II
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Peu de temps après, le sénat rendit un décret qui assignait aux chevaliers un rang distingué dans les spectacles publics. Othon, connu pour avoir proposé cette loi, entrant au théâtre, se vit sifflé par le peuple et applaudi par l'ordre équestre. La contestation s'échauffa entre les deux partisses huées on en vint à l'altercation la plus violente, de là aux menaces. On était au moment de terminer la querelle par un combat. Cicéron, informé du tumulte, se rend au théâtre, commande au peuple de le suivre au temple de Bellone, et prononce devant lui un discours qu'on cita pendant plusieurs siècles comme un exemple admirable de l'empire de l'éloquence sur les passions. Cet orateur entraînant se rendit tellement maître en peu d'instants de l'esprit de la multitude, qu'on la vit, retournant au spectacle, combler Othon de témoignages d'estime et de respect. On a cru que Virgile avait voulu faire allusion à ce triomphe de l'orateur romain, dans ces beaux vers où il compare Neptune calmant les flots agités à un grave magistrat dont l'aspect majestueux et les paroles sévères répriment les fureurs d'une multitude irritée. Le charme de l'éloquence de Cicéron avait tant d'attraits pour les Romains, que si nous en croyons Pline, le peuple, oubliant ses besoins et ses occupations, sacrifiait ses travaux, ses repas, ses plaisirs pour le suivre et pour l'écouter.
Bientôt le consul eut à combattre un ennemi plus formidable, et à sauver la république d'un plus grand péril. Un patricien, ir.ustre par sa naissance, doué d'une grande force d'esprit et d'une extrême audace, incapable de modération dans ses désirs, de crainte dans les dangers, habile à s'attirer l'estime des honnêtes gens par son hypocrisie, l'amitié des méchants par ses vices, la bienveillance de la multitude par ses profusions, et le dévouement des soldats par sa vaillance, Lucius Sergius Catilina, nourri dans les discordes civiles, méditait depuis longtemps le dessein de renverser la liberté publique et d'arriver à la tyrannie par les chemins sanglants que Marius, Carbon et Sylla lui avaient tracés.
Si le portrait de ce conspirateur célèbre, peint par Cicéron lui-même, est ressemblant et fidèle, Catilina offrait dans son caractère un mélange inouï des qualités les plus opposées. On y voyait les traits, et, pour ainsi dire l'esquisse des plus grandes vertus; mais chacune d'elles était défigurée dans le fond de son âme par des vices odieux. Lié secrètement avec tout ce que la république contenait d'hommes corrompus et de scélérats, il ne montrait extérieurement d'estime et d'admiration que pour les personnages les plus vertueux de la république. En entrant dans sa maison, la pudeur était offensée par la vue des peintures les plus lascives et par celle des objets qui excitent le plus vivement à la débauche; mais on y voyait en même temps tous ceux qui peuvent servir d'aiguillon au travail, à l'étude, à l'industrie. C'était à la fois un théâtre de vices et une école de philosophie et d'exercices militaires. Jamais monstre ne réunit tant de qualités contraires, et qui semblent mutuellement s'exclure; jamais aucun homme ne sut mieux séduire la vertu et plaire au crime; nui ne professa de meilleurs principes, et n'en suivit de plus détestables; nul ne fut plus outré dans la débauche, et plus patient pour
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supporter la fatigue et les privations. L'excès de ses prodigalités égalait celui de son avance. Aucun ambitieux ue posséda mieux le talent de se faire $eç amis. Il partageait avec eux son argent, ses équipages, son crédit et ses maîtresses. 11 n'était point de crimes qu'il ne fût prêt à commettre pour les servir. Son caractère souple prenait toujours la forme et la couleur les plus convenables à ses desseins. Parlait-il a dus philosophes austères, à des hommes mélancoliques, l'air triste et chagrin lui devenait naturel; environné d'une jeunesse folâtre, il la surpassait en enjouement. Sérieux avec les hommes graves, léger avec les étourdis, plus audacieux que les plus téméraires, plus voluptueux que les plus débauchés, cette mobilité dans l'esprit, cette variété incroyable dans les mœurs, avaient rangé parmi ses partisans, nonseulement tous les hommes sans conduite et sans principes de l'Italie et des provinces, mais plusieurs illustres personnages de la république, qui s'étaient laissé séduire par ses faux dehors de vertus.
Dès sa plus tendre jeunesse, Catilina s'était souillé de beaucoup d'infamies, en achetant la faveur de Sylla par des meurtres. Il avait depuis débauché une jeune patricienne, et corrompu la vestale Fabia, belle-sœur de Cicéron. Violant les lois divines et humaines, il sacrifia la nature même pour satisfaire une passion honteuse. Enflammé d'amour pour Aurélia Orestilla, dont aucun honnête homme ne loua jamais que la beauté, il poignarda son propre fils dont l'existence et les droits empêchaient Orestilla de consentir à l'épouser, et il accomplit son infâme hymen dans la maison qu'il venait de souiller par cet exécrable meurtre. Il parait que ce crime hâta l'exécution de ses desseins ambitieux. Son âme agitée avait besoin de grands mouvements pour échapper aux remords. Craignant le courroux des dieux et la vengeance des hommes, il trouvait un ennemi implacable au fond de son cœur. Il ne pouvait goûter aucun repos ni le jour ni la nuit; sa conscience était son bourreau : aussi son teint décoloré, ses regards sombres, sa marche tantôt lente et tantôt précipitée, montraient les symptômes d'une raison égarée.
Catilina, s'entourant avec soin d'une sorte de garde choisie parmi des scélérats, des brigands, des hommes sans mœurs et sans aveu, grossissait cette troupe en y faisant entrer une foule de jeunes gens endettés, qu'il pervertissait par ses artifices, qu'il formait au crime, et qu'il accoutumait à mépriser le» lois, les périls et les caprices de la fortune. 11 s'en servait comme de faux témoins, leur faisait faire de fausses signatures; et, certain de leur obéissance lorsqu'il avait une fois détruit leur réputation, il en exigeait des crimes plus hardis; souvent même il leur commandait sans motifs des assassinats, aimant mieux les rendre cruels sans nécessité que de laisser leur esprit s'engourdir et leurs mains se déshabituer du crime.
Sur de leur dévouement, et comptant sur l'appui des anciens soldats de Sylla, ruinés par leurs débauches et qui regrettaient la licence des guerres civiles, Catilina crut le moment d'autant plus favorable pour asservir la république, que les armées romaines qui auraient pu combattre se trouvaient alors conduites par Pompée aux extrémités de l'Uri^U. L'éloignement de ce grand
capitaine, le mécontentement des provinces, les murmures des alliés, Ja corruption du peuple et l'aveugle sécurité du sénat, lui donnaient l'espérance d'un succès prompt et facile. Mais, avant d'employer la force ouverte, appuyé par ses nombreux amis, il tenta de parvenir au consulat, dans l'intention de s'armer d'un litre légal pour renverser les lois.
Ce n'était pas la première fois qu'il recherchait cette dignité; ce n'était pas la première fois non plus qu'il méditait des crimes pour y parvenir. Quelque temps auparavant, Publius Autronius et P. Sylla, convaincus de brigues, se virent exclus du consulat pour lequel ils avaient été désignés. Catilina sollicita vivement les suffrages du peuple, dans l'espoir de les remplacer; mais accusé lui-môme d'avoir commis beaucoup d'excès, de concussions et de rapines dans sa préture en Afrique, on refusa de l'admettre au nombre des candidats, et le peuple élut consuls Torquatus et Cotta.
Catilina, furieux de cet affront, voulut arracher par la violence l'autorité qu'il ne pouvait obtenir légalement; et, de concert avec Autronius et Cnéius Pison, il résolut, à la tête d'un nombreux parti, d'assassiner, le 1er janvier, les consuls, et de s'emparer de leur autorité. Pison devait ensuite être nommé par eux au commandement de l'Espagne. L'indiscrétion de l'un de leurs complices fit éventer le complot, et les força, non d'y renoncer, mais d'en remettre l'exécution au 5 février. Une grande partie des sénateurs devait périr sous leurs poignards.
Au jour fixé, Catilina trop impatient de satisfaire sa vengeance et son ambition, donna trop précipitamment le signal convenu. Les conjurés qui se trouvèrent à la porte du sénat n'étaient pas encore arrivés en assez grand nombre pour seconder ses desseins. Ainsi son ardeur fit échouer cette première conjuration. Pison seul parut d'abord en recueillir les fruits; il obtint le gouvernement de l'Espagne par le crédit de Crassus, qui voulait, en le nommant, satisfaire sa haine contre Pompée, dont ils étaient tous deux ennemis. Les vices mêmes de Pison le servirent en cette circonstance, et le sénat consentit avec joie à l'éloignement d'un homme si dangereux. Il partit pour son gouvernement, où il périt dans une émeute que suscitèrent contre lui quelques agents de Pompée.
Catilina, loin d'être découragé par le peu de succès de son entreprise, s'occupa constamment à chercher les moyens d'en mieux assurer la réussite. Travaillant sans relâche à ranimer ses partisans, dont le nombre grossissait chaque jour, il encourageait les uns par des promesses, les autres par des présents, flattait toutes les passions, aigrissait les ressentiments, encourageait l'ambition, enflammait la cupidité, faisait espérer aux scélérats l'impunité, aux pauvres la fortune, aux esclaves la liberté, aux soldats le pillage, aux plébéiens l'abaissement des grands. Plusieurs membres du sénat, séduits par ses artifices et par l'espoir du partage de la suprême puissance, entrèrent dans cette conspiration. On y voyait le préteur C. Cornélius Lentulus, Céthégus, Autronius, Cassius Longinus, Publius et Servius Sylla, neveux du dictateur; Varguntéius, Quintius Annius, Porcius Lecca, Lucius Bestia, Quintius Curiusjet, parmi les
chevaliers, Fulvius Nobihor, Statilius, Gabinius Capito, et Caïus Cornélius. On crut môme dans le temps que Crassus, par haine contre Pompée, favorisât secrètement, mois en évitant de s'y compromettre, une conspiration dont il se flattait de profiter si elle eût réussi.
Lorsque Catilina crut son parti assez fort et l'occasion assez favorable pour agir, il réunit les conjurés que, jusque là, il n'avait vus qu'en particulier. « En
■ vain, leur dit-il, tout conspirerait pour me donner les plus grandes espé- » rances; je n'irais point, aveugle en mes désirs, sacrifier le certain à rincer-
■ tain, si je n'avais pas déjà éprouvé votre courage et votre fidélité. Je vois en >• vous des âmes fortes; nous avons les mêmes amis, les mOmes ennemis; la » conformité de nos intérêts, seule base des unions solides, et votre inébran- >• lable intrépidité, voilà ce qui m'inspire assez d'audace pour exécuter la plus * haute entreprise. Les malheurs que nous éprouvons, et le sort qui nous » attend si nous ne savons pas reconquérir notre liberté, m'affermissent dans » mes projets. Rome est tombée sous le joug d'un petit nombre d'hommes » avides et puissants. Les rois, les princes, les peuples sont devenus leurs tri- » butaires; et nous voyons tout ce qui existe de citoyens honnêtes et coura- » geux, dans l'ordre de la noblesse comme dans celui des plébéiens, confondus » avec la populace, privés de tout crédit et de toute autorité, et soumis aux » caprices de ceux que nous ferions trembler si la république existait » encore.
» Le pouvoir, les honneurs, les richesses, voilà leur partage; les périls, les » affronts, les supplices, voilà le nôtre. Jusques à quand, braves amis, souffri- » rez-vous une telle indignité! Ne vaut-il pas mieux risquer de mourir avec » courage que de languir longtemps victimes et jouets de leur orgueil et de » terminer sans éclat une vie aussi honteuse qu'infortunée?
» J'en atteste les dieux et les hommes, la victoire est dans nos mains : nous » sommes à la fleur de l'âge et dans la vigueur de l'esprit; nos ennemis sont ■ cassés par les années, énervés par les richesses. Osons seulement les atta- » quer; ils tomberont presque d'eux-mêmes! Eh! qui pourrait supporter le » luxe de ces insolents! Ils comblent les mers, ils aplanissent les montagnes, » ils remplissent Rome de leurs palais; l'univers entier contribue à leurs dé- » bauches, et l'excès de leurs prodigalités ne peut épuiser leur fortune, tandis » que nous sommes privés du nécessaire, et qu'ils nous laissent à peine un » modeste foyer. La misère règne dans nos maisons; une foule de créanciers » nous entoure; notre situation présente est affreuse, l'avenir est encore plus » teri ible. Nous ne possédons de biens qu'une àme assez forte pour sentir vive- » ment le malheur de notre existence. Quand vous réveillerez-vous donc? Ce » que vous avez désiré si souvent, la liberté, les richesses, les dignités, la » gloire, je les présente à vos regards; ce sont les récompenses que la fortune » destine aux vainqueurs. Que puis-je vous dire de plus? Le péril, la pauvreté, » l'occasion, l'intérêt public, les riches dépouilles (pie nous promet la guerre, » >ous encourageront plus éloquemment que tous mes discours. Je m'offre à » vous servir comme général ou comme soldat; mon ûme et mon bras ne
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» vous abandonneront jamais; tous vos vœux seront plus facilement satisfaits » par moi, si vous parvenez à me taire nommer consul. Je compte sur vos » efforts réunis; vous ne tromperez pas mon attente, et vous ne préférerez » certainement pas l'opprobre à l'honneur et la servitude à l'indépendance. »
Après ce discours, ils se lièrent tous plus étroitement par un serment redoutable; et l'on dit que, Catilina leur ayant présenté un affreux mélange de vin et de sang humain, ils vidèrent cette horrible coupe, et dévouèrent ensuite leurs ennemis aux dieux infernaux.
L'ombre épaisse du mystère couvrait cette vaste conjuration : les consuls s'enivraient de la gloire de Pompée, le peuple se livrait à la joie d'un état prospère, le sénat s'endormait dans une aveugle sécurité; Rome, tranquille au bord d'un précipice, se trouvait au moment de périr sans être avertie du danger. L'inconstance d'une femme, l'indiscrétion d'un amant et la fermeté d'un consul la sauvèrent.
Quintius Curius, un des conspirateurs, avait follement épuisé sa fortune pour obtenir les faveurs d'une patricienne nommée Fulvie. Elle le méprisa dès qu'elle le vit ruiné; ses prières, ses larmes ne pouvaient la fléchir. Tout à coup le nouvel espoir que lui donnait la conjuration ranime sa confiance. 11 ne s'abaisse plus aux supplications, il commande, il menace; il annonce un changement prochain dans sa fortune. Fulvie étonnée, soupçonnant un important secret, raconte, sans nommer son amant, ce qu'elle a vaguement découvert de la conjuration. La nouvelle se répand, circule avec rapidité : on s'effraie d'autant plus qu'on ne sait rien de positif: l'imagination va toujours plus loin que la réalité. On était au moment des comices; le danger commun fait taire la jalousie des patriciens contre Cicéron; on ne se rappelle plus que ses vertus et ses talents : toutes les intrigues de Catilina échouent; le peuple lui refuse ses suffrages, et choisit à l'unanimité pour consuls Marcus Tullius Cicéron et Caïus Antonius.
Cette élection, qui enlevait aux conjurés tout moyen légal pour arriver à leur but, ne lit qu'augmenter leur fureur. Catilina, redoublant d'activité, remplit de ses partisans les postes les plus importants de l'Italie, et leur distribua des armes. Ses complices nombreux, à force d'emprunts, de vols et de crimes, lui trouvèrent assez d'argent pour qu'il pût envoyer à Fésule Manlius, qui se chargea de lever une armée. Les soldats de Sylla et tous les hommes sans aveu de l'Italie entrèrent à l'envi dans ses légions : toutes les courtisanes, toutes les femmes corrompues de Uome fournirent aux dépenses de cet armement. Au milieu d'elles on remarquait Sempronia, aussi distinguée par la culture de son esprit et par ses talents que par sa naissance et par sa beauté. Dédaignant le bonheur domestique que lui offraient un époux vertueux et des enfants bien nés, elle s'était abandonnée aux voluptés, et n'avait pas plus ménagé sa fortune que sa réputation. Uuinée par ses excès, elle ne trouva de ressources que dans le crime, et commit beaucoup de forfaits dont l'audace étonnait les hommes les plus hardis.
Tels étaient les agents de Catilina. De concert avsc eux, il forma le dessein
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de soulever les esclaves, d égorger le sénat, d'incendier Rome, et d'établir sa domination sur les ruines fumantes de la république, Cicéron, destiné à la sauver, avait pénétré les projets de Catilina, et le surveillait avec une infatigable activité. Employant adroitement l'entremise de Fulvie, il sut déterminer par elle le faible Curius à trahir ses complices; et, pour qu'aucun obstacle n'embarrassât sa marche, il s'assura de son collègue Antoine, en promettant à sa cupidité le gouvernement de la Macédoine.
Les conjurés, redoutant la vertu du consul, et cherchant les moyens de se dérober à son œil vigilant, l'entouraient incessamment de leurs pièges, le menaçaient chaque jour de leurs poignards. Catilina ne croyait pas pouvoir renverser Rome sans abattre sa tête; mais le consul, toujours environné d'amis et de clients assidus, évita par sa prudence toutes les embûches qu'il lui dressait. Bientôt il apprit que Catilina rassemblait dans Rome des magasins d'armes, et plaçait des troupes d'hommes dévoués dans différents quartiers de la ville. Enfin ce hardi conspirateur, réunissant une seconde fois les conjurés au milieu de la nuit, se plaignit de leur lenteur, leur dit que Manlius prenait les armes et qu'il devait partir lui- môme pour le rejoindre; mais il leur déclara qu'avant tout il fallait se défaire de Cicéron. Cornélius Lentulus offrit de se rendre cette même nuit chez le consul, qui ne pouvait refuser la visite d'un préteur, et il jura de le poignarder. Varguntéius promit de le seconder. Curius, présent à cette délibération, fit à l'instant prévenir Cicéron par Fulvie du péril imminent qui le menaçait. Les assassins trouvèrent sa maison fermée, gardée, et ne purent consommer leur crime.
Cicéron avait enfin percé le voile qui couvrait cette horrible conjuration. Il n'ignorait aucun des projets de Catilina, et, quoiqu'il n'eût pas une connaissance très-positive de ses moyens d'exécution et des forces de Manlius, il crut cependant devoir, sans différer, communiquer au sénat toutes les lumières qu'il avait pu recueillir. Sur son rapport, les sénateurs rendirent un décret qui revêtit les consuls d'un pouvoir presque absolu, en les chargeant de veiller au salut de la république.
Peu de jours après, le sénat fut informé par eux que Manlius venait de prendre les armes à la tête d'un corps considérable, que les esclaves de Capoue s'étaient révoltés, et qu'on faisait en Italie d'immenses transports de munitions de guerre. Un nouveau décret ordonna le rassemblement des légions, sous les ordres de Marcius, de Métellus Créticus et de Pompéius Ruffus.
Cicéron fit fortifier le lieu où se rassemblait le sénat, et distribua des corps de garde dans toute la ville : il promit en même temps de grandes récompenses à tous ceux qui donneraient quelques indices sur k's desseins des conjurés. La publication de ces décrets changea tout à coup la face de Rome : à l'ivresse des triomphes, au calme de la paix, à la licence des fêtes et des festins succédèrent une morne tristesse, une terreur générale, une consternation universelle. L'auteur de tous ces désordres se montrait seul sans crainte au milieu de cette, ville agitée. Poursuivant intrépidement ses criminelles manœuvres, il eut même l'audace de se présenter au sénat et d'y prendre sa place accoutumée. Les
sénateurs, saisis d'horreur à son aspect, s'éloignèrent tous de lui; et sa témérité excita l'indignation du consul Cicéron, qui improvisa, en le voyant, un discours dont l'éloquence égala justement sa renommée à celle de Démosthène.
« Jusques à quand, Catilina, dit-il avec véhémence, jusques à quand abusercz- » vous de notre patience? Serons-nous longtemps encore le jouet de votre » fureur? Où s'arrêtera votre audace effrénée? Eh quoi! cette garde qui veille » sur le mont Palatin, ces soldats qui parcourent la ville, la consternation du » peuple, les précautions prises pour défendre ce temple où s'assemble le » sénat, l'afïluence des citoyens qui nous entourent, les regards des sénateurs » fixés sur vous, rien ne vous étonne, ne vous effraie, ne vous arrête! Ne «comprenez-vous pas que vos complots sont découverts! ignorez- vous en- » core que tous vos pas sont éclairés, que votre conjuration est, pour ainsi » dire, enchaînée? Croyez- vous qu'il existe ici un sénateur qui ne soit pas » informé de ce que vous avez fait la nuit dernière et la nuit qui l'a pré- » cédée, du lieu de vos assemblées, des conjurés qui s'y sont rendus, des » funestes résolutions que vous y avez prises? 0 temps! ô mœurs! le sénat » connaît toutes ces infamies, le consul les voit, et Catilina respire encore! Il » respire ! que dis-je? il paraît au sénat, il s'assied parmi nous, il est présent a » nos délibérations; son œil farouche cherche et désigne entre nous ses vieti- » mes ; et nous, hommes courageux , nous croyons remplir suffisamment nos » devoirs en détournant de notre sein le poignard de ce furieux!
» Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû vous envoyer au supplice. » Depuis longtemps la mort que vous faites planer sur nos têtes aurait dû frap- » per la vôtre. »
Cicéron rappelle ensuite les nombreux exemples qui auraient pu l'autoriser à faire périr Catilina. 11 lui prouve qu'en l'envoyant au supplice il aurait plutôt à craindre qu'on l'accusât de lenteur que de cruauté. > Mais, ce que j'aurais dû » faire depuis longtemps, ajoute-t-il, j'ai mes raisons pour différer encore. Je » vous ferai mourir quand il n'existera plus dans Home de citoyens assez mé- » chants, assez pervers, assez semblables à vous pour ne pas applaudir à votre » supplice. Tant qu'il restera quelqu'un qui ose vous défendre, vous vivrez, » mais vous vivrez, comme aujourd'hui, entouré d'une garde nombreuse qui » arrêtera toutes vos entreprises : partout je placerai autour de vous des yeux » vigilants pour vous observer, et des oreilles pour vous entendre. »
Le consul développe aux yeux du conspirateur tout le plan de sa conspiration, et lui démontre qu'il connaît chacun de ses projets, qu'il voit toutes ses actions, qu'il lit dans toutes ses pensées.
« Catilina, s'écrie-t-il, sortez enfin de Piome! les portes sont ouvertes, partez ! » le camp de Manlius demande son général ! emmenez tous vos complices, pur- » gez la ville de votre présence; je ne cesserai de prendre l'alarme que lorsque » les murailles de Rome seront entre vous et moi. Vous ne pouvez rester plus » longtemps parmi nous : non, je ne le souffrirai pas, je ne le permettrai pas, » je n'y consentirai jamais. »
Après avoir tracé vivement le tableau de sa vie infâme, et lui avoir prouvé
qu'il est l'objet de la crainte, de la haine et du mépris de tous les citoyens vertueux, il suppose que Home elle-même se lève tout à coup, et lui adresse ces paroles :
« Depuis quelques années, Catilina, il ne s'est commis aucun crima dont tu » n'aies été l'auteur ou le complice, aucune infamie dont tu ne te sois souillé. » On t'a vu impunément piller les alliés, ravager l'Afrique, assassiner un grand » nombre tic citoyens. Tu es devenu assez puissant pour mépriser les lois, pour » braver les tribunaux : j'ai longtemps gémi de ces excès sans les punir; mais » aujourd'hui ton nom seul met tout en alarmes; le bruit le plus léger fait ■ craindre les coups de Catilina; au moindre mouvement on croit voir briller » ton poignard; on ne peut former contre moi aucune entreprise qui n'entre » dans la chaîne de tes crimes. Je ne puis te supporter davantage; ma patience » est à son terme; retire-toi donc, et calme mes terreurs! Si elles sont fondées, » je ne veux pas être la victime de ta perfidie; si elles sont vaines, je veux » enfin cesser de te craindre. »
Cicéron , ayant ainsi terrassé le conspirateur par les foudres d'une éloquence dont nous ne donnons ici qu'une faible idée, prouve au sénat que la mort de Catilina ne ferait qu'éloigner l'orage sans le dissiper pour toujours, qu'on douterait peut-être de la conjuration, qu'on crierait à la tyrannie , nais qu'en forçant au contraire cet ennemi public à se bannir lui-même avec ses complices , et à faire éclater, les armes à la main, ses odieux projets, on arrachera jusqu'à la racine des maux qui menacent la patrie. Tel est le but de la péroraison de cette fameuse harangue.
« Partez, Catilina, dit le consul; hâtez vous de commencer une guerre im- » pie; et toi, puissant Jupiter, que nous avons nommé Slator, parce que sous »> les mêmes auspices on bal.it Rome et on institua ton culte, toi, auguste pro » tecteur de cette ville et de cet empire, préserve-nous, je t'en conjure, de la
• fureur de Catilina et de ses complices. Embrasse la défense de tes autels , de » nos temples, des maisons, des remparts de Rome, de la fortune, de l'exis- » tence de tous les citoyens; extermine ces brigands de l'Italie, ces ennemis » de toute vertu, ces bourreaux de leur patrie, tous liés étroitement par des » serments exécrables et par une association de forfaits! Qae, frappés de tes
• (ordres pendant leur vie, et châtiés par ta justice après leur mort, ils soient » tous condamnés à d'éternels supplices! »
Catilina, contraignant sa violence, et s'abaissant, contre sa coutume, à la prière, supplia les sénateurs de ne pas croire légèrement à des calomnies dictées par une haine personnelle. Il vanta pompeusement ses services, ceux de ses ancêtres, et s'efforça de prouver qu'il était absurde de craindre un patricien intéressé par son rang et par sa naissance à la conservation de la république, tandis que l'on confiait imprudemment le salut de l'État à un homme nouveau, et qu'on armait d'un pouvoir presque despotique un étranger, un habitant d'Arpinum, qui ne possédait pas une maison dans Rome, et qui décidait insolemment de l'honneur et de l'existence des plus nobles citoyens. Enfin, ne pouvant plus contenir son courroux , il éclata en menaces et en injures
contre le consul; mais de toutes parts alors on l'interrompit, et les sénateurs, se levant, l'accablèrent tous à la fois des noms de traître et de parricide, Catilina, transporté de fureur, s'écria : « Puisqu'on me pousse à bout, et puisque mes » ennemis m'y forcent, j'éteindrai dans un incendie les feux qu'on lance sur » moi , et je vous entraînerai tous dans ma ruine. »
Aces mots, il sort du sénat, rassemble les conjurés, les charge de grossitles forces du parti, de hâter la perte du consul , et de tout préparer pour remplir Rome de flammes et de carnage, au moment où il se présentera aux portes de la ville, à la tête de son armée, ce qu'il promet de faire sous peu de jours. Après avoir ainsi enflammé leur courage et ranimé leurs espérances, il part, suivi de quelques amis, et se rend au camp deManlius. Celui ci répandait déjà dans toute l'Italie des proclamations pour soulever le peuple contre la tyrannie du sénat, contre l'avidité des grands, contre l'injustice des lois, et promettait aux pauvres le partage du domaine public.
Catilina, ne pouvant perdre l'habitude de tromper, au moment môme ou il commençait la guerre civile, écrivit à Catulus et à d'autres sénateurs pour se disculper, et les assura qu'il ne sortait de Home que dans le dessein de se soustraire à l'injuste persécution de ses ennemis. En arrivant au camp, il prit audacieusement les faisceaux, toutes les marques de la dignité cousulaire, et fit porter devant lui l'aigle d'argent qui avait autrefois servi d'enseigne à Marius.
La crainte qu'inspiraient son nom et son armée protégeait tellement ses complices, que, malgré toutes les récompenses promises aux dénonciateurs, aucun citoyen n'osa déposer contre eux, et qu'aucun conjuré ne déserta sa cause. Le péril devenait imminent : les soldats, les esclaves, les prolétaires et presque tous les artisans se montraient favorables à la conjuration. Lentulus profitait de sa charge de préteur pour grossir journellement son parti. Désirant augmenter ses forces par le secours de quelques peuples étrangers, il chargea Umbranus de faire entrer dans la conspiration les députés des Allobroges qui se trouvaient alors à Home. Ces ambassadeurs, mécontents d'un lourd tribut qui endettait et ruinait leur pays, se plaignaient hautement alors des r:< gueurs et delà dureté du sénat. Umbranus avait servi dans les Gaules, et connaissait les principaux personnages de ce pays. Profitant adroitement de la circonstance, il plaignit le sort des Allobroges, et leur fit entrevoir l'espérance de libérer leur république. Accueilli favorablement par eux, et croyant pouvoir les décider à obtenir par les armes une justice qu'on refusait à leurs réclamations, il les conduisit chez Dccimus Brutus, et leur développa en présence de Gabinius tout le plan de la conjuration. 11 leur montra même avec une extrême imprudence la liste qui contenait les noms de tous les conjurés.
Les députés, tentés par l'occasion et frappés de la force du parti qui s'offrait à eux pour soutenir les intérêts de leur patrie, s'engagèrent à entrer dans la conspiration; mais, après avoir quitté les conjurés, ils réfléchirent aux dangers qui les menaçaient si cette conjuration échouait. Ils flottaient ainsi entre la crainte et l'espérance, lorsque le génie de Rome, comme le dit Salluste, parais*
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sant tout à coup les inspirer, leur fit prendre la résolution de tout découvrir au sénateur Quintus Fabius Sanga, protecteur de leur république; car, dans ce temps, chaque peuple avait alors dans Home son protecteur, comme chaque client son patron.
Fabius Sanga informa promptement Cicéron de tout ce qu'on venait de lui découvrir. Le consul s'attacha les députés par des promesses, les tranquillisa sur les intérêts de leur patrie, et leur enjoignit de feindre un zèle ardent pour les conjurés, afin d'être mieux informés de leurs projets et de leurs démarches.
On sut bientôt après par eux que les agents de Catilina excitaient de grands mouvements dans l'Apulie, dans le Picenum et dans les Gaules; que l'armée rebelle s'approcherait incessamment; queLentulus, au moment convenu, ferait convoquer le peuple par le tribun Bestia, et citerait le consul en jugement; que Staliliuset Gabinius mettraient le feu à douze principaux quartiers de la ville, et qu'à la faveur du tumulte Céthégus attaquerait et tuerait Cicéron, tandis que plusieurs de ses complices poignarderaient les autres proscrits.
Conformément aux instructions du consul, les Allobroges demandèrent une entrevue aux conjurés; elle eut lieu chez Sempronia. Les ambassadeurs pressèrent Lentulus, Céthégus, Statilius et Cassius de ratifier les promesses qu'ils leur avaient faites, par un engagement écrit, revêtu de leurs signatures et de leur sceau, et qui pût inspirer une juste confiance à leur république. Les chefs des conjurés y consentirent et signèrent le traité. Lentulus chargea un de ses complices, Volturtius de Crotone, d'accompagner les députés jusqu'au camp. 11 lui remit pour Catilina une lettre ainsi conçue: «Celui que je t'envoie te fera » connaître qui je suis: conduis-toi en homme de courage; songe à ce que les » circonstances exigent de nous, cherche des secours partout, ne néglige pas » même ceux de la populace. »
Volturtius fut de plus verbalement chargé de lui dire qu'il avait tort de s'opposer à l'armement des esclaves, et qu'il devait surtout accélérer la marche do ses troupes.
La nuit fixée pour le départ des députés, Valérius Flaccus et Caïus Pomptinus, placés en embuscade par Cicéron sur le pont Milvius, arrêtent les ambassadeurs, qui ne leur opposent aucune résistance, et leur abandonnent Volturtius avec les dépêches qu'il portait.
Le consul, muni de toutes les preuves du crime, arrête lui-même, à la tète do ses gardes, Lentulus avec les autres chefs des conjurés, et les conduit au temple de la Concorde, où il avait convoqué le sénat. On interrogea les accusés; Volturtius, renonçant bientôt à une dénégation inutile, sur la promesse qu'on lui fit de lui accorder sa grâce, avoua tout. Les Gaulois confirmèrent sa déposition; Lentulus cherchait vainement à se défendre; on lui opposa ses lettres, sa signature, et plusieurs témoins attestèrent qu'il avait souvent cité un oracle des sibylles qui promettail la souveraineté 'de Rome à trois Cornéliens, ajoutant que Cinna etSylla y ('(aient déjà parvenus, et que lui-même il achèverait d'accomplir cette prédiction. Tous les conjurés complétèrent la conviction en reconnaissant leur sceau; on destitua Lentulus de la préturc, et on le plaça
ainsi que ses complices sous la garde de différents sénateurs chargés d'eu repondre.
L'inconstante multitude, qui, peu de jours auparavant, trailaitla conjuration de chimère, plaignait le sort dis conspirateurs, et accusait Cicéron de tyrannie, passa subitement de la bienveillance la plus prononcée pour Catilina à la haine la plus violente contre lui, et fit retentir la ville des éloges qu'elle prodiguait au consul.
Un citoyen , nommé Tarquinius, arrêté près du camp de Catilina, donna de nouveaux détails sur ses projets ; mais, comme il prétendait avoir été envoyé à ce rebelle par Crassus, les amis de celui-ci accusèrent le dénonciateur de faux témoignage, et obtinrent par leur crédit qu'on le jetât dans une prison. Chacun, dans les moments de trouble, veut profiter de l'inquiétude publique pour perdre ses ennemis. Catulus et Pison répandirent des soupçons sur la conduite de César. L'opinion générale le croyait favorable à Catilina : ils firent même des démarches pour engager les Alîobroges à les appuyer dans leur accusation. Plusieurs chevaliers romains, animés par leurs discours, menacèrent César de leurs glaives à la sortie du sénat; Cicéron les contint et le sauva de leur ressentiment.
Cependant les nombreux clients des accusés travaillaient activement à corrompre la populace ; ils en soulevèrent une partie qui s'efforça de mettre les conspirateurs en liberté. Le consul vigilant déjoua leurs complots, multiplia les gardes, convoqua de nouveau le sénat, et le pressa vivement de délibérer sans perdre de temps sur le sort des prisonniers, qui tous étaient déjà convaincus de crime d'État par leurs propies aveux.
Le salut de la patrie exigeait leur châtiment; mais dans une république où l'aristocratie conservait tant de pouvoir, Cicéron s'exposait à de grands périls et à de longs ressentiments en provoquant la perte de tant de patriciens puissants par leurs clients, leurs familles et leurs dignités. 11 ne l'ignorait pas, mais il n'écoula que son devoir, et sacrifia son intérêt à celui de Rome.
Le sénat assemblé, Silanus , consul désigné, opina le premier, et dit que, pour expier les crimes des conjurés, il fallait les condamner à la mort. Tibère Néron fut d'avis qu'on devait prendre de plus amples informations : plusieurs sénateurs se rangeaient à l'opinion de Silanus, lorsque César se leva pour la combattre : « Pères conscrits, dit-il, tous ceux qui veulent juger une cause im- » portante et douteuse doivent se défendre avec soin de toute haine , de toute » aflection, de toute colère, de toute pitié. L'esprit trouble par de pareils sen- » timents est incapable de distinguer la vérité ; on ne peut écouter à la fois l'in- » terèt et la justice, et l'âme qui se laisse pénétrer par une passion est bientôt » dominée par elle. Je pourrais sans peine vous rappeler une foule de décisions » injustes, prises par des rois ou par des peuples qui sacrifièrent l'intérêt gé- » néral et le bien public à la faveur ou au ressentiment ; mais j'aime mieux citer » les traits de justice et de sagesse de nos ancêtres, qui ont toujours su gé- » néreusement maîtriser toutes ces faiblesses.
» Tandis que nous combattions le roi Persee, la ville de Rhodes, célèbre par
» son opulence et qui devait sa grandeur nui bienfaits du peuple romain, nous »> manqua de foi, rompit 1rs traités, el porta ses armes contre nous. La guerre » achevée, on délibéra sur le sort des Rhodiens; nos ancêtres les renvoyèrent » impunis, afin qu'on ne crût pas que Home De cherchait à se venger d'une » injure que pour s'enrichir.
» Dans le temps des guerres puniques, les Carthaginois, violant des trêves » conclues, comm rent contre nous plusieurs crimes atroces. Rome les com- » battit sans les imiter, et se contenta de les vaincre sans user de représail-
■ les. »
» Nos aïeux consultaient plutôt leurs devoirs que leurs droits; vous devez
■ éviter de même, Pères conscrits, de vous laisser emporter, par les crimes de » Lenlulusetde ses complices, au delà des bornes que vous prescrit votre di-
> gnité. Écoutez moins votre colère, occupez-vous plus de votre renommée.
» S'il n'était question que de trouver une peine proportionnée à la grandeur » du délit, j'approuverais l'innovation que vous propose Silanus; mais, quoique » l'atrocité de ce forfait surpasse tout ce que l'imagination pouvait craindre et » concevoir, je pense que l'horreur qu'il nous inspire ne doit pas nous faire sortir » des règles que nous nous sommes tracées , et que nous ne pouvons lui ap- » pliquer que les peines établies par nos lois.
» Les orateurs qui m'ont précédé ont employé leur magnifique éloquence à » nous effrayer sur la situation de la république, lis ont fait un tableau palhé- » tique des horreurs de la guerre civile et du malheur des vaincus. Ils nous » ont rappelé la cruauté des proscripleurs, les violences du soldat, les vierges » outragées, les enfants arrachés des bras de leurs parents, les mères de fa- » mille exposées à la licence des vainqueurs, les maisons démolies, les temples » profanés, Rome en deuil, inondée de sang et consumée par les flammes.
• Mais, par les dieux immortels, où tendent ces discours? leur objet est-il de •• nous faire détester la conjuration? Celui qui serait assez insensible pour » n'être point ému par un crime si atroce, croyez-vous que vos harangues en- »» flamrneraient son indignation et son courage? Rassurez-vous; personne ne
■ peut être indifférent à des injures personnelles et au péril qui menace son » existence. Ce que vous devez plutôt craindre , c'est que de pareils forfaits ne » nous irritent plus que la justice et la raison ne le permettent.
■ Nous ne pouvons pas, Pères conscrits, nous abandonner à notre ressenti-
■ ment comme des particuliers : peu importe qu'un citoyen obscur se laisse
> égarer par son courroux; sa renommée ne s'étend pas plus loin que sa lor-
• tune; mais les hommes qu'un rang élevé et qu'un grand pouvoir mettent en
• lumière doivent penser que tous les mortels jugent leurs actions. Plus ils » sont puissants, plus ils sont obligés à se contenir. Comme hommes publics, » il ne leur est permis ni d'aimer ni de haïr, eneore moins de s'emporter. Ce » qu'on appellerait (liez les autres colère, prend pour eux le nom et les cou- » leurs de la cruauté.
» Quant à moi, Pères conscrits, je crois qu'il n'est pas de supplices qui ne » soient trop légers pour des hommes aussi coupables : mais telle est l'opinion
» pnbliçue; clic ne se souvient que de la fin des rhoscs; elle oublie les forfaits » des criminels, et ne condamne que leur châtiment pour peu qu'il ait été trop » sévère.
» Je suis convaincu que Décimus Silanus, aussi vertueux qu'intrépide, n'a » consulte que son zèle pour la république, et que, dans une si grande cir- » constance, il ne s'est laissé aveugler ni par la faveur ni par la haine : je con- » nais ses mœurs, ses actions, sa modestie, son courage; aussi je n'accuse » point son opinion de cruauté : et qui pourrait en effet paraître cruel lorsqu'il » s'agit de tels hommes? mais je combats son opinion, parce qu'elle me parait » contraire à nos lois et à nos usages.
» Qui peut donc porter le consul désigné à nous proposer cette grande in- » novation? Ce n'est sûrement pas la crainte, il en est incapable, et d'ailleurs, » l'illustre consul qui nous préside nous a mis, par sa vigilance, par ses con- » seils et par ses armes, à l'abri de tout danger. Serait-ce pour trouver une » peine aussi forte que le délit? Je crois qu'à cet égard il se trompe; car, dans » les grands chagrins et dans l'extrême misère, la mort est plutôt un repos » qu'un supplice; elle termine toutes les souffrances : au delà du tombeau il » n'existe plus ni peines ni plaisirs.
» Mais, par les dieux immortels, pourquoi faire jouir de ce repos de tels cou- » pables? Pourquoi, Silanus, n'avez-vons pas au moins proposé qu'avant de les » tuer on les frappât de verges? La loi Porcia, dites-vous, défend qu'on inflige ce » châtiment à un Romain; mais d'autres lois, aussi inviolables, défendent qu'on » ôte la vie aux citoyens. Comment craignez-vous d'enfreindre une loi moins » grave lorsque vous en violez une autre plus importante? Et qui osera, me » dira-t-on, blâmer un décret rendu contre des parricides? Qui? le temps, la » postérité. Tous les hommes sont gouvernés comme nous par les circonstan- » ces, par les vicissitudes de l'opinion, par les caprices de la fortune. Quelle » que soit votre décision, les accusés ne recevront sans doute que ce qu'ils ont » mérité; mais vous, Pères conscrits, considérez les conséquences de l'arrêt » que vous allez rendre. Les exemples les plus funestes doivent quelquefois » leur naissance à de bons principes. Mais, lorsque l'autorité passe ensuile » entre les mains dnommes moins vertueux, on s'autorise de ces exemples » pour en faire le plus indigne usage.
» Les Lacédémoniens , vainqueurs des Athéniens, chargèrent trente hommes » de les gouverner : ces magistrats commencèrent par tuer les factieux les plus » coupables ; le peuple entier applaudir à leur supplice; mais bientôt la rigueur » du gouvernement devint despotique, arbitraire, cruelle; il immola dans sa » furie la vertu comme le crime, et cette grande cité, réduite en servitude, » expia sévèrement sa joie insensée.
» De nos jours , lorsque Sylla vainqueur ordonna la mort de Damasippe et de » quelques autres scélérats, souillés d'un grand nombre de forfaits, quel est » celui d'entre les citoyens qui ne loua pas sa sévérité? L'approbation fut uni- » verselle, et cependant leur mort devint le signal des plus horribles proscrip- » tions et du plus affreux carnage. On vit bientôt les hommes ambitieux ou
cupides inscrire sur la liste fatale tous les citoyens dont ils enviaient les pa* » lais, les jardins, la richesse. La plupart de ceux qui s'étaient réjouis de l'exé- » cution arbitraire de Daniasippe se virent traînés eux-mêmes au supplice, et » le massacre ne cessa que lorsque Sylla eut rassasié d'or ses avides parti- » sans.
» Je ne crains point de semblables malheurs aujourd'hui, et sous le consulat «» de M. Tullius. Mais notre grande cité renferme tant d'hommes d'esprits et de » caractères différents 1 n'est-il pas possible que, dans un autre temps, un » autre consul, revêtu du môme pouvoir et maître de l'armée, ne se laisse » égarer par de funestes passions; et lorsque ce consul , autorisé par le décret » qu'on vous propose de rendre, aura tiré le glaive, qui se chargera d'arrêter » son bras? qui pourra modérer ses coups?
» Nos ancêtres, Pères conscrits, montrèrent toujours autant de prudence que » d'audace. Un fol orgueil ne les empêchait pas d'imiter ce qu'ils trouvaient » de bon et d'utile dans les lois et dans les coutumes étrangères. C'est ainsi » que, plus disposés à l'émulation qu'à la jalousie, ils prirent l'armement des » Samnites, les formes et les signes de la magistrature des Toscans; ils adop- » tèrent même l'usage des Grecs, qui punissaient les coupables par les verges » qu par la mort : mais, lorsque la république perdit la pureté de ses mœurs » en même temps qu'elle s'élevait à un plus haut degré de puissance et de » fortune, lorsque l'esprit de parti et la chaleur des factions mirent souvent » en péril l'innocence comme le crime, alors nos sages aïeux publièrent la » loi Porcia et plusieurs autres semblables, qui, prévenant toute erreur, peru mettaient aux citoyens condamnés d'éviter la mort par l'exil.
» La sagesse qui éclaira nos aïeux peut nous servir encore de guide, et doit » nous empêcher d'adopter l'innovation qu'on bous propose. Ne nous flattons » pas d'être plus sages que nos pères; avec de faibles moyens ils ont fondé » un grand empire; et nous, à peine savons-nous conserver l'édifice élevé » par leur génie.
» Quelle est donc la conséquence de toutes mes observations? Serait-ce de » mettre en liberté les conspirateurs, afin qu'ils puissent se jeter dans l'armée » de Catilina ? Je suis loin d'ouvrir un pareil avis : je pense qu'il faut confisquer »» leurs biens, et qu'on doit les retenir prisonniers dans quelques villes fortes » d'Italie. Je demande de plus qu'aucun citoyen ne puisse jamais parler en » leur faveur dans les assemblées du sénat et du peuple, et que celui qui • contreviendrait à cette défense soit déclaré ennemi de la république. »
Lorsque César se fut assis, les auties sénateurs parlèrent, les uns pour appuyer son opinion , les autres pour soutenir celle de Silanus : l'assemblée était indécise; les paroles énergiques de Caton la tirèrent d'incertitude. Il prouva que, dans une affaire d'une nature différente, on pouvait délibérer avec maturité, et attendre la consommation du crime pour le punir; mais que, dans cette circonstance, pour peu que l'on retardât la décision du sort des conjurés, îa fureur et peut être le triomphe de leurs complices ne permettraient plus d'avoir recours à la justice; et que, dans un moment où il s'agissait de savoir,
non si la république serait plus ou moins puissante, mais si elle existerait encore, il était bien étrange d'entendre invoquer la clémence, et proposer le sacrifice de tous les gens de bien au salut de quelques scélérats. « César, dit- » il, ne croit pas à une autre vie; c'est pour ne pas abréger leur supp ire que » sa sévérité leur refuse la mort : il veut qu'on éloigne ces factieux de Home, » dans la crainte sans doute que leurs complices ne trouvent moyen de les en- » lever. Il demande qu'on les enferme dans d'autres villes; mais nexiste-l-il »> donc pas des méchanfs autre part que dans Home? J'avoue, Pères conscrits, » que nous devons trembler, vous et moi, soit que César redoute tant les con- » jurés, soit qu'il se trouve seul à ne pas les craindre. Songez-y bien, séna- » teurs; ce que vous allez prononcer sur la destinée de Lentulus décidera du » sort de Catilina : tout dépend ici de votre vigueur ou de votre faiblesse. Eh » quoi! Manlius immola son propre fils parce qu'il avait enfreint les règles de » la discipline, et vous épargneriez des hommes qui n'ont rien respecté! Si le » salut de votre pairie vous touche si peu, que le vôtre au moins vous ré- » veille! Mes mains et mon cœur ont toujours été purs : je vous ai souvent re- » proche votre avarice, vos concussions; j'ai souvent tonné contre votre luxe «indécent, contre l'énormité de vos richesses : eh bien! c'est, aujourd'hui, » pour la conservation de ces mêmes richesses que je vous conjure de vous » armer; ce n'est plus la fortune publique seulement, c'est la vôtre que vous » devez dérobera l'avidité des conspirateurs. Esperez-vous sauver vos richesses » du pillage, vos palais de l'incendie, vos jours du carnage? Catilina furieux » s'avance avec son armée; son glaive nous menace, ses uartisans sont dans » nos murs, ses complices au milieu de nous, lis épient nos démarches, ils » examinent notre maintien, ils entendent nos délibérations. N'hésitons plus, »> sénateurs , frappons. Mon avis est que les conjurés sont convaincus par leurs » aveux d'avoir projeté la ruine de la république, et que nous devons, suivant » l'usage de nos aïeux, faire subir à ces scélérats le dernier supplice. »
Tout le sénat applaudit à la fermeté de Caton. Cicéron, résumant les opinions, répondit avec ménagement à celle de César, et fit sentir avec force la nécessité de la rigueur. On alla aux voix, et le décret qui condamnait les coupables à la mort fut rendu conformément à l'avis de Caton.
Le consul, qui avait tranquillisé le sénat sur l'exécution de ses volontés, plaça partout des corps de garde; bravant les murmures d'une multitude égarée, que les factieux s'efforçaient de soulever, il mena lui-même Lentulus et ses complices dans une prison , les fit étrangler en sa présence, et, en sortant, dil au peuple agité : « Ils ont vécu. »
Catilina n'avait pu rassembler encore qu'une partie de ses forces; il attendait le succès des conjurés dans Home pour compléter son armée. La nouvelle de leur supplice détruisit son espoir, et la désertion lui enleva beaucoup de soldats. Dans cette circonstance critique, il prit le parti de se retirer sur les montagnes par le territoire de Pistoie, avec l'intention de chercher un asile dans les Gaules; mais sa marche fut coupée par Métellus Celer, qui se porta rapidement au pied des Alpes. D'un autre côté, Antoine s'avançait à grandes journées
contre lui : Catilina, ne voyant plus aucun moyen de retraite, se décida à tenter le sort des armes. Haranguant ses soldats avec énergie, il leur fit sentir l'impérieuse nécessité de vaincre ou de mourir, et descendit de cheval pour combattre à p i e v 1 avec eux.
Le consul Antoine se trouvant alors retenu par une maladie feinte ou réelle, Pélréius, sou lieutenant, prit le commandement des troupes. Les deux armées se joignent et se chargent avec impétuosité. Catilina, au premier rang de ses guerriers, déploie l'habileté d'un général et la valeur d'un soldat. 11 appuie ceux qui avancent, rallie ceux qui plient, porte devant lui la mort et l'effroi; et, malgré la supériorité du nombre, par son opiniâtre résistance, il rend long temps la fortune incertaine : mais enfin Pélréius, à la tète des prétoriens, enfonce le centre de l'ennemi, et, l'ouvrant à droite et à gauche, jette le désordre dans les rangs des rebelles. Catilina, voyant la défaite de ses troupes, prit une résolution digne du rang qu'il avait occupé; il se précipita au milieu des légions, et tomba percé de coups et entouré de victimes. Après le combat, l'aspect du champ de bataille fit admirer au vainqueur l'intrépidité des vaincus. Chacun des soldats de Catilina, blessé à la poitrine, s'était fait tuer dans le poste que le général lui avait assigné. Nul deux ne rendit les armes; tous moururent. Le triomphe de l'armée victorieuse fut mêlé de tristesse et de deuil; chacun retrouvait parmi les morts le corps d'un parent ou d'un ami.
Les Romains, délivrés d'un si grand péril, rendirent aux dieux de solennelles actions de grâces, et décernèrent au consul le nom glorieux de Pè>e de la pairie; titre que la flatterie de Rome asservie prodigua aux empereurs, et que Romo i libre ne donna qu'au seul Cicéron.
Tandis que l'activité du consul et la fermeté du sénat sauvaient la république de l'ambition d'un nouveau Sylla, Pompée étendait ses limites dans l'Orient et achevait la conquête de l'Asie. Après avoir détruit Mithridate, soumis Tigrane, conquis la Judée, réduit le Pont et la Syrie en provinces- romaines, il s'embarqna pour retourner dans sa patrie.
Tous les pas de son voyage furent marqués par des actes d'une généreuse magnificence; il combla de présents les savants de Rhodes, les philosophes d'Athènes, et donna aux Athéniens cinquante talents pour relever les murs de leur port. H affranchit Mitylène de tout tribut, et fit lever le plan du théâtre de cette ville pour servir de modèle à celui qu'il voulait faire construire à Rome.
Si le bruit de ses triomphes avait, enorgueilli les Romains, la nouvelle de son retour les saisit de crainte : chacun crut qu'il arrivait avec son armée dans le di 59 in de s'emparer du pouvoir suprême. Crassus et un grand nombre de sénateurs s'étaient déjà éloignés de la ville; Pompée, pour dissiper cette terreur, licencia son armée dès qu'il fut débarqué en Italie, et renvoya tous ses soldats dans leurs foyers.
Sa modestie apparente ne lit qu'augmenter les jouissances de son orgueil :
tous les peuples de la campagne, tous les habitants des villes, voyant avec
admiration un si fameux conquérant sans année, et le vainqueur de tant do
rois, isolé comme un simple citoyen, s'empressèrent à l'envi, malgré ses instan-