Etymologicum magnum, au mot /t«vv^r<î
de fer. Ptolémée raconte, dans le ‘ livre VII de sa Géographie, que des navires qui se rendaient aux lies Manéoles 1 ne manqueraient pas d’être retenus par une force mystérieuse, si les constructeurs n’avaient pas eu soin de remplacer les clous de fer par des chevilles de bois. L’auteur se demande ici. si ce phénomène n’était pas dû à l’action de grandes mines d’aimant, situées dans ces îles. D'autres écrivains ont rapporté des faits analogues, plus merveilleux encore. Ainsi, Pline raconte qu’il y a près de i’Indus deux montagnes, dont l’une attire le fer et l’autre le repousse, et que, si un voyageur porte des souliers garnis de clous de fer, il lui sera impossible de poser les pieds à terre sur l’une des montagnes, tandis que sur l’autre ses pieds restent fixés au sol. Pline raconte encore que Dinocharès, architecte de Ptolémée Philadelphe, avait tracé pour la reine Arsinoé le plan d’un temple dont la voûte devait être en aimant, afin que la statue en fer de cette reine divinisée y restât suspendue. Des récits semblables ont été appliqués à la statue de Sérapis, suspendue dans le temple d’Alexandrie, à une statue babylonienne du Soleil , aux veaux sacrés de Jéroboam, et plus tard au tombeau de Mahomet. Dans un petit poème, intitulé Magnes, Claudien décrit deux statuettes d’un petit temple d’or, l’une de Mars, en fer, l’autre de Vénus, en aimant, statuettes qui devaient figurer les amours de ces deux divinités. Dans une lettre écrite à Boèce, Cassiodore parle d’un Cupidon de fer suspendu, sans aucun lien apparent, dans un temple de Diane. L’auteur du petit traité de la Déesse syrienne, attribué à Lucien, dit avoir vu dans le temple de Junon, à HRéropolis de Syrie, une statue d’Apollon se promener librement dans l’espace et dirigeant elle-même les prêtres qui la tenaient. Saint Augustin (de Civit. Dei, xxi, 4), qui regardait la puissance de l’aimant comme une des plus grandes merveilles du monde, s’indigna contre les prêtres païens d’avoir trompé les peuples par l'apparence de miracles perpétuels ; il leur reproche, entre autres, d’avoir placé, dans le pavé et dans la voûte d’un temple, des aimants dont la force était calculée de manière qu’une statue de fer restât en équilibre au milieu de l’air, sans pouvoir ni descendre ni monter, par l’effet de deux attractions égales et contraires. Est-ce que, en fait de miracles apparents, les prêtres chrétiens pourraient se dire sans reproche?
1. Les îles Manéoles étaient situées dans l’Océan indien, à quelque distance de Taprobane (île de Ceylan),
MOUVEMENT
Les effets de l’aimant étaient plus propres encore que ceux du succin à stimuler l’esprit spéculatif des anciens. La plupart, comme. Thalès, Diogène d’Apollonie et Platon, voyaient dans tout mouvement la manifestation de forces vitales et même intelligentes; quelques-uns seulement n’y voyaient que des effets de forces physiques. Empédocle essaya le premier d’expliquer mécaniquement l’action de l’aimant par la structure des pores du fer. Démocrite, qui avait composé un traité spécial sur l’aimant, enseignait que les atomes de cette substance pénètrent au milieu des atomes moins sensibles du fer, pour les agiter, que les atomes du fer se répandent au dehors et sont absorbés par ceux de l’aimant, à cause de leur ressemblance et des vides interstitiels. C’est à peu près dans le même sens qu’abondaient les doctrines d’Epicure.dont Lucrèce, dans son poème Dercrum natura(V I, 1001 et suiv.), s’est rendu l’interprète. Suivant ce disciple d’Épicure, une sorte de tourbillon d'effluves ou semences sort de la pierre d’aimant, et chasse l’air de l’espace qui sépare l’aimant du fer; de là un vide que le fer vient aussitôt occuper, comme un navire à voiles déployées, ayant vent en poupe. Aristote, sans entrer dans des considérations théoriques, a cité l’un des premiers l’aimantation passagère du fer doux par le contact de l’aimant, pour montrer que la faculté de mouvoir peut se transmettre à un corps sans la participation d’aucun mouvement. Plutarque ( Quœst . Platon., vu, 7) formule une théorie qui a beaucoup d’analogie avec celle d’Épicure : «La pierre d’aimant émet, ditil, des effluves qui forment un tourbillon autour d’elle; de là lui vient la force avec laquelle cette pierre attire le fer. » Ce passage ne rappelle-t-il pas les tourbillons de Descaries ?
Arrêtons-nous dans l’exposé de ces faits et doctrines de l’antiquité, auxquels le moyen âge a fort peu ajouté, si l’on excepte l’invention de la boussole, dont nous allons dire un mot. Ce n’est à proprement parler que du xvie siècle que datent nos connaissances scientifiques concernant l’électricité et le magnétisme.
Boussole (aiguille aimantée). — Un fait que l’érudition moderne a mis hors de doute, c’est que les peuples de l’extrême Orient, les Japonais et les Chinois, ont connu la boussole (action directrice nord-sud d’une lamelle ou aiguille de fer aimantée) avant les peuples de l’Occident du vieux monde ‘. Les jonques chinoises naviguaient
1. Voy. Klaproth, Lettre à M. le baron Alex, de Humboldl, Sur l'in~ vention de la boussole; Paris, 1834, in-8°.
sur l’océan Indien, d’après l’indication magnétique du sud, déjà au ni* siècle de notre ère, c’est-à-dire plus de sept cents ans avant l’introduction de la boussole dans les mers européennes. En rappelant que les peuples occidenlaux, les Grecs et les Romains, savaient communiquer au fer des propriétés magnétiques1, Alexandre de Humboldt fait cette judicieuse remarque : « On avait donc pu découvrir aussi, dans l’Occident, la force directrice du globe, si l’on s’était avisé de suspendre à un fil ou de faire flotter sur l’eau', à l’aide d’un support en bois , un long fragment d’aimant ou un barreau de fer aimanté, et d’observer ensuite leurs mouvements dans l’état de liberté *. »
L’usage des aiguilles aimantées, flottant sur l’eau, pour se diriger du sud au nord ou du nord au sud , paraît remonter, chez les Chinois, à une époque très-reculée , peut-être plus ancienne que l'émigration des Doriens et le retour des Héraclides dans le Péloponèse (plus de mille ans avant notre ère). Les Chinois se servaient de ces balances magnétiques flottantes, dont un des bras 'portait une figure humaine , indiquant constamment le sud (ce qui leur valut le nom de sse-tian, indicateur du sud) , pour se diriger dans les immenses steppes de la Tartarie. Us s’en servaient aussi , dans la construction des couvents bouddistes, pour orienter les faces de l’édifice principal. Le panégyriste chinois de l’aiguille aimantée, Kuopho, du iv° siècle de notre ère, compare l’action de l’aimant à un soufle qui se communique mystérieusement et avec la rapidité de l’éclair 3. »
Les Italiens disputent aux autres nations de l’Europe l’honneur d’avoir les premiers fait connaître la boussole, et ils se fondent principalement sur ce que boussole viendrait de l’italien bossolo, dérivé de bosso, buis, boîte. Mais Klaproth fait, avec plus de raison, venir ce mot de l’arabe mouassala, qui signifie à la fois dard ou aiguille et boussole
Le premier auteur européen chez lequel on trouve une mention explicite de l’aiguille aimantée estGuyot de Provins, dans une pièce satirique intitulée la Bible, et qui date , suivant M. Paulin Paris, environ de 1190. Après avoir dit du pape qu’il devrait être pour les
1. Pline, Hist. nat., XXXIV, 14 : sola hæc materia ferri vires a magnete lapide accipit retinetque longo tempore.
2. Voy. Alex, de Humboldt, Cosmos, t. I; P- 507 (édit, franç.).