‹ Histoire universelleChapitre 15 sur 129 · TARQUIN LE SUPERBE · texte numérisé non relu

TARQUIN LE SUPERBE

ment le sens de cette réponse, fit mourir les principaux citoyens de Gabies, et, délivré de tout obstacle, prit ouvertement le titre de Roi.

Il gouverna ensuite plus humainement qu'on ne l'avait espéré, et plaça son peuple sous la protection de Rome. Le traité qu'il conclut alors se voyait encore longtemps après dans le temple de Jupiter Sangus : il était écrit sur la peau d'un bœuf, qui couvrait un bouclier de bois.

Si ïarquin opprima Rome par ses cruautés, il l'embellit par sa magnificence : il acheva les égouts, entoura l'amphithéâtre de portiques pour qu'on y fût à couvert, et avança la construction du Capitole. Le peuple paya ces édifices par d'immenses travaux et par d'énormes contributions.

On voulut dans ce temps transporter dans un autre endroit les statues des dieux qui se trouvaient dans l'enceinte du Capitole, exclusivement dédié à Jupiter; mais les augures déclarèrent que le dieu Terme et la déesse de la jeunesse n'avaient pas voulu quitter leurs places. Ces pontifes, plus politiques encore que religieux, prétendaient ainsi prouver qu'à Rome la propriété serait toujours sacrée, que cette ville défendrait ses limites contre l'ennemi, et qu'elle conserverait une jeunesse et une vigueur éternelles.

En creusant la terre profondément, on y trouva la tète d'un homme teinte d'un sang vermeil ; les mêmes augures déclarèrent que les dieux annonçaient par ce phénomène que ce lieu serait un jour la capitale de l'Italie, et c'est ce qui fit donner le nom de Capitole (tiré du mot caput, tête) à ce mont qu'on appelait précédemment Saturnien ou Tarpéien.

Denys d'Halicarnasse raconte encore qu'une femme inconnue et étrangère apporta au roi neuf volumes des oracles des sibylles. Tarquin refusant le prix qu'elle en demandait, l'étrangère brûla trois volumes; elle revint; on la traita d'insensée, elle en brûla encore trois, et menaça même de jeter au feu les trois derniers. Tarquin, alors, consulta les augures, et, par leur conseil, paya ces trois livres qui furent confiés à la garde de deux officiers puhlics. Depuis, on les déposa sous les voûtes du Capitole; et comme ils périrent lors de l'incendie de cet édifice, pendant la guerre de Marius et de Sylla, on envoya par toute la terre faire des recherches pour former un nouveau recueil.

Les sibylles étaient des femmes qu'on croyait inspirées : les plus célèbres furent celles de Delphes, d'Érithrée, de Cumes en Italie, et de Cumes en Éolie. La politique se servit presque toujours à Rome, avec succès, de la superstition; mais comme l'erreur ne fournit jamais que des armes dangereuses, les chefs de l'État eux-mêmes, partageant la crédulité publique, furent souvent inquiets et tourmentés par les plus simples phénomènes.

Un serpent qui sortit un jour dans un temple d'une colonne de bois, alarma tellement Tarquin, qu'il envoya à Delphes deux de ses fils pour consulter l'oracle. Ces princes demandèrent que leur cousin Brutus partît avec eux, espérant se distraire par ses folies de l'ennui du voyage. Arrivés en Crèce, ils offrirent à Apollon des présents magnifiques, et se moquèrent de Brutus qui ne portait pour offrande qu'un bâton. Ils ignoraient que cette canne creuse renfermait

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une baguette d'or, emblème des projets cachés du futur libérateur de Rome.

Les princes demandèrent à l'oracle, quel était celui d'entre eux qui gouvernerait un jour l'État. « Ce sera, répondit l'oracle, celui qui embrassera le pre- » mier sa mère. » Les princes cachèrent avec soin cette réponse, afin que leur frère Sextus, resté à Rome, l'ignorât et n'embrassât pas avant eux la reine Tullie. Brutus, entendant autrement l'oracle, se laissa tomber et embrassa la terre, qu'il regardait comme la mère commune de tous les hommes.

Après avoir obtenu une autre réponse de l'oracle assez insignifiante pour le roi, puisque l'histoire n'en parle pas, les princes revinrent en Italie et trouvèrent Tarquin occupé à faire la guerre aux Rutules. Il assiégeait Ardée, leur capitale, à sept lieues de Rome.

La résistance des Rutules rendit ce siège long. Dans l'intervalle des combats, les princes passaient le temps en festins. Un jour les jeunes officiers les plus distingués de l'armée soupaient chez Sextus Tarquin. L'entretien tomba sur la sagesse des femmes, et chacun, échauffé par le vin, louait les vertus <> la beauté de la sienne aux dépens des autres.

Collatin, mari de Lucrèce et parent des princes, dit: « Pourquoi prolonger » une dispute que nous pouvons, si vous m'en croyez, terminer et juger promp- » tement?Rome est peu éloignée; montons à cheval; allons surprendre nos » femmes ; rien n'est plus propre à décider la question que l'état où nous les » trouverons dans un moment où elles ne peuvent nous attendre. »

Cet avis est adopté ; ils partent précipitamment, et arrivent d'abord à Rome, où ils trouvent les princesses passant la nuit dans l'ivresse des fêtes et dans le tourbillon des plaisirs. De là ils vont à Collatie ; Lucrèce s'offre à leurs regards, solitaire, enfermée avec ses femmes, et occupée à coudre. D'un commun accord on lui adjugea la victoire, et elle jouit de ce triomphe avec une modestie qui l'en rendait plus digne.

Mais cette vertu même, ainsi que sa beauté, firent naître dans l'âme de Sextus Tarquin une passion aussi violente que criminelle. Peu de jours après, incapable de se vaincre, et entraîné par son amour, il quitte secrètement l'armée, arrive à Collatie, entre chez Lucrèce ; et, après avoir vainement essayé tous les moyens de séduction, il s'écrie qu'il va la poignarder, mais que, voulant lui ravir à la fois la réputation et la vie, pour la punir de ses mépris, il tuera un esclave, et le placera dans son lit.

Lucrèce bravait la mort; mais, ne pouvant supporter l'idée du déshonneur, elle n'opposa plus de résistance au prince, et lui laissa consommer son crime.

Dès qu'il fut parti, plongée dans le désespoir, elle écrivit à son père et à son mari de venir promptement chez elle, accompagnés chacun d'un ami. Ils accoururent avec Valérius et Brutus.

Collatin demanda à sa femme quel motif la portait à l'appeler, et quel événe* ment depuis son départ avait altéré son bonheur. « Quel bonheur, répondit Lu- » crèce en versant un torrent de larmes, peut conserver une femme qui a perdu » l'honneur? Un perfide a souillé votre lit ; mon corps seul se trouve coupable, » mon cœur est innocent; ma mort le prouvera. Promettez-moi que l'adultère

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* sera puni de son crime. Sextus Tarquin est venu cette nuit dans votre maison, » non comme un hôte, mais comme un ennemi. Sa violence a remporté un » triomphe bien fatal pour moi, mais qui sera plus funeste pour lui si vous êtes » des hommes courageux. »

Son père, son époux, Valérius et Brutus jurèrent de la venger, et s'efforcèrent de la consoler, en l'assurant qu'on n'était point coupable par une faute involontaire. « Je vous laisse juges, reprit Lucrèce, du forfait de Sextus et de son chali- »> ment : quant à moi, je m'absous du crime et non du supplice. Je ne veux pas »» qu'aucune femme outragée s'autorise jamais de l'exemple de Lucrèce pour

• survivre à son déshonneur. » A ces mots, elle s'enfonce dans la poitrine un poignard qu'elle tenait caché.

Son père et son époux jettent de grands cris. Brutus, sans verser des larmes inutiles, tire du sein de Lucrèce le poignard sanglant : « Je jure, dit-il, par ce » sang si pur et si chaste, souillé par Tarquin, et je vous atteste, grands dieux ! » que, le fer et la flamme à la main, je poursuivrai la vengeance de ce crime sur » le tyran, sur sa femme, sur toute son odieuse famille, et que je ne souffri- » rai pas désormais que personne règne dans Rome. »

Collatin, Lucrétius et Valérius, surpris et découvrant tout à coup dans l'insensé Brutus tant d'élévation, de courage et de génie, répétèrent avec transport son serment.

Ce serment devint bientôt le signal d'un soulèvement général. Le corps de Lucrèce, porté tout sanglant sur la place de Collatie, embrase tous les cœurs du désir de la vengeance. La jeunesse prend les armes. Brutus la commande; il court avec elle à Rome, et place des gardes aux portes de Collatie, afin qu'aucune nouvelle ne puisse parvenir à Tarquin.

Le peuple romain s'alarme d'abord à l'aspect de cette troupe armée : bientôt la vue des chefs le rassure. Brutus, profitant du droit de sacha.rge de capitaine des célères, convoque les citoyens, monte à la tribune, raconte la scène sanglante de Collatie, la perfidie de Sextus, le sort de Lucrèce, sa mort héroïque. Jl réveille dans toutes les âmes le souvenir des crimes de Tarquin, ses confiscations, les supplices, le meurtre du roiScrvius, la barbarie atroce deTuIlie. 11 retrace avec chaleur tous ces forfaits, en voue les auteurs à l'exécration publique, et appelle sur eux la vengeance des furies. Ce discours, freq uemment interrompu par de vives acclamations, dissipe la terreur, fait renai'tre le courage; le génie de Brutus a révélé le secret de toutes les âmes. Cette h nmense assemblée du peuple romain n'a plus qu'une opinion, qu'un senlimt nt, qu'une volonté : Brutus a prononcé de nouveau son serment; tout le peup le le répète, et ordonne que Tarquin, sa femme et ses enfants seront bannie à perpétuité.

Sans perdre de temps, laissant le gouvernement de Rome à Lucrétius, qui se trouvait alors préfet, Brutus, à la tète d'une jeunesse ardente, vole vers Ardée dans le dessein de soulever l'armée, et la féroce Tulli<; se sauvt* du palais, poursuivie par les imprécations du peuple.

Cependant Tarquin, informé dans son camp de cette; révolution, venait de partir brusquement pour Home. Brutusj averti de sa marche, prit un a utre die 1J-

U îW;pi;iïuq;

min afin d'éviter sa rencontre. Us arrivèrent tous deux en meule temps, l'un à Ardée et l'autre à Home.

Le roi trouva les portes de la ville fermées, et les magistrats vinrent lui signifier le décret de son exil. Son armée reçut Brutus avec transport, et chassa du camp les enfants du tyran. Tarquin se vit obligé de mendier un asile chez ses ennemis. Deux de ses fils l'accompagnèrent en Étrurie. Sextus se retira à Gabies; l'armée romaine conclut la paix avec les habitants d'Ardée, et revint à Home affermir et défendre la liberté.

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