‹ Histoire UniverselleChapitre 155 sur 184 · D’Aubignè, Hist. univers., Part. III (an · texte numérisé non relu

D’Aubignè, Hist. univers., Part. III (an

TEMPS MODERNES

Suivant B. Palissy, les sels sont très-répandus dans la nature. Aucun chimiste n’avait encore appliqué le nom de sel à un aussi grand nombre des corps. « La couperose, dit l’auteur dans son Traité des sels, est un sel; le vitriol est un sel, l’alun est sel, le borax est sel; le sublimé, le sel gemme, le tartre, le sel ammoniac, tout cela sont des sels divers. » Toutes ces substances, n’oublions pas de le rappeler, sont encore aujourd’hui comprises dans la classe des sels.

B. Palissy s’éleva avec force contre la doctrine des anciens, d’après laquelle le sel serait l’ennemi de la végétation, et il essaya d’établir, par voie expérimentale, la véritable théorie des engrais. Il démontra le premier que le fumier n’active la végétation qu’à raison des sels qu’il contient, et que, ces sels étant enlevés, le fumier est sans valeur. Ecoutons-le traiter lui-même cette importante question :

« Le fumier que l’on porte aux champs ne serviroit de rien, si ce n’estoit le sel que les pailles et foins y ont laissé en pourrissant. Par quoy ceux qui laissent leurs fumiers à la mercy des pluyes sont mauvais mesnagers, et n’ont gueres de philosophie acquise, ni naturelle. Car les pluyes qui tombent sur les fumiers, découlant en quelque vallée, emmènent avec elles le sel dudit fumier, qui se sera dissous à l’humidité, et par ce moyen, il ne servira plus de rien estant porté aux champs. La chose est assez aisée à voir ; et si tu le veux croire, regarde quand le laboureur aura porté du fumier en son champ : il le mettra, en deschargeant, par petites piles, et quelques jours après il le viendra espandre parmi le champ, et ne laissera rien à l’endroit des dites piles; et toutefois après qu’un tel champ sera semé de bled, lu trouveras que le bled sera plus beau, plus verd et plus espais à l’endroit où les dites piles auront reposé, que non pas en autre lieu. Et cela advient parce que les pluyes qui sont tombées sur les dits pilots ont pris le sel en passant au travers et descendant en terre; par là tu peux connoistre que ce n’est pas le fumier qui est cause de la génération, mais le sel que les semences avoient pris en la terre...

« Si quelqu’un sème un champ pour plusieurs années sans le fumer, les semences tireront le sel de la terre pour leur accroissement, et la terre, par ce moyen, se trouvera desnuée de sel, et ne pourra plus produire. Par quoy la faudra fumer ou la laisser reposer quelques années, afin qu’elle reprenne quelque salsitude provenant des pluyes ou nuées. Car toutes terres sont terres; mais elles sont

bien plus salées les unes que les autres. Je ne parle pas d’un sel commun seulement, mais je parle des sels végétatifs... Aucuns disent qu’il n’y a rien de plus ennemi des semences que le sel; et pour ces causes, quand quelqu’un a commis quelque grand crime, on le condamne que sa maison soit rasée et le sol labouré et semé de sel, afin qu’il ne produise jamais de semence. Je ne sais s’il y a quelque pays où le sel soit ennemi des semences ; mais bien sçay-je que sur les bossis des marais salants de Xaintonge, l’on y cueille du bled autant beau qu’en lieu où je fus jamais; et toutefois les dits bossis sont formés des vuidanges des dits marais, je dis des vuidanges du fond du champ des marais, lesquelles vuidanges et fanges sont aussi salées que l’eau de mer; et toutefois les semences y viennent autant bien qu’en nulle terre que j’ay jamais vue. Je ne sçay pas où c’est que nos juges ont pris occasion de faire semer du sel en une terre en signe de malédiction, si ce n’est quelque contrée où le sel soit ennemi des semences. »

Il n’est guère possible d’unir plus de sagacité à autant d'esprit. L’expérience de nos jours a parfaitement confirmé les idées de B. Palissy. Ce sont en effet les sels, particulièrement les sels ammoniacaux, qüi jouent le principal rôle dans l’action des engrais.

B. Palissy avait sur l’origine des sources qui alimentent les rivières et les fleuves une opinion toute différente de celle des philosophes qui croyaient « que les sources de la terre sont allaictées par les tétines de l’Océan. » Il était persuadé qu’elles ne proviennent que des eaux de pluies. « La cause, dit-il, pourquoy les eaux se trouvent tant ès sources qu’ès puits n’est autre qu’elles ont trouvé uu fond de pierre ou de terre argileuse, laquelle peut tenir l’eau autant bien comme la pierre; et si quelqu’un cherche de l’eau dedans des terres sableuses, il n’en trouvera jamais, si ce n’est qu’il y ait audessous de l’eau quelque terre argileuse, pierre ou ardoise, ou minéral, qui retiennent les eaux des piuyes quand elles auront passé au travers des terres. Tu me pourras mettre en avant que lu as vu plusieurs sources sortant des terres sableuses, voir dedans les sables mêmes. Aquoyje responds, comme dessus, qu’il y a dessous quelque fond de pierre, et que si la source monte plus haut que les sables , elle vient aussi de plus haut. »

Ce passage touche à la question des sous-sols, si importante en agriculture, et résume en quelques mots toute la théorie des puits artésiens.

Les alchimistes trouvèrent en B. Palissy un adversaire décidé. Il

montra que leurs procédés de projection n’étaient que de la duperie, et que la fausseté de leur or et de leur argent se découvrait facilement par la coupellation. Comme preuves à l’appui il raconte ce qui se passa un jour à la cour de Catherine de Médicis.

« Le sieur de Courlange, varlet de chambre du roy, sçavait beaucoup de telles finesses, s’il en eust voulu user. Car, quelque jour venant à disputer de ces choses devant le roi Charles IN, il se vanta, par manière de facétie, qu’il lui apprendrait à faire de l’or et de l’argent; pour laquelle chose expérimenter il commanda audit de Courlange qu’il eust à besogner promptement, ce qui fut fait. Et au jour de l’expérience ledit de Courlange apporta deux phioles pleines d’eau claire, comme eau de fontaine, laquelle était si bien accoustrée que, mettant une aiguille ou autre pièce de fer tremper dans l’une des dites phioles, elle dcvenoit soudain de couleur d’or, et le fer étant trempé dans l’autre phiole, devenait couleur d’argent. Puis fut mis du vif-argent dedans les dites phioles, qni soudain se congela, celuy de l’une des phioles en couleur d’or, et celui de l’autre en couleur d’argent, dont le roy prit les deux lingots, et s’en alla vanter à sa mère qu’il avait appris à faire ‘de l’or et de l’argent. Et toutes fois c’était une tromperie, comme de Coulange me l’a dit de sa propre bouche L »

Voici en quels termes B. Palissy se railla des opérations des alchimistes : « Dis donc au plus brave d’iceux qu’il pile une noix, j’entends la coquille et le noyau ; et l’ayant pulvérisée, qu’il la mette dans son vaisseau alchimistal. Et s’il fait rassembler les matières d’une noix ou d’une chastaigne pilée, les remettant au mesme estai qu’elles estoyent auparavant, je dirai lorsqu’ils pourront faire For et l’argent. Voire mais je m’abuse, car ores qu’ils pussent rassembler et régénérer une noix ou une chastaigne, encores ne seroit-ce pas là multiplier ni augmenter de cent parties, comme ils disent que s’ils avoient trouvé la pierre des philosophes, chascun poids d’icelle augmenterait de cent. Or, je sçay qu’ils feront aussi bien l’un que l’autre. »

Dans son traité de l’Or potable, Palissy prend à part les médecins qui vantaient leur or potable comme une panacée, qui n’était, selon lui, que de l’or très-divisé. «Il y a, dit-il, un nombre infini de médecins qui ont fait bouillir des pièces d’or dedans des ventres de chapon, et puis faisoient boire le bouillon aux malades... Autres faisoient

1. Traité des métaux et alchimie, p. 31 j lied Œuvres de Palissy.

limer les dites pièces d’or, et faisoyent manger la limure aux malades parmi quelque viande. Autres prenoienl de l’or en feuille, de quoy usent les peintres. Mais tout cela servoit autant d’une sorte que d’une autre. » — A cette occasion il juge fort sévèrement Paracelse et ses disciples : il les accuse de s’être fait une renommée par des moyens que l’honnêteté réprouve.

B. l’alissy ne fut pas seulement un habile expérimentateur, opposé aux vaines théories; c’était encore un moraliste sévère et un philosophe d’un esprit indépendant et un peu railleur. A cet égard il se rapproche de tous les penseurs d’élite de son temps, telsqu’Erasme, Montaigne, Rabelais. Les réflexions qu’il fait sur l’homme en fournissent la preuve. « Je voulus, dit-il, savoir quelles espèces de folies estoyent en l'homme, qui le rendoient ainsi difforme et mal proportionné. Mais ne le pouvant savoir ni cognoislre par l’art de géométrie, je m’advisai de l’examiner par une philosophie alcliimistale, qui fut le moyen que je mis soudain plusieurs fourneaux propres à cette affaire : les uns pour putréfier, les autres pour calciner, aucuns autres pqur examiner, aucuns pour sublimer, et d’autres pour distiller. Quoy fait, je pris la tête d’un homme, et ayant tiré son essence par calcinations et distillations, sublimations et autres examens faits par matras, cornues et bains-maries, et ayant séparé toutes les parties terrestres de la matière exhalative, je trouvois que véritablement en l’homme il y avoit un nombre infini de folies, que quand je les eu apperçues, je tombay quasy en arrière comme pasmc, à cause du grand nombre de folies que j’avais apperçues en la dite teste. Lors me prit soudain une curiosité et envie de savoir qui estoit de ces plus grandes folies; et ayant examiné de bien près mon affaire, je trouvay que l'avarice et Y ambition avoieut rendu presque tous les hommes fous; et leur avoit quasy pourri la cervelle. » — Montaigne n’aurait pas mieux dit.

A côté de Paracelse, d’Agricola et de Palissy viennent se placer, comme ayant exercé par leurs travaux une influencé marquée sur leur siècle, Cardan, J.-B. Porta, Biaise de Vigenère, Claves, etc.

Jérôme Cardan. Prônant et combattant tour à tour les doctrines des alchimistes, mêlant aux observations les plus exactes les théories les moins fondées, J. Cardan (né à Paris en 1501, mort en 1576) présente par ses contradictions beaucoup de ressemblance avec Paracelse. Son livre de Verilate rerum (Bàle, 1557, in-8°) contient des détails aussi propres à piquer la curiosité qu’à recevoir des applications utiles. On y trouve, entre autres, que c’est avec

TEMPS MODERNES

des substances métalliques que l’on varie la couleur de la flamme; que l’on peut faire une « bougie merveilleuse par sa couleur, son odeur, son mouvement et son bruit, avec une partie de nitre,-^ de myrrhe, d’huile commune, de suc d’épurge, t\ de soufre, \ de cire; et que l’on peut faire marcher des œufs sur l’eau, en les remplissant de poudre à canon par une petite ouverture que l’on bouche avec de la cire.

Un des chapitres les plus remarquables de la Variété des choses est celui qui traite des forces et des aliments du feu. L’auteur y divise implicitement les corps en combustibles et en non combustibles, et il établit, contrairement à l’opinion jusqu’alors généralement adoptée, que le feu n’est pas un élément. Il y parle aussi d’un gaz ( flatus ) qui « alimente la flamme et rallume les corps qui présentent un point en ignition. » Il ajoute que ce même gaz existe aussi dans le salpêtre. C’était entrevoir clairement l’oxygène. Nous avons déjà signalé plus d’un de ces entrevoyeurs, qu’on pourrait nommer les clairvoyants de la science.

Jean-Baptiste Porta. Encouragé par le cardinal d’Este, qui avait fondé la première société savante sous le nom A' Académie des secrets, J.-B. Porta (né en 1517, mort en 1615) parcourut l’Italie, la France, l’Espagne, l’Allemagne, pour se mettre en rapport avec les hommes les plus savants d’alors et pour acheter en même temps / les livres de science les plus rares. C’est lui-même qui nous apprend ces détails dans la préface de sa Magia naturalis, dont la première édition parut à Naples en i58ù. Peut-être avait il appris de Bernard Palissy l’art qu’il possédait de colorer les verres et les émaux. Il consacra à cet art un chapitre particulier (de Gemmis adulterandis ), où il expose qu’il faut d’abord faire une pâte vitreuse avec à peu près parties égales de tartre calciné (carbonate de potasse) ou de soude, et de cristal de roche ou de pierre siliceuses pulvérisées et bien lavées; qu’il faut chauffer ce mélange, pendant six heures, dans des creusets d’argile à une température très-élevée, et qu’il est bon d’ajouter à la masse viteuse une certaine quantité de céruse, afin de rendre cette masse parfaitement transparente. Cela fait, il ne s’agissait plus que de la colorer. On y parvient, ajoute-t-il, en les faisant fondre avec des oxydes métalliques. Voulez-vous imiter le saphir? mettez- y du cuivre brûlé; voulez-vous faire de l’améthyste? employez-y le manganèse, etc. Après avoir fait connaître la fabrication des pierres précieuses, l’auteur parle des émaux, et il nous apprend que ces derniers sont colorés par les mêmes moyens que le

verre; seulement la pâle est ici opaque, au lieu d'être transparente.

Cardan s’était imposé le silence le plus absolu en ce qui concerne les poisons. « Un empoisonneur, disait-il, est beaucoup plus méchant qu’un brigand. Il est d’autant plus à craindre qu’au lieu de vous attaquer en face, il vous dresse des pièges presque inévitables. Voilà pourquoi je me suis imposé le silence. >

Son compatriote J. R. Porta n’eut pas le même scrupule. Les poisons composent presque toute sa Magie naturelle. C’était son étude favorite ; il saisit toutes les occasions pour y revenir. Ainsi, dans le chapitre sur l’art culinaire, il glisse une recette pour faire que les convives ne puissent rien avaler. Celte recette consistait à faire macérer dans du vin des racines de belladone pulvérisées, et d’en donner à boire trois heures avant le repas. Le principe vénéneux de cette plante, qui trouvait dans le vin un dissolvant alcoolique et aqueux, déterminait en effet une constriction violente du pharynx, et entravait ainsi la déglutition. Mais, en forçant un peu la dose, le maître cuisinier devait faire plus que d’empêcher les convives de ne rien avaler ; il devait les conduire de la table au tombeau. C’était là sans doute le fond de la pensée de Porta. En insistant, dans son de Re coquinaria, sur l'usage de la famille des Solanées (jusquiame, belladone, slramoine), de la noix vomique, de l’aconit, de la staphysaigre, etc., l’auteur a-t-il voulu donner à entendre que cuisiniers et empoisonneurs se donnent la main?

A propos de ses « expériences en médecine », il indique le moyen d’administrer un poison pendant le sommeil. Ce moyen consistait à enfermer dans une boite de plomb bien close un mélange de suc de ciguë, de semences écrasées de stramoine, de fruits de belladone et d’opium; à laisser ces matières fermenter plusieurs jours dans cette boîte, et à ne l’ouvrir que sous les narines de la personne endormie. En dépassant la dose narcotisante des matières signalées, on entrait dans le domaine de ce que Porta appelle la magie naturelle. Des mets saupoudrés de stramoine ou de belladone faisaient apparaître les visions les plus étranges. L’auteur dit avoir vu des hommes ainsi empoisonnés être en proie à de véritables hallucinations : ils se croyaient tous métamorphosés en animaux ; les uns nageaient sur le sol comme des phoques; les autres marchaient comme des oies ; d’autres broutaient l'herbe, comme des bœufs, etc.

La question de rendre l'eau de mer potable occupait depuis longtemps l’esprit des philosophes et des chimistes. Porta n’y demeura

TEMPS MODERNES

pas étranger. « S’il est vrai, dit-il, que les eaux douces des fleuves et des rivières sont alimentées par la mer, il faut que la mer possède le secret de rendre l’eau de mer potable. Il faut donc observer et imiter la nature. Or, la distillation nous en fournit le moyen. ï L’auteur conseille ici de construire un grand appareil distillatoire, approprié à la question, ajoutant que de 3 livres d’eau de mer il est parvenu à extraire 2 livres d’eau douce.

Biaise de vigenère. — Né en 1522, B. de Vigenère devint à dixhuit ans secrétaire du chevalier Bayard, passa en la même qualité au service du duc de Nevers, accompagna Henri III en Pologne, et mourut à Paris en 1596.

C’est à Biaise de Vigenère qu’on doit la découverte de l 'acide benzoïque. Voici comment il le relira le premier du benjoin, sous forme d’une moelle blanche. « Prenez, dit-il, du benjoin concassé en grossière poudre, et le mettez en une cornue avec de fine eau-devie qui y surnage trois ou quatre doigts ; et laissez-les ainsi par deux ou trois jours sur un feu modéré de cendres, que l’eau-de-vie ne se puisse pas distiller, les remuant à toutes heures. Cela fait, accommodez la cornue sur un fourneau, dans une terrine pleine de sable. Distillez à feu lent l’eau-de-vie, puis l’augmentant par ses degrez, apparoistront infinies petites aiguilles et filaments, tel qu’ès dissolutions de plomb et de l’argent vif.. Ayant appresté un petit baston qui puisse entrer dedans le col de la cornue, car ces aiguilles s’y viendront réduire comme en une moelle; si vous ne les ostiez soudain, le vaisseau se creveroit » K

Une expérience, quoiqu’elle soit rapportée en terme assez vagues, nous autorise à croire que B. de Vigenère, avait quelque connaissance, de l’oxygène. En introduisant dans un vaisseau bien fermé et dans lequel on a préparé certaines substances, une bougie allumé, « on verra, dit-il, infinis petits feux voltiger comme des éclairs, qui ne sont accompagnés de tonnerres et de foudres, ni d’orage, n'ayant qu'une inflammation d'air, par le moyen du salpestré et du soufre qui se sonteslevés de la terre. »

Après avoir décrit différentes espèces de feux d’artifices et donné la composition du feu grégeois (soufre, bitume, poix, térébenthine, colophane, sarcocolle, nitre, camphre, graisse, huiles de lin, de pétrole, de laurier), l’auteur du Traité du feu et du sel cite l’expérience suivante, qu’il avait faite à Borne sur l’incubation artificielle.

Page 1