DE ROME
et que de son temps on voyait encore leur cabane religieusement conservée.
Les deux jeunes princes, pour exercer leur vigueur et leur vaillance, attaquèrent les animaux dans les forets, les brigands sur les routes, s'associèrent des compagnons braves et dévoués, formèrent une troupe assez nombreuse, tinrent des assemblées et célébrèrent des jeux. Au milieu d'une de ces fêtes, une bande de brigands les attaqua, s'empara de Rémus, le conduisit au roi Amulius, et l'accusa d'avoir ravagé les domaines du prince Numitor. Amulius renvoya l'accusé à ce prince, et Faustule avertit Romulus du danger de son frère.
Numitor, en interrogeant Rémus, découvre le secret de sa naissance, et apprend avec transport que Romulus et Rémus sont les enfants de Rhéa et ses petits-fils. Tous trois forment le projet de détrôner le tyran.
Rémus, suivi des serviteurs de Numitor, rejoint son frère, dont les compagnons armés s'étaient rendus au palais par différents chemins. Sans perdre do temps, ils enfoncent les portes, attaquent Amulius et le poignardent.
Pendant ce tumulte, Numitor rassemblait tous les Albains, sous prétexte de les armer contre cette attaque imprévue; mais, apprenant à l'instant le triomphe des princes, il raconte au peuple leur délivrance miraculeuse et la mort de l'usurpateur. Le peuple, débarrassé de ce roi cruel, rend avec joie le trône à Numitor; et les deux jeunes princes, suivis d'un grand nombre de bergers albains et de guerriers latins, forment le projet de fonder une nouvelle ville.
Avant d'exécuter cette entreprise, ils consultèrent le vol des oiseaux pour savoir auquel des deux l'honneur de la fondation et le gouvernement de la ville appartiendraient. Rémus, qui se tenait sur le mont Aventin, découvrit le premier six vautours; Romulus placé sur le mont Palatin, en vit ensuite douze. De ce double présage naît une vive altercation ; deux partis se forment: l'un jour Rémus, qui avait aperçu le premier les vautours; l'autre pour Romulus, qui en avait vu le plus grand nombre. Depuis quelque temps Rémus irritait son frère par ses railleries; il venait récemment de l'insulter en se moquant de ses travaux, et en franchissant un fossé qu'il avait creusé. Quelques historiens disent que Romulus, dans son courroux, tua son frère; d'autres, que la dispute élevée au sujet du vol des oiseaux se termina par un combat, et que Rémus périt dans la mêlée.
On a aussi rapporté que Rome existait avant Romulus, et qu'il ne fit que la restaurer; mais l'opinion commune est qu'il la fonda sept cent cinquante-trois ans avant Jésus-Christ, au commencement de la quatrième année de la sixième olympiade, cent vingt ans après que Lycurgue eut donné ses lois à Sparte, cent quarante avant qu'Athènes eût reçu celles de So!on, et quatorze ans avant l'ère du Nabonassar.
( Avant Jcsus-Christ 753. )
Romulus, resté seul chef de sa colonie, construisit les murailles de Rome. Le combat dans lequel son frère trouva la mort avait été aussi sanglant qu'opiniâtre ; les deux partis réunis ne s'élevaient pas à plus de trois mille hommec de pied et de treis cents cavaliers. Persuadé que la force ne donne qu'une autorité passagère, et que le pouvoir n'est solide qu'autant qu'il a pour base la volonté générale et la confiance publique, Romulus rassembla son peuple et lui demanda s'il voulait être gouverné démocratiquement, ou par un petit nombre de magistrats, ou par un seul.
La délibération ne fut pas longue, et tous ses compagnons le prièrent d'accepter une couronne dont ils le trouvaient aussi digne par son courage et par ses grandes qualités que par sa naissance royale. Connaissant l'esprit de son siècle et la nécessité de donner à son autorité l'appui de la religion, il dit qu'il ne prendrait le sceptre que si les dieux confirmaient le choix du peuple par un signe éclatant de leur volonté.
On choisit un jour pour les consulter : après avoir offert un sacrifice, Romulus traça un cercle dans l'air avec le bâton recourbé des augures qu'on appelait lituus. Aussitôt, dit-on, un brillant éclair se fit voir, traversant le ciel de sa gauche à sa droite; et la multitude, croyant entendre l'arrêt des dieux, le proclama roi.
• Romulus se conforma alors aux usages des rois de la confédération d'Étrurie, qui se faisaient précéder de douze licteurs, envoyés par les douze tribus confédérées, et qui portaient chacun un faisceau de baguettes et de haches, comme une marque de l'autorité royale ; il nomma douze licteurs. Le peuple fut par ses ordres partagé en trois tribus commandées par trois capitaines. Chaque tribu se divisait en dix sections appelées curies. Un prêtre portant le titre de curion était chargé de présider aux cérémonies religieuses et d'offrir les sacrifices dans chaque, curie.
Les terres furent partagées également entre les trente curies, excepté une partie que le roi réserva pour les dépenses des temples et pour celies du trésor public. On divisa les citoyens en deux classes : les plus distingués par leur naissance et par leur mérite composèrent le patriciat; les autres prirent le nom de plébéiens.
Le roi choisit parmi les premiers un préfet chargé de gouverner la ville en son absence. Les curies élurent dans la classe des patriciens cent chefs de famille qu'on nomma sénateurs ou pères, à cause de leur vieillesse ou de leur prudence : lorsque, dans la suite, on augmenta" le nombre des sénateurs, les nouveaux élus furent appelés pères conscrits, et ce nom devint peu à peu commun à out le sénat.
Le peuple choisit encore dans les familles patriciennes trois cents guerriers
désignés par le nom de célèbres, qui rappelait leur bravoure et leur agilité. On les destina à servir de garde au roi. Telle fut l'origine des chevaliers romains, qui, longtemps après, du temps des Gracques, formèrent un ordre séparé; car on ne conserva le nom de patriciens qu'aux descendants des premiers sénateurs.
Le roî se réserva le titre de chef de la religion, la promulgation des lois, leur| exécution, le droit d'assembler le peuple et le sénat, et le commandement des f armé s.
On attribua exclusivement aux patriciens le sacerdoce, l'administration de la justice, les premières charges civiles et militaires. Le sénat jugeait sans appel toutes les grandes questions et les affaires d'Etat que lui envoyait le roi.
Le peuple élisait les magistrats, proposait les lois, décidait la guerre ou la paix, quand le roi le consultait.
Les assemblées générales avaient lieu rarement; on délibérait par curies; l'avis de la majorité était référé au sénat, et n'avait force de loi qu'après sa confirmation.
Ce qui doit donner une haute idée du génie de R ;m ilus , c'est l'institution du patronage. Pour rétablir l'ordre, et pour opposer une barrière à l'anarchie, il avait séparé les patriciens du peuple ; pais, voulant prévenir les dissensions que pouvaient faire naître l'orgueil des grands et la jalousie des plébéiens, il unit ces deux classes par des intérêts communs et par des devoirs réciproques. Chaque patricien se choisissait dans le peuple un grand nombre de clients. 11 était obligé de les garantir de tout dommage, de soutenir leurs intérêts, de plaider leurs causes, de faire valoir leur argent, de présider à leurs contrats, de leur expliquer les lois. De son côté, le client s'associait aux intérêts de son patron, venait à son secours s'il tombait dans la pauvreté, le rachetait s'il était captif, payait pour lui l'amende s'il y était condamné. Le patron et ses clients formaient en quelque sorte une famille; ils ne pouvaient s'accuser entre eux, ni donner leurs suffrages à leurs rivaux, ni embrasser le parti de leurs ennemis. Cette union politique dura plusieurs siècles; elle s'étendit aux colonies, aux villes conquises; eile s'agrandit comme la république, et l'on vit même enfin des royaumes et des rois choisir leurs patrons dans Rome, et oublier, par l'espoir d'une utile protection, l'humiliation de la dépendance.
La sagesse de ces institutions étonne d'autant plus qu'elles naissaient dans un siècle d'ignorance, ;ct au milieu de mœurs si barbares, que Romulus, pour conserver la population, sévit obligé de faire une loi qui ordonnait aux pères d'élever leurs enfants, leur défendait de les tuer, et ne leur permettait d'exposer que ceux qui étaient nés estropiés.
Voulant augmenter rapidement le nombre de ses sujets, il offrit dans Rome un asile aux bannis et aux hommes condamnés par les lois. Une prodigieuse foule d'aventuriers accourut alors à Rome de toutes les parties de l'Italie, et de cette impure multitude naquirent les maîtres de l'univers.
Romulus étendait sa puissance par les armes comme par les lois; et longtemps la guerre, qui désunie tant d'Etat*, fit un des grands moyens dont les
Romains se servirent pour augmenter leur population. Lorsqu'ils étaient vainqueurs, ils épargnaient la jeunesse ennemie, l'attiraient dans leurs légions, se faisaient céder des terres dans les pays conquis, et y envoyaient des habitants qui fondaient bientôt de nouvelles colonies, auxquelles on donnait ensuite le droit de bourgeoisie.
Romulus fonda sa ville avec trois mille trois cents hommes, et la laissa peuplée de quarante -cinq mille. Tous ses règlements tendirent à inspirer aux citoyens l'amour delà patrie, de la gloire, delà religion, de la justice et de la liberté. Il les accoutumait à estimer la pauvreté laborieuse, à mépriser la richesse oisive. Denys d'IIalicarnasse vit encore de son temps les offrandes des dieux servies sur des tables de bois et dans des paniers d'osier. Cicéron les croyait plus agréables au Ciel avec cette simplicité, que lorsqu'elles étaient portées dans des vases d'or et d'argent.
La loi rendait les biens communs entre les époux ; le mari, maître et juge de sa femme, pouvait la faire condamner par un conseil de famille, qui recevait sa déclaration. Le divorce était permis; .mais les mœurs, plus fortes que les lois, le défendaient, et, pendant plusieurs siècles, on n'en vit aucun à Rome, et on n'y entendit aucune plainte en adultère.
Nulle part l'autorité paternelle ne fut plus sacrée : on retendit au delà des bornes de la justice et de la raison; la nature seule y posa des limites-, mais d'après la loi, le père était maître absolu de son fils; et, quel que fût son âge ou sa dignité, il pouvait le vendre ou le faire mourir. Numa excepta depuis de cette dépendance les fils mariés.
• On n'honorait à Rome que la guerre et l'agriculture. Les esclaves et les étrangers y exerçaient presque seuls les arts et les métiers. Plus lard les négociants acquirent quelque estime; mais le commerce de détail y fut toujours méprisé.
Rome bâtie, Rome peuplée, Rome gouvernée par des lois, et brillante déjà par quelques victoires, offrait alors un étrange spectacle au monde. On n'y voyait presque pas de femmes; et cette future capitale de l'univers n'était encore qu'un camp qui s'augmentait par des recrues, mais qui ne pouvait se reproduire et se perpétuer.
Le roi envoya des ambassadeurs dans les cités voisines pour former des alliances avec les filles de leurs habitants. Il fit valoir, pour appuyer sa demande, la puissance croissante de son peuple visiblement protégé par les dieux. On accueillit mal ses propositions. Les gouvernements auxquels il s'adressait avaient déjà conçu beaucoup de jalousie contre cette naissante cité. Us répondirent avec mépris aux ambassadeurs que, si Romulus et ses brigands voulaient contracter des mariages sortables, ils devaient offrir un asile aux aventurières de tous les pays.
Romulus dissimula son courroux pour mieux assurer sa vengeance. Quelque temps après, ayant annoncé publiquement qu'il devait célébrer des jeux en l'honneur de Neptune, il invita à cette fête les habitants des villes voisines. Une foule de spectateurs, attirés par la curiosité, accourut à Rome. Les Ceci-
ROMULUS. a
nicns, les Crustimmîens, les Antcmnates et les Sabins de Cures y vinrent avec leurs familles.
Au milieu du spectacle, à un signal donné, la jeunesse romaine, portant des armes cachées, se précipite sur ces étrangers, et enlève les jeunes filles malgré la résistance et les larmes de leurs parents. La plus belle de ces captives fut adjugée parle cri public à Talassius, jeune et brave patricien ; et depuis cet événement on .conserva chez les Romains l'habitude de faire entendre le nom de Talassius dans les fêtes nuptiales.
Cette violence donna aux Romains sept cents femmes. Le roi etlcs ravisseurs s'efforcèrent en vain parleurs prières d'adoucir le courroux desparenls outragés et de légitimer par leur consentement ces unions criminelles. Les étrangers sortirent de Rome furieux, et parcoururent l'Italie pour intéresser les autres nations à leur vengeance.
Acron, roi des Céciniens, attaqua le premier les Romains: Romulus le défit, le tua et s'empara de sa capitale. Après ces exploits, il rentra dans Rome, revêtu d'une robe de pourpre, couronné de lauriers, et portant en trophée les armes d'Acron. Les troupes, rangées sur son passage, chantaient des hymnes en son honneur. Ce fut le premier triomphe. On bâtit sur la colline du Capitole un temple dédié à Jupiter Férétrien. Il était destiné à recevoir les dépouilles que les descendants de Romulus enlèveraient aux rois et aux généraux tués de leurs mains. Dans l'espace de cinq siècles, deux seuls Romains, Cornélius Cossus, vainqueur de Tolumnius, roi des Véiens, et Clodius Marcellus, qui avait tué Rritomare ou Viridomare, roi des Gaulois, offrirent ces illustres dépouilles qu'on appelait opimes. Denys d'Halicarnasse vit encore les restes de cet ancien temple de Jupiter dont la longueur n'était que de quinze pieds.
Romulus, attaqué de nouveau par deux autres peuples, conquit leur pays, transporta les habitants à Rome, et peupla leurs villes de Romains.
Tatius, roi des Sabins, combattit Romulus ftvec plus de succès. Après quelques avantages, il s'approcha de Rome. Tarpéius commandait la garnison de la citadelle placée sur le mont Capitolin.j Sa fille Tarpéia, gagnée par les présents de l'ennemi, s'engagea à ouvrir, la nuit, la porte aux Sabins, pourvu qu'ils lui promissent de lui donner les ornements de leur bras gauch^ ( leur usage était d'y porter des bracelets d'ivoire, d'or et d'argent).! Favorisés par celte trahison, les Sabins pénétrèrent la nuit dans la citadelle, et, pour récompenser la perfide Tarpéia comme elle le méritait, ils la firent périr sous le poids de leurs boucliers, qu'ils jetèrent sur son corps avec leurs bracelets. Depuis cet événement ce lieu garda le nom de roche tarpeienve. C'était de son somm t qu'on précipitait les criminels condamnés pour crimes d'Ltat.
Les Sabins descendirent bientôt en grand nombre de la citadelle, dans le dessein de s'emparer de la ville. Tatius et Hostilius les commandaient. Romulus s'opposa en vain à leur attaque; les Romains plièrent et furent vivement poursuivis jusqu'au Palatium. Romulus, désespéré, et levant les mains au ciel, hi vœu à Jupiter de lui bâtir un temple dans le lieu où il pourrait rallier ses ^ol !;'ls. Se croyant alors assuré du secours céleste, il s'écrie : « Romains ! Jupi-
»» ter vous ordonne de vous arrêter et de faire face à l'ennemi. » A ces mots, la frayeur se calme, le courage renaît, la fuite cesse, le combat recommence, et les deux peuples également animés semblent décidés à terminer la guerre ^arla destruction totale de leurs ennemis; mais au môme instant paraît liersiiie à la tôte de toutes les Sabines; elles accourent les cheveux épars, les yeux remplis de larmes, tenant leurs enfants dans leurs bras; elles jettent de grands cris, bravent la mort, volent au milieu des traits, séparent les combattants, et se précipitent à leurs pieds. « En vain, disent-elles, la haine vous sépare; » vous êtes unis indissolublement par nous : si vous voulez outrager la na- » turc, rompez, en nous tuant, le lien fatal qui vous joint : vos armes seront » plus humaines si elles nous égorgent que si elles nous rendent veuves et » orphelines. Voulez-vous que nos enfants soient regardés dans tout l'univers » comme une race de parricides ? iMais non, vous êtes tous, par nous, parents, » gendres, pères et frères les uns des autres : cédez à la nature, abjurez vos » fureurs, apaisez-vous ou immolez-nous. »
A ces mots la pitié succède au courroux; la tendresse remplace la haine, les armes tombent des deux côtés; les deux rois s'embrassent, et la paix est conclue.
On décide que Romulus et T.ttius régneront ensemble, que la ville conservera le nom de Rome, mais que le peuple prendra celui de Quirites, en l'honneur de Cures, ville des Sabins. Ceux-ci seront admis à Rome comme citoyens; on doublera le nombre des sénateurs; on étendra la ville, en y renfermant le mont Quirinal et le mont Célius.
Toutes ces dispositions furent religieusement observées. Les deux peuples n'en formèrent plus qu'un, et vécurent cinq ans en bonne intelligence. Tatius occupait le Capitole, et Romulus le mont Palatin. Leurs armées réunies vainquirent les Camériens, et firent de Camère une colonie romaine. Cependant, les amis de Tatius ayant exercé quelques ravages sur les terres de Lavinium, les Laviniens demandèrent justice aux Romains. Romulus pensait qu'on devait leur livrer les coupables; Tatius s'y opposait voulant faire juger ce procès à Rome. Les ambassadeurs mécontents se retirent; les Sabins les poursuivent et massacrent quelques-uns de ces ministres.
Romulus, irrité, fait saisir les coupables et les livre aux ambassadeurs échappés à cette trahison. L'orgueilleux Tatius accourt alors avec des troupes et rompt les chaînes des prisonniers.
Cette violence resta d'abord impunie; mais, quelque temps après, les deux rois furent obligés de se rendre à Lavinium pour suivre un antique usage et pour offrir un sacrifice aux dieux pénales des Troyens. Comme ils étaient dans le temple, les fils des ambassadeurs égorgés, qui n'avaient pu obtenir justice, se précipitent sur Tatius et le poignardent au pied de l'autel. 11 fut inhumé avec pompe à Rome.
Romulus, resté seul sur le trône, punit les premiers auteurs de cette catastrophe, li exigea qu'on lui livrât les meurtriers de Tatius; on obéit. Ils vinrent à Rome; mais ils plaidèrent si bien leur cause qu'ils furent absous; comme si
le plus juste motif de vengeance pouvait jamais faire excuser un assassinat.
Romulus vainquit encore plusieurs peuples, et entre autres les Fidénates, qui avaient pillé des bateaux de vivres appartenant aux Romains. Le plus puissant des peuples d'Étrurie, le peuple Véien, fit longtemps la guerre aux Romains avec des succès balancés; mais enfin, après la perle d'une grande bataille, il céda à Rome une partie de son territoire, et conclut avec elle une paix de cent ans. Romulus vainqueur ne sut pas se défendre de l'ivresse qui suit trop communément la fortune et la gloire. Supportant avec impatience les limites que le sénat opposait à son autorité, il voulut l'abaisser, et se fit haïr en se faisant craindre. Un jour, au moment où il passait la revue de son armée sur les bords d'un marais, le ciel s'obscurcit, les nuées s'épaississent, le ciel s'enflamme, le tonnerre éclate; une sombre nuit, sillonnée par des éclairs, succède au jour; des torrents de pluie et de grêle fondent sur la terre; l'ombre, le bruit, la foudre répandent partout le désordre et l'effroi. On perd de vue le roi au milieu de ce tumulte, et, lorsque la clarté du soleil eut dissipé l'orage, ce prince ne reparut plus.
Le peuple consterné cherchait à venger sa mort; les sénateurs assuraient en vain que les dieux l'avaient enlevé. Dans cet instant de trouble et d'incertitude, le plus estimé des patriciens, Proculus Julius, vénérable par son âge et par sa prudence, s'avance au milieu du peuple, et dit : « Romulus, roi et fon- » dateur de Rome, est descendu du ciel et s'est présenté à moi tout à l'heure. » Mes yeux Tout vu resplendissant de lumière et couvert d'armes éclatantes. » A sa vue, pénétré tout ensemble d'un respect religieux et d'une sainte ter- » reur, je lui ai demandé, en tremblant, la permission de lever les yeux sur lui. » Fui, me dit-il, annonce aux Romains les ordres des dieux; ils veulent que ma » ville de Rome devienne la capitale de Vunivers. Que mon peuple s'applique donc » de tout son pouvoir à l'art militaire, et qu'il sache, ainsi que ses descendants, » que nulle force humaine ne pourra résister à la puissance des Romains. Après » avoir prononcé ces mots, il disparut. »
Cette fable flattait trop l'orgueil de Rome pour n'être pas crue avidement, et la vanité satisfaite fit taire le soupçon et oublier la douleur. Romulus mourut âgé de cinquante cinq ans; il en avait régné trente-sept.