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CHAPITRE IX

YITELLIUS.

(An de Rome '82.2. — De Jésus-Christ 70. )

Élévation de Vitellius à l'empire. — Ses honteux excès. — Ses crimes. — Révolte en Orient en faveur de Vespasien. — Guerre civile entre Vitelliuset Vespasien. — Bataille près de Crémone. — Prise et incendie de cette ville. — Abdication de Vitellius rejetée par le peuple. — Siège, prise et incendie du Capilole. — Mort de Vitellius.

Les troupes qui avaient combattu pour Othon se dispersèrent; leurs principaux officiers se rendirent en Germanie, et prièrent Virginius ou d'accepter l'empire, ou d'employer son crédit pour les réconcilier avec Cécinna et Valens. Virginius refusa le pouvoir suprême; les soldats, irrités, voulaient forcer sa volonté ou punir son refus; ce général prit le parti de fuir leur colère et le trône; il se tint caché jusqu'au moment où leur ressentiment fut apaisé. Rubrius Gallus, personnage consulaire, se chargea de la négociation, et obtint de Vitellius une amnistie pour les sénateurs qui avaient suivi à l'armée l'empereur vaincu.

Dès qu'on sut à Rome la défaite et la mort d'Othon, le sénat, convoqué par le préfet Flavius Sabinus, déclara Vitellius empereur, le nomma Auguste, père de la patrie, et le remercia du bonheur que ses braves troupes assuraient à l'empire, tandis que ces mêmes troupes ravageaient l'Italie comme un pays ennemi. Ce corps illustre, que Cynéas prenait jadis pour une assemblée de rois, maintenant consterné, avili, ne semblait plus être que le jouet de la soldatesque et la décoration de la tyrannie.

Vitellius était encore dans les Gaules. Par un édit, il cassa les cohortes prétoriennes qui avaient fait périr Galba, et condamna à mort cent vingt des plu» coupables. On approuva généralement cet acte de sévérité. A rivé à Lyon, il donna à son fils le nom de Germanicus. Les généraux vaincus vinrent le trouver dans cette ville; il pardonna à Titien, parce qu'il avait dû combattre

pour Othon , son frère. Suétone et Frocuîus restèrent longtemps incertains de leur sort; mais, la crainte les ayant portos à déclarer faussement qu'ils avaient trahi Othon, et fait perdre à ce prince la bataille de Bébriac; cette bassesse, comme le dit Tacite, « les fit absoudre du crime de fidélité. »

Vitellius entra en Italie : loin de réprimer les désordres de son armée, il en jouit. On le conduisit sur le champ de bataille de Bébriac; là, Cécinna et Valcns lui montraient avec orgueil les positions des deux armées, et lui expliquaient les manœuvres qui avaient décidé la victoire. Chaque officier, chaque soldat reconnaissait son poste et racontait ses prouesses. Ce triste théâtre de la fureur des partis était couvert de cadavres qui infectaient l'air. Vitellius se repaissait de leur vue; et, comme on voulait l'en éloigner, il dit : « L'odeur » d'un ennemi mort est toujours agréable, et surtout celle d'un citoyen. »

11 fit venir sur le lieu môme une immense quantité de vin qu'il distribua aux soldats. Loin de respecter aucun des anciens usages, ce prince farouche, à la tête de soixante mille hommes de diverses nations, entra dans Rome , à cheval, en conquérant, précédé du peuple et du sénat dont il triomphait insolemment.

11 se rendit au Capitole, offrit un sacrifice à Jupiter, et s'établit dans le palais impérial. Le lendemain, ayant convoqué le sénat, il prononça un discours fastidieux qui semblait dicté par la sottise et inspiré par la vanité. Il fit un long et pompeux éloge de ses actions, et promit un règne qui servirait de modèle à tous ses successeurs; la peur et l'adulation l'applaudirent. Haranguant ensuite le peuple, il parut vouloir refuser le titre d'Auguste, et se fit contraindre à l'accepter. On le déclara consul perpétuel et souverain pontife; il nomma aux magistratures pour dix ans, et bannit de Rome les astrologues , parce que quelques-uns d'entre eux avaient prédit qu'il ne régnerait pas une année. Le lendemain matin, on trouva, au bas de son édit affiché, ces mots hardis : «Nous, au nom et par l'autorité des anciens Chaldéens, nous ordonnons à » Vitellius Germanicus de sortir du monde aux calendes du mois d'octobre. »

Vitellius se faisait gloire d'honorer la mémoire de Néron et d'imiter ses vices. 11 offrit à ses mânes un sacrifice solennel. Se livrant exclusivement à la débauche, et surtout aux excès de la table, il abandonna le soin des affaires aux plus vils personnages de sa cour. Rien n'égalait son incroyable gourmandise; il consumait toutes ses heures à table, faisait cinq ou six repas par jour, et prenait des vomitifs pour les multiplier. Le seul moyen d'obtenir sa faveur était de se distinguer par la magnificence des festins. Plusieurs de ceux auxquels on l'invitait coûtèrent douze mille écus. On vit, à celui que lui donna son frère, deux mille plats de poisson et sept mille [de volaille et de gibier. Sa gloutonnerie devint enfin une manie extravagante. Il fit fabriquer un plat d'une immense grandeur, qu'il nomma le bouclier de Minerve. On le remplissait de foies de lottes, de cervelles de faisans, de laitances de lamproies.

Toutes les richesses de Rome suffisaient à peine aux dépenses de sa table; elle coûta, dit-on, quatre-vingt-dix millions de sesterces en quatre mois. On ruina des villes pour satisfaire sa voracité; et Josèphc remarque que, s'il eût régné plus longtemps, il aurait dévoré l'empire.

Cruel nnfant qu'avide et débauché, il se plaisait à répandre le sang, condamnait à mort sur les plus légers motifs, vendait publiquement les emplois, et ne se délivrait de ses créanciers qu'en proscrivant leurs tètes et en confisquant leurs biens. Il ordonna la mort de deux citoyens, dont le seul crime était d'avoir sollicité la grâce de leur père; aux jeux du cirque, il en fit massacrer un grand nombre, qui, pendant la course des chars, s'étaient permis de huer la faction bleue qu'il favorisait.

Sa mère, Sextilie, qui connaissait son affreux caractère, prévit les malheurs de Rome, et versa des larmes lorsqu'elle apprit qu'on lui avait donné l'empire. Ce monstre, dit-on, la fit mourir de faim, parce qu'on lui avait prédit qu'il régnerait longtemps s'il lui survivait.

Il regardait comme une peine attachée à son rang la nécessité de faire quelquefois du bien et d'accorder quelques grâces, et ne considérait comme bonheur et comme puissance que ce qui pouvait dégrader son âme et troubler sa raison.

Bientôt l'excès de ses débauches l'abrutit totalement. Le mépris qu'il inspirait devint universel. Les légions d'Orient, levant les premières l'étendard de la révolte contre un prince si indigne de commander à des hommes, nommèrent Vespasien empereur.

Au premier bruit de ce mouvement, Vitellius, n'éprouvant d'autre crainte que celle d'être importuné par les affaires et distrait de ses plaisirs, défendit expressément qu'on se permît de parler dans Rome d'aucune nouvelle de la guerre.

Vespasien avait proposé d'abord aux légions de prêter serment à Vitellius, moins probablement pour être obéi que pour connaître leurs sentiments. Après avoir cédé froidement à ses ordres, les officiers et les soldats, s'étant concertés, déclarèrent formellement leur refus de reconnaître ce méprisable empereur, et conjurèrent Vespasien de régner à sa place. Les légions d'Egypte, de Syrie, de Mœsie et de Pannonie, manifestèrent les mêmes vœux.

Vespasien hésitait à se charger d'un aussi pesant fardeau; il craignait l'inconstance du soldat ; sa vertu lui faisait redouter les conspirations et les guerres civiles : « Il est plus honteux, disait-il, d'y échouer, qu'il n'est glorieux d'y » réussir : chaque pas qu'on y fait élève derrière soi une barrière qui ferme » toute retraite. On ne doit pas s'y engager légèrement; et dès qu'on touche * à la couronne, il faut la porter ou perdre la tête. »

Tibère-Alexandre, gouverneur d'Egypte, et Mucien, préteur de Syrie, sans attendre sa détermination, l'avaient proclamé empereur. Ils opposèrent à ses craintes la facilité de l'entreprise, la nécessité de délivrer Rome d'une tyrannie dégoûtante et insupportable, la force de leurs légions, l'indiscipline et les brigandages des soldats de Vitellius, et la stupide ignorance de leur chef qui ne laissait aucun doute sur le succès. Enfin il n'était plus temps, disaient-ils, de délibérer; l'intérêt de sa propre sûreté exigeait qu'il régnât; et, puisqu'on l'avait proclamé empereur, il n'existait plus de dangers pour lui que dans le refus d'un titre qui lui tenait déjà lieu de crime.

Vespasien s'obstinait encore à s'opposer à leurs vœux : tous les soldats alors tirèrent leurs glaives et menacèrent de le tuer, s'il les compromettait par une plus longue résistance. 11 céda, et se soumit à régner.

On convint que Titus continuerait la guerre de Judée, que Mucicn, avec une partie des légions, passerait en Italie, et que Vespasien se rendrait à Alexandrie pour rassembler de nouvelles forces, si la guerre se prolongeait.

Dans le môme temps une grande insurrection éclatait en sa faveur dans l'armée de Mœsie. Antonius Primus, qui la commandait, était né à Toulouse. Banni par Néron, rappelé par Galba, il s'était concilié l'affection des troupes; hardi, bouillant, séditieux, aussi prodigue de ses richesses mal acquises qu'il se montrait avide pour les grossir, séduisant avec ceux qu'il voulait gagner, satirique contre ses ennemis, personne n'était plus dangereux dans la paix et plus utile à la guerre. Les Gaulois lui avaient donné le surnom de Bec de coq : ce qui prouve que ces mots français existaient déjà dans la langue celtique.

Antonius excita ses légions à reconnaître Vespasien et à combattre pour lui. 11 voulait prévenir par sa rapidité l'armée d'Orient qui marchait en Italie, et il partit promptement dans le dessein d'obtenir l'honneur de cette guerre et de jouir des premiers fruits du pillage.

Cécinna et Valens parvinrent difficilement à réveiller Vitellius qui s'endormait au bruit de l'orage. Ce prince, continuant à s'occuper de ses festins, leur laissa le soin de rassembler ses troupes et de s'opposer à l'ennemi. Antonius était arrivé en Italie; Cécinna marcha au-devant de lui, et le rencontra près de Crémone. Les légions de Mœsie, hères encore des victoires qu'elles venaient de remporter sur les Roxolans et les Sarmates, peuples venus des rives du Don et du Borysthène, demandaient à grands cris le combat et répondaient de la victoire. Cécinna ne commandait au contraire que des troupes amollies par la licence. Craignant le mauvais succès d'une lutte si inégale, il négocia secrètement avec Antonius, et engagea ses soldats à quitter le parti de Vitellius. Dans le premier moment, ébranlés et surpris, ils cèdent à ses instances, prêtent serment à Vespasien. Peu de temps après, cette multitude mobile se repent de son infidélité, jette Cécinna en prison, et envoie des députés à Antonius pour le sommer de reconnaître Vitellius. Ces députés sont repoussés avec mépris : furieux alors, sans ordre, sans chef, ils attaquent pendant la nuit l'armée de Mœsie. La bataille fut longue, sanglante et douteuse. Au point du jour les deux partis s'arrêtent, conviennent d'une courte suspension d'armes, se donnent réciproquement des vivres, et, après un léger repas, recommencent le combat avec le même acharnement. Mais lorsque l'aurore fit place au soleil, qui s'élança radieux sur l'horizon, les soldats d'Anlonius le saluèrent d'un cri de joie. Les vilelliens, regardant ce cri comme le signal de l'arrivée de Mucien, se troublent, se découragent et prennent la fuite. Antonius les poursuit vivement, en tue trente mille, s'empare de Crémone et la brûle.

endant, les vitelliens vaincus ayant rendu la liberté à Cécinna, il reprit les marques de sa dignité consulaire, et conduisit ses troupes désarmées aux

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