‹ Histoire universelleChapitre 12 sur 129 · SERVIUS TULLIUS · texte numérisé non relu

SERVIUS TULLIUS

( An de Rome 176. Avant Jésus-Christ 57G.)

Les sénateurs, indignés de l'atteinte que l'ambition de Tullius portait aux lois anciennes et à leurs droits, refusèrent de reconnaître son autorité, et lui firent craindre une chute aussi prompte que sa fortune. Tullius avait trop osé pour s'arrêter : un trône usurpé est sur un précipice : on peut en tomber, mais non en descendre. Dans l'extrême danger, l'extrême audace est sagesse : Tullius, bravant le courroux du sénat, convoque le peuple : il lui rappelle ses services passés, tout ce qu'il a fait pour le soulagement des pauvres; il expose le danger que lui fait courir la haine du sénat, haine qu'il ne s'est attirée que par son amour pour le peuple. Il remet les enfants de Tarquin sous la garde de ses concitoyens, et déclare qu'il va s'exiler dans la crainte de troubler le repos de Rome, où son existence devient le prétexte de la discorde.

Le peuple, touché de ses plaintes et flatté de sa déférence, le presse de rester, lui. offre la couronne, et procède à l'élection. Tous les suffrages s'étant réunis en sa faveur, il monta sur le trône sans avoir obtenu le consentement du sénat, qui ne ratifia le choix du peuple que longtemps après.

Tullius, craignant que l'illégalité de son pouvoir ne frappât enfin les espri.s d'un peuple mobile qui change si promptement son amour en haine et sa haine en amour, crut qu'il était nécessaire d'occuper l'opinion publique d'autres objets. Saisissant les premiers prétextes, il fit la guerre aux Véiens et à d'autres nations. La fortune couronna ses armes: il triompha trois fois, confisqua les terres des Cérètes, des Tarquiniens, des Véiens, et les distribua aux Romains. Les Etrusques, dont il pouvait craindre la résistance, jurèrent de nouveau l'observation des traités conclus avec Tarquin.

Attribuant ses succès à la faveur des dieux, il éleva trois temples à la Fortune. Soigneux de conserver l'affection du peuple, il réserva des terres communales pour les pauvres. Ce fut lui qui frappa le premier une monnaie, qu'on nomma pecunia parce qu'elle portait l'image d'une brebis. Il enferma dans la ville les monts Viminal et Esquilin, et partagea le peuple en dix-neuf tribus.

Après avoir prouvé sa reconnaissance à ses concitoyens qui l'avaient élu, il ihercha les moyens de regagner l'amitié des patriciens. Il savait que la faveur populaire est inconstante, et que la haine aristocratique est durable. Sous prétexte de faire un dénombrement et d'empêcher les pauvres de payer proportionnellement autant que les riches, il établit le cens. On reconnut parla que fô peuple formait un nombre de quatre-vingt mille hommes en état de porter B3 armes ; il le partagea en six classes, et chaque classe en centuries.

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La première classe fut composée de quatre-vingts centuries, dans lesquelles entrèrent tous les patriciens et les citoyens assez riches pour payer cent mille as d'airain et pour représenter un fonds de cent mille francs. 11 forma la seconde classe de vingt centuries; le tribut montait à soixante-quinze mille as; la troisième était de vingt centuries; ceux qu'il y plaça payaient cinquante mille as; la quatrième, de vingt centuries, et trente-cinq mille as; la cinquième, de trente centuries, et douze mille cinq cents as ; la sixième classe ne se formait que d'une seule centurie, où l'on fit entrer tous les pauvres, qu'on appelait prolétaires parce qu'ils n'étaient utiles qu'à la population. Us restaient dispensés de faire la guerre et exempts d'impôts.

Des armes différentes distinguaient toutes ces classes : la première les réunissait toutes; la deuxième n'avait point de cuirasse, et portait un écu au lieu de bouclier; on ne permettait pas de cuissards à la troisième; la quatrième était armée de boucliers longs, de piques et d'épées; la cinquième, de frondes, la sixième ne portait point d'armes.

Cette organisation, toute militaire en apparence, couvrait une profonde politique; car on convint en même temps que, lorsqu'on procéderait à l'élection des magistrats, ou lorsqu'il s'agirait de faire des lois, de déclarer la guerre, ou de juger des crimes d'État, on recueillerait les suffrages par centuries. Ainsi, sur quatre-vingt-treize centuries, la multitude n'avait qu'une voix; toutes les autres appartenaient aux patriciens et aux riches ; de sorte que les plus intéressés à l'ordre avaient plus de part à la confection des lois, et plus de charges à supporter. Les pauvres conservaient moins de droits politiques, et payaient moins de contributions. Avant ce grand changement on opinait par tête; depuis on ne rassembla plus les curies que pour des affaires de forme. A la naissance et à la mort de chaque homme, on portait une pièce de monnaie dans le temple de Junon.

Quelques mémoires, trouvés après la mort de Servius, ont fait croire que, las du pouvoir suprême, il voulait abdiquer et changer la monarchie en république.

Le dénombrement terminé, il assembla tout le peuple dans le Champ de Mars, et offrit aux dieux un sacrifice solennel. Ce fut ce monarque qui introduisit la coutume de rendre la liberté aux esclaves et de les racheter; et, comme on s'opposait à cette innovation, il répondit : « La nature a créé les • hommes libres; la loi doit réparer les fautes du sort, qui leur a seul lavi la »> liberté ; d'ailleurs l'intérêt de Rome est d'augmenter le nombre des citoyens. •> Ces raisons frappèrent les esprits, et le consentement devint unanime.

On affranchissait les esclaves publics par le dénombrement; les particuliers rendaient la liberté aux leurs, soit par testament, soit par une déclaration. Le maître frappait dans ce cas l'esclave avec une baguette pour marquer le dernier acte de son autorité. Cette forme d'affranchissement eut lieu, pour la première fois, en faveur d'un esclave nommé Vindex, qui avait découvert une conspiration.

Pendant longtemps les affranchis, quoique libres, ne purent être admis

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