SERVIUS TULLIUS
parmi les chevaliers ni parmi les sénateurs : ce ne fut que sous les empereurs qu'ils parvinrent aux plus hautes dignités.
Tullius montrait des lumières supérieures à celles qui jusque là avaient éclairé l'Italie. 11 prouva aux peuples latins l'utilité d'une confédération semblable à celle des Amphictyons dans la Grèce. Us adoptèrent son idée, et le traité qu'ils conclurent pour se confédérer avec Rome fut gravé sur une colonne d'airain. On l'écrivit en latin, mais en se servant des anciennes lettres de la Grèce; ce qui, selon Denys d'Halicarnasse, prouve l'origine grecque des Latins.
Servius eut deux filles, qu'il maria aux deux petits-fils de Tarquin. En formant ces nœuds, Lucius Tarquin, fier et cruel, se trouva uni avec une épouse douce et vertueuse; tandis qu'Arons Tarquin, son frère, d'un caractère doux et humain, eut en partage une femme ambitieuse, violente et capable de tous les crimes : on la nommait Tullie.
La conformité de caractère rapprocha bientôt Lucius et Tullie. Réunis tous deux par un amour criminel, par des projets coupables, et bravant les barrières que leur opposaient les lois et l'humanité, ils se défirent par le poison, l'une de son mari, l'autre de sa femme, et joignirent secrètement leurs mains homicides.
Ils ne trouvaient plus qu'un obstacle à leurs vues ambitieuses : c'était l'existence du roi. Tullie pressait son mari de le renverser et de monter sur le trône. « Ce palais, disait-elle, et le nom que vous portez, notre union illégitime même, » tout vous ordonne d'agir sans balancer. Je n'ai point commis tant de crimes » pour épouser un lâche; vous n'avez que deux partis à prendre : régnez ou » exilez- vous. Vous n'avez de choix qu'entre le trône et le bannissement; gou- » vernez Rome ou retournez, soit à Tarquinie, soit à Corinthe, pour y languir * dans l'ancienne obscurité de votre famille, que votre aïeul illustra et que » votre faiblesse avilit. »
Tarquin, enflammé par les reproches de cette femme détestable, se livre à ses conseils, partage ses fureurs, gagne une partie du sénat, séduit la jeunesse, corrompt le peuple, calomnie le roi; et, lorsqu'il se croit assez fort pour éclater, il sort entouré de satellites, s'avance sur la place , convoque les sénateurs, monte sur le trône, et, prenant audacieusement la parole, il rappelle au sénat que Servius a usurpé la royauté; que cet homme, à peine sorti de ses chaînes, méprisant les coutumes romaines et bravant les lois, s'est fait élire sans interrègne, et s'est emparé du gouvernement sans le consentement du sénat. Il l'accuse d'avoir chargé les riches de lourdes contributions, tandis qu'il exemptait les pauvres de tout impôt; il finit par exhorter les sénateur^ à secouer un joug si humiliant, et à faire descendre du trône cet homme né dans la servitude.
Au moment où il prononçait ces mots, Servius entre dans l'assemblée, et lui demande de quel droit il ose prendre sa place : « J'occupe celle de mon » aïeul, dit Tarquin, et j'en chasse un esclave qui a trop longtemps abusé de la » patience de ses maîtres. » Tullius et une partie du sénat répondent avec
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fureur i\ cette insolence. Les partisans de Tarquin prennent sa défense, la contestation s'échauffe. Attiré par ce tumulte, le peuple accourt : alors Tarquin se jette avec violence sur le vieux monarque, le saisit dans ses bras, le porte hors du sénat, et, du haut des degrés, le précipite sur la place publique.
Servius, froissé de sa chute et à demi mort, se traînait vers son palais, suivi d'un petit nombre de personnes assez courageuses pour rester fidèles au malheur; mais tout à coup une troupe de satellites de Tarquin l'atteint dans la rue Cyprienne, et le massacre pour obéir aux ordres de Tullie.
Celte fille dénaturée traverse en triomphe sur son char la place publique, entre dans le sénat, et salue la première son mari du nom de Roi. Tarquin, surpris lui-même de son audace, lui ordonne de se retirer. Comme elle revenait au palais, ses chevaux se cabrent, son cocher s'arrête, et, saisi d'horreur, lui montre le corps sanglant de son père. Cette femme parricide, ou plutôt cette furie, ordonne au cocher d'avancer, et fait passer les roues de son char sur le corps de l'auteur de ses jours : action atroce, qui donna depuis à cette rue le nom de Scélérate.
Servius Tullius avait régné quarante-quatre ans : on admirait sa bravoure, ses talents, sa prudence; mais, ingrat envers son bienfaiteur, il avait enlevé le trône à ses enfants. Sa propre fille, plus criminelle encore, l'en punit. Tarquin lui refusa les honneurs de la sépulture ; la tendresse conjugale y suppléa. Tarquinie, sa veuve, avec quelques amis fidèles, brava le courroux du tyran, porta, pendant la nuit, le corps du roi au tombeau qui devait le renfermer, et mourut de douleur peu de temps après.