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CHAPITRE X

( An de Rome 822. — De Jésus-Christ 70. )

Désordre ù Rome excité par Domitien. — Élévation de Vespasien à l'empire. — Guerre avec les Batavei commandés par Claudius Chili?. — Révolte des Romains. — Mort de Vocula. — La révolte est apaisée par Céréalis. — Victoire de Çéréalis sur Givilis. — Paix entre Givilis et Vespasien. — Brillante réception de Vespasien à Rome. — Siège, prise et destruction de Jérusalem. — Association de Titus à l'empire. — Gouvernement de Vespasien. — Mort de Julien Sabinus et de sa femme Éponine. — Institutions et travaux de Vespasien. — Défaite d'Anliochus. — Dernier dénombrement à Rome. — Traits de magnanimité de Vespasien. — Sa maladie et sa mort.

La mort de Vitellius termina la guerre, mais ne rendit pas la tranquillité aux ^Romains. Domitien, créé César par un décret du sénat, loin d'arrêter le courroux des vainqueurs, les excitait à satisfaire leur soif de vengeance contre les vaincus qu'ils poursuivaient partout. Antonius fomentait le désordre, protégeait le pillage, et y prenait part; sur le plus léger soupçon de s'être rangé du parti des vitelliens, on était emprisonné, dépouillé, massacré; les femmes dénonçaient leurs maris, les esclaves leurs maîtres; la cupidité rendait les amis perfides et redoutables; on rencontrait partout un danger, nulle part un asile.

Ces calamités, pires que celles de la guerre, cessèrent à l'arrivée de Mucien; sa fermeté réprima le parti dominant, et rassura le parti opprimé. Cependant, on lui reprocha un acte de cruauté inutile; il ordonna la mort du fils de Vitellius, qui n'était âgé que de six ans. La politique ne pouvait justifier cette violation des lois et de l'humanité contre un enfant dont le nom était plutôt un fardeau qu'un honneur.

Le parti de Vitellius n'existait plus; l'empire, las d'être gouverné par des

monstres, voulait enfin vivre sous les lois d'un homme, et reconnaissait unanimement Vespasicn. Le sénat, peu digne d'un chef aussi vertueux, était trop accoutumé à la servitude pour faire de lui-môme des décrets convenables à la justice du règne qui commençait. Il se forgea volontairement des chaînes qu'on ne voulait pas lui imposer; et si Rome fut libre quelques années sous l'autorité de deux sages monarques, elle ne dut ce bonheur qu'aux vertus de ces deux princes, trop grands pour exercer la tyrannie qu'on leur offrait; car ce lâche sénat avait renouvelé en faveur de Vespasien la loi regia; elle lui donnait, comme à ses prédécesseurs, le droit exclusif de paix et de guerre, et celui de faire des sénatus-consultes avec un conseil privé. Sa recommandation aux comices et aux tribus devait être exécutée comme un ordre. Le môme décret exemptait d'obéir à ceux du peuple et du sénat; il défendait de poursuivre aucun de ceux qui auraient violé les lois en obéissant au prince : ainsi le sénat sans pudeur autorisait, par un édit solennel, ce qu'il aurait été honteux de souffrir en silence.

Cependant les formes anciennes existaient encore; cette nation esclave conservait le nom de république. Pour sanctionner les ordres d'un maître, on les décorait du nom de sénatus-consulte et de plébiscite : tant il est vrai que sans les mœurs, les institutions ne sont rien; les plus libérales ne font, dans un temps de corruption , que légaliser la tyrannie.

L'empereur, arrêté par les vents contraires, resta plusieurs mois encore dans l'Orient. Tandis que son nom et le respect qu'on lui portait, réunissant tous les partis, terminaient si heureusement la guerre intérieure, une guerre étrangère exposait l'empire au plus imminent péril. Claudius Civilis, homme d'un grand talent et d'un grand caractère, mis aux fers par Néron, délivré par Galba, proscrit par Vitellius, s'était enfin sauvé chez les Bataves, ses compatriotes : doublement animé par le désir de la vengeance et par l'amour de la liberté, il souleva sa nation dans l'espoir de secouer le joug des Romains; les Bataves, originaires de Germanie, engagèrent facilement les Cattes, les Cauques, les Bructères, et plusieurs autres peuples de cette contrée belliqueuse, à grossir leurs forces. Leur mépris pour Néron, Galba, Othon, Vitellius, pour le sénat et pour le peuple qui leur obéissaient, et la brillante renommée de Civilis, les remplissaient d'ardeur et de confiance. En même temps les Germains, animés par une vieille haine contre Borne, se trouvaient alors vivement excités à la guerre par une prophétesse nommée Valléda, dont les paroles passaient pour des oracles. Cette femme augmentait ce respect superstitieux en restant invisible. Elle habitait une tour isolée, au pied de laquelle les Barbares venaient l'interroger. Un de ses parents portait ses réponses mystérieuses.

Civilis, se concertant avec elle, réunit bientôt sous ses ordres une armée formidable. Les Bretons lui envoyèrent des secours; il avait sous lui des généraux renommés, Classicus et Tutor, dont l'intrépidité effraya souvent les légions romaines. Ce chef des rebelles, aussi rapide dans l'exécution que hardi dans la conception de ses plans, voyant les Romains affaiblis et divisés par la guerre de Vitellius contre Olhon, déguisa d'abord son ambition, fit prêter serment par ses

512 VESPASIEIf.

soldats a Vespasien, et attaqua, sans perdre de temps, Aquilius qu'il défit complètement.

Memmius Lupercus et Ilérennius Gallus ayant ensuite réuni leurs forces pour s'opposer à ses progrès, il le^ battit et les mit en fuite. Vocula, habile officier, leur succéda, et, malgré tous ses efforts, ne put arrêter le torrent. Dans une première affaire, il se vit forcé à la retraite; dans une seconde, le succès resta douteux.

La mort de Vitellius suspendit quelque temps les hostilités qu'elle aurait dû terminer, si les Bataves eussent été sincères. Comme Civilis ne pouvait plus se servir d'aucun prétexte soutenable, il cessa de masquer ses intentions, se déclara ouvertement ennemi de l'empire, et continua de combattre avec avantage.

Une grande partie des Gaulois voyaient avec plaisir les succès des Bataves; leurs druides, et tous ceux qui tenaient encore à l'ancienne religion et aux anciennes coutumes proscrites par les derniers Césars, les excitaient à prendre les armes et à recouvrer leur indépendance : ils leur faisaient envisager l'incendie récent du Capitole comme un heureux présage qui promettait à de nouveaux Brennus de nouveaux triomphes.

Langres, Trêves et plusieurs autres cités se joignirent aux Bataves. La contagion de l'esprit de révolte s'étendit jusque dans les camps des Bomains. On vit alors une défection inouïe; on vit des légions embrasser la cause et suivre les étendards des Barbares. Vocula, opposant vainement une fermeté héroïque au délire de la sédition, s'efforça sans succès de représenter aux factieux l'opprobre dont ils allaient se couvrir en traînant leurs aigles à la suite des- drapeaux germains et bataves, en soumettant les vainqueurs aux vaincus, les maîtres aux esclaves, et en préférant les ordres ignominieux d'un Civilis, d'un Tutor, d'un Classicus, au noble commandement des Césars et à l'autorité du sénat et du peuple : sa résistance ne fit qu'irriter le crime; on regorgea.

Cependant les rebelles, se souvenant encore qu'ils étaient Bomains, n'osèrent point se déclarer sujets d'un prince barbare; ils firent prêter serment à l'empire des Gaules, et proclamèrent César un de leurs officiers, Julius Sabinus. Borne se croyait perdue; l'Italie s'attendait à voir fondre à la fois sur elle les Germains, les Bataves, les Gaulois et les Bretons. Mucien et Domitien, réunissant leurs armées, se disposèrent à marcher pour défendre les Alpes, et firent partir avant eux quatre légions, commandées par Pétilius Céréalis, général actif, expérimenté et digne d'être comparé aux plus fameux généraux de la république.

En arrivant dans les Gaules ce général trouva le danger moins grand qu'on ne l'avait pensé; le nouveau César, Julius Sabinus, dont l'habileté n'égalait pas l'ambition, venait d'attaquer les Séquanais qui l'avaient battu et mis en fuite. Céréalis, sans attendre de renfort, s'empare de Langres, défait les habitants de Trêves, et ramène à leur devoir les légions révoltées. Sa sagesse lui valut autant de succès que son courage; les rebelles, craignant la vengeance, hésitaient à se soumettre : loin d'aigrir les esprits par cette rigueur qui ne passe pour force qu'aux yeux de la faiblesse, il attribua la sédition au malheur des

temps, accorda une amnistie complète, et détendit, sous des peines sévères, aux officiers et aux soldats fidèles de reprocher le passé à ceux qui rentraient dans le devoir.

Ce premier avantage empêcha le feu de l'insurrection de s'étendre; en vain Civilis et les réfugiés de Tongres et de Langrcs voulurent continuer à détacher les Gaulois de l'empire : les États de la Gaule se rassemblèrent; toutes les villes y envoyèrent leurs députés. Un d'eux, nommé Vindex, parvint à les convaincre que leur désunion , leurs jalousies mutuelles et môme leurs richesses s'opposaient à leur indépendance; qu'ils ne pourraient jamais s'accorder pour reconnaître un chef, une capitale, et que la domination des Romah\s, n'exigeant d'eux que quelques tributs et des soldats, et leur accordant le droit de cité, était préférable à celle des Germains qui, sous le nom d'alliés, ne voulaient entrer dans la Gaule que pour la piller et l'asservir. De ce moment la Gaule resta tranquille, et on n'eut plus à combattre que les Bataves et les Germains.

Civilis et Céréalis se mesurèrent bientôt. Dans un premier combat, après une résistance opiniâtre, le premier fut battu par les Romains et obligé de se retirer; mais le courage actif de Civilis ne se laissait point facilement abattre; rassemblant de nouvelles forces, il surprit Céréalis, enfonça ses légions et s'empara de son camp. Ces deux rivaux étaient dignes l'un de l'autre. Le général romain, ralliant ses troupes, les ramena au combat, et, par l'habileté de ses manœuvres, contraignit, Civilis de prendre la fuite.

Au bruit de cette défaite, Mucien voulut suspendre sa marche; il craignait l'ardeur et l'ambition coupable de Domitien. Ce jeune prince, indocile à ses avis, continua sa route. Arrivé à Lyon, son impatience dévoila ses projets; il écrivit à Céréalis pour l'engager à lui céder le commandement de ses légions : son dessein était de marcher à leur tête en Italie, pour détrôner son père et Titus. Céréalis rejeta sa demande avec dédain : le prince, déconcerté, parut renoncer à ses projets, et refusa même dès ce moment d'exercer aucune fonction publique.

Céréalis poursuivit ses succès, et porta la guerre chez les Bataves. Leur pays, couvert de marais, opposait à la valeur romaine de nombreux et d'insurmontables obstacles : après plusieurs combats où la fortune fut balancée, Civilis, aussi habile politique que grand capitaine, voyant de l'incertitude parmi ses alliés, et informé de leur dessein de traiter avec Rome en le sacrifiant, les prévint, et lit valoir auprès de Yespasien le zèle hardi qu'il avait montré pour lui contre Vitellius : sa soumission lui fit obtenir la paix avec des conditions honorables.

Dans le même temps les Scythes, nommés Sarmates, entrèrent en Meesie, et la dévastèrent après avoir battu Fontéius Agrippa. L'empereur envoya contre eux quelques légions, commandées par Rubrius Callus, qui les contraignit à repasser le Danube, et fortifia la frontière.

Vespasien, obligé de rester plusieurs mois à Alexandrie, reçut dans cette ville les hommages des princes de l'Orient. Tacite et Suétone rapportent qu'un ivengle et un boiteux vinrent lui dire que le dieu Sérapis leur était apparu, II. 33

et les avait avertis qu'ils guériraient de leurs maux si l'empereur voulait toucher avec sa salive le visage de l'un et le talon de l'autre. Le prince avait honte de paraître ajouter foi à cette fable; mais, pressé par ses amis, et croyant sans doute que dans ce siècle il fallait joindre à la force de la politique celle de la superstition, il consentit à leur demande, les toucha et les guérit. La puissance trouve toujours de nombreux témoins pour attester de pareils miracles.

Après avoir affermi ainsi son pouvoir en Egypte par la crédulité des peuples, Vespasien laissa dans l'Orient Titus chargé de combattre les Juifs, et partit pour Rome.

Le sénat et le peuple vinrent au-devant de lui; les parfums brûlant sur toutes les places, les rues ornées de guirlandes de fleurs, les hymnes chaulés par les prêtres et répétés par la multitude, semblaient ne faire de toute la ville qu'un temple magnifique. Toutes les tribus signalèrent leur joie par des repas publics, et l'on n'entendait partout que des vœux formés pour la durée de son règne et pour la prospérité de sa famille.

Vespasien était alors âgé de cinquante-neuf ans; sa conduite justifia les espérances qu'on avait conçues. Après avoir donné aux fêtes et aux cérémonies le temps qu'exigeaient l'usage et la décence, il se livra entièrement aux soins du gouvernement.

L'empire entier, à l'exception des Juifs, était soumis et tranquille; Titus exécuta les ordres de son père, attaqua les Hébreux campés sous les murs de Jérusalem, les força de rentrer dans la ville, et en forma le siège. 11 fut long et meurtrier. Ce n'était point une cité, c'était une nation qu'on assiégeait. La nature et le fanatisme défendaient la ville : trois montagnes, hérissées de fortifications, formaient trois enceintes séparées; elles contenaient six cent mille furieux qui croyaient combattre pour Dieu contre les hommes.

Leur malheur s'accroissait par leur désunion; divisés en plusieurs sectes qui se détestaient, la vue de l'ennemi ne les empêchait pas de se déchirer entre eux; et, après avoir repoussé les Romains de leurs murs, ils revenaient combattre pour leur parti. Ainsi cette malheureuse ville voyait à la fois dans son sein toutes les horreurs de la guerre civile et de la guerre étrangère.

Les Iduméens, qu'ils avaient appelés à leur secours, massacrèrent le vertueux pontife Ananias; la faction des zélés, commandée par Jean de Giscala, vengea ce meurtre par d'affreux massacres. Cette faction était elle même divisée en plusieurs partis, dont les chefs, Simon et Éléazar, attaquaient avec rage celui de Jean. L'intérêt commun ne les réunissait que peu de moments, et alors ils combattaient avec intrépidité les Romains. En vain leur roi Agrippa, et un de leurs généraux, l'historien Josèphe, tentèrent, avec la permission de Titus, de préserver ce peuple égaré d'une ruine totale, et de le ramener à la concorde et à la paix; on ne répondit à leurs discours que par des injures el par des menaces.

Bientôt la famine vint ajouter ses tourments à toutes les calamités de Jérusalem : le peuple, réduit à manger du cuir et même des cadavres, assailli sans relâche par les vainqueurs du monde, épuisé par la guerre intestine, affaibli

par de continuels massacres, troublé par dos prophéties annonçant sa destruction, menacé, dans l'ombre des nuits, par des voix inspirées ou perfides qu; criaient: « Les dieux s'en vont, >• méprisait le danger, la fatigue, la faim, les présages, ne quittait les armes qu'avec la vie, et bravait également les dominateurs de la terre et le maître de l'univers.

La résistance des Juifs semblait croître en proportion de leurs périls : Titus poursuivit ses attaques avec autant de prudence que de constance et de courage. Offrant toujours la paix, pressant toujours la guerre, il s'empara de trois enceintes qu'il prit d'assaut, et s'efforça vainement de sauver le temple qui devint la proie des flammes. II trouvait des ennemis tant qu'il existait des hommes, et il ne put enfin triompher que d'un amas de débris et d'un peuple de cadavres.

Jérusalem fut livrée au pillage et rasée. Quatre-vingt mille prisonniers échappèrent seuls aux combats. Les Romains en crucifièrent un grand nombre. Titus, dans l'espoir de se justifier d'une si horrible effusion de sang, disait : « Je n'ai » fait qu'exécuter les ordres du Ciel contre un peuple qui semblait être l'objet » de sa colère. » Josèphe lui-même, indigné des excès de ses compatriotes, s'écriait : « Jérusalem a commis tant de crimes que, si les Romains ne l'avaient » pas détruite, elle aurait péri par un déluge, ou se serait vue consumée par » les flammes comme Sodome et Gomorrhe. »

La longue résistance des Juifs et leur fanatisme les avaient rendus redoutables, leur défaite remplit Rome de joie et d'orgueil. Titus fut comblé d'honneurs et d'éloges : le sénat lui décerna, ainsi qu'à Vespasien, le triomphe. On porta devant le char du vainqueur les vases sacrés de Salomon et les lois de Moïse.

Vespasien associa son fils Titus à l'empire, le nomma sept fois son collègue au consulat, et lui fit exercer plusieurs années les fonctions de tribun (1).

L'empereur, en revenant à Rome, y ramena la paix, la justice et la vertu que ses prédécesseurs semblaient en avoir exilées. Il rendit aux lois leur vigueur, aux magistrats leur autorité; déférant pour le sénat, doux et populaire pour les citoyens, ferme et sévère avec les troupes, il rétablit la confiance dans la ville, la sûreté sur les routes, l'ordre dans les provinces et la discipline dans l'armée. Pour affermir son autorité, il ne crut pas nécessaire de proscrire ses ennemis; il prit le parti le plus sûr et le plus doux, celui de regagner leur affection. Sa sévérité se réduisit au licenciement des vitelliens les plus opiniàlres, à la réforme des hommes vicieux dont il purgea les ordres de l'État, au bannissement des sophistes qui corrompaient les mœurs de la jeunesse.

On ne peut reprochera sa mémoire qu'une condamnation trop rigoureuse: ItllitlS Sabinus, qui avait pris le nom de César, poursuivi après sa défaite, prit congé de ses amis, renvoya ses esclaves, mit le feu à sa maison dans laquelle on crut qu'il avait péri, et se relira au fond d'une caverne, suivi de deux seuls affranchis dont il connaissait la fidélité. Lponine sa femme, que sa piété con-

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jugale immortalisa, se livra au plus violent désespoir, et les éclats de sa douleur firent croire encore avec plus de certitude que son mari n'existait plus : elle voulait renoncer à une vie qui n'était qu'un fardeau pour elle. Peu de jours après, Sabinus l'informa secrètement du lieu de sa retraite. Cette Gauloise courageuse, conservant encore l'apparence d'un chagrin qui pouvait écarter tout soupçon, partagea la captivité volontaire de son époux, s'éloigna peu à peu du monde, et s'enterra enfin pendant plusieurs années avec l'objet qui donnait seul du prix à sa vie.

Au fond de cette grotte obscure, et sans aucun secours, elle donna naissance à deux enfants; mais, soit par trahison, soit par imprudence, l'asile de Cette famille infortunée fut enfin découvert : on l'amena devant Vespasien. A leur vue, il versa des larmes, et il était prêt à céder aux nobles et touchantes prières d'Éponine. Les mœurs du siècle, la politique du temps, les alarmes du sénat, les conseils de Mucien, lui firent sacrifier la pitié à la raison d'État : il envoya au supplice ces illustres proscrits, et ne fit grâce qu'à leurs enfants. Êponine reprit sa fierté quand elle perdit l'espérance : « Apprends, Vespasien, » dit-elle, qu'en remplissant mes devoirs et en prolongeant les jours de ta vic- » time, j'ai goûté plusieurs années, dans l'obscurité d'une caverne, un bon- » heur que l'éclat du trône ne te fera jamais connaître. » La gloire l'accompagna sur Péchafaud; la honte et le remords restèrent près de l'empereur dans son palais.

Cet acte de cruauté, que la morale condamne et que la politique veut en vain excuser, fut la seule tache de ce règne glorieux.

Vespasien, né dans un siècle où l'on voyait sans émotion l'effusion du sang, se montra toujours humain, sensible et même généreux pour ses ennemis. Il ne pouvait supporter la vue d'un supplice; l'orgueil du rang suprême n'avait point altéré la simplicité de ses mœurs; ses vêtements étaient modestes, sa table frugale; affable et populaire, il se laissait aborder facilement, et se mêlait, dans les bains publics, à la multitude. 11 réprima le luxe, et se montra constamment ennemi de la mollesse. Un jeune officier se présentant un jour à lui tout parfumé : « J'aimerais mieux, lui dit-il, que vous sentissiez l'ail que » l'essence. »

Rome lui dut de superbes monuments, un vaste amphithéâtre; il fit graver sur trois cents tables de cuivre les meilleures lois. Son attention vigilante s'occupait également des autres cités de l'empire; il les répara, les fortifia et les embellit.

Les peuples étrangers tentèrent rarement d'attaquer un empire uni, gouverné par un chef si actif et si ferme : cependant Antiochus, roi de Comagène, et son fils Épiphane, comptant sur l'appui des Parthes, voulurent se rendre indépendants (l). Cérennius Pétus, par les ordres de l'empereur, marcha contre eux et les mit en fuite. Antiochus, surpris dans sa retraite, fut enchaîné et envoyé

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tisanes qui, depuis Néron, affichaient un luxe insolent, il les priva du droit d'hériter; et leur défendit de se montrer en char et en litière. Il adoucit les peines portées contre les vestales qui enfreignaient leurs vœux, et ne leur fit subir la mort qu'en cas de récidive. Croyant trouver un moyen de préserver Rome des disettes fréquentes auxquelles elle était exposée, pour encourager la culture du blé, il ordonna d'arracher en Italie une grande partie des vignes; mais cet ordre, contraire aux coutumes et aux droits de propriété, éprouva une vive résistance qui le força d'y renoncer.

Un seul des actes de son administration put alors faire pressentir ce qu'on avait à craindre de lui, il bannit de Rome les philosophes et les savants ; le vice et le crime sont bien près de leur triomphe, lorsqu'ils obtiennent l'éloignement de la vertu et l'exil de la vérité.

Sous le règne de Domitien les armes d'Agricola étendirent la puissance romaine jusqu'à l'extrémité septentrionale de l'Europe. Il conquit la Calédonie (Ecosse), dernier asile de la liberté. Le roi qui gouvernait ces peuples belliqueux, Galgacus, défendit son indépendance avec courage, et ne succomba pas sans gloire. Ayant rassemblé l'élite des braves de son pays, il leur parla, dit Tacite, en ces termes : « Lorsque je considère les causes de la guerre et la » nécessité qui nous y contraint, mon courage s'accroît, et l'accord de nos sen- » timents me persuade que ce jour va rendre à la Rretagne sa liberté. Seuls » nous n'avons point encore éprouvé la servitude: au delà de notre patrie il » n'existe plus de terre : la mer même, dominée par la flotte romaine, ne » nous ouvre aucun asile : ainsi le combat et les armes, qui sont l'espoir de » l'honneur, deviennent aujourd'hui la sûreté des lâches.

» Dans les autres batailles, livrées avec différents succès par les Rrctons, » ils comptaient sur nos secours, et voyaient ici une retraite assurée. Nous » sommes le peuple le plus belliqueux de la Rretagne; aucune nation esclave ■» n'avoisine nos rivages; la vue des tyrans n'a jamais souillé nos regards.

» La situation isolée de notre pays nous a puissamment défendus jusqu'à ce «jour. L'imagination grandit ce qu'elle ne connaît pas, et l'ennemi a long- » temps respecté les dernières bornes du monde; mais enfin le sanctuaire de » la liberté britannique est ouvert : au dehors on ne voit d'un cùté que des » (lots et des rochers, et de l'autre les Romains, dont vous vous flatteriez en

vain de désarmer l'orgueil par une obéissance modeste. Ces ravageurs du » monde cherchent encore des proies sur les mers lorsque la terre ne suffit » plus à leur cupidité. Rien n'échappe à leurs mains avides; la richesse tente » leur avarice, la pauvreté leur ambition; les trésors de l'Orient et de l'Oc- » cident ne les ont pas rassasiés; c'est le seul peuple qui poursuive l'opulence » et la misère avec la mrme ardeur. Piller, massacrer, voilà leur domination; » changer un pays en désert, voilà leur paix.

» Nos enfants, nos proches, tous ceux que la nature nous fait chérir, sont

enlevés par eux, enrôlés et traînés en servitude. Si nos femmes et nos sœurs » évitent leurs violences comme ennemis, sous le nom d'amis et d'hôtes ils • les outragent; ils épuisent nos fortunes pour grossir leurs trésors, nos grains

» pour se nourrir, nos corps et nos bras pour dessécher leurs marais, pour » fortifier leurs camps; les châtiments et les injures, voilà notre salaire.

» Les hommes nés dans la servitude sont vendus une seule l'ois et nourris » par leurs maîtres. La Bretagne paie et alimente chaque jour les siens; et, » comme dans une maison, parmi les serviteurs, les derniers venus sont le » jouet des autres, ainsi, dans cette foule de peuples anciennement asservis. » c'est nous, comme les plus nouveaux, qu'on maltraite et qu'on insulte. Nous » ne possédons point de terres fertiles, de mines opulentes, de ports superbes, »> qu'on puisse nous faire cultiver, exploiter, entretenir; nous n'avons que » de la vertu et de l'audace, qualités offensantes pour les dominateurs.

» La profondeur et le mystère même de nos retraites leur inspirent d'au- » tant plus de soupçons que nous y trouvons plus de sûreté. Ainsi, puisque » vous n'avez aucun espoir de grâce, armez-vous enfin d'un courage égale- » ment nécessaire aux hommes qui désirent la gloire et à ceux qui ne cher- » client que leur salut.

» On a bien vu les Brigantes, sous les ordres d'une femme, parvenir à in- » cendier une colonie romaine, à forcer un camp. Ils auraient même totale- » ment secoué le joug, s'ils ne s'étaient pas endormis dans la prospérité; et » nous, guerriers jusqu'à présent indomptés, nous qui jouissons encore de » nos forces entières et de notre antique liberté, nous ne montrerions pas à » la première attaque quels hommes produit la Calédonie!

» Ne croyez pas que les Romains portent autant de courage dans la guerre » que d'intempérance dans la paix. Ce sont nos dissensions et nos discordes » qui les ont illustrés. Ils fondent leur gloire sur les fautes de leurs ennemis; » leur armée, mélange monstrueux de toutes les nations, se grossit par le » succès, mais se fondra aux premiers revers. Car vous ne croirez pas sans » doute que les Gaulois, les Germains, et, à notre honte, cette foule de Bre- » tons qui vendent leur sang, servent par affection des maîtres étrangers, » dont ils ont été plus longtemps les ennemis que les esclaves. Les périls, la » terreur forment seuls leurs faibles liens : éloignez-les : dès que la crainte * cessera, on verra la haine éclater.

» Nous avons pour nous tout ce qui excite à la victoire ; les femmes des Ro- » mains ne sont pas là pour enflammer leur courage, ni leurs pères pour leur » reprocher la fuite. La plupart de ces soldats sont sans patrie, ou en ont de » différentes. Ils sont peu nombreux; frappés de terreur, ils pénètrent dans » un pays inconnu , leurs regards ne s'y portent que sur des objets nouveaux » pour eux, sur un ciel brumeux, sur une mer orageuse, sur de sombres fo- » rets qui les épouvantent. Les dieux nous les livrent en quelque sorte en- » fermés et enchaînés.

» Ne vous laissez pointeffrayer par un vain appareil, par l'éclat de l'or et de » l'argent, qui ne peuvent ni les défendre ni nous blesser; nous trouverons » dans l'armée ennemie des bras à nous ; les Bretons reconnaîtront leur cause » dans la nôtre; les Gaulois se souviendront de leur ancienne liberté; les Ger- » mains s'éloigneront d'eux, comme on a vu récemment les Usipiens les aban-

» donner. Après la victoire, point d'obstacles! Vous ne rencontrerez que dis » forteresses sans garnisons, des colonies de vétérans infirmes, des cités fai- » blés et divisées, des sujets irrités obéissant mal à d'injustes maîlres.

» Ici, vous voyez un général et une armée ; là, des tributs, des travaux, des » châtiments. Vous allez, sur ce champ de bataille même, vous condamner » à ces maux pour toujours, ou vous en venger. Marchez donc, et dans le » combat songez à vos aïeux et à vos descendants. »

Les Barbares l'écoutaient avec transport; une acclamation unanime fut leur réponse. Ils coururent avec enthousiasme au combat.

Agricola, voyant briller leurs armes, contint quelque temps avec peine l'ardeur des légions, qu'il voulait exciter parce retard. Les haranguant avec autant de dignité que d'énergie, il leur rappela leurs dangers, leurs succès, huit ans de travaux, de batailles et de victoires. « Vous avez enfin, leur dit- » il, franchi les limites où s'étaient arrêtés nos pères; ce n'est plus par la » renommée, c'est par nos yeux que nous connaissons les limites du monde, » nous avons à la fois découvert et'conquis la Bretagne.

» Dans nos marches longues et pénibles, lorsque vous franchissiez tant de * fleuves, de marais et de montagnes, je vous entendais crier dans votre ini- » patience : Quand pourrons-nous joindre et combattre l'ennemi? Le voilà » devant vous; le champ est ouvert à votre courage : tout vous appartient si » vous êtes vainqueurs; vous perdez tout si vous vous laissez vaincre.

» J'ai toujours pensé qu'il n'y avait de sûreté dans la fuite ni pour le chef » ni pour le soldat. Il vaut mieux mourir avec gloire que vivre avec honte. » Aujourd'hui la bravoure seule peut conserver la vie et l'honneur. Songez , » d'ailleurs , qu'il serait encore glorieux de terminer sa carrière aux bor- » nés du monde.

» Ces ennemis que vous allez combattre ne vous sont pas inconnus; l'an- » née dernière ils vous attaquèrent; une seule légion les mit en fuite par ses >• cris; ils n'existent encore que parce qu'ils sont les plus timides des Bretons; » tandis qu'ils fuyaient, les braves ont péri.

■ Achevez un demi-siècle de succès par une journée de gloire , et prouvez à » Rome que jamais elle n'a dû attribuer à l'armée la prolongation de la guerre » et de l'espoir des rebelles. »

L'ardeur et la joie brillaient sur le front des Romains; ils prennent leurs armes et s'élancent hors du camp. Agricola porta en avant huit mille auxiliaires, plaça trois mille chevaux sur les ailes, et laissa les légions devant les retranchements. 11 désirait que sa victoire coûtât peu de sang aux Romains, ou voulait trouver une n -ource en cas de défaite.

Une foule innombrable de Bretons occupaient la plaine et les hauteurs qui la couronnaient. Supérieurs en nombre aux Romains, ils les débordaient. Agricola étendit sa ligne, et, pour animer les tpoupes par son exemple, il renvoya son cheval et combattit à pied.

Tant qu'on se battit de loin, les Bretons, plus habiles à lancer les traits, eurent l'avantage. Agricola les chargea avec cinq cohortes, dont les glairff

courts et les boucliers pointus déconcertèrent l'ennemi, qui ne leur opposait que de longs sabres sans pointes et des pavois étroits. La cavalerie Bretonne, mêlée aux chars armés de faux, attaqua en flanc l'armée romaine : celle-ci tint ferme; les chevaux, épouvantés par les piques, portèrent le désordre dans les rangs ennemis. Toute la masse des Barbares descendit alors des montagnes pour envelopper les Romains. Agricola, qui avait prévu ce mouvement, envoya sur eux une réserve de quatre divisions de cavalerie qui les enfonça, et qui , tournant ensuite l'armée ennemie, la prit à dos. Le champ de bataille ne fut plus alors qu'un champ de déroute et de carnage : les Barbares tentèrent de se rallier dans les bois ; mais Agricola , contenant l'ardeur de ses troupes victorieuses, poursuivit avec ordre les vaincus, et leur ôta tout espoir de renouveler le combat. La nuit et la lassitude mirent fin à la poursuite et au carnage. L'ennemi perdit vingt mille hommes.

Le jour suivant, un silence profond, les collines désertes, et le feu des villages embrasés prouvèrent que la victoire était complète, et que les Barbares dispersés n'avaient plus conservé d'espérance. Ces infortunés se sauvèrent de cavernes en cavernes, brûlèrent leurs maisons, et tuèrent leurs femmes et leurs enfants. Telle fut l'issue de leur dernier effort en faveur de la liberté.

Après cette victoire, la flotte découvrit au nord de l'Ecosse les Orcades et l'Islande : elle en fit la conquête , et l'on était alors si peu avancé dans la science de la géographie, que ce fut par cette expédition qu'on acquit, pour la première fois, la certitude que la Bretagne était une île. Elle fut ainsi entièrement conquise et réduite en province romaine par Agricola , cent trente-huit ans après la descente de Jules-César. On attachait tant d'importance à la possession de cette province et à sa force, que jamais les empereurs n'en laissèrent les gouverneurs à la nomination du sénat.

Domitien, dont les vices commençaient à se montrer sans retenue, venait de faire en Germanie contre les Cattes une campagne qui ne fut signalée par aucun combat décisif. Ce prince, ambitieux de tout genre de gloire, et ne possédant aucune des vertus qui la donnent, se fit décerner un vain triomphe pour des victoires imaginaires. Son char était précédé d'esclaves achetés pour représenter des prisonniers. La relation qu'AgricoIa lui envoya de sa conquête, quoique modeste, excita sa jalousie. S'efforçant vainement de la> dissimuler, il ne put donner aucun signe d'affection à ce grand homme, et ne lui montra que de l'estime. Après lui avoir accordé à regret des statues et les ornements triomphaux , il le rappela sous prétexte de l'envoyer en Syrie. Sallustius Lucullus le remplaça dans son gouvernement, et jouit du prix de ses travaux.

Lorsque Agricola revint à Rome, il reçut l'ordre de n'y rentrer que de nuit. Le froid accueil de l'empereur le décida à finir ses jours dans la retraite. Quelques années après il mourut ; on soupçonna Domitien de l'avoir empoisonné. Pendant sa maladie, ce prince l'envoyait visiter fréquemment par ses affranchis et par ses médecins ; tant il était impatient d'apprendre la nouvelle de la mort d'un grand homme qu'il serait peut- être parvenu à faire oublier, si Tacite et Dion ne nous avaient conservé la mémoire de ses vertus et

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de ses exploits. La gloire des grands capitaines ne doit sa durée qu'à la gloire des grands écrivains : Tacite seul nous a fait connaître le conquérant de l'Angle terre.

Agricola, pour assurer le repos de sa famille, légua en mourant une partie de ses biens à l'empereur, qui reçut ce don comme une preuve d'estime. « Sa ■ vanité, dit Tacite, ignorait qu'un bon père n'appelle à sa succession qu'un » mauvais prince. »

A cette époque les Sarmates et les Scythes firent une irruption dans l'empire : ils massacrèrent une légion et son général. 11 fallut de longs efforts pour les chasser. Décébale, roi des Daces, déclara la guerre aux Romains, défit l'armée du consulaire Oppius Sabinus, ainsi que celle de Cornélius Fauslus, commandant des gardes prétoriennes, et répandit la terreur dans toute l'Italie, qu'il menaçait d'envahir. Les légions campées sur les bords du Danube avaient été, les unes détruites, les autres enveloppées. On vit Rome, pour la première fois, abdiquant sa grandeur, employer pour se défendre l'or au lieu du fer, obtenir à prix d'argent la retraite des Barbares, et acheter honteusement la paix. Domitien ne rougit pas de se faire décerner, pour cette désastreuse capitulation, le triomphe et le surnom de Germanique.

Puéril dans sa vanité, comme il voulait qu'on dit qu'il avait été plus souvent consul qu'aucun autre Romain, il se fit nommer dix-sept fois à cette dignité. Il ne gardait le consulat que quatre mois, et n'en remplit jamais les fonctions.

Dès qu'il se crut affermi sur le trône, cessant de jouer la vertu, il laissa un libre cours à ses honteuses passions, à ses vices odieux, ne leur imposa plus de frein, et parut même les porter jusqu'au délire. 11 défendit de lui ériger d'autres statues que des statues d'or et d'argent, et voulut qu'on l'appelât seigneur et dieu.

Sa cruauté égalait son orgueil; il se plaisait à voir les tourments des condamnés, à entendre leurs cris, et comptait avec volupté leurs larmes et leurs soupirs. Sa tyrannie peupla Rome d'espions et de délateurs, verniine qUi pUj. Iule sous les mauvais princes, et qui crée des coupables pour gagner un vil salaire. Leurs rapports mensongers firent périr les plus illustres sénateurs : Céréalis, Orphitus, Glabrio, ^Elius Lamia, dont l'empereur avait enlevé la femme. Coccéianus, neveu d'Olhon, mourut victime de sa reconnaissance : on l'accusait de rendre chaque année des honneurs solennels à la mémoire de son oncle. Métius Pomposianus paya de sa tète les fausses prédictions des devins, qui lui promettaient l'empire.

Le sénat se voyait forcé par le tyran de prononcer ces injustes arrêts. La peur faisait régner un silence profond dans cette assemblée, autrefois ta tei i eur des rois. Celui qui la présidait prenait seul la parole, parce que son rang ry forçait; les autres, les yeux baissés, opinaient sans parler.

Maternus avait écrit un livre contre la tyrannie; Julius Uuslicus avait fait l'éloge des vertus de Traséas et d'Helvidius PrJSCUS : tous deux périrent coupables d'avoir dit la vérité.

Domiticn détestait les arts qui adoucissent les mœurs , les lettres qui éclairent les hommes. A ses yeux, le savoir et le talent furent des crimes, a:nsi que la gloire et l'opulence. Rarement on vit un bon prince illettré.

Cependant, un philosophe célèbre, Apollonius deTyane, osa braver le péril et affronter sa présence. Il était déjà venu, du temps de Néron, « pour voir, » disait-il, quelle bète c'était qu'un tyran. » Après avoir voyagé dans l'Inde et en Arabie, il fut à son tour accusé de magie, revint en Italie, parut sans crainte aux yeux de Domitien, se délendit avec courage, lui fit entendre le langage de la sagesse et de la vérité, et resta impuni ; ce qui parut si extraordinaire, que ses partisans, voulant l'opposer et le comparer à Jésus-Christ, n'expliquèrent ce phénomène que par un prodige : ils racontèrent qu'il avait soudainement disparu aux regards du tyran.

Un gouvernement si lâche et si faible devait faire éc!ore des conspirations. Lucius Antonius , gouverneur de Germanie, se révolta , et prit le titre d'empereur. Il attendait de la Gaule de puissants renforts ; le Rhin débordé l'empêcha de les recevoir. Norbanus, envoyé contre lui, l'attaqua brusquement et le tua. Cette rébellion, qui avait effrayé le lâche Domitien, lui servit de prétexte pour multiplier les accusations et les supplices.

Aussi insensé que farouche et tremblant, il passait les journées entières dans la solitude, enfermé dans son cabinet. Loin de s'occuper des affaires publiques, sa cruauté puérile s'amusait à faire éprouver à de faibles insectes, à des mouches, les tourments que sa barbarie exerçait sur les hommes. Bientôt, joignant l'hypocrisie à la férocité, son amitié dovint aussi redoutable que sa haine, et chacun pouvait presque juger le degré du danger qu'il courait, par celui de l'affection que l'empereur lui témoignait. 11 combla de preuves d'estime et de faveur son intendant la veille du jour où il l'envoya au supplice.

Lorsqu'il accusait quelqu'un , pour intimider les sénateurs et les forcer à la rigueur, il disait : « On verra aujourd'hui si je suis cher ou indifférent au » sénat. »

La fortune publique était livrée aux courtisanes. L'empereur, bravant toute décence, allait aux bains publics avec elles. Cupide comme tous les prodigues, il se déclarait héritier des citoyens les plus opulents. Les impôts qui écrasaient les Juifs furent doublés; les prophètes de ce peuple avaient annoncé le règne prochain d'un fils de David; l'empereur fit chercher, arrêter et périr tous les descendants de ce roi.

La dixième année du règne de Domitien, les chrétiens, dont le culte commençait à s'étendre rapidement, furent exposés à une cruelle persécution. Les écrivains ecclésiastiques racontent que saint Jean , jeté dans une chaudière d'huile bouillante, en sortit intact par un miracle, et qu'on l'exila dans l'île de Pathmos , où il composa l'Apocalypse. Timothée fut lapidé à Éphèse ; Denys l'Aréopagite à Athènes.

Le sang des martyrs multipliait leurs prosélytes; déjà les racines de la foi chrétienne s'introduisaient dans le palais des grands. Flavius Clémens, cousin

germain de l'empereur, s'avoua chrétien, et paya son courage de sa vie. Domitilla, sa parente, fit le môme aveu, et fut exilée à Pandataire.

Domitien connaissait la haine qu'il inspirait aux Romains, et surtout au sénat. 11 projeta, dit-on, plusieurs fois le massacre de ce corps. Un jour, il l'investit de ses soldats; une autre fois, ayant invité à un repas la plus grande partie des sénateurs, il les fit conduire dans une salle tendue de noir, éclairée par des lampes sépulcrales, et ornée pour tous meubles de plusieurs cercueils qui portaient les noms des convives, et près desquels on voyait de grands nègres tenant une épée dans une main et une torche dans l'autre. Après avoir joui quelque temps de leur frayeur, il les congédia.

Détesté 'dans tout l'empire, l'armée seule, qu'il payait magnifiquement, lui était dévouée ; mais son appui ne le rassurait pas : les présages qui le menaçaient, et sa conscience qui le tourmentait, le rendaient plus malheureux et plus tremblant que ses victimes.

11 fit périr Épaphrodite, parce que ce fidèle affranchi avait prêté son bras à Néron pour finir ses jours.

L'astrologue Asclétérion osa prédire la mort prochaine du tyran ; l'empereur le fit venir devant lui. « Toi, qui annonces mon sort, lui dit-il, peux-tu » connaître le tien? » — « Oui, répondit le devin, je dois être dévoré par des ■ chiens. » Domitien, décidé à le faire mentir, ordonne de le tuer sur-lechamp, et de livrer son corps au feu : on exécute l'ordre; mais tout à coup un orage furieux s'élève, une pluie abondante tombe sur le bûcher, la flamme s'éteint , les assistants s'éloignent , et les chiens mangent le cadavre. La haine publique accrédita cette fable.

Les tyrans redoutent les historiens, comme les brigands craignent les juges. Domitien persécuta ceux de son temps. Josèphe, seul, conserva sa bienveillance; mais souvent les talents comprimés n'en acquièrent que plus de force; la persécution n'empêcha point les lettres de fleurir. Épictète illustra la secte stoïque ; ses maximes composées dans l'exil et dans les fers, serviront en tout temps à fortifier l'àme contre le malheur.

Martial se rendit fameux par ses épigrammes , et Juvénal par ses satires, qui présentent le tableau fidèle des mœurs de ce siècle corrompu.

Silius Halicus publia un poème défectueux dans sa composition , mais où Ton trouve quelques vers dignes de Virgile. Le sort de Stace fut bizarre comme son talent; Domitien l'aima.

L'empereur, aussi redouté de sa famille que de ses sujets, avait épousé Domitia Longina, fille de Corbulon; il la répudia, la reprit, et se décida enfin à la faire mourir. Un heureux hasard fit tomber dans les mains de cette princesse la liste fatale sur laquelle étaient écrits son nom ainsi que ceux de Parthénius, premier ofiieier de la chambre de l'empereur, de Stéphanus, son intendant, et des généraux Norbanus et Pétronius. L'impératrice les informa du éril qui les menaçait; et tous, de concert, se déterminèrent à trancher les jours du monstre qui les poursuivait.

La superstition du temps effrayait sans cesse Domitien; on répandait cha-

que jour le bruit de nouveaux pronostics qui annonçaient sa mort. Le plus certain de tous ces présages était l'horreur qu'on avait pour lui.

Troublé par toutes ces menaces, on l'entendit, au milieu d'un orage effrayant, s'écrier : « Que Jupiter frappe donc, puisqu'il veut frapper! » La veille du jour de sa mort, on lui porta un fruit rare : * Gardez-le pour de- » main, dit-il, si la fortune me permet encore d'en goûter. »

Au milieu de la nuit qui précédait pour lui la nuit éternelle, épouvanté par des éclairs fréquents, il fait appeler un astrologue qui lui annonce une grande révolution : il ordonne sa mort. Après ce dernier crime, dans l'espoir de calmer l'agitation de ses sens, il veut aller aux bains : Parthénius l'en empêche, en l'avertissant qu'une affaire urgente exige qu'il p:sse dans son cabinet. Il y entre, et y trouve Sléphanus. Celui-ci lui révèle une fausse conspiration, et lui présente la liste des conjurés. Tandis qu'il la lit, ce même Stéphanus, tirant un poignard caché, lui perce le flanc. L'empereur se jette sur lui et le renverse; pendant cette lutte, Parthénius et les autres conjurés arrivent et massacrent Domitien (1).

Les disciples d'Apollonius, qui voulaient faire un dieu de leur maître, racontent qu'au moment où on égorgeait l'empereur, ce philosophe, qui se trouvait à Éphèse, s'écria : « Courage, brave Stéphanus ! frappe le tyran ; » et que, peu de moments après, il dit : « Tout va bien , le monstre est mort. »

Domitien termina ses jours en 96 , à l'âge de quarante cinq ans, et la quinzième année de son règne. Les prétoriens le regrettaient vivement, et voulaient exiger qu'on lui rendît les honneurs divins : le sénat, montrant une fermeté depuis longtemps inconnue, s'y opposa, flétrit la mémoire du tyran, fit briser ses statues, raya son nom des registres, et le condamna à l'oubli. Tacite, plus sévère, le condamne à l'immortalité.

(O Au de Jésus-Christ 96,

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