ET GALÈRE
Constance, qui déclinait, annonçait une tin prochaine; et Galère espérait, après sa mort, se voir seul maître de l'empire : le jeune Constantin était l'unique obstacle qui pût s'opposer à ses projets; mais la politique de Dioclétien avait pris toutes les mesures nécessaires pour l'écarter du trône. On croyait avoir annulé tous ses droits en forçant Constance à répudier sa mère Hélène; et, pour se délivrer de toute inquiétude à son égard, malgré les prières réitérées de Constance, on retenait spu fils à la cour de Nicomédie comme un otage, ou plutôt comme un captif..
Constantin, poursuivi par les rigueurs du sort, en était dédommagé par les plus heureux dons de la nature : peu d'hommes avaient reçu du Ciel une taille plus majestueuse, un esprit plus étendu, une figure plus agréable et plus imposante. Instruit par des maîtres habiles, formé par sa mère Hélène aux principes de la morale chrétienne, adroit dans tous les exercices, intrépide dans les dangers, et doué d'une force prodigieuse qui ne lui faisait rien perdre de sa grâce, il s'était attiré l'affection du peuple et du soldat.
Combattant en Egypte et sur les bords du Danube sous les ordres de Dio^ clétien, il s'était également distingué par son courage comme soldat, par sou
bileté comme officier : vainqueur de plusieurs chefs barbares en combat singulier, il terrassa un jour le plus colossal et le plus redoutable d'entre eux, et le traîna par les cheveux aux pieds de l'empereur.
Digne des temps héroïques de Rome, il n'aurait mérité que des éloges si l'amour du pouvoir absolu n'eût pas terni souvent ses grandes qualités. Malgré les panégyriques outrés des auteurs chrétiens , et entre autres d'Eusèbe qui disait que Dieu seul aurait pu écrire dignement la vie d'un tel prince, l'histoire impartiale , en rendant justice à ses vertus, ne doit pas se montrer indulgente pour ses crimes : habituellement généreux par caractère ou par politique, il fut souvent perfide et cruel par ambition ; sa fortune et son génie doivent le faire compter au nombre des plus grands princes; mais plusieurs de ses actions lui assignent aussi une place parmi les tyrans.
Peut-être un jugement non moins équitable, mais plus doux, pourrait attribuer ses belles actions à son cœur, et ses vices à son siècle.
Galère, comme Eurysthée, voulant perdre ce nouvel Hercule, l'exposait sans cesse aux plus rudes travaux et aux plus grands périls : tantôt il l'envoyait au delà du Danube affronter, à la tète d'une faible troupe, des essaims de Barbares; tantôt, lui ordonnant de charger l'ennemi, il le forçait à traverser des marais dans lesquels il espérait l'engloutir. Plusieurs fois enfin, enflammant son amour-propre, il l'engageait à combattre dans le cirque contre des lions et contre des tigres; mais la fortune le sauva de tous ces dangers, et, en cherchant à lui donner la mort, on ne fit qu'augmenter sa gloire.
Cependant Constance, qui sentait sa fin s'approcher, pressait si vivement Galère de lui rendre son fils, qu'il fallut ou lui céder, ou rompre avec lui. Galère feignit d'acquiescer à sa demande, et résolut de se délivrer de toute crainte par un crime secret.
Constantin, ayant pénétré ses projets, trompa le perfide, fixa un jour pour
son départ, s'enfuit la vrille, tua tous les chevaux qui se trouvaient à chaque relais, se mit promptement par ce moyen hors de toute atteinte, et rejoignit son père dans la Gaule, au moment où ce prince s'embarquait à Boulogne pour combatlre les l'icles. 11 le suivit dans cette expédition, et peu de temps après reçut ses derniers soupirs.
Constance mourut dans la ville d'York, an de Rome 1058, de Jésus Christ 306. Il n'avait eu d'Hélène, sa première femme, que Constantin. Théodora lui laissa trois fils et trois filles, Dalmace, Jules, Annibalien, Constancie, Anastasie et Eulropie. Plus occupé des intérêts de l'État que de ceux de sa famille, il désigna Constantin seul pour son successeur, le recommanda aux légions, et ordonna à ses autres enfants de vivre en simples citoyens.
Constance, modèle des bons princes, ne ternit ses grandes qualités par aucune faiblesse ; il plaça sa force dans ses vertus, sa grandeur dans la justice, sa sûreté dans l'affection des peuples. 11 les rendit heureux et en fut constamment aimé.
Dioclétien lui ayant un jour reproché son insouciance pour se former un trésor proportionné aux grandes entreprises dont il était chargé, il écrivit aux principales cités et aux personnes les plus opulentes de ses États ou'il avait besoin d'argent. Une parole d'un prince aimé produit des prodiges : il lui arriva dans l'instant, de toutes parts, des sommes immenses. Ayant appelé alors près de lui les envoyés de Dioclétien, il offrit à leurs regards ces monceaux d'or, et leur dit : « Vous voyez mon trésor, je l'avais déposé dans les mains de tous » mes sujets : sachez que le trésor le plus inépuisable des princes est l'amour » des peuples. » Ce trait seul suffit à son éloge.
Si le sort l'eût mis à la place de Dioclétien, il aurait probablement prolongé l'existence de l'empire romain, en lui rendant le seul ciment qui assure la durée des États, la vertu.
Le dernier vœu de Constance fut une loi pour sa famille, pour les peuples, pour l'armée; son ombre régnait encore par l'amour, et les soldats proclamèrent unanimement Constantin empereur.
Ce prince, dissimulé comme tous les ambitieux, opposa quelque résistance à leur désir, prétendit qu'il devait attendre le consentement de Galère, et feignit môme de vouloir fuir pour se dérober à leur empressement. Ses refus, comme il l'avait prévu, augmentèrent leur ardeur; il céda enfin à cette douce violence, prit le titre d'Auguste, et célébra avec pompe, en cette quai»**» les funérailles de son père, qu'il plaça, suivant l'usage, au rang des dieux.
Son premier soin fut ensuite d'éerire à l'empereur Galère, et de lui envoyer des ambassadeurs, pour l'inviter à le reconnaître et à confirmer le choix de l'armée. L'impétueux Galère ne put contenir sa fureur, lorsqu'il apprit un événement si contraire à ses desseins ambitieux. 11 maltraita les députés de Constantin ; et, dans le premier mouvement de son courroux, il ordonna de briser l'image de ce prince, qu'il lui avait envoyée, et qui, selon la coutume, était entourée de lauriers. Après avoir refusé quelque temps de reconnaître ce nouveau collègue, vaincu par 1-s prières de ses ministres, qui redoutaient la vaiî-
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lance des légions de l'Occident, il reconnut Constantin, non comme Auguste, mais comme César; et, pour remplacer Constance, il donna le rang et le titre d'empereur à Sévère.
Constantin savait déguiser ses ressentiments, commander à ses passions, et couvrir ses vues ambitieuses d'un voile de modération. Loin desirriter, il parut se contenter du second rang et du titre de César. Sa feinte modestie trompa Galère, qui, satisfait de cette apparente soumission, crut encore qu'il pourrait parvenir à régner seul avec des lieutenants décorés d'un nom pompeux.
Cependant Constantin, continuant à se montrer plus digne du trône que ses rivaux, augmenta sa renommée par de nouveaux exploits, défit encore les Francs qui étaient venus l'attaquer, repoussa une invasion formidable des Germains, les poursuivit au delà du Èlhin, et détruisit presque entièrement la nation des Bructères ; mais il souilla sa victoire par des actes de cruauté. Croyant épouvanter les Barbares en les imitant, il n'épargna aucun de ses prisonniers et les livra désarmés aux bètes féroces.
Terrible contre ses ennemis, il se montra doux et humain pour les peuples qu'il gouvernait, et il suivit religieusement les sages maximes de son père.
Le vieux Maximien Hercule, dans sa retraite, moins sage que Dioctétien, regrettait le trône : un homme sans vertu ne peut supporter la solitude. Lorsqu'il apprit l'élévation du fils de Constance, la jalousie vint ajouter ses tourments à ceux de l'ambition trompée. Dès ce moment il ne s'occupa que des moyens à prendre pour reparaître avec éclat sur la scène du monde et pour recouvrer sa puissance. La fortune lui en donna bientôt l'occasion.
Ga ère, livré sans frein à ses passions, était aussi violent que Marius, aussi cruel que Néron, aussi débauché qiflleliogabaie : son luxe dévorait toutes les richesses de l'empire, dont les trésors semblaient insuffisants à sa cupidité; les peuples gémissaient sous le poids des impôts; les plus affreux supplices punissaient la résistance et même le murmure. Galère se donnait, dit-on, le barbare plaisir de faire étouffer, en sa présence, les condamnés par des ours monstrueux. Son avarice s'accroissait chaque jour; il espéra, en faisant un nouveau dénombrement, découvrir les fortunes qu'on lui celait, et trouver de nouvelles ressources pour s'enrichir. L'Italie se vit couverte d' exacteurs, d'es- ■s el de délateurs. Home même ne fut pas épargnée; on viola ses privilé-
s, on ordonna à tous les citoyens de rendre un compte exact de leur foret, comme on craignait quelque obstacle de la part des cohortes prétoriennes, Galère les réforma.
Les i eu pies amollis par la corruption ne combattent plus pour leurs droits, mai^ défendent encore leurs intérêts. Les Romains avaient depuis longtemps sacrifié leur liberté; ils s'armèrent pour conserver leur fortune. Maximien , Mstruitde leur mécontentement, envoya son lils Maxence a Home pour aigrir leurs ressentiments, le chargeant ainsi de courir tous les dangers d'une révolution dont il comptait, en cas de succès, recueillir ^eul le fruit.
Les esprits étaient tellement exaspérés qu'il ne fallait qu'un signal et qu'un point d'appui pour faire éclater la révolte. Dès que Maxence parut, les vœux et les espérances des mécontents se portèrent sur lui. Ce prince, par la grossièreté de son esprit, par la brutalité de ses vices, était indigne du trône; mais il n'avait alors besoin ni de mérite, ni môme d'adresse joour réussir : Rome ne voulait qu'un nom et qu'un vengeur.
Ce prince promit au sénat de lui rendre son ancienne autorité, aux patriciens leurs privilèges, au peuple l'exemption des impôts et les distributions de grains, aux prétoriens leur ancien droit d'élire les empereurs, droit que venaient encore d'exercer les légions de Gaule et de Bretagne, et dont ils auraient trouvé honteux de ne pas suivre l'exemple.
Ces promesses, qui s'adressaient à tous les intérêts, réveillèrent toutes les passions. Rome entière, sortant de sa longue et profonde léthargie, se souleva, s'arma, et Maxence fut proclamé unanimement empereur.
Sévère, qui avait pour département l'Italie, et dont l'autorité aurait pu étouffer ce mouvement dans sa naissance, était alors entraîné loin de Rome par ses plaisirs ou par ses affaires. Il n'apprit cette révolution que lorsqu'elle fut consommée. Rassemblant à la hâte quelques légions et celles que lui donna Galère, il marcha promptement contre Rome,
A la nouvelle de son approche, Maxence tremblant, inhabile dans l'art de K guerre, implora les conseils, les secours et la présence de son père. Le vieux monarque, au comble de ses vœux, reparut dans Rome, reprit la pourpre, remonta sur le trône, et, rajeuni par le diadème, donna l'exemple de l'ardeur et du courage aux soldats et aux citoyens armés.
La guerre était sa seule science ; l'autorité de son nom et le souvenir d'un long règne brillant d'exploits remplissaient de confiance son armée, et intimidaient celle de Sévère. Dès qu'ils lurent en présence, la plupart des légions, baissant leurs armes , abandonnèrent leur général , et se rangèrent du côté de leur ancien empereur qui les avait si souvent menées à la victoire. Sévère, promptement vaincu, s'enfuit à Ravenne : il y fut investi. Un long siège aurait donné le temps à Galère de le délivrer; Maximien, employant pour hâter son triomphe un infâme artifice, promit à Sévère d'épargner sa vie, et de lui assurer une retraite honorable. Ce prince, trop confiant, se rendit : Maximien, éludant sa parole, ne lui donna pas la mort, le reçut même avec honneur; mais peu de temps après il le livra à son fils Maxence, qui, par ses ordres, le fit périr.
Galère, furieux, remplaça Sévère par un autre César; il décora de ce litre Licinius, général expérimenté, constamment attaché à sa fortune, et qui , par une grande conformité d'orgueil, d'inhumanité et de vices, était digne d'être son ami. Après l'avoir couronné solennellement à Nicomédie, Galère, à la tète d'une armée peu nombreuse, débarqua en Italie. Il ne pouvait croire que Rome, si longtemps esclave, livrée à la mollesse et aux plaisirs, pût lui opposer une forte résistance; mais, en approchant de la capitale du monde, un spectacle imprévu frappa ses regards. L'ancienne Rome semblait être sortie de