distillation du vin et la préparation des eaux-de-vie de différents degrés de concentration. « Mettez, dit-il, du vin blanc ou rouge de première qualité dans une cucurbite surmontée d’un alambic, que vous chaufferez sur un bain de cendres. Le produit de la distillation devra être divisé en cinq parties : le liquide qui passe le premier est plus fort que les autres ; celui qui vient après est beaucoup moins fort ; le troisième l’est moins encore ; le quatrième ne vaut rien du tout ; quant au cinquième, il reste avec la lie au fond du matras. Le récipient doit être changé à des intervalles égaux. Chacune de ces eaux est séparée et conservée dans un vase particulier. Les trois premières sont des eaux ardentes, parce qu’un drap trempé dans ces eaux brûle sans se consumer. Si le drap n’est pas réduit en cendres, c’est le phlegme (eau) qui l’en préserve. »

L’exposition de ces faits est entremêlée de recettes alchimiques, parmi lesquelles on remarque le moyen de préparer l’élixir qui devait changer le plomb en or. Les sucs de mercuriale, de pourpier et de chélidoine entraient dans la composition de cet élixir.

Nicolas Flamel. — On a fait à N. Flamel une réputation d’alchimiste qu’il était loin d’avoir méritée. Il est vrai qu’il se disait en possession de la pierre philosophale, dont il aurait appris le secret dans le livre illustré d’Abraham le Juif. Ce qu’il y a de certain, c’est que, de pauvre qu’il était, (il tenait une échoppe d’écrivain public près de l’église Saint-Jacques de la Boucherie), il devint bientôt assez riche pour fonder des hospices, pour faire construire des églises et les doter de rentes.

Nicolas Flamel (mort à Paris en 1418) et sa femme Perrenelle sont passés à l’état de légende : on les supposait en possession du secret de prolonger la vie pendant des siècles.

Bernard de Trévise, dit le Trévisan, passa, comme Nicolas Flamel, sa vie à la recherche de la pierre philosophale. Il a luimême raconté ses tribulations qui auraient dû décourager tous les adeptes. Natif de Padoue, il mourut en 1490 à l’âge de quatrevingt-quatre ans. Suivant une légende, il aurait prolongé sa vie au delà de quatre siècles.

Basile Valentin. — Ce moine alchimiste appartient au xvc siècle, et non au xn°, comme on l’a prétendu. Il vivait, dit-on, retiré dans le couvent de Saint-Pierre, à Erfurl. Ses écrits, dont aucun ne fut imprimé avant le xvne siècle, s’échappèrent un jour, dit-on.

MOYEN AGE 373

d’une colonne de la cathédrale d’Erfurt, où ils avaient été longtemps cachés.

Dans son Char triomphal de l’Antimoine, dont l’édition originale est en allemand (Leipz., 1 604, in-8°), Basile Valentin montre qu’il connaissait les différents oxydes d'antimoine obtenus, soit par la simple calcination, soit par la déflagration de l’antimoine avec le nitre. Il connaissait aussi le vin stibié, ainsi que le tartre stibié (émétique), dont la découverte a été inexactement attribuée à Adrien de Mynsicht. Dans le même écrit il est pour la première fois question de l 'esprit de sel (acide chlorhydrique), préparé au moyen du sel marin et du vitriol. Cet acide servait à la préparation du beurre (chlorure) d’antimoine.

Le procédé d’extraction des métaux par la voie humide remonte à Basile Valentin. Ainsi, pour retirer le cuivre de la pyrite (sulfure), l’auteur du Char triomphal d' Antimoine nous apprend qu’il faut d’abord convertir la pyrite en vitriol (sulfate) par l’humidité de l’air, dissoudre ensuite le vitriol dans l’eau, enfin plonger dans la liqueur une lame de fer. Le cuivre se dépose avec l’aspect qui le caractérise. — Celte opération, aussi ingénieuse qu’exacte, était aux yeux des alchimistes une véritable transmutation.

Dans un petit traité de B. Valentin, qui a pour litre haliographia (écrit sur les sels), il est pour la première fois question de l’or fulminant. Pour le préparer, l’auteur faisait d’abord dissoudre l’or dans l’eau régale et le précipitait par l’huile de tartre (solution de carbonate de potasse). Il décantait ensuite le liquide et recueillait le précipité pour le sécher à l’air. C’est ici que nous trouvons pour la première fois employé le mot précipité, prœcipitatum, devenu depuis d’un usage universel. « Gardez-vous bien, dit-il, de dessécher ce précipité au feu ou seulement à la chaleur du soleil; car cette chaux d’or, calx auri, disparaîtrait aussitôt avec une violente détonnation. Etant traitée par le vinaigre, il n’y a plus de danger à la manier. »

Dans ce même traité des sels, B. Valentin a, l’un des premiers, parlé des bains minéraux artificiels. Les sels qu’il employait à cet effet étaient : le nitre, le vitriol, l’alun et le sel de tartre. Il prescrivait ces bains contre les maladies de la peau, particulièrement contre la gale.

Dans un autre ouvrage, intitulé Macrocosme ou Traité des minéraux i, le même auteur parle, également l’un des premiers, de la

1. Cet ouvrage, qui paraît être très-rare, se trouve à la Bibliothèque de l’arsenal, n“ 163 (Ms. français).

préparation de l’huile de vitriol au moyen du soufre et de l’eauforte , « Pour faire sortir, dit-il, la quintessence du soufre minéral, il faut dissoudre celui-ci dans l’eau-forte; par la distillation on sépare ensuite le dissolvant. »

A propos du salpêtre, l’auteur se parle à lui-même dans ce singulier soliloque : « Deux éléments abondent en moi, l’air et le feu ; ces deux sont autour de la terre ; l’eau n’y abonde pas. Aussi suisje enflammé, ardent, volatil : un subtil esprit est en moi; je sers (T accident nécessaire dans l'érosion des métaux . »

Ces idées renferment en germe la découverte de l’oxygène. La fin du soliloque porte sur la combinaison de l’esprit de nitre. « Quand la fin de ma vie arrive, se dit le nitre à lui-même, je ne puis subsister seul; mes embrasements sont accompagnés d’une flamme gaillarde; quand nous sommes joints par amitié, et après que nous avons sué tous les deux ensemble dans l’enfer, le subtil se sépare du grossier, et ainsi nous avons des enfants riches, etc.

Qu’était-ce que l’espril de mercure des alchimistes? Probablement l’oxygène, obtenu par la calcination de l’oxyde rouge de mercure. Le passage suivant pourrait le faire croire. « L’esprit de mercure est, dit B. Valentin, l’origine de tous les métaux; cet esprit n’est rien autre qu’un air volant çà et là sans ailes ; c’est un vent mouvant, lequel, après que Vulcain (le feu) l’a chassé de son domicile, rentre dans le chaos; puis il se dilate et se mêle h la région de l'air, d’où il était sorti. » L’auteur ajoute que cet esprit agit à la fois sur les trois règnes, sur les animaux, sur les végétaux et les minéraux, a Chacun, dit-il, s’en nourrit suivant son instinct particulier; je pourrais, si je voulais, faire là-dessus de très-longs discours. » Mais c’est ici que l'auteur, chose regrettable, s’arrête tout court, comme s’il s’était imposé le silence par un serment

Le Mariage de Mars et de Vénus, dont B. Valentin parle dans sa Révélation des artifices secrets (traité imprimé en allemand à Erfurt, 1624, in-12), était Une opération qui consistait à dissoudre de la limaille de fer et de cuivre dans de l’huile de vitriol (acide sulfurique), à mélanger les deux dissolutions et à les abandonner à la cristallisation. Le vitriol (sulfate) ainsi produit contenait le fer et le cuivre associés l’un à l’autre. Soumis à la calcination, il donnait une poudre écarlate (mélange d’oxyde de fer et de cuivre). C’est cette poudre qui devait fournir le mercure et le soufre des philosophes. « Mets, dit l’auteur, celle poudre dans un vase distillatoire bien luté, et chauffe graduellement; lu obtiendras, d’abord, un esprit

d by

MOYEN AGE 375

blanc, qui est le mercurius philosophorum, puis uu esprit rouge, qui est le sulphur philosophorum. »

B. Valentin s’est le premier servi du mot wismuth (bismuth), en parlant d’un métal particulier, ayant quelque analogie avec l’antimoine. Il est encore le premier qui ait fait mention du danger d’empoisonnement auquel s’exposent les ouvriers qui travaillent dans les mines d’arsenic.

Eck de Suizbach. — Confondu à tort avec la tourbe des alchimistes, Eck de Suizbach occupe, au xva siècle, une place à part par son esprit d’observation; il semble, en quelque sorte, avoir voulu réagir contre les tendances purement spéculatives de ses conlemporains. D’abord c’est lui qui a le premier démontré expérimentalement que les métaux augmentent de poids quand on les calcine. «■ Six livres, dit-il, de mercure et d’argent amalgamé, chauffés, dans quatre vases différents, pendant huit jours, ont éprouvé une augmentation de poids de trois livres. » — Cette expérience fui répétée au mois de novembre 1489.

Les nombres donnés par Eck de Suizbach ne sont pas sans doute d’une exactitude rigoureuse. Mais le fait de l’augmentation de poids n’en reste pas moins parfaitement établi. L’expérimentateur ne s’arrêta pas là. 'D’où vient cette augmentation de poids? « Elle vient, répondit-il; de ce qu’un esprit s’unit au corps du métal ; et ce qui le prouve, ajoute-t-il, c’est que le cinabre artificiel (oxyde rouge de mercure), soumis à la distillation, dégage un esprit *♦ »

11 ne manquait plus que de donner un nom à cet esprit, de rappeler oxygène, pour faire, à la fin du xv° siècle, une découverte qui devint au xvm° siècle le point de départ de la chimie moderne.

C’est dans le même traité d’Eck de Suizbach, intitulé la Clef des philosophes, qu'on trouve la première description qui ait été faite de l’arbre de Diane. Voici le moyen de préparation indiqué par l’auteur i « Dissolvez une partie d’argent dans deux parties d’eau-forte. Prenez ensuite huit parties de mercure et quatre ou six parties d’eau-forte; mettez ce mélange dans la dissolution d’argent, et laissez le tout reposer dans un bain de cendres, froid ou chauffé trèslégèrement. Vous remarquerez alors des choses merveilleuses : vous verrez se produire des végétations délectables, des monticules et des arbustes, v

1. Clavis philosophorum, dans le Thcalrum Chemic., t. IV, p. 1141.

On n’a aucun détail sur la vie d’Eck de Sulzbach, que nous nous félicitons d’avoir tiré d’un injuste oubli l.

Des hommes passons aux industries et à ceux qui se trouvent directement en rapport avec la chimie.

Exploitation des mines. — Les anciens avaient entrepris d’immenses travaux pour l’exploitation des richesses métallurgiques des Pyrénées et de l’Espagne. Mais arrivés à une certaine profondeur, du sol ils se voyaient forcés de s'arrêter, soit à cause des airs irrespirables, soit à cause des eaux qu’ils rencontraient. Impuissants à vaincre ces obstacles, les ouvriers mineurs abandonnèrent ces anciennes mines, sur lesquelles on avait répandu beaucoup de contes superstitieux, conformément à l’esprit du temps. « La principale raison, dit Garrault, pour laquelle la plupart des mines de France et d’Allemagne sont abandonnées, tient à l’existence des esprits métalliques qui sont fourrés en icelles. Ces esprits se présentent les uns en forme de chevaux de légère encolure et d’un fier regard, qui de leur souffle et hennissement tuent les pauvres mineurs. Il y en a d’autres qui sont en figure d’ouvriers affublés d’un froc noir, qui enlèvent les ouvrants jusqu’au haut de la mine, puis les laissent tomber du haut en bas. Les follets ou kobalts ce sont pas si dangereux; ils paraissent en forme et habit d’ouvriers, étant de deux pieds trois pouces de hauteur : ils vont et viennent par la mine, ils montent et descendent, et font toute contenance de travailler... On compte six espèces desdits esprits, desquels les plus infestes sont ceux qui ont ce capuchon noir, engendré d’une humeur mauvaise et grossière... Les Romains ne faisaient discontinuer l’ouvrage de leurs mines pour quelque incommodité que les ouvriers pussent recevoir 2. »

Ce dernier trait est caractéristique : il peut suffire pour distinguer l’esprit de l'antiquité d’avec celui du moyen âge.

Les souverains étaient censés les propriétaires de tous les trésors souterrains. Dans l’origine ils ne concédaient qu’à leurs proches le droit d’exploiter des mines. C’est ainsi que Charlemagne accorda à ses fils Louis et Charles, par lettres patentes, datées de Laon en 786, l’exploitation des mines de la Thuringe. Plus lard ce droit fut concédé à de simples particuliers. Les travaux des Francs et des Maures sont faciles à reconnaître; leurs excavations souterraines ont généra-

Page 1